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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LVIII'' ANNEE — TROISIÈME PÉRIODE 



TOME LXXXY. — 1" JANVIER 1888. 



fuh.— lUUon Quuitln, 7, ruo âalnt-Bonolt 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LVIir ANNÉE — TROISIEME PÉRIODE 



TOME QUATEE-YINGT-CINQUIÈME 



PARIS 



BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE DE l'université, ^5 

1888 



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AMOUR D'AUTOMNE 



DEUXIÈME PARTIE (1). 



VIII. 



L'installation de Philippe Desgranges au Toron ne fut ni longue 
ni compliquée. Dès le lendemain, l'aménagement était terminé et 
tout se trouvait en ordre. Il avait choisi la partie la plus habitable 
de la vieille maison, c'est-à-dire l'appartement dont les portes- 
fenêtres donnant de plain-pied sur le petit parterre sauvage étaient 
exposées au midi. Grâce à cette orientation, le soleil, dès qu'on 
ouvrait les croisées, dissipait l'humidité dont les chambres long- 
temps closes se trouvaient imprégnées ; en outre, de ce côté, on 
jouissait de la vue du lac. L'appartement était composé d'une salle 
à manger contiguë à la cuisine, d'une vaste chambre à coucher et 
d'un salon également spacieux, que Philippe avait transformé en 
cabinet de travail. Il aimait cette haute pièce nue, avec ses poutres 
en saillie, ses murs et ses battans de porte peints à fresque, à la 
mode italienne. Les meubles en bois incrusté et les fauteuils en 
tapisserie dataient du xviii* siècle ; de massifs candélabres de cuivre 
doré ornaient la tablette de la cheminée de pierre, des lambrequins 
de cretonne fanée pendaient aux fenêtres, dont les petits carreaux 

(i) Vojez la Bévue du 15 décembre. 



REVIE DES DEIX MONDES. 

verdis riaient voilés par le rideau naturel d'un jasmin. On respirait 
là-dedans les mélancoliques odeurs du temps passé; il y régnait un 
recueillement propice à la méditation et au travail. 

Mais ce que Pliilij>pe appréciait le plus encore dans l'antique 
^. ' :' • du Toron, c'était le promenoir qui courait le long des 
\ iisju'au Roc -de ('hère, et d'où l'on pouvait apercevoir l'une 

d. iches fa«;ad.^s du Vivier. Desgranges y venait chaque matin 

assister au réveil du bourg, et, muni d'une bonne lorgnette, il 
cherchait h épier ce qui se passait dans le logis de Miriannette. 
Colle hospiialièro maison du Vivier, dont il s'était volontairement 
eiilé, occupait une grande place dans ses contemplations mati- 
nales. Il regardait la fumée s'élever au-dessus des toits rouges, les 
pla'anes verdoyer entre les pelouses, et parfois il croyait distin- 
guer, entre les glycines de la loggia, une vague silhouette fémi- 
nine qui ne pouvait être que celle de iMariannette. Il suivait le 
va-et-vient de cette forme indécise avec une application enfantine 
dont il fniissail par être honteux, il s'en voulait de cet indiscret 
espionnage, et il était choqué de voir combien la jeune fille lui 
manquait depuis qu'il avait cessé d'être l'hôte du logis Diosaz. — 
Celte possession de lui nv^me, prise si pleinement par une petite 
provinciale, l'irritait et le mortili.iii. — Il cherchait parfois à s'abu- 
ser, en attribuant le désarroi qu'il éprouvait à un brusque change- 
ment d'habitudes. Il voulait se persuader que ce qui lui manquait, 
c'«' lali moins Mariannette que la distraction des repas pris en com- 
mun et des promenades partagées chaque jour. Mais cette explica- 
tion l'humiliait et l'irritait encore davantage. — Était-il donc déjà 
si mùr qu'il devint, comme un vieillard, l'esclave d'une habi- 
l,,.t. "• _ %,jn, personne, au contraire, ne s'accommodait mieux des 
r' lens de visages, de régime et de milieux. Le vide qu'il 

..j dedans et autour de lui tenait à une autre cause, et cette 
cau»«, il n'y avait plus à se le dissimuler, était un penchant très 
vif pour Mariannctte. 

La ré.^liiè de celle inclination, qu'il avait d'abord traitée légère- 
m.n». se r. ; r ,tait chaque jour à soi esprit sous une forme de 

"' " "' 'yanle ; — c'était comme une lumière aperçue 

^ . - . au fo"^ d'un brouillard, — lueur tout d'abord 

tâgue cl fuyante, puis plus fixe, p'us précise, et enfin perçant la 
brum.'. il'iuninant u ttement toute la p'aine ent-'^nébrée. — Amou- 
reux dune fille d.- vingt deux ans. lui, Philippe Desgranges, dont la 
n ^'î »o"'^e venait de sonner!.. Lui qui se sentait 

«1 > 1 nu. moins encore par l'approche de la maturité que 

V " "* ''•■ï^u't»' des sensations dont il avait saturé sa jeu- 

"' "'" *'''^''' ''"fT'-t d'avoir vécu deux vies, tant sa 



AMOIR D AUTOMNE. 7 

sève lui semblait desséchée et ses nerfs fatigués. Et c'était dans 
cet état d'appauvrissement moral qu'il s'avisait d'aimer une jeune 
fille?.. A de certains momens, il voyait dans cette passion nais- 
sante une monstruosité, quelque chose comme la maladie d'un cer- 
veau détraqué ou d'une ima'4nation dépravée, et il se révoltait 
contre lui-même. Mais il y avait d'autres quarts d'heure où il se 
jugeait avec plus d'indulgence et où il plaidait les circonstances 
atténuantes. — C'était justement la tristesse d'un cœur précoce- 
ment mûri, le pressentiment de l'arrière-saison, qui le poussaient 
vers cette verdissante jeunesse. iN 'est-ce pas pendant les déclins 
d'automne, à l'heure où les arbres s'effeuillent et où le givre craque 
sous les pieds, qu'on éprouve une joie plus rare à la vue d'une 
touffe de fleurs printanières miraculeusement épanouies?.. Pour 
lui, Mariannette représentait une nouvelle éclosion de printemps; 
en respirant près d'el'e une rafraîchissante odeur d'avril, il sentait 
la jeunesse remonter dans ses veines; il croyait assister à la ré- 
surrection des enthousiasmes de la vingtième année. 

— Mais alors, protestait intérieurement une voix honnêtement 
indignée, si tu n'aperçois dans la tendresse de cette jeune fille 
qu'une sorte de fontaine de Jouvence pour ton esprit, tu n'es 
qu'un égoïste féroce. Qu'espères-tu en te laissant aller à cette tar- 
dive passion? Veux-tu jouer les don Juan et essayer de séduire 
Mariannette?.. Non, ce serait trop odieux, et tu as des visées plus 
correctes... Tu l'épouserais sans doute? Mais il faut être deux pour 
se marier, et n'as-tu pas vu avec quel ironique sourire elle accueil- 
lait l'autre soir cette ridicule hypothèse d'un mariage? D'ailleurs, 
en supposant que, prise de compassion, elle consentît à t'épouser, 
n'y aunit-il pas une criminelle cruauté à sacrifier à ton caprice une 
adorable créature qui ne sait rien de la vie et qui en attend des 
merveilles?.. Dans ton intérêt même, serait-ce bien prudent d'asso- 
cier à ton âge mûr ces vingt ans en pleine floraison?.. Tu es un 
rêveur, Philippe Desgranges, et un rêveur dangereux! 

En proie à ces sentimens contradictoires, Philippe promenait ses 
agitations à travers le Roc-de-Chère, dont il était le plus proche 
voisin. 11 cherchait, en fatiguant son corps par de longues courses, 
à endormir cette préoccupation dominante qui l'enfiévrait. — Ce 
roc de Chère, avec ses prés humides enclavés dans les bois et 
ses blocs cyclopéens élevant au-dessus des bruyères leur rondeur 
blanche, est une sorte de forêt enchantée. Vu du lac, où il plonge 
à pic ses falaises crevassées que hantent les couleuvres et les 
hérons, il a l'aspect d'un énorme massif calcaire. Piien, à l'exté- 
rieur, ne laisse deviner les paysages curieux et variés qu'il cache 
dans ses replis mystérieux. 11 est coupé à l'intérieur par d'étroites 



8 REVDE DES DEUX MONDES. 

gorges en partie boisées. Le labyrinthe de Crète n'était rien auprès 
de l'inextricable lacis de sentiers qui s'y enchevêtrent; on a beau 
y revei)ir, chaque fois on y découvre des solitudes cachées et chaque 
l'ois on s'y effare. 

Philij)pe éprouvait un plaisir enfantin à se perdre dans les 
al)rupts ;;enliers, à moitié recouverts de bruyères, qui se croi- 
saient, couraient sous bois, escaladaient les rochers, s'effaçaient 
dans l'herbe d'un pré ou s'enfonçaient sous les arcades feuil- 
lues des châiaif,Miiers. Cette nature sauvage lui réservait à tout 
instant des surj)rises. Klle se révélait à. lui pour la première fois 
par ses côtés intimes et imprévus; il croyait découvrir un monde 
nouveau, un monde vierge et ignoré, brusquement émergé du sein 
du lac comme une lie merveilleuse. Autour de lui, tout avait un 
air d'antique jeunesse, comme la Helle-au-bois-dormant à son ré- 
\eil : la terre noire où, sous l'abri des sapins, les cyclamens ou- 
vraient leurs corolles roses co(iuettement retroussées ; les prés 
spongieux étoiles de parnassies; les taillis clairs se reflétant dans 
l'eau verte d'une mare ; les monlueuses futaies de hêtres, d'où l'on 
entrevoyait à travers les branches les découpures aériennes des 
montagnes. Et toutes ces choses jeunes et fraîches ramenaient con- 
stamment sa pensée vers Marian nette. Il se prenait à envier à la 
nature ce rajeunissement après chaque hiver. 

— Pourquoi, songeait- il une après-midi en errant sous bois, 
pourquoi l'homme n'est-il pas semblable aux plantes? Pourquoi, 
chaque année, ne peut-il, après les déclins d'octobre, retrouver 
la verdeur d'avril?.. Au contraire, chaque printemps nouveau le 
pousse \ers la vieillesse et lui aj)porte un germe de dépérissement. 
Au chagrin de voir les années, l'une après l'autre, répandre sur sa 
léle leurs jonchées de feuilles mortes, vient s'ajouter pour lui le 
crève-c-pur d'assister périodiquement aux fêtes des renouveaux 
toujours en fleurs. Oh! la jeunesse!.. Quels beaux jours que 
- ^ où je dépensais sans souci les heures de ma vingtième 

■ J*' "*î trouvais jamais la marche du temps assez ra- 

pi<le. Av.e la fougue impatiente d'un .heval sauvage, j'aurais 
voulu franchir d'un bond l'intervalle qui me séparait d'une soirée 
de plaisir. Je compUis pour rien les minutes qui n'étaient pas 
marque.s par une sensation nouvelle. Les journées s'enfuyaient 
wns me laisser de regret; je saluais avec un sourire chaque aube 
qui se levait . pleine de promesses et toute mélodieuse du 
chant d- . -'v.s matinales... Ah! ces heures inemployées, ces 
belles h .. , . iucs. je voudrais les recueillir maintenant avec le 
•oin minutieux d'un batteur d'or qui ramasse les miettes du pré- 
■ ^ mclal, fparscs sur son établi. Je voudrais les souder bout à 



AMOUR D AUTOMNE. 9 

bout et m'en refaire une vingtième année. Mes dernières après- 
midi de verdeur, mes derniers enthousiasmes de jeune homme, se 
sont enfuis au loin, pareils à ces barques qui filent là-bas sur le lac 
et qui semblent emporter mes illusions défuntes... jeunesse, toi 
qui donnes la vigueur, la santé et l'audace ; toi qui mets des flammes 
dans le regard et dans le sang ; toi qui embaumes et enchantes la 
vie, ô jeunesse, où es-tu?.. 

Tandis qu'il exhalait ainsi ses regrets en gravissant la pente des 
futaies, il était arrivé à un large plateau rocheux oii les arbres 
cessaient et d'où l'on voyait, par- dessus les bois, l'éblouissant 
azur du lac. Il entendit des pas derrière lui et se retourna. — 
La jeunesse qu'il invoquait était là ; elle lui apparaissait dans la 
personne de Mariannette, surgissant à l'autre extrémité du pla- 
teau. — La jeune fille s'avançait vers lui, le teint rosé par la 
marche, les yeux étincelans, les cheveux légèrement ébouriffés 
sous les rebords de son chapeau de paille. Sa silhouette se déta- 
chait finement sur le bleu de l'eau et le bleu du ciel. A sa suite 
venait, plus lentement et un peu essoufflée, la vieille Perronne por- 
tant un panier plein de mousse et de plantes sauvages. 

Philippe sentit son cœur battre comme s'il avait encore ses vingt 
ans, qu'il venait de regretter avec tant d'amertume. 

— Bonjour, monsieur Desgranges, dit Mariannette avec un sou- 
rire malicieux ; je vois avec plaisir que mes bois du Roc-de-Chère 
sont plus privilégiés que le Vivier... Vous êtes ici chez moi, le 
saviez-vous ? 

Philippe se rappelait en effet que les bois de Chère étaient com- 
pris parmi les biens indivis entre Mariannette et ses tantes. Il bal- 
butia un compliment confus et serra la main que la jeune fille lui 
tendait. 

— Je suis venue avec Perronne, continua-t-elle, chercher des 
bulbes de cyclamens. C'étaient les fleurs favorites de mon père, et 
je vais essayer d'en faire pousser autour de sa tombe... Notre ré- 
colte est terminée, et, ajouta-t-elle avec une pointe d'ironie, si 
vous ne craignez pas devons compromettre en nous accompagnant, 
je vous montrerai des coins de paysage que vous ne connaissez pas, 
sans doute. 

Il la regardait avec un mélange d'embarras et de plaisir. Il com- 
mençait à craindre de s'être rendu ridicule aux yeux de cette jeune 
fille si franche et si peu poseuse; il se demandait s'il n'avait pas 
obéi à un dernier mouvement de fatuité en exagérant l'importance 
des commérages villageois et en se croyant un compagnon dange- 
reux pour Mariannette. Il la suivit donc docilement, et s'efforça de 
causer d'un air enjoué et bon enfant, afin de détruire, à force de 



j,, REVUE DES DEUX MONDES. 

Imnhoniie aimable, la mauvaise impression qu'il s'imaginait avoir 
nn.iluiio. — Perronne, fatiguée de la course, s'était assise an pied 
d'un châtaignier. M''" Dio^^az tira du panier un morceau de pain et 
des rorises'"; elle envelop[ia le tout dans un journal, et, relevant 
vers l).»sgranges ses yeux hruns sourians : 

— Venez, dit elle, je vous montrerai la fontaine de Pierre-Fitte, 
et, si vous avez faim, je partagerai avec vous mon goûter. 

EM«' lui lit prendre un sentier à peine visible, taillé à pic dans 
les'nancsdu rocher, qu'il contMurnait. lin deux minutes, ils aitei- 
pi.ireiil une fissure de la roche, d'où un filet d'eau tombait presque 
goutte .'i goutte au fond d'un réservoir de mousse. A quelques pas 
de la source, une dépression du sol formait une sorte de fauteuil 
naturel, tapissé de bru\ères, dans lequel deux personnes pouvaient 
se reposer. On voyait de là, à travers les hêtres, par-dessus des 
émges de verdure, le lac et les flancs du Semnoz, tout ruisse- 
lans de lumière. Mariannette rompit son morceau de pain, fil deux 
parts des cerises et s'assit en invitant Desgranges à l'imiier. 

l.a course l'avait mise en api^élii; elle mordait à belles dents son 
croûion de pain et croquait lestement les cerises noires, dont le 
jus violet lui empourprait les lèvres. Philippe, au contraire, tou- 
chait à peine aux fruits et au pain. — Ils étaient là, jambes pen- 
dantes, si rapprochés par l'exiguïté du siège, qu'une frange de 
bruyères séparait à peine les genoux de Desgranges de la ju[)e de 
M"' Diosaz. Jamais il ne s'était trouvé si près d'elle, et jamais il ne 
l'avait si h'wn admirée. Sa beauté saine et savoureuse était d'ail- 
leurs de celles qui supportent victorieusement le plus minutieux 
exanifu. A l'ombre des hêtres, le tissu serré de la peau mate avait 
la fl.'licalesse satinée d'une fleur; les prunelles brunes prenaient 
un ê.-lal qu'avivait encore le blanc des yeux, presque bleu; la 
bourhe avait des sourires radieux, et les coins des lèvres, en se 
re'«*vanl, dessinaient de mignonnes fossettes dans le ferme modelé 
d»*- joues. — Philippe, captivé [);»rcet harmonieux accord «le la grâce 
et de in vigu Mir ju\énilcs, sentait monter en lui des boulïêes de dé- 
sir fn même temps que dus soupirs de regret. Parfois, trop enivré 
pnr le parfum de celte fleur de jeunesse, il était tenté d'oublier son 
âg»', son caractère, son rôle de tuteur moral, et de s'agenouiller 
devant Mariannette en lui couvrant les mains de baisers. Soudain, 
M"* Dio<<az .se m(*ttait à parler, et le son de cette voix tran(juille, 
l'iti" •• sôn*nilc de ce regard de vierge, lui faisaient h'»nte 

de >*•:> profat.r?» désirs. Il comprimait violemment cette poussée de 
c^.iiviit!iip qui lui .iffluail au cerveau, et se contraignait j)our ré- 
; à la jeune fille sur le même ton placidement enjoué avec 

lequel elle lui adressait la parole. La contrainte qu'il s'imposait 



AMOLR d'automne. 11 

pour paraître calme lui causait une souffrance aiguë ; mais Marian- 
nette ne semblait nullement se douter du trouble de son compa- 
gnon de promenade. Quand les cerises furent toutes croquées, elle 
se leva, secoua les miettes de pain éparses sur sa robe et dit : 

— Il ne faut pas trop faire languir Perronne... Si vous voulez, 
nous irons la rejoindre. 

Et il la suivit silencieusement. 

Quand ils furent dans le petit raidillon qui descend vers l'anse 
de Talloires, Philippe prit congé de Alariannette. 

— A propos, demanda -t-elle, avez-vous beaucoup travaillé, au 
Toron? Je n'entends plus parler de rien. 

Philippe lui répondit qu'il était prêt, quand elle le désirerait, à 
lui rendre compte du résultat de ses démarches. 

— Eh bien! reprit elle, venez demain en causer avec moi, et 
restez à souper... Vuukz-vous? 

Il hésitait et cherchait mollement une excuse. 

— Venez, insista- t-elle ; dans l'intArêt même du succès de mon 
procès, il le faut, n'est-ce pas, Perronne? 

— Sur que oui, affirma la servante ; les bavards du bourg pré- 
tendent à présent que vous êtes brouillé avec mademoiselle, et 
cette chanson- là est encore pire que l'autre. 

— Naturellement, ajouta Mariannette, si mes tantes croient que 
vous m'abandonnez, elles deviendront plus exigeantes, et il importe 
que vous montriez aux gens que nous sommes restés bons amis... 
Promettez-moi de venir demain ! 

Il lui seira la main en signe d'acquiescement, et ils se quittèrent 
sur cette promesse. 

IX. 

Philippe attendit, le lendemain, l'heure de se présenter au Vivier 
avec l'impatience d'un collégien, au malin d'un jour de sortie. Sa 
rencontre de la veille lui avait laissé dans Tâme une joie confuse, 
comme telle qu'on éprouve en s'éveillant après un songe heureux. 
Cette lumineuse après-midi dans le sentier de la fontaine, ce goû- 
ter de cerises et de pain en tèle-à-tête, avaient une agreste saveur 
d'idylle qui lui rappelait de lointaines et poétiques impressions re- 
çues dans sa première jeunesse, à la lecture du début de Werther 
ou de l'épisode du cerisier de Thounes dans les Confessions. Il 
transcrivit vivement les notes qui lui étaient nécessaires pour don- 
ner à M'^® Diosaz les éclaircissemens promis, et s'achemina d'un 
pied leste vers le Vivier, où il arriva vers une heure. 

Mariannette sortait de table. Elle le reçut avec sa bonne grâce 



J2 REVIE DES DEUX MONDES. 

coulumière.et insista tout d'abord pour qu'il reprît du café avec 
elle. — Celui du Toron ne doit rien valoir, lui dit-elle, tandis que 
le café de Perronne est excellent, si vous vous en souvenez!.. Du 
reste, vous allez faire la comparaison. 

Elle le lui servit elle-même sous la galerie, avec accompagne- 
ment d'uni> crème fraîche qui stMitait la marjolaine. Quand Phi- 
lippe eut vidé s:i tasse, il tira son carnet et voulut mettre Marian- 
netle au courant des affaires de la succession. 

— Non, interrompit-elle, pas ici... Allons dans la chambre verte, 
nous y serons moins dérangés. 

Il obéit, et dès qu'ils furent installés dans le cabinet de travail 
do Diosaz, près de la fenêtre ouverte sur la route et les vignes, 
Philippe entra en matière. 11 s'efforça d'expliquer le plus claire- 
ment possible à Mariannette l'importance des réclamations de 
ses tantes et les moyens dont il s'était servi pour les repousser. 
L"orj)heline, accoudée à l'angle du bureau, l'écoutait attentivement 
dans sa pose familière, les mains jointes sous le menton et la tête 
penchée en avant. 

— Voici donc où en sont les choses, continua Desgranges ; dès 
mon retour, j'ai répondu à l'assignation de vos tantes par un exploit 
les sommant de comparaître en l'étude de M* Amoudruz, votre 
notaire, pour y prendre communication d'actes établissant l'injus- 
tice de leurs récriminations. En outre, nous les avons, à notre 
tour, assignées devant le tribunal afin de se voir débouter de leur 
demande mal fondée et d'entendre ordonner le partage des biens 
indivis. Après force dits et contredits, les juges, sur ma plaidoirie, 
nous ont donné gain de cause; ils ont reconnu la nécessité du par- 
lago, et ont commis M' Amoudruz pour procéder au lotissement... 
C'est une belle et bonne victoire que nous avons remportée, car il 
éuit important qu'on choisît pour surveiller l'établissement des lots 
un notaire intègre et dévoué à vos intérêts... Ce lotissement sera 
lojalemont fait. On rédige en ce moment le projet de partage, et il 
ne restera plus qu'à le faire homologuer par le tribunal... Je vous 
demande pardon de ces gros mots juridiques et de ces détails 
' ^^. niais je tenais à vous démontrer que nous n'avons pas 
p- un noir*' temps. 

— Je vois, en effet, que vous avez beaucoup travaillé pour moi. 
Ainsi, dès que le partage sera... Comment dites-vous?., homolo- 
gué, mes tantPS me laisseront tranquille? 

^ — Oui. il n'y aura plus qu'.\ procéder au tirage au sort des lots ; 
c'e«itunp formalité dont je presserai raccomjjlissement autant que 
ibio. Knsuile vous pourrez jouir paisiblement de votre patri- 
muine. et ma mission sera en grande partie terminée. 



AMOUR d'automne. 13 

Les yeux de Mariannette se mouillèrent, 

— Comme vous avez été bon pour moi, monsieur Desgranges ! 
dit-elle en lui tendant la main... Quand je songe à tout le mal 
que vous vous êtes donné, je me demande comment j'ai mérité un 
pareil dévoùment ; je suis encore confuse de vos bontés, et je ne 
puis vous exprimer combien je vous suis reconnaissante. 

— Vous ne me devez aucune reconnaissance, répondit Philippe ; 
tout ce que j'ai pu faire, je l'ai fait en mémoire de mon brave ami 
Diosaz, et aussi... 

Il s'arrêta brusquement, et Mariannette tourna vers lui de grands 
yeux questionneurs, avec l'air d'attendre qu'il complétât sa 
phrase. 

— Et aussi, reprit-il, par attachement pour sa fille... A mesure 
que je vous ai connue, l'affection que j'avais pour votre père s'est 
doublée de celle que vous m'inspiriez... Oui, continua-t-il en se 
levant et en marchant avec animation, je vous ai associés tous deux 
dans ma pensée, et cela me faisait du bien de vous être utile à tous 
deux... En travaillant pour vous, je sentais la vieille amitié d'au- 
trefois qui ressuscitait, et les heures que j'ai passées ici à m'occu- 
per de vos intérêts compteront parmi les meilleures de ma vie... Ne 
me remerciez pas, c'est moi qui suis votre obligé. 

Il allait et venait par la chambre, et ses paroles toutes chaudes 
d'affection semblaient jaillir presque involontairement de ses lèvres. 
— La jeune fille, surprise et très émue, le suivait du regard dans 
sa promenade saccadée à travers la pièce. Elle ne l'avait jamais vu 
aussi agité. Tout en parlant, il s'arrêtait un moment devant la bi- 
bliothèque ou la cheminée, maniait distraitement et d'un geste 
nerveux un livre ou un bronze, puis reprenait sa marche, machi- 
nalement et les yeux baissés. Quand il se tut, un profond silence 
emplit la chambre, où l'on n'entendit plus que le tic-tac du balan- 
cier de la pendule. Dans ce silence, le souvenir de Marcelin Diosaz 
semblait planer religieusement sur eux. — Les larmes de Marian- 
nette, qui, depuis un moment, tremblaient au bord de ses paupières, 
se mirent à couler sur ses joues, et Philippe les aperçut tout à coup 
an relevant la tête. 

— Ne pleurez pas, ma chère enfant, lui murmura-t-il avec une 
voix presque paternelle ; me suis-je mal exprimé sans le vouloir et 
vous ai-je fait de la peine?.. 

— Non, non, répondit-elle, ne vous tourmentez pas... Vos pa- 
roles m'ont touchée ji^^4u'au fond du cœur, et si je pleure, ce sont 
de bonnes larmes qui me font du bien... 

Tandis qu'elle achevait, on entendit au dehors des voix bourdon- 
nantes et des bruits de pas nombreux, conime si une procession 



1 ^^ REVCE DES DEUX MONDES, 

p.tvsait. Mariannclte essuya ses yeux et se dirigea vers la fe- 
ue ire. 

— C'e6l une uoce, tlit-ello en se retournant vers Philippe, avec 
UQ sourire dans ses yeux humides... Elle descend à Angon... Venez 
>ilcla voir, monsieur Div-graugcs ! 

il s'accDiula à l'appui de la croisée et assista près de la jeune fille 
AU dclilo des iiO(ru.r, qui cheminaient deux à deux, lentement, au 
milieu de la route. La mariée, reconnaissable à la fleur d'oranger 
qui enguirlandait son bonnet, et le marié engoncé dans une redin- 
goio noire, tenaient la tête du cortège. La jeune femme, fraîche et 
accorlw malgrt' son tcinl hàlc, pouvait avoir vingt-quatre ou vingt- 
cinq ans; le mari, lui, trapu et robuste, mais déjà mûr, en portait 
bien cintiuante. Sa barbe mal taillée, son chapeau haut de forme, 
se,-> \tU'mens ueufs où il clait mal à l'aise, le vieillissaient encore. 
Derrière, les jiarens et les invités, mâles et femelles, emboîtaient 
le pas et marchaient sérieux, raides et gauches dans leurs habits 
des dimanches, regardant droit devant eux et se parlant à peine, 
laat ils élaieni gênés par la curiosité des femmes du voisinage, 
accourues au bruit de la noce et glosant avec des rires étouffés sur 
la difTôrence d'âge des époux. 

Quand ceux-ci arrivèrent à la hauteur de la fenêtre où M"* Diosaz 
ôlait accoudée à côté de rhili{)pe, le marié, raide et solennel, sou- 
leva son chapeau, tandis que la mariée intimidée baissait les yeux 
cl rougissait. 

.Mariaunellc comprit le sentiment de gêne que devait éprouver 
ce coui»le dévisagé par des yeux plus ou moins bienveillans. Dési- 
reuse de se faire pardonner sa propre curiosité, elle eut pour les 
nouveaux mariés une gentille inclination de tête, et leur dit de sa 
voix noiu- et musicale : 

— Honne chance ! 

— Merci, mademoiselle ! murmura la jeune femme, toute rccon- 
iiai&saulf de ce souhait cordial, qui la consolait un peu des rires 
ni 'US recueillis au passage. 

l'ui» ià. uoce s'éloigna, empesée et grave dans ses habits de gala 
aux roulfurs crues, dont l'inélégance maussade jurait avec la grâce 
v,.r.!.,v ,,.i.. .!>, paysage. — Ce défilé de gens enlaidis par leur 

en 'it a^ ail réveillé chez Philippe l'esprit gouailleur et 

boulcvardirr du Parisien, prompt k saisir les côtés ridicules des 
cboseti el à les faire ressortir à l'aide d'une plaisanterie. 

— Vous avez souhaité bonne chance à cette paysanne, dit-il ù 
M lie, quand le dernier couple eut disparu au tournant de la 
roule, >avei-vou8 que cela sonne un peu comme une ironie? 

— Pouniuoi? répliqua la jeune fille en ouvrant de grands yeux, 



AMOUR d'automne. 15 

pourquoi prendrait-elle en mauvaise part une parole que je lui ai 
adressée de bon cœur? 

Vrai?.. Vous pensiez sérieusement ce que vous lui avez dit? 

— Je ne dis jamais que ce que je pense. 

— Et vous êtes convaincue de la possibilité de ce bonheur que 
vous lui avez souhaité ? 

— Qu'y a-t-il donc là de si impossible ? 

— Bonne chance! répéta-t-il avec une certaine âpreté sarcas- 
tique, eh ! je vous le demande, quelle chance de bonheur en mé- 
nage peut attendre cette fille qui se marie avec un homme beau- 
coup plus âgé qu'elle ? Elle paraît avoir vingt-cinq ans et son mari 
frise la cinquantaine... Vous me répondrez qu'à la campagne les 
femmes vieillissent vile; mais, si le travail mûrit précocement le 
beau sexe, je ne sache pas qu'il embellisse et rajeunisse le sexe 
laid. Dans dix ans, la différence d'âge sera encore plus visible et 
choquante. 

— S'ils s'aiment bien, ils ne s'en apercevront pas. 

— En ètes-vous sûre?.. Enfin, admettons que l'amour les aveugle 
un moment. Gela n'empêche que pour l'un d'eux la vieillesse ap- 
proche avec ses décrépitudes et sa décadence fatales. Il est impos- 
sible que la femme conserve ses mêmes illusions, quand elle verra 
son mari cassé, ridé et blanc ! 

— Croyez-vous donc qu'on n'aime les gens que pour la beauté, 
la jeunesse et tous les avantages extérieurs?.. Ce serait triste!.. 

— La réalité est toujours triste... Heureusement, ajouta -t-il avec 
un sourire, vous êtes encore trop inexpérimentée pour voir ces 
choses-là sous leur vrai jour. 

— Je sais bien que je n'ai pas beaucoup d'expérience, mais enfin, 
à mon avis, l'affection est tout ; une femme de vingt-cinq ans peut 
être heureuse avec un homme de cinquante, si elle l'a choisi libre- 
ment et si leurs cœurs s'accordent. 

— Quand on est jeune, on croit tout possible, objecta Philippe; 
pourtant je suppose que vous changerez d'opinion lorsque votre 
tour viendra de vous marier. 

— Oh ! moi, repartit-elle en secouant la tête, je ne me marierai 
jamais, je me retirerai dans un couvent. 

— Dans un couvent ? quelle idée ! s'écria Desgranges ; et pour- 
quoi donc ne vous marieriez-vous pas? 

— Parce que... je serais plus difficile sur le choix d'un mari que 
je n'ai sans doute le droit de l'être... Si, à vingt-cinq ans, je n'ai 
pas rencontré mon idéal, je retournerai au couvent où j'ai été éle- 
vée... On n'y est point si mal et j'y ai passé deux années très agréa- 
bles. 



1(> REVUK DES DEDX MONDES, 

Phili|)|)e écoulait la jeune fille avec un mélange d'étonnement et 
de défiance. Elle abordait ces questions délicates avec une har- 
diesse si téméraire, que cette témérité même le rendait soupçon- 
neux. Il était rej)ri.s d'un accès de scepticisme. Il se demandait s'il 
n'y avait pas là quelque piège malicieusement tendu; si Marian- 
neite. plus fine que lui, n'avait pas déjà pénétré ses sentimens 
intimes, et si elle ne cherchait pas à le mystifier. — Mais l'air con- 
vamcu et le limpide regard de M"^^ Diosaz plaidaient en faveur de sa 
sincérité. D'ailleurs, elle était incapable d'un pareil calcul. « Non 
se répondait Philij)pe à lui-même, elle expose ingénûmentsa pen- 
sée devant moi, comme elle l'eût lait devant son père. Elle n'a 
aucune coquetterie dans l'esprit, et, d'ailleurs, si elle pouvait se 
douter de ce qui se passe en moi, elle se garderait bien de s'expri- 
mer aussi franchement. Je lui suis fort indllférent. C'est même à son 
mdifférence et à la confiance qu'inspire ma situation d'homme mûr 
et grisonnant que je dois, hélas ! cette expansive profession de foi » 
Ces considérations sensées rassuraient Desgranges sur la candeur 
de 1 orpheline ; mais, en même temps, elles l'humiliaient et l'attris- 
taient. .. Je ne compte plus, songeait-il avec mélancolie, je suis passé 

à I état d un confident bonhomme et sans conséquence, devant leauel 
on f)€ut tout dire... » ^ 

Il était devenu morose et taciturne. Mariannette-s'en aperçut et 
s imaginant qu'il était fatigué ou ennuyé, elle l'emmena dehors pour 
e distraire jusqu à l'heure du souper. Elle le promena à travers 
lejardm, lui fit admirer la luxuriance épanouie de ses rosiers les 
promesses de ses pêchers, et le reste de l'après-midi s'écoula dou- 
oMiient, familièrement dans de lentes llâneries sous les arbres. A la 
f.mbée du jour, ils s'attablèrent, l'un en face de l'autre, devant 
un bon sou,)er soigné et mijoté par Perronne, qui le servait elle- 
même et, gravement attentive, assistait avec une satisfaction d'ar- 
l.-sle a la dégustation des plats qu'elle avait amoureusement cui- 



sini'S 



M.-.i-^ ni la >avc.ir du menu, ni les prévenances de Mariannette 
n.-K""..en. dender Philippe. Il restait toujours sous F Zence 

»a,l d. Iiosaz Lorsqua» sort.r de table la jeune fille vint 

•ver son hôte s'asseo.r sous la %.„„. l, „,élan olie de ce d r- 

n.va, pa, d.m.nue. Mariannette, découragée par e rl 

..t,r de s,.s oITorts, s en attristait elle-même. - Décidé- 

'..• u. ^..„gcail.clle, il s'ennuie au Vivier- ceu «=n!\i . 

COL ,u-,l a .a,.si le premier prétexte venu':. ;rrr;iét'Tr„'" 
- .VH.si.se â I une des extrémités de la galerie !« i^tl r L 

.ien,, dans 1. glycines, elle re.arda.t Ph^ï'^He. et venlrTnl- 



AMOUR d'automne. 17 

mant son cigare d'un air soucieux. « Il a la nostalgie de Paris, se 
disait-elle, et peut-être m'en veut-il d'être obligé de vivre ici à cause 

de moi?.. » 

Le crépuscule tombait, les eaux du lac prenaient des tons de 
turquoise verdie, et, au fond du ciel encore clair, les premières 
étoiles perlaient dans l'or pâle du couchant. L'une après l'autre, 
les cloches des villages sonnèrent V Angelns^ et leurs tintemens 
s'égrenèrent jusqu'au Bout-du-lac. Les croupes des montagnes se 
noyaient dans un bleu sombre ; les crêtes seules découpaient fine- 
ment leurs lignes accidentées sur le ciel pur. Les oiseaux s'étaient 
tus, mais dans le silence de la nuit survenante, une musique plus 
discrète remplaçait maintenant les limpides sonneries de ['Ange- 
lu^ : — trémolo en sourdine des grillons, trilles flùtés des rainettes, 
clapotement frais de l'eau contre les pierres du talus. — Tout à 
coup, au-dessus de l'échancrure de la Forclaz, la lune surgit à 
l'horizon et monta, faisant pâlir les feux tremblans des étoiles. Elle 
était presque ronde et avait la blancheur nacrée d'un lis. Une par- 
tie de la surface sombre du lac s'éclaira, traversée de part en part 
d'un frisson argenté et intermittent qui s'étendait d'une rive à 
l'autre, comme un immense filet aux mailles scintillantes. Dans 
cette lumière bleuâtre, le paysage avait pris un aspect de féerie. 
En face, les monts de Trélod, pareils à d'énormes vagues figées, 
confondaient leur double crête en une masse noire et mystérieuse, 
tandis que les lointaines montagnes du fond semblaient, avec leurs 
couloirs et leurs gradins baignés d'une claire vapeur opaline, con- 
duire à de fuyantes contrées élyséennes. Et dans le mélodieux 
silence de cette nuit azurée, au fond de la gorge d'Entrevernes, très 
loin, une voix de paysan, une voix traînante, s'élevait lentement, 
comme un rustique chant d'adoration en l'honneur de la lune et des 
étoiles. 

Philippe avait jeté son cigare et s'était accoudé à la balustrade. 
Le buste en avant, le cou tendu, il paraissait absorbé dans la con- 
templation du lac, dont les masses noires des premiers plans fai- 
saient encore ressortir l'idéale illumination. Brusquement un soupir 
entr'ouvrit ses lèvres closes et s'exhala plaintif dans la sérénité de 
cette nuit enchantée. — Mariannette dégagea sa tête des feuil- 
lages qui la masquaient. Inquiète de la taciturnité persistante de son 
hôte, prise elle-même par une sorte d'angoisse, elle voulut à tout 
prix rompre le silence : 

— A quoi pensez-vous, monsieur Desgranges? lui demanda-t-elle ; 
vous n'aviez pas encore vu notre lac au clair de lune... IN'est-ce pas 
qu'il est beau? 

TOME LXXXV. — 1888. 2 



iS REVOB DES DEUX MONDES. 

— 11 l'esl lro|), ijiurmura-t-il, et voilà justement à quoi je 
peosaiâ. 

— (x)mmt'ni une chose peut-elle être trop belle? se récria Ma- 
riannetto surprise. 

I ' i' Mire mainieiiaiu complètement éclairée de la jeune fille se 
U L nellonient du cadre des {,dycines lustrées par lesrajons 

lunaires. lUns cette clarté douce, ses yeux avaient un éclat mouillé, 
ses cheveux paraissaient plus foncés et son teint plus mat. Philij)pe 
l'envelopiMi un moment de ce même regard admirateur et avide 
avec lequel il avait contemplé le paysai^e du lac. 

— lue chose peut être trop b«lle, rép!iqua-t-il, quand sa vue 
met des re;;rets au C(eur de ceux qui ne peuvent en jouir pleine- 
ment... Tout à l'heure, en admirant ces eaux lumineuses et ces 
atloralile^ formes de montagnes, en écoulant celle chanson de 
paysiin qui fuyait dans le val d Entrevernes, je faisais un retour 
sur moi-même, je me disais qu'il aurait fallu venir ici à vingt ans, 
et je regrettais le temps passé... J'étais la proie d'une sorte d'hal- 
lucuiaiion. Il me semh'aii que cette rustique chanson, toujours plus 
loi'- ■' ■" et toujours plus mélancolique, était la propre voix de ma 
je qui me quitiaii pour ne plus revenir... Être jeune, con- 
imua-l-il avec exaliaiion, avoir devant soi un long avenir, amener 
dans cet admirable pays, par une nuit pareille, la jeune lille qu'on 
aimerait et dont on voudrait lau-e l'unique tendresse de sa vie; 
voilà quelles conditions il faudrait pour goûter la poésie de votre 
lac!.. Mais, pour moi, qui m'achemine maussadement vers la vieil- 
lesse, il est trop beau!.. Ses enchaniemens n'éveillent plus que des 
regrets et une sorte de jalousie amére... 

Il s'eiaii rapproché. Au clair de lune, Mariannette pouvait dis- 
tinguer I expression douloureuse de ses tra.is et aussi l'éclat de ses 
yeux.. dont la flamme jeune et vivace semblait démentir cette ma- 
lunio deelmante qui faisait l'objet de ses j.laintes. Interdite, inti- 
m.dro par ces aveux ir.attendus, troublée peut-être aussi par le 
niunent de qnel.pie confession plus embarrassante encore, 
-^^ — Ml, sans les trouver, des paroles capables de calmer 
son iii iieur : 

vn.^ •^'""•^'^"'- '>e>granges, balbutia-t-elle avec un faible sourire, 
vous vous calomniez! 

«.n. la do ce, formul.;» |..,l,«s que Ion dit aux gei,s pour les 
r.. Je me le» répète parfois à moi-tnê.ne pour me faire 
ievn,!; ■■ ■, "J*""" "'" 1»" ''"I», et, surtout en ce moment 
je w.,., „Mnb,e„ je sera,, rid.cule de me croire encore jeunel. 
- Mon Dteul repartu-elle de plus en plus troublée, et pourtant 



AMOUR d'aUTOxVINE. 19 

essayant de plaisanter pour se donner une contenance, à vous en- 
tendre, on vous prendrait pour un patriarciie... Quel âge avez-vous 
donc? 

— J'ai l'âge où l'on ne compte plus, l'âge où on lit son dé- 
clin dans les yeux des jeunes gens qu'on ennuie ou qu'on effraie. 

iVIariannette fut profondéuient remuée par l'accent de tristesse 
qui accompagnait ces paroles désenchantées, et, dans un élan de 
sensibilité, elle s'écria : 

— Je vous assure que vous vous trompez!.. Moi, par exemple, 
je ne m'ennuie jamais avec vous, au contraire!.. 

Il lui saisit les mains et les serra dans les siennes : 

— Vous êtes indulgente!.. 

Il ne pouvait plus détacher ses regards des yeux limpides de 
M"® Diosaz. On eût dit que le contact des mains fraîches de la jeune 
fille apaisait sa mélancolie et détendait ses nerfs. Elle-même en 
avait conscience et n'osait plus les retirer. Ils restèrent ainsi un 
moment, enveloppés d'un même rayon de lune. Philippe sentait sa 
tête tourner et son cœur battre très lentement. 

— Pardonnez-moi, dit-il d'une voix tremblante, j'ai été un trouble- 
fête et je vous ai gâté cette soirée... Poui'tant, croyez que j'en ai 
senti tout le charme et que je ne l'oublierai jamais... Refaites 
pas attention à mes bizarreries, Marianneite!.. Si je pouvais vous 
ouvrir mon cœur, vous verriez que le désordre de mes paroles 
n'est pas comparable au trouble de mes pensées... Vous sauriez... 
Mais non, je déraisonne ce soir ; il est temps que je m'en aille! 

Il n'avait pas quitté les mains de la jeune iille ; tout d'un coup, 
il y posa rapidement ses lèvres : 

— Adieu! Mariannette, murmura-t-il, et il s'entuit. 



X. 



— Oui, se disait Philippe, appuyé à la barre de l'une des fenê- 
tres du Toron, je suis un fou, et ce qui est pis, j'ai conscience de 
ma folie, ce qui rend mon cas encore plus désespéré... 

Il était revenu du Vivier passionnément épris de Mariannette, et 
en même temps très effrayé des progrès qu'avait faits sa passion 
depuis vingt- quatre heures. 11 ne se leurrait point; il était parfaite- 
ment convaincu que, dans l'innocente quiétude où se reposait sa 
jeunesse, Mariannette ne s'apercevait même pas de cet amour hors 
de saison, et, très sincèrement, il ne souhaitait pas qu'elle s'en 
doutât. Il avait trop peur que, le jour où M"^ Diosaz connaîtrait cette 
passion intempestive, tout ne fût irrémédiablement fini. Ou elle en 



20 lEVCB DES DEUX MONDES. 

rirait, cl Desgrangos n'aurait plus qu'à disparaître après un éclat 
ridirti!*», ou elle montrerait une doue»? pitié pour son amoureux 
quatl' re, et ce straii une mortification plus cruelle encore. 

De toute fai;on. il était condamné à souffrir, soit que, résigné et 
si' .\, il cachât sa folie et comprimât ses désirs, soit qu'il s'ex- 

|>ON.a .1 ission.d-' nseinent ironique, d'une enfant pour 

qui un li'Mi.m-' de fjuaraiii. -. irnj ans ne compte plus. Philippe se 
Miuvcnait (|ue, lorsqu'il avait l'àf^e de Mariannette, la quarantième 
année lui paraissait le seuil de la vieillesse. M"^ Diosaz n'était pas 
pétrie d'une autre pAte que le commun des jeunes gens, et il était 
clair qu'à ses yeux Desgranges devait apparaître uniquement comme 
le contemporain de son père. — Cette considération, à elle seule, 
sufTisait pour lui éter tout espoir. 

Parfois, pris d'un remords, il essayait de devenir raisonnable et 
de ,s> sermonner. Il évoquait la simple et loyale figure de Marcelin 
Dinv-r,- il s';ioru^ail de trahison envers son ancien camarade, il se 
d. ;t si sa conduite était bien celle d'un galant homme et d'un 

ami \eritable. En supjxisant que cet amour d'arrière saison n'ap- 
portAt aucun trouble dans le cœur de Mariannette, Philippe ne ris- 
quait-il pas. tout au moins, de compromettre l'orpheline confiée à 
' '"^- dans sa dernière lettre, lui recommandait 
r -i iille un brave garçon qu'elle aimerait et qui 
iit-il jamais eu l'idée que cet épouseurpût être Des- 
^ onne? Comprendre de la sorte la mission qui lui 

cta.i . était-ce correct? était-ce moral? — Mais, de même 

que la raison, la morale est une digue trop peu solide pour résis- 
ter au courant de la passion. Cette dernière a une force irrésistible 

raisonn-mens les plus sages, une adresse mer- 
1-" /-'urner les ■ ' i.-s et faire paraître droit ce qui est 
, ' ^ .ii-jc pas agi ijMun.jtement et correctement ! se répon- 
^"•t I . .ne me suis-je pas éloigné aussitôt que j'ai jugé mes 
«n >iviMr nuisibles à la réputation de Mariannette? Si les 
- de mon mandat, si le hasard d'une promenade 
in u..t . dans ce log.s dont je m'étais loyalement interdit l'ac- 

.1 lA une fatalité dont je suis irresponsable et dont 
mi^re victime?.. Je souffre silencieusement, et je 
'. la morale fK3ul-eIle exiger davantage? » 
j^^ ^ •• -l qur. parmi les raisons à l'aide desquelles 

^ M-' A » ';;'"V^^^l'o sa passion, la persistance de sa 
M A ohambault .-ntrait à peine en ligne de compte. 

n . . u" 1 ''TT''. "'''"^ ^^"""^"^ ^-'^h' ^«"^ «on être 
H) ..au plus de ph.e dans son âme pour d'autres préoccu- 

i'^rniere lettre, c'est-à-dire depuis environ un 



AMOUR d'aLTOM.NE. 21 

mois, Camille avait d'ailleurs gardé le silence. Desgranges en avait 
conclu que, touchée de ses remontrances et de ses exhortations pru- 
dentes, elle avait renoncé à son voyage à Aix et était devenue plus 
raisonnable. On croit volontiers ce qu'on désire, et il souhaitait si 
ardemment d'être oublié qu'il allait aussi loin que possible dans le 
champ des hypothèses : il imaginait que M""^ Archambault, assagie 
ou résignée, s'était peu à peu détachée de lui ; et cette supposi- 
tion, à l'aide de laquelle il endormait ses scrupules, repoussant 
dans la pénombre le souvenir de ses irrégulières amours, le laissait 
tout entier à sa nouvelle passion. 

Il souffrait, mais cette souffrance lui était chère ; il y trouvait je 
ne sais quelle amertume fortifiante. Elle donnait aux choses une 
saveur et une physionomie nouvelles, et mettait au cœur de Phi- 
lippe un appétit de vivre, une sensibilité plus vive, une fièvre d'ac- 
tivité. C'était comme un retour de cette jeunesse tant regrettée, et 
dont il reconnaissait, en les éprouvant de nouveau, les voluptueux 
frissons, les délicieux enfantillages et les faciles enthousiasmes. 
Dans ses solitaires promenades auiour du Toron, la pensée de Ma- 
rian nette semblait se refléter sur les moindres détails rustiques et 
teindre toutes choses d'une couleur plus attrayante. Philippe, qui 
pendant longtemps avait professé pour tout ce qui était en dehors 
de la vie parisienne une indifférence dédaigneuse, avait maintenant 
en face de la nature des attendrissemens de paysagiste. — Un pan 
de mur à demi écroulé sur lequel grimpait une vigne sauvage ; — 
une fleur inconnue s'épanouissant à la marge d'un chemin; — un 
chaume revêtu de mousse, un vol d'oiseaux sur le lac ; — tous ces 
riens l'intéressaient, parce qu'ils lui rappelaient une excursion faite 
en compagnie de Marianuette. 

De temps à autre, se sentant couler à pic dans les eaux profondes 
de cet impossible amour, il cherchait à se ressaisir en se raccro- 
chant à quelque réalité solide. Il se disait : « A quoi bon te laisser 
aller ainsi à la dérive? Où cela te mènera-t-il? De pareils enfantil- 
lages sont excusables à vingt ans ; à quarante, ils sont ridicules ; 
mieux vaudrait te guérir de ta sottise, et le meilleur remède, le 
seul, ce serait de fuir. » — Alors il prenait brusquement d'héroï- 
ques résolutions. Il projetait de partir par le premier bateau du 
matin, qui correspondait avec un train descendant sur Genève, et, 
une fois très loin de Talloires, d'écrire à M'^^ Diosaz pour s'excuser. 
Il mettait ses papiers en ordre, bouclait sa valise, — et ne parlait 
pas. Au dernier moment, il était pris d'un insurmontable dégoût à 
l'idée de vivre ailleurs. Il était retenu à Talloires, plus que retenu, 
attiré par une séduction ineffablement douce et douloureuse. Le lac 
était pour lui tout résonnant d'une ensorcelante musique de sirènes. 
Il avait beau se répéter que cette musique était décevante et per- 



JJ HEVLE DES DEOX MONDES. 

fide, que ce courant auquel il s'abandonnait le conduirait à quelque 
folie dan^'ereuse pour lui et pour d'autres, il se laissait entraîner. 

D'ailleurs, à ce renouveau de tendresse qui le poussait vers 

Marianneite se mêlait un obscur et pervers désir d'émotions incon- 
nue}'. Hn ne dépouille |nis le vieil homnne, et, au fond, l'hilippe res- 
tait cf (ju'il avait été dès sa première jeunesse : — un délicat, cu- 
rieux de sensations neuves et rares. — Or, pour ce dilettante de 
plaisir, pouvait il y avoir volupté plus exquise et plus nouvelle que 
I éveil de l'amour dans un cœur vierge? Pour cet homme de qua- 
rante-cinq ans, Iuliguô des joies factices et maladives de la vie 
mondaine, pouvait-il exister une joie plus reposante et plus vive 
que ce virginal amour, épuré et alïiné par le mariage?.. 

A la véril*^, il ne se rendait pas compte de ces mobiles peu avoua- 
b'esqui le retenaient au Toron; mais, s'il les ignorait, ils ne fermen- 
taient pas moins inconsciemment dans le tréfonds de son cœur et 
ils contribuaient à y enraciner sa passion. — Philippe se piquait 
d'être honnête, et, pour resttr en paix avec sa conscience, il s'était 
juré de ne plus retourner au Vivier, il te tenait parole; mais, la 
nuit venue, il ne croyait pas manquera son serment en prenant une 
barque au {)ort de l'Abbaye et en ramant jusqu'en vue delà maison 
de Marianneite. Ces stations nocturnes sur le lac lui procuraient de 
.silencieuses jouissances, d une mélancolie exquise. — Derrière les 
escarpenit-MS de La Tourneite, il voyait se lever cette même lune 
qui avait éclairé sa dernière entrevue avec i\P'* Diosaz. La lune était 
à demi rongée déjà, mais nacrée et limpide encore. Elle ellleurait 
les sombres penies de la montagne d'un pur rayon qui trouait 
comme une (lèche les brumes des ravins. Ses reflets se jouaient 
autciur de la barque, qu'elle enveloppait d'un métallique réseau 
bleuâtre. Elle éclairait mollement les vignes fribsonnantes, les toits 
de luile rouue, la loyuiu aux piliers enguirlandés de glycine, et 
pref«qu^î cha'pie soir, grâce à cette lumière amie, Philippe voyait 
errer sur la lerra.sse l'élégante silhouette de la jeune fille. Marian- 
neile se promenait lentement, sans se douter que cette petite 
barque, à peine visible là-bas, contenait un amoureux qui ne la 
qiiillaii pas des yeux. Parfois elle s'accoudait rêveusement à la ba- 
IfiHtrad»' pt semblait snivre curieusement les allées et venues de 
cvKU' barqiif mystérieuse. La campagrie assoupie était si calme, 
i'nir était si sonore, que souvent la voix très nette de M"* Diosaz 
tJonnanl uii ordre à Perronne arrivait jusqu'à Philippe, avec l'ac- 
coiDf>aicnpm*'nl des notes flùtées des rameltes. Vers dix heures, la 
silhoiiPttr dis[>arai»sait; une lumière rougeoyait aux vitres d'une 
lofi rhaml»r»>«<; puis Perronne formait les volets, et toute la maison 
nv.mninllait. Svule, la lune baignait encore de sa clarté la log- 
lv*^rt". 0t Phili[)[)e ramait lentement vers l'Abbaye. 






AMOUR d'automne. 23 

Au bout de huit jours, le temps devint pluvieux. De lourdes 
brumes voilèrent le ciel et masquèrent les montagnes. Le lac, avec 
sa nappe grise et fumante, prit la physionomie d'une baie étroite 
aboutissant à une mer lointaine où planaient de pâles brouillards. 
Le mauvais temps rendait impossibles les promenades nocturnes sur 
l'eau. Philippe fut obligé de se confiner dans sa solitude du Toron, 
où les journées lui parurent cruellement longues. Il traînait pesam- 
ment et languissamment son corps à demi engourdi à travers les 
pièces pauvrement meublées où le bruit de son pas faisait écho. 
Tandis que la pluie fouettait les vitres et que le vent d'ouest sifilait 
plaintivement sous les portes, son esprit n'était occupé que de Ma- 
riannette. Il se complaisait à recomposer traits par traits la virgi- 
nale et franche beauté de la jeune fille ; — il revoyait l'arc des 
sourcils longs et minces, le velouté lumineux des prunelles brunes 
dans la transparence bleuâtre du blanc de l'œil, le rire d'enfant de 
la bouche entr'ouverte sur de petites dents un peu écartées, la svelle 
rondeur du buste et le sobre modelé d'une poitrine jeunette, à peine 
accusée sous les fronces du corsage de deuil. — La Mariannelte, que 
recréait ainsi son imagination surexcitée, devenait si vivante que, 
par momens, Philippe en arrivait à être le jouet de surprenantes 
visions. Dans le jour, la lumière incertaine et verdâtre, tamisée 
par les jasmins de la fenêtre, ou bien, à la nuit, la lueur trem- 
blante d'une bougie, éclairait les figures féminines peintes naïve- 
ment à fresque sur les panneaux des portes, et l'une de ces pein- 
tures, qui semblait se détacher de la cloison, lui donnait l'illusion 
de Mariannette apparaissant discrètement dans la demi-obscurité 
de la pièce. 11 croyait entendre le frou-frou de sa robe, le souffle 
de ses lèvres, et il se levait brusquement de son fauteuil, le cœur 
pal puant, la bouche soudain séchée par l'émotion... 

Peodant qu'au Toron Desgranges n'avait d'autre compagnie que 
ses amoureuses hallucinations, Mariannette , dans sa maison du 
Vivier, était également hantée par des préoccupations d'un ordre 
tout nouveau, et remuée sourdement par des émotions jusque-là 
insoupçonnées. — Après le départ de Philippe, le soir de leur cau- 
serie au clair de lune, elle éiait restée longtemps seule, assise 
contre la balustrade de la loggia, la tête posée sur ses bras, les 
yeux vaguement perdus dans la vaporeuse illumination du lac. Elle 
se sentait à la fuis agitée et heureuse, sans pouvoir se rendre net- 
tement compte des causes de son contentement et de son trouble. 
La plainte sincère et communicative de Philippe, épanchant tout à 
coup ses regrets, l'avait touchée. Elle lui savait gré de s'être ainsi 
confessé devant elle. Jusque-là, elle avait cru qu'il la regardait 
comme une enfant sans conséquence, et voilà que soudain cet 



24 REVDE DES DEUX MONDES. 

homme sérieux lui ouvrait son cœur et la prenait presque pour 
conlideiile. Le caractère réservé de ce Parisien élégant et cultivé, 
élevé dans un monde si différent de celui où elle vivait, lui avait 
toujours imposé. Elle lui était profondément reconnaissante de sa 
bonté, mais jusqu'alors, même lorsqu'ils se promenaient familière- 
moQl ensemble, elle avait garde avec lui une altitude craintivement 
respectueuse. Ce soir-là, il lui semblait qu'une glace s'était fondue, 
qu'une barrière était tombée et qu'il lui avait parlé, non plus comme 
uu conseiller gravenu-nt paternel, mais comme un ami et un égal. 
Elle se sentait doucement émue de ce qu'il lui avait dit, plus émue 
encore des réticences mystérieuses dont il avait enveloppé ses der- 
nières pensées. Il lui avait découvert un coin de son cœur, puis 
brustpiement, jetant un voile sur ses senlimens intimes, il avait 
interrompu ses conlilences. Pourquoi avait-elle été troublée, presque 
effrayée à la pensée qu'il allait poursuivre sa confession? Et pour- 
(juui maintenant était-elle si désireuse de connaître ce qu'il avait 
voulu lui cacher? — Tout cela s'agitait encore obscurément dans 
son âme, mais ce mystère même lui était doux. Elle sentait avec 
bonheur passer en elle un chaud courant de sympathie qui l'em- 
jHjrtait vers Philippe et la haussait pour ainsi dire au niveau de cet 
homme ^upérieur. Elle songeait avec un joyeux battement de cœur 
que, puisqu'il l'avait prise pour confidente do ses peines, il se dé- 
|)arlirail désormais de celte froide réserve qui l'avait tenu éloigné 
du Vivier. Assurément, il redeviendrait son hôte, comme au com- 
mencement de son séjour à Talloires ; il reviendrait la voir le len- 
demain ou le surlendemain sans doute... Mais, le lendemain, aucun 
visiteur no frarjchit le seuil du Vi\ier. Deux, trois, huit jours se pas- 
sèrent, et Philippe ne re\intpas. Mariannette ne savait plus que pen- 
ser. Elle eiaiich.igrine,inquièie, nerveuse; elle tressaillait au moindre 
couj» de sonnette et se précipitait vers la terrasse, croyant toujours 
que ce tintement annonçait Desgranges; puis elle s'en retournait dé- 
pilte et confuse en voyant la porte s'ouvrir pour laisser passer un 
pa}.san uu un fournisseur. 

In malin, elle ne put cacher son agacement à Perronne, sur les 
tèvr. i ' quelle le nom de Philippe était venu par hasard : 

— i..i wjnlé, mtirmura Mariannette, je ne sais ce que nous avons 
fait à M. l)es>'r..M,,yjjî., Depuis qu'il a dîné ici, on ne l'a plus revu... 
Tu ne Irouv ^ > cela singulier, Perronne? 

La servante haussa ses épaules voûtées et hocha énigmatique- 
ment sa tète de bois sculpté : 

— H est peut-être capricieux, cet homme, et puis possible qu'il 
ail d- 'US de se tenir coi. 

— 'iiituL-s raisons? 



AMOUR d'automne. 25 

— Dame, il est peut-être comme notre chat, qui aimerait bien à 
se chaulTer au feu de ma cuisine, mais qui se tient à l'écart de peur 
de se brûler. 

— Que veux-tu dire avec tes paraboles? s'écria Mariannette im- 
patientée ; — explique-toi nettement, si tu veux qu'on te comprenne ! 

— Eh bien ! pour parler franc, il y a du vrai dans les bruits qui 
ont couru par le bourg, et je crois, sauf votre respect, ma pauvre 
demoiselle, que M. Desgranges est amoureux de vous. 

— Quelle sottise! balbutia la jeune fille en devenant cramoisie. 

— Sottise tant que vous voudrez, répliqua Perronne; il est sûr 
et certain que ce monsieur est un peu âgé pour se mettre l'amour en 
tête... C'est peut-être parce qu'il comprend sa sottise qu'il n'ose plus 
venir ici. 

— Ma fille, c'est toi qui te mets des lubies en tête... Ne t'avise 
pas surtout de les répéter ! 

— Oh! ça non... Je garde ces choses-là pour moi; mais si je 
clos ma bouche, mes yeux restent ouverts, et j'ai bien vu que ce 
monsieur de Paris n'est pas aveugle non plus... Quand il dînait ici 
et que je vous servais à table, il vous mangeait du regard... Et, ma 
fine, il n'est pas tant mûr qu'il n'ait encore du goût pour les belles 
demoiselles. . . 11 vient toujours un temps où de l'herbe on fait du foin, 
et ce qui devait arriver est arrivé. 

— Perronne 1 

— Laissez-moi finir, je n'ai pas tout dit... La preuve qu'il en tient 
pour vous, c'est que, s'il ne se montre plus ici pendant le jour, il se 
rattrape en venant soupirer la nuit autour de chez nous... 

— Quelle plaisanterie! interrompit Mariannette; tu rêves, ma 
fille!.. 

Elle s'en voulait d'écouter Perronne, de ne pas lui fermer la bouche 
en la rabrouant sévèrement, et, malgré tout, elle la laissait conti- 
nuer; elle demeurait près d'elle, attentive, inquiète et le cœur pal- 
pitant. 

— Je rêve?., riposta la vieille servante vexée ; demandez un peu à 
la femme du passeur!.. Tous les soirs, M. Desgranges prend une 
barque et va se promener entre Duingt et le Vivier... Il reste là 
pendant des heures... On ne peut pas dire que c'est un conte : je 
l'ai guetté et je l'ai vu de mes yeux. 

Mariannette se souvenait aussi d'avoir remarqué cette petite 
barque errante en face du Vivier, et son embarras redoublait. 

— Depuis quand, objecta-t-elle d'une voix mal assurée, est-il dé- 
fendu de se promener le soir sur le lac?.. 11 n'y a là rien d'étonnant. 

— Rien d'étonnant! se récria l'entêtée servante; un homme qui 
n'est plus de la première jeunesse et qui flâne sur l'eau jusqu'à des 



26 REVDE DES DEDX MONDES. 

minuit, au risque d'attraper dos rhumatismes!.. 11 faut qu'il ait 
qnelqtio folie dans la tête ou au cœur... J'en reviens à ce que j'ai 
dit : M. Desj^ranges est amoureux de vous. 

Tais-toi, Perronne, tu n'as pas le sens commun et tu me fais 

honte I 

Marianneitc s'oiait enfuie s;iii.s vouloir en entendre davantage. 
Kllese rélu«zia sur la ijalerie du bord de l'eau. Là, seule, appuyant 
sa joue brûlante ct)ntre les feuilles de la glycine, elle restait accou- 
dée, perdue dans une confuse méditation, en face du lac encore 
tout fumeux de la dernière {)luie. 

M. f>esgr«nges amoureux d'elle, était-ré possible? Gomment elle, 
une provincial*' ignorante et quasi sauvage, pouvait-elle occuper la 
penst^o d'un homme habitué aux élégances et aux ralfinemens du 
monde parisien, ayant eu, prétendait-on, des succès nombreux parmi 
les femmes à la mode?.. Cela semblait incroyable à Mariannette, et 
cependant, au fond, elle avait un secret pressentiment de la réalité de 
cet amour invraisemblable. Elle rapprochait les uns des autres cer- 
tains incidens qui lui avaient paru extraordinaires et qui s'expli- 
quaient d'eux-mc'^mes si réellement Philippe l'aimait : — leur dernier 
eniretieu sur la galerie, les mystérieuses tristesses de Desgranges, 
ces confidences commencées et brusquement interrompues, ce baiser 
sur les mains et puis ces étranges stations nocturnes en barque, en 
fare du Vivier... Evidemment, il y avait là autre chose qu'une simple 
amitié, et alors il était possible que ce fût de l'amour! Cette sou- 
daine clarté jetée sur un obscur état d'âme étourdissait Mariannette; 
elle en éprouvait un éblouissement violent, comme lorsqu'on tombe 
en plein soleil au sortir des ténèbres. 

Mais si Desgrangos l'aimait, pourquoi l'avait-il quittée si brus- 
qunm»Mii et pourquoi ne reparaissait-il plus au Vivier?.. Cet amour 
le ret. ' . t dotic maMn'ureux ! Il le r-grettait donc, puisqu'il essayait 
de s rir?.. Et la jeune lille recommençait à douter. Dans son 

idée cl avrr son espii droit et honnête, elle ne voyait qu'une seule 
éventualité qui put attrister Philippe et l'obliger à fuir : — l'impos- 
s !un mariage entre Mariannette et lui. Or cette impossibilité 

n i pas. Philippe Haït garçon et maître de disposer de son 

C' lisqu'il s'était épris d'«'lle. La question d'argent ne pouvait 

''••' ^' •■■ Mette riait riche et Ini-mérae possédait une for- 

*""*■ ■ '• Î5i donc, au lieu do déclarer franchement son 

amour, il avait cessé ?e8 visites au Vivier et se tenait cotiliné au 
Toron comme un homme qui a peur de se laisser entraîner, c'est 
qn'il t cet amour daurjcTcux, c'est qu'il y voyait de mysté- 

neiix o!> . _ Lesquels ? — Mariannette se creusait la tête pour 

découvrir Jes motifs de cette réserve. D'où venait cette contrainte 



AMODR d'aUTOxMNE. 27 

qui l'éloignait du Vivier et arrêtait sur ses lèvres l'aveu d'une 
tendresse déjà devinée à demi?.. Tout à coup, il se fit comme 
une éclaircie dans la pensée de la jeune fille. Elle se rappelait 
la conversation de Desgranges au moment où la noce d'Angon 
passait devant le Vivier; elle se remémorait ses réflexions amères, 
sa tristesse soudaine, son regret de n'être plus jeune. — Plus de 
doute, ce qui effrayait Philippe et lui donnait des scrupules, c'était 
la diflérence d'âge. — Cette découverte enlevait subitement du cœur 
de iMariannette un poids douloureux. Elle se sentit rassérénée et 
sourit silencieusement. 

Tous les brouillards qui enveloppaient son esprit se dégageaient 
peu à peu, pareils à ces grises vapeurs qui flottaient en ce moment 
sur le lac et s'échevelaient en onduleuses fumées. — Le ciel s'éclair- 
cissait. Sur l'eau d'un vert laiteux, les buées reculaient du côté de 
Doussard et rampaient aux flancs des montagnes comme de blan- 
ches et fuyantes apparitions. — Une clarté intérieure dissipait de 
même le doute de Mariannette et ensoleillait son âme. — Aimée 1 
El!e était aimée!.. Pour elle, encore tout éblouie de cette inatten- 
due illumination de l'amour, la disproportion d'âge n'était pas sé- 
rieuse. Comme elle l'avait déclaré franchement à Phihppe en re- 
gardant passer la noce d'Angon, elle était convaincue qu'on ne 
s'aperçoit pas de cette différence quand on aime et quand on est 
aimé. — Malheureusement, si cette conviction existait en elle, il 
était évident que Philippe ne la partageait pas. 11 devenait, au con- 
traire, de plus en plus certain pour l'orpheline que, si M. Desgranges 
souffrait ei se tenait à l'écart, c'était par excès de loyauté et aussi 
par suite d'un manque de confiance en lui-même. 

— Mais alors, se disait-elle ingénument, s'il se f;iit un point d'hon- 
neur de se taire et s'il souffre du silence auquel il se condamne, 
n'est-ce pas à moi de trouver un moyen de lui donner confiance et 
de l'encourager?.. 

Elle s'était levée dans un élan soudain de tendresse hardie et 
chaste. Ses yeux avaient pris comme le ciel une profondeur lumi- 
neuse. — Le grand sourire bleu du lac, les coups de soleil perçant 
les nuées, le fier élancement des cimes surgissant radieuses du sein 
de la brume, lui donnaient une énergie nouvelle et l'enhardissaient 
encore dans ses mvstérieuses résolutions. 



XI. 



Il était envii'on quatre heures après-midi. Depuis son déjeuner, 
Philippe avait travaillé fiévreusement à une volumineuse correspon- 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

dance avec l'avoiiô, le notaire et le géomètre chargés de procéder 
au partage ordonné par le tribunal. 11 cherchait dans cette occupa- 
tion presque mécanique un dérivatif à son mal. Mais la nature de 
cette besogne, où il n'était question que de la succession Diosaz, 
ramenait constamment son esprit vers Mariannette. Les conditions 
atmosphériques contribuaient encore à accroître l'intensité de cette 
lendn- obsession. — 11 est des heures lourdes, chargées d'électri- 
cité, qui remlent nos nerfs plus irritables, notre sensibilité plus vive, 
notre volonté plus passive. — La chaleur humide d'une orageuse 
journée d'août, le ciel à chaque instant couvert de nuages pesans 
qui crevaient en tièdes averses, mettaient dans tout l'être de Phi- 
lippe un plus troublant désir de revoir Mariannette, en même temps 
qu'ils redoublaient en lui le dégoût de la solitude. — Il avait cessé 
(l'écrire; renversé sur le dossier de son fauteuil, les yeux mi-clos, 
il écoutait dans une langueur de rêve l'égouttement des chéneaux 
du toit et les derniers rouleniens du tonnerre au loin, dans la mon- 
tagne. Le clapotement de l'eau sur le gravier, le frisson mouillé des 
feuillages, un bourdonnement de mouche contre la vitre, l'hypno- 
tisaient doucement; il n'avait conservé que juste assez de lucidité 
pour observer vaguement les phénomènes extérieurs et les trans- 
former en de chimériques visions, sous Tinfluence de sa préoccupa- 
lion dominante. — Lesalternativesd'ohscurité et de clarté, produites 
|)ar le passage des nuées, se succédaient rapidement, tantôt plon- 
geant le salon de travail dans une nuit bleuâtre, tantôt l'éclairant 
d'une flambée blonde où dansaient des atomes d'or. Et dans ces jeux 
de lumière, la fantaisie de Desgranges faisait flotter une image tou- 
jours la même : — Mariannette. 

Tandis que l'ombre portée des nuages mettait dans la pièce 
une obscurité plus profonde, le demi-rêve de Philippe prit tout à 
coup une lorme plus précise. Il lui sembla que l'une des figures 
féminines peintes à fresque sur les panneaux des portes devenait 
étonnamment semblable à M'** Diosaz. Ou eût dit positivement 
que les yeux bruns de ror[)heIine luisaient dans la pénombre et 
que son buste svelte se détachait du mur noir. Il y eut un instant 
où l'image i)arut se mouvoir dans l'ombre bleuâtre; Philippe 
avait eu déjii la même illusion, mais jamais encore aussi saisis- 
sante. I! n'osait plus bouger de peur de faire évanouir la forme 
fr.""'- !"cettr vision. Il restait renversé en arrière, comme assoupi, 
et . . rait h. peine. — Peu à peu la nuée passa; un brusque coup 
de .soleil jeta une gerbe de rayons ;i travers le jasmin qui masquait 
la fenêtre; le salon s'emplit d'une clarté jeune et réveillante; en 
m»'mf lem[)s, une voix limpide résonna et fit sursauter Desgranges, 
qui se leva en se frottant les veux. 



AMOUR d'automne. 29 

Ce n'était pas une vision. Mariannette en personne lui souriait 
dans l'encadrement de la porte resiée ouverte, — car, dans ce To- 
ron à demi abandonné, les portes n'étaient jamais closes et on 
entrait comme dans un moulin. 

— Bonjour, monsieur Desgranges ! murmurait M"^ Diosaz. 

— Vous, mademoiselle?.. Vous, au Toron? répétait Philippe en- 
core ébahi. 

— 11 le faut bien... Comme disait mon père : puisque la mon- 
tagne ne veut pas venir à nous, c'est à nous d'aller à la montagne ! 

Elle avait commencé sa phrase avec assez d'assurance, mais à 
mesure qu'elle parlait, sa voix devenait moins ferme, et on sentait 
qu'au fond elle était très intimidée. 

— Vous êtes venue... seule? 

— Pas tout à fait... Nous montions à Echarvines avec Perronne, 
et une averse nous a prises juste en face du Toron... Alors, comme 
nous étions en souci de vous, j'ai pensé à m' abriter ici et à deman- 
der de vos nouvelles, tandis que ma vieille bonne continuerait sa 
route... Elle va venir me retrouver... Vous n'avez pas été malade 
au moins, monsieur Desgranges ? 

— Non, non... 

11 allait et venait, à la fois inquiet et joyeux de cette visite ines- 
pérée. A travers sa propre émotion, Mariannette remarquait que 
Philippe paraissait plus troublé qu'elle. Sa main tremblait en 
pressant celle de la jeune fille. Il était devenu très pâle, et cette 
pâleur cendrée accentuait encore ses yeux cernés. 

— Asseyez-vous, dit-il en l'installant dans un fauteuil ; — puis 
il disparut dans la salle à manger, en revint avec une carafe, du 
vin b'anc et un sucrier. — Je vais, ajouta-t-il, préparer de quoi vous 
rafraîchir. 

— Merci, je n'ai besoin que d'un verre d'eau. 

Tandis qu'il remplissait le verre, elle le regardait à la dérobée, 
et de nouveau était frappée de sa pâleur. 

— Sûr, vous n'avez pas été souffrant? demanda-t-elle. 

— Non, pourquoi? 

— Vous paraissez fatigué. 

— Ce n'est rien... Cela tient au temps orageux... Un peu aussi 
sans doute à l'ennui d'être claquemuré par ces trois jours de pluie. 

— Il me semble que vous ne sortez guère davantage quand le 
temps est beau. 

— Si fait, je vous assure. 

— Alors, dit-elle timidement, pourquoi ne venez-vous pas au 
Vivier ? 

Et comme il tardait à répondre à cette question plus que jamais 
embarrassante, elle reprit : 



SO REVDE DES DEDX MONDES. 

— .Nous n'avons j)as de nombreuses distractions à vous offrir, 
mais enfin je pensais,., j'espérais que vous vous ennuieriez encore 
mtuns chez nous qu'au Toron. 

— Vous savez bien, répliqua-t-il tristement, que les journées 
passées au Vivier comptent pour moi parmi les meilleures... Je 
vous l'ai dit déjà et vous devez en t^tre convaincue. 

— \vouez cependant, murmura-t-elîe avec une pointe d'ironie, 
que vous aj;issez de faron à nie donner des doutes. 

— Ne doutez jamais du bonhpur que j'ai à vous voir ! s'écria-t-il 
avec vivacité... Seulement, vous connaissez les raisons qui m'ont 
obligé à cesser d'être votre hôte... Ces raisons, si absurdes qu'elles 
parais^^cnt, existent toujours... 

— Ces raisons, interrompit Mariannette, vous obligeaient à espa- 
cer vos visites, mais non à les supprimer tout à fait... D'ailleurs, à 
v -is parlf^r franchement, je crains qu'elles ne soient qu'un pré- 
i te... et qne vous n'ayez un autre motif de vous abstenir. 

— In autre motif?., balbutia-l-il, très troublé. 

— Oui ; j»onrquoi, après m'avoir témoigné tant de bonté et de dé- 
voùment, vous étes-vous peu à peu éloigné, pourquoi m'avez-vous 
relire votre aflection ? 

— .Moi?.. 

Il la regardait, fasciné par les yeux à la fois supplians et tendres 
qu'ell»» tournait vers lui. — A travers les jasmins épanouis et mouil- 
lés, le solei', maintenant clair et triomphant, dardait ses rayons, et 
Mariannette se trouvant dans la trajectoire de ces flèches radieuses, 
était tout enveloj)pée d'une lumière dorée. Il semblait à Phili])pe 
qu'elle avait encore embelli depuis le dernier soir où il l'avait vue. 
Ses rh -veux châtains, soyeux et comme poudrés de soleil, frisot- 
taient plus abondamment autour de son visage d'un blanc mat; ses 
V'^'!> ''v;»i .nt un éclat encore j)lns pur et plus pénétrant; la saine 
r. r fie ses lèvres, une plus naïve expression de candeur et 

d'h lé. 

— Pourquoi? répéta- t-elle; il y a une autre raison que vous ne 
dites pas... 

— Eh bien! réponJit-il, entraîné par le charme qu'il subissait 
et ne mesurant plus ses paroles, vous avez deviné... Oui, il y une 
autre raison. 

— Ab I murmura-l-elle en baissant les yeux. 

— Mieux vaudrait vous la taire, conlinua-t-il... Tout cà l'heure 
vous m'en voudrez de vous l'avoir avou(?e. 

— Je vous en voudrai bien davantage si vous la taisez... comme 
si c'était une chose offensante. 

— Non, répliqna-t il, il d'v a rien d'offensant, car ce n'est pas 
une offense que d'être adorée respectueusement... et je vous aime ! 



AMOUR d'automne. 31 

H leva craintivement ses yeux sur Marianuette. Il s'attendait à 
quelque marque de réprobation ou d'eflroi. iMais elle avait enfoui 
sa figure dans ses mains ; accoudée à la table, elle restait immobile 
et impénétrable. 

— Vous le voyez, c'est fou! continua-t-il... Je pourrais être 
votre père, et me voilà passionnément amoureux de vous. Quand 
on a mon âge et qu'on aime éperdument une jeune fille, il faut 
renfoncer son secret dans son cœur et n'en jamais parler... 
C'est pourquoi je m'étais juré de me taire, c'est pourquoi je 
vous fuyais... Je craignais de ne plus être assez maître de moi, 
et je ne voulais pas, au chagrin d'un amour impossible, ajouter 
l'amertume du ridicule... iMaintenant vous savez tout... Vous de- 
vez regretter de m'avoir forcé à parler. Vous pensez que j'ai perdu 
la raison et je vous fais pitié, n'est-ce pas ? 

Il tourna de nouveau vers elle ses yeux inquiets. Elle demeurait 
silencieuse, seulement elle agitait en signe de dénégation sa tête 
toujours cachée dans ses mains. 

— Mariannette, reprit-il d'une voix étouffée, est-ce que vraiment 
vous n'êtes pas irritée contre moi?.. Ou bien est-ce par bonté 
d'âme que vous évitez de me répondre?.. Je vous en prie, parlez !.. 
ou laissez-moi au moins lire votre pensée dans vos yeux ! 

Il s'était approché et avait doucement écarté les mains de Marian- 
nette. Alors, dans le soleil qui enveloppait l'orpheline, il eut la 
surprenante joie de voir une figure empourprée par l'émotion et 
deux yeux purs qui le regardaient affectueusement. 

— Mariannette, balbutia-t-il, est-ce possible?.. Vous ne me re- 
poussez pas?.. Vous n'êtes pas fâchée?.. 

Elle sourit faiblement, puis se sentit confuse, et baissant la 
tête : 

— Non, soupira-t-elle, je ne vous en veux pas... Je ne sais si 
j'agis bien en vous répondant aussi franchement... Mais je pense 
que vous me connaissez assez pour ne pas mal interpréter mes pa- 
roles... Je ne me suis jamais inquiétée de cette différence d'âge qui 
vous eifraie et.. .je... serai fière d'être choisie par un homme comme 
vous... 

Tandis qu'elle parlait, Philippe la considérait avec des yeux 
anxieux et charmés. La joie soudaine qu'il éprouvait était trop 
excessive pour ne pas amener après elle une sorte de réaction mé- 
lancolique. Il n'osait pas croire encore à une aussi heureuse con- 
clusion. Sa délicatesse s'alarmait. 11 se demandait si Mariannette 
n'obéissait pas, en acceptant son amour, à une exaltation géné- 
reuse, à une de ces illusions romanesques comme il en germe dans 
les têtes des jeunes filles. 



32 REVUE DES DEOX MONDES. 

— Chère enfant, répondit-il, réfléchissez encore... N'étes-vous 
pas dupe d'une tendre conopassion dont vous vous repentirez plus 
tard?., l^ies-vous sûre de ne pas vous abuser? 

Elle leva vers lui des yeux pleins de reproche : 

— Pourquoi doutez-vous de moi? 

— Je ne doute pas, mais mon bonheur m'effraie... J'ai peur que 
vous ne vous trom{)iez. 

— Comment pouvez-vous avoir de pareilles craintes, quand je 
suis venue ici pour vous rassurer et vous dire... tout ce que je 
vous ai dit? 

Et, honteuse, elle replongea sa figure dans ses mains. Lui, dans 
un élan d'adoration et de reconnaissance, écarta de nouveau ces 
mains collées au visage et les baisa longuement. 

— Il est tard, murmura Mariannette troublée, et il faut que je 
rentre. 

— Non, pas encore, s'exclama-t-il, pas avant que je ne vous aie 
fait voir ce Toron où j'ai tant pensé à vous ! 

Il mit le bras de la jeune fille sur le sien., et ils sortirent. — La 
pluie avait cessé, et un soleil déjà oblique diamantait les arbres 
aux feuilles ruisselantes. Du haut du promenoir du Toron, le lac, 
d'un bleu lisse, avait l'air de revêtir sa plus belle robe d'azur pour 
f»HfT le bonheur de Philippe. Sur l'eau tranquille, le bateau du 
suir, laissant derrière lui un double sillage argenté, quittait la 
presqu'île de Duingt et sifllait joyeusement en glissant vers l'anse 
de l'Abbaye. — Desgranges prenait plaisir à conduire Mariannette 
au bord de cette terrasse où, pendant des semaines, il avait pro- 
TUf-nà ses doutes et ses souffrances. Pour lui, cette solitude était 
peuplée de [>ensées qui toutes se rapportaient à M"* Diosaz. Chaque 
arbre, chaque fleur sauvage, chaque banc rongé de mousse avait sa 
légende amoureuse, qu'il contait tendrement à Mariannette, et que 
celle-ci ne se lassait pas d'entendre. 

— Tenez, disait Philippe, d'ici on aperçoit les tuiles rouges du 
Vivier... Que de fois je suis venu m'asseoir sur ce banc pourvoir 
voire toit briller à la rosée du matin, ou s'envelopper le soir de 
fuméps bleues!.. Chaque jour je le regardais comme si c'eût été 
pour la dernière fois, et je me faisais l'effet de contempler un pa- 
radis d'où j'étais à jamais exilé... 

— Votre oxW cessera dès demain, répondait Mariannette en 
riant, car vous n'aurez plus de prétexte pour fuir le Vivier. 

— Oh! maintenant, j'irai là-bas tous les jours... Je vous lasserai 
de mes vi.sites. 

— Je ne m'en lassais pas autrefois, je ne m'en lasserai jamais. 

— El vous ne songerez plus à retourner au couvent?.. 



AMOUR d'automke, 33 

— Je n'y retournerai que si vous changez d'avis. 

Alors jamais! puisque nous voilà fiancés... Fiancés! répéta- 

t-il avec un frisson de plaisir... Ainsi, c'est bien vrai, vous serez ma 
femme?.. En ce moment, il me semble que je marche dans un 
rêve... Je me demande comment vous m'avsz aimé, moi qui me suis 
montré si peu aimable? 

— Mon Dieu, répondit-elle avec une grâce naïve, cela est venu 
très simplement... Avant de vous voir, je ne connaissais et je n'ai- 
mais que mon père... Il m'avait souvent parlé de vous... Vous êtes 
arrivé au Vivier quand j'étais dans la peine ; vous avez été bon pour 
moi, et j'ai deviné que vous défendiez mes intérêts non par de- 
voir, mais par amitié. Vous ne me traitiez pas en petite fille qu'on 
protège, mais en amie pour laquelle on se dévoue; j'en ai été si 
touchée que mon cœur est allé tout naturellement vers vous... 
Après mon père, vous avez été ma première et ma seule affection. 

— Chère mignonne Mariannette ! s'écria-t-il en pressant le bras 
de l'orpheline... Et subitement, tandis que tout son corps frémissait 
au contact de ce bras frais, ferme et rond frôlant sa poitrine, il 
sentait passer dans son esprit comme un brouillard de tristesse, 
et son visage se rembrunissait. 

— Qu'avez-vous? Pourquoi prenez-vous cette figure chagrine? 
demanda la jeune fille, inquiète de la brusque altération de ses 
traits. 

— C'est, répliqua-t-il d'une voix grave, c'est que je me sens si 
peu digne de vous... qui me donnez tout et à qui j'apporte si peul.. 
Vous commencez la vie et moi je l'achève... J'ai comme un remords 
d'accepter votre cœur vierge et de ne pouvoir vous offrir en échange 
la même fraîcheur d'âme, la même jeunesse d'illusions... 

Mariannette resta un moment rêveuse, comme si elle eût cher- 
ché à se rendre compte du sens de ces dernières paroles ; tout à 
coup elle se rappela le passage de la lettre de son père faisant 
allusion aux « expéditions galantes » de Philippe; elle comprit la 
nature des scrupules de Desgranges et rougit très fort. 

— Vous vous tourmentez inutilement, reprit-elle en secouant la 
tête;., je ne suis pas assez sotte pour regretter que vous n'ayez pas 
pensé à moi alors que vous ne me connaissiez point, et je ne serai 
pas jalouse du passé... M'aimez-vous aujourd'hui librement et exclu- 
sivement? 

« Librement et exclusivement... » Ces deux mots auraient dû 
remuer de sérieux scrupules dans l'âme de Philippe. Mais en sen- 
tant contre sa poitrine le bras de cette belle jeune fille qui lui par- 
lait d'amour, il n'avait plus la liberté d'esprit nécessaire pour se 
TOME LXXXV. — 188S. 3 



3 4 BtVLE I>ES DEUX MONDKS. 

livHT à un sévère examen de conscience. Devant lui s'ouvraient 
loulps grandes les portes du bonheur, et il n'avait qu'un pas à faire 
pour p«MH'trer dans ce paradis inespéré. Il s'y élança d'un bond 
avec une impriuosité juvénile et irréfléchie : 

— I.ibrom»Mit et exclusivement, afTirma-t-il, oui, je vous le jurel 
Elle lui prit la main ot la serra : 

— C'est tout ce (pie je demande, dit-elle, la figure radieuse, 
el. je vous le répète : je suis lière d'être la femme de votre choix. 

Comme elle achevait, ils entendirent derrière eux le pas inégal 
et la respiration bruyante d'une personne essoufllée. Ils se retour- 
nèrent et aj)erçurent Perronne qui accourait : 

— Mademoiselle! s'écria la servante, y pensez-vous?.. Voici qu'il 
est sept heures passées et notre souper sera brûlé... 11 n'y a point 
de bon sens de vous attarder ainsi au Toron! 

— Perronne a raison, dit Mariannt;tte, et vous m'avez fait oublier 
l'heure... Ronsoir, ajouta-t-clh- en retirant lentement la main qu'elle 
avait laissée dans celle de Philippe; il faut que je me sauve... Venez 
demain aussitôt que vous le pourrez... Vos visites au Vivierne peu- 
vent plus offusquer personne... 

Perronne les regardait avec des yeux grands ouverts et restait 
bouche béante. 

— Au fjiii, reprit .M''" Diosaz en souriant, elle ne sait rien et je 
veux qu'i'lle soit la première à apprendre la nouvelle... Perronne, 
ma iVIe, tranquillise-toi. tu pourras dire aux gens qu'ils ne se sont 
pas trompés el que M. Desgranges est mon fiancé... 

XII. 

I.c lendtniain, Philippe, en ouvrant sa fenêtre, éprouva pour la 
prrmi'Te fuis peut-être, dans toute sa plénitude, la félicité de 
vivre. — Entre les montagnes, qui semblaient lavées par la rosée, 
le lac n'étendait, baigné d'une transj)arcnte fraîcheur. Dans cette 
eau verte et unie c<»mme un miroir, les terrains, les arbres, les 
mai.sons se reflétaient avec la variété de leurs formes et de leurs 
'^s. Des barques glissaient avec lenteur, et, à mesure que le 
I mutait, la lumière poudrait de bleu la verdure des hauts 
! ■' • .:••>. l ncmourhfiajix ailes éployées décrivait de grands cercles 
ciel cl semblait so complaire h y promener son vol horizon- 
tal. De lumineux papillons faii\es s'abattaient sur les valérianes 
roages du parterre. I,es pruniers du verger pliaient sous le poids 
dea fruit.**, des bandes de moineaux pépiaient en picorant les figues 
mûre!», et un choeur d'abeilles bourdonnait autour des treilles. — Phi- 
lippe cmplisMit ses yeux de lumière et ses oreilles de bruits mélo- 



AMOUR d'automne. 35 

dieux. Toutes ces joies du matin correspondaient harmonieusement 
à l'allégresse de son être. 11 trouvait à tout le voisinage un air heu- 
reux : — les charretiers gravissaient joyeusement la montée à côté 
de leur char traîné par des bœufs; joyeusement les paysans ramas- 
saient les dernières gerbes, et là-bas, sous les peupliers, les baigneurs 
qui s'ébattaient dans le lac goûtaient avec une gaîté tapageuse les 
délices de leur bain matinal. 

Mariannette l'aimait! Cette adorable fille consentait à unir ses 
vingt ans à son âge miir! Avant peu, elle serait sa femme, et une 
vie de bonheur calme et familial, une vie toute neuve commence- 
rait pour lui dans ce pays enchanté qui semblait créé pour abriter 
des amours heureuses. Il se sentait maintenant vraiment mé- 
tamorphosé et rajeuni. La limpidité de cette matinée d'août 
transfusait en lui une verdeur nouvelle. Le passé était aboli; il 
ne voyait plus que l'avenir se levant avec de suaves couleurs 
d'aurore. — Il lui tardait d'entendre sonner midi, afin de pou- 
voir descendre au Vivier. Comme au temps passé, il trouvait 
les heures trop lentes; il aurait voulu supprimer d'un trait les 
minutes qui le séparaient du moment marqué pour sa visite au 
logis Diosaz, — Il occupa ses loisirs à pnrfai-re minutieusement sa 
toilette. Depuis des années, il n'avait accordé tant de soin au choix 
d'une cravate. Il mettait d'enfantins raffinemens de coquetterie à 
paraître élégant et jeune. — Après un déjeuner rapide, il prit son 
feutre et ses gants, et, une rose passée dans la boutonnière de son 
veston gris, il descendit l'avenue de Toron. 

Fouettant gaîment de sa canne les sauges du talus, il foulait légè- 
rement le gazon de l'allée. Il regardait le ciel entre les branches 
vertes, écoutait les pinsons gazouiller dans les érables, et, la figure 
épanouie, les prunelles brillantes, il trouvait plus que jamais qu'il 
faisait bon vivre. Tout à coup, au moment où il allait gagner la 
route, il s'arrêta et recula comme frappé en plein cœur. 

Devant lui, dans l'arceau plus sombre formé par les arbres verts 
de l'entrée, venait de surgir une forme féminine. Les yeux de Phi- 
lippe se fixaient avec stupeur sur celte visiteuse en costume de 
voyage, coiffée d'un chapeau rond dont les brides de gaze bleue 
encadraient un visage encore jeune aux grands yeux fauves, aux 
minces lèvres rouges entr'ouvertes par un sourire ironique, — et ils 
reconnaissaient M'"® Camille Archambault. 

Dans l'enivrement de son bonheur nouveau, il l'avait totalement 
oubliée. Il ne pensait plus à cette lettre, vieille de six semaines, où 
M""* Archambault lui avait parlé d'un voyage à Aix. Tant de choses 
s'étaient passées depuis lors, qu'il ne croyait plus à la possibilité de 
ce voyage invraisemblable. — Et brusquement, au seuil du Toron, 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

cotte amie do fjuinzo ans se dressait à quelques pas de lui comme 
un spectre d'autrefois. — Il (^lait devenu très pâle, et ses lèvres 
alourdies n'avaient plus la forro do s'entr'ouvrir pour articuler un 

root. 

M" An'hamhaull venait de fermer son parasol de soie écrue, et 
un rire ai^.i iinta douloureusement aux oreilles de Oesgranges : 

-- Eh bien î Philippe, disait-elle de sa voix mordante, me pre- 
nez-vous pour unet^te de M«''duse ou pour une apparition?.. Si 
\ MMs voyiez votre figure, mon pauvre ami, vous en seriez vous- 
fij.rne rhoquo... Rassurez-vous, je ne suis pas un fantôme... C'est 
bion moi, en chair et en os! 

— Pardon, ba'butia-t-il en pressant rapidement la main gantée 
qu'elle lui tendait, j'étais si l"in de supposer... Vous n'aviez pas 
r'pmdu à ma lettre, et je croyais que vous aviez renoncé à vos 

projets. 

— - Nenni,mais ayant horreur des discussions oiseuses, j'ai préféré 

vous fiire une surprise... D'ailleurs, je m'imaginais que vous me 

r ,,.. prissiez a'isez pour savoir que rien ne peut m'empêcher d'exécuter 

M'-» j'ai en této... J'espérais trouver un mot de vous à Aix, poste 

inie; voyant que je m'étais trompée, j'ai pris le parti d'aller à 

la montagne, puisqu'elle ne venait pas à moi. 

Ces derniers mots, presque pareils à ceux que Mariannette avait 
prononf'és, la veille, en entrant au Toron, impressionnaient péni- 
! ' t Philippe et achevaient de le troubler. Il se sentait glacé 

ju-j.. .;iix nioelh'S, et il songeait que M"'' Archambault était trop 
per^picaco pour no pas s'apercevoir de la froideur de son accueil. 
Il frissonnait à la pensée d'un éclat, et, d'un autre côté, il regardait 
rommo indigne de lui d'abuser Camille par d'hypocrites démonstra- 
tions. 

— Et, murmurat-ilavec un regard vague, d'un air quasi stupide, 
romm'^nt ^tes-vous arrivée ici? 

— Comme on y arrive, par le bateau, répondit-elle en haussant 
les épau!«'s... Hier, j'ai quitté Aix et j'ai couchéà Annecy; ce matin, 
j'ai pris la (ournnnr-dr-Stiroir, je suis descendue à l'Abbaye, et 
naiur»-lb ment ma première visite a été pour vous... Ingrat, vous 
n'avez pas l'air de m'en savoir gré ! 

— Kxcusez-moi, je suis encore mal remis de ma surprise... 

— En ce cas, remontons chez vous... Vous n'avez pas l'intention 
do me recevoir sur la route, je suppose?.. 

Tout rola était dit sur un ton do reproche et de sarcasme qui 
mettait Philippe à la torture. II avait docilement rebroussé chemin, 
et maintenant il guidait Camille Archambault à travers l'avenue du 
Toron. Encore anéanii par l'imprévu du coup qu'il venait de race- 



AMOUR d'aLTOMNE. 37 

voir, il ne trouvait ni la force ni le sang-froid nécessaires pour 
prendie un parti. Il voyait déjà tout l'édifice de son bonheur s'écrou- 
lant autour de lui, et il ne savait qu'imaginer pour prévenir cet 
écroulement. 11 avait honte de tromper M™*^ Vrchambault, et il lui 
semblait impossible d'éviter pour le moment l'ignominie d'un men- 
songe. — Que pouvait-il faire?.. Il reconnaissait qu'il avait commis 
une faute lourde en ne prévenant pas Camille du changement qui 
s'était opéré en lui. Mais quoi ? Tant qu'il avait aimé xMariannelte 
sans espoir, il avait cru plus convenable de garder le silence et de 
laisser au temps le soin de dénouer des liens que l'absence avait 
déjà singulièrement distendus. Il prévoyait si peu que \i"^ Diosaz 
consentirait à l'aimer et à devenir sa femme!.. Aujourd'hui, à la 
vérité, la loyauté exigeait qu'il s'expliquât nettement avec M™° Ar- 
chambault. Mais encore, l'explication ne pouvait avoir lieu 
brutalement dans cette allée où il venait de se rencontrer avec son 
ancienne amie. Les plus simples convenances lui commandaient 
d'attendre une heure plus opportune, et jusque-là il fallait, coûte 
que coûte, user de ménagemens. 

Tandis que ces réflexions naissaient précipitamment dans son 
cerveau, il marchait le front bas et soucieux, à côté de Camille, et ne 
répondait que par monosyllabes à ses questions. Elle-même, éton- 
née de sa taciturnité, plissait le front et jetait à la dérobée sur Phi- 
lippe des regards inquiets et soupçonneux. 

— Est-ce dans l'intention de devenir ermite, demanda-t-elle en 
traversant le verger abandonné, que vous vous êtes niché dans ce 
désert?.. On dirait le logis de la Belle-au-bois-dormant... Espérons 
que vous n'y avez pas trouvé de princesse !.. 

Sans desserrer les lèvres, Philippe lui indiqua d'un signe !a porte- 
fenêtre enlr'ouverte sur le vestibule et l'introduisit dans son cabi- 
net de travail. Elle y entra lestement, jeta un regard circulaire sur 
les fresques des murailles et l'antique mobilier, puis retirant les 
longues épingles piquées dans son chignon, elle se décoiffa, accro- 
cha son chapeau à l'un des candélabres de la cheminée, et rajusta 
devant la glace ternie les frisons de ses cheveux. L'une de ses 
bottines de peau de daim posée sur la barre de fer des landiers, 
le buste rejeté en arrière, elle se dégantait avec de légers mouve- 
mens saccadés. Elle prit ensuite une petite boîte d'ivoire, la dévissa 
et en tira une mignonne houppette de cygne, chargée de poudre 
de riz, qu'elle promena lentement sur son visage et son cou. — 
C'était pour Philippe un spectacle irritant de la voir s'installer ca- 
valièrement dans cette même pièce où Mariannette lui avait ouvert 
son cœur. Cela lui faisait l'effet d'un odieux sacrilège. Une sourde 
colère le secouait, et il avait grand'peine à rester maître de ses nerfs. 



8S RF.Vl'E DE< DErX MONDES. 

\u monvnl on Tamille attirait à elle l'antique fauteuil où la jpime 
filles'"' "' «--i '\ il rarrêtael avançant brusquement un autre siège : 

. ! n'ost pas solide, s'écria-t-il, mettez-vous là I 

M*' Vrchambault fronça ses minces sourcils» noirs: 

— Kl vorii.', mon cher Philippe, raurraura-t-elle, vous avez pris 
dans la soliltile une brusquerie un peu bien sauvage... Tel qu'il 
(.M, re fauteuil me plaît, cl vous trouverez bon que je m'y repose, 
car je suis rompue. 

Elle s'as^sii dans le grand fauteuil de tapisserie, et Desgranges 
p^priinn avec peine un g'^sle d'humeur. 

— Savez vous, mon cher, conlinua-l-elle en déployant nerveuse- 
ment un pnil éventail de poche, que vous avez une singulière façon 
de recevoir vos amis?.. Si je vous gène, dites-le franchement... 

La mauvaise humeur d-- Plnlippe était exaspérée pir le ton sar- 
cn-* - - ' It-qiiol M""" Vrchambault avait l'air de le narguer; sa 

rf'> ; . , .....»i)(l(.nnait, et il prit !a résolution d'en finiren provoquant 
une exj)'ication irninédiite : 

— IVurqiioi ètes-vous venue ici? répondit-il durement; je vous 
avais sup[>lié de renoncer à ce voyage inutile et compromettant... 
Pour-juoi n'avez-voos pas é.outé mes conseils et patienté jusqu'à 
mon r-^tour?.. 

— Patienter! s'exclama-teHe avec véhémence, vous me con- 
nr • '^ncore mal, si vous croyez que j^^ ptii- être patiente!.. Ce 
n ma vertu, pas plus que la résignation!.. J'étais trop mal- 
h« la-bas, et vous comprendric-z cela si vous aviez pour moi la 
centième partie de l'amour que j'ai pour vous. Au lieu de m'écrire 
une lettre froide comme la sagess • dont vous êtes pétri, vous au- 
riet dù>nngerq»ie je souffrais mort et martyre loin devons... Mais 
je SU' . j'oublie toujours que vous pouvez très bien vous pas- 
Fer d- luu!. Je ne suis qu'un accident dans vo're vie, tandis que 
voiis.\ous metcrifz lieu de tout' — Kl soudain, prise d'un coup de 
passion, elle se le\a et se jeta au cou do Desgranges. — Voyons, 
poiirsiiivit-ell»', sois indu'gent, aime-moi un peu... Tu me dois bien 
cela pour tout ce qu»» j'ai supporté et pour le mal que j'ai eu à ve- 
nir te retrouver!.. 

Kn mémo temps, elle l'i^nveloppait de ses bras avec des mouve- 
n ' : ses lèvres allaient chercher celles de Philippe et s'y 

}^.-..i' ni .i lUS un élan de tondresse farouche contre laquelle il 
rjV.cAit p'iis se d<-f,-udip. Il se sentait amolli et troublé par cette 
'"' . il y retrouvait le parfum des anciens baisers, et, 

malgré lui, m colère se fondait à la tiédeur des caresses d'autre- 
fois. 

— Tu sai«5 bien. ronlijiuait-<'r« . que je t'aime comme une sau- 



AMODR d'aDTOMNE. .'U> 

vage.?^^lrdonne-moi donc si j'ai des impatiences et des emporte- 
raens de sauvage. Tu ne te doutes pas des montagnes d'obstacles 
que j'ai eu a^oulever pour te rejoindre. D'abord, quand j'ai parlé 
d'im voyage aux eaux, on m'a traitée de malade imaginaire. Avant 
de m'autorisera partir, il a exigé que je l'accompagne en Autriche, 
où il a une entreprise de chemins de fer. Là, j'ai dû subir toutes 
ses bizarreries d'humeur, voir un monde qui m'assommait. Enfin, 
j'ai trouvé un médecin qui m'a ordonné un traitement d'eaux mi- 
nérales. Mais je n'ai jamais pu obtenir qu'on me laissât aller à Aix. 
Je ne sais s'il avait quelque soupçon ou s'il agissait par esprit de 
taquinerie ; il a mis comme condiiion à mon départ que je pren- 
drais les eaux de Gaulerets, ei, pour plus de sûreté, il m'a con- 
duite lui-même dans les Pyrénées. Arrivé là-bas, il ne parlait plus, 
et je me mourais d'impatience; enfin, au bout de huit cruels jours, 
il s'est décidé à reprendre le chemin de Paris... Mes malles ont 
été vite faites, va!.. Je me suis entendue avec une amie qui s'est 
chargée de recevoir à Cauterets et d'y réexpédier ma correspon- 
pondance ; puis, en hâte, j'ai traversé tout le xMidi, et je suis arrivée 
brisée à Aix... Mais maintenant ennuis, désespoirs, fatigues, tout est 
oublié, maintenant que je t'ai de nouveau !.. 

Que répondre à cette explosion de tendresse? Gomment recon- 
naître ces nouvelles preuves de sacrifice et de passion par un aveu 
brutal qui meurtrirait Camille plus sûrement qu'un coup de cou- 
teau? Philippe ne se sentait pas le courage de déchirer le cœur de 
cette femme qui venait de traverser la France et de risquer sa ré- 
putation pour le rejoindre pendant quelques jours. Il ajourna toute 
explication à un moment où ils pourraient l'un et l'autre envisager 
et discuter avec plus de calme les nécessités d'une séparation 
définitive. S'il n'aimait plus la maîtresse, il respectait l'amie et 
voulait adoucir par de courtois procédés la mortifiante peine qu'il 
allait lui causer. Il y a des conjonctures où un homme, si loyal et 
si délicat qu'on le suppose, se trouve contraint, par les lois mêmes 
de la délicatesse et de l'honneur, à biaiser et à dissimuler. Phi- 
lippe se voyait réduit à cette dure extrémité. Ne pouvant se mon- 
trer amoureux, il s'efforça du moins de paraître touché et recon- 
nais- ant. Il eut des apitoiemens tendres pour les fatigues et les 
agitations que M""^ x\rchambault s'était imposées. Il la remercia de 
son dèvoùment. Il l'assura que s'il s'était opposé à ce voyage, 
c'était surtout par sollicitude pour la réputation et la sécurité de 
son amie. — En l'encourageant à venir à Aix, il se fût montré par 
trop égoïste, sachant que les périls et les tracas du voyage ne se- 
raient pas compensés par les quelques heures qu'il pourrait de loin 
en loin lui consacrer. 



AO REVDE DES DEUX MONDES, 

Camille, les sourcils froncés, les yeux fixés sur ceux de Des- 
grangfts, l'écoulait parler sans lui lâcher les mains. En le voyant 
(lêiendu. aitendri et plus alToctueux, elle le crut reconquis, et, par 
un reviromont bien féminin , elle passa des caresses aux reproches. 

— Queljues heures! s'écria-t-elle, ah! je le disais bien, Phi- 
lippe, jo ne suis plus jiour vous ce que j'étais autrefois!.. Il est 
luin, le t»Mnps où nous vivions quinze jours en tête-à-tête dans un 
coin do province, ei où vous trouviez que je ne prenais jamais assez 
d'heures de votre vie! 

La tension nerveuse et la surexcitation passionnée de tout à 
l'heure firent place à une crise de sensibilité; les yeux de Camille 
Archam!)ault sp mouillèrent, un sanglot entr'ouvrit ses lèvres brû- 
lantes. Los larmes coulèrent entremêlées de regrets rétrospectifs 
et de r.''criminalions amèrement formulées. Pliilippe courbait la tête 
sous l'orage et en éprouvait une sorte de soulagement. Il redoutait 
moins de voir Camille irritée que trop aimante. Ces reproches ex- 
cessifs et injustes, cette colère pleine d'invectives, mettaient ses 
scrupules à l'aise et lui semblaient autant de pas faits vers une 
rupture devenue irrémissible. 

— Quel jucs heures! répéta-t-elle acrimonieusement, quand je 
viens pour vingt jours!.. C'est une dérision!.. Qui vous empêche de 
m'a''^ompagner à Aix? 

— Je ne puis quitter Talloires... La mission qui m'a été con- 
fié?, et dont je vous ai parlé, me retiendra ici encore un mois, au 
moins. 

— Mais enfin vous n'êtes pas à l'attache, comme un écolier, je 

\ix est à deux pas, et vous pouvez vous absenter pendant 
il. !...ime. 

— Non; les aiïaires que j'ai à traiter exigent impérieusement ma 
présence ici... Je suis désolé de vous faire de la peine, mais je 
vous affirme que la chose est sérieuse... C'est un devoir que m'a 
légué un ami mort, et pour m'en acquitter jusqu'au bout, jo n'ai 
p«s h«'^sité, comme vous voyez, à m'installer dans cette maison 
isolée... 

Il parlait d'une faron très ferme, et en comprenant qu'il était 
décidé à ne point fléchir, M""" Archarabauli jugea inutile de heurter 
de front une résolution aussi arrêtée. D'ailleurs, elle venait d'entre- 
voir une autre combinaison possible, et, pour en assurer le succès, 
elle s«nlil la nécessité de ne point paraître trop exigeante. Elle 
changea brusquement le tour de la conversation : 

— Au fait, dil-elle en essuyant ses yeux, savez-vous qu'elle est 
Irè* '"•'-'■nale. cette maison? 

I if et venait curieusement à travers la grande pièce déla- 



AMOl'R d'automne. 41 

brée. Elle inventoriait le mobilier, lorgnait les fresques, traînait 
les fauteuils au jour pour en examiner les tapisseries. Son esprit 
mobile semblait avoir sauté d'une fantaisie à l'autre, et le goût du 
bibelot, qui avait toujours été une de ses toquades, paraissait main- 
tenant la distraire de ses préoccupations. 

Très amusantes, ces peintures! murmurait-elle... Philippe, 

les fio-ures de femmes sur les panneaux sont-elles des portraits?.. 
Ces tapisseries au petit point, avec leurs couleurs fanées, sont vrai- 
ment exquises, et les buis des fauteuils sont joliment sculptés... 
Croyez-vous que le propriétaire consentirait à les vendre?.. 

Elle s'approcha de la fenêtre ouverte, tandis que Desgranges 
était repris d'un accès d'humeur en la voyant agir en maîtresse du 
logis. — Elle cueillit des brins de jasmin, qu'elle piqua dans son 
corsage; puis, soulevant le manteau de verdure qui voilait une 
partie de la croisée, elle regarda le lac et les montagnes : 

— Et la vue, s'exclama-t-elle, est adorable!.. Celte eau bleue, 
ces montagnes violettes... Décidément le pays est merveilleux. 
Après tout, rien ne m'oblige à vivre à Aix, et je puis très bien 
m'installer à Talloires. — C'est une idée, continua-t-elle en se 
retournant vers Philippe stupéfait. — Elle se rapprocha de lui câli- 
nement et lui mit ses deux mains sur les épaules : 

— Sais-tu? insinua -t-elle, puisque tu as toute la maison à toi, 
tu devrais me loger ici ? 

ûesgranges sursauta, épouvanté des conséquences de cette dan- 
gereuse fantaisie. Il regrettait maintenant d'avoir poussé AP"" Ar- 
chambault à cette extrémité en refusant de l'accompagner à Aix. 

— Y pensez-vous? se récria-t-il, c'est impossible! 

— Pourquoi donc? La maison est située loin du village... Pas de 
voisins. On y vivrait dans une sécurité parfaite... Cela nous rap- 
pellerait le bon temps de la forêt de Compiègne, ajouta-t-elle avec 
un soupir. 

— Je vous répète que c'est impossible, affirma impérieusement 
Philippe; dans un petit endroit tout se sait et tout prend une im- 
portance exagérée... Vous ne seriez pas ici depuis vingt-quatre 
heures que le village entier en jaserait. On y est très prude, et je 
suis tenu à une grande circonspection à cause de cette jeune fille 
dont je suis en quelque sorte le tuteur moral... 

— C'est donc une jeune fille? interrompit M"'" Archambault en le 
dévisageant avec un singulier regard; d'après vos lettres, je croyais 
qu'il s'agissait d'une fillette sans conséquence... Et quel âge 
a-t-elle, votre... filleule? 

— Vingt-deux ans, je crois. 

— Oh!., alors, c'est une grande demoiselle! s'exclama-t-elle 



/^•> REVUE DES DEUX MONDES. 

avec un rire nerveux, et je comprends qu'elle ait droit à tous vos 
égards... Esi-elle jolie? 

Peu imprle! ré|>Iiqua-t-il péniblement agacé, c'est la fille de 

mon meiil.Mir, de mon seul ami, et vous êtes trop intelligente pour 
ne pns admettre... 

J'adm»'t< tout ce que vous voudrez et je renonce à être une 

pierre de scandale pour les paysans de Talloires. Toutefois, je sup- 
pose que votre respect pour la candeur de cette jeune Savoyarde 
ne va pas jusqu'à m'interdire le séjour de l'Abbaye? 

— Vous feriez mieux de retourner à Aix, objecta Philippe, j'irais 
vou.«; V conduire et je m'arrangerais pour y passer quelques jours. 

Non pas, je ne veux point vous détourner de vos occupa- 

lion'5... D'ailleurs, ce pays-ci me plaît... rsous y ferons des excur- 
sions, vous mo servirez de guide, et ce sera charmant! 

Pliilipj)e devinait, au ton de Camille et au tour ironique de ses 
paroles, un commencement de méfiance qu'il eût été imprudent 
d'exaspérer par une opi)Osition persistante. 11 était, du reste, à bout 
de force et dans un si misérable état d'esprit, qu'il ne se sentait 
plus le sang-froid nécessaire pour détourner l'orage qui le mena- 
<;ai!. Il rrnnnra h lutter pour le moment, et, ne cherchant plus qu'à 
gagner du temps, il n'essaya même pas de dissuader M""*^ Archara- 
IkiuU. 

— A'Ions, c'est convenu, reprit-elle en se recoilTant, je m'in- 
stalle à l'Abbaye... Et maintenant il faut que je redescende pour 
donner à ma femme de chambre des ordres en conséquence... 
Puisque vous sortit^z tout à l'heure, ayez la bonté de m'accompa- 
pnrr jusqu'à ^h(^tr'l... 

Il> redescendirent ensemble cette avenue du Toron que Philippe 
avait longée si joyeusement une heure auparavant, et qui mainte- 
nant lui semblaii lugubre. Us suivirent lentement la roule sinueuse, 
pleine de soleil, et le chemin parut à Desgranges d'une longueur 
intcrminab'e. Quand ils furent sou^ les marronniers de l'Abbaye : 

— Je n»» vous retiens plus, du M'"*" Archambault en lui tendant 
la main; puis elle ajouta avec un regard impérieux : — Quand vous 
reverrai -je? 

— Mai.s bientôt... Ce suir, balbutia l'hili[>pe, qui avait la tête 
perdue. 

— A ce soir donc... Je vous attendrai à cinq heures. 

André Theuriet. 
(L« / ■ I • ' p'irtit au prochain n".) 



ETUDES 



D'HISIOIHE RELIGIEUSE 



LA CONVERSION Û2 SAINT AUGUSTIN. 



L'église regarde la conversion de saint Augustin comme un des 
plus grands événemens de son histoire ; elle en a fait une fête, qui 
se célèbre tous les ans au mois de mai. C'est un honneur qu'elle 
n'accorde qu'à saint Paul et à lui, et en rapprochant ainsi le maître 
et le disciple, elle semble dire qu'elle leur doit presque autant à 
tous les deux : sa duclrine ihéolcgique, commencée par l'un, a été 
achevée par l'autre. 

Pour nous, le principal intérêt que présente la conversion de 
saint Augustin, c'est qu'il nous l'a lui-même racontée. Elle occupe 
la plus grande partie de ses Confessions, et l'on peut même dire 
qu'elle en est presque l'unique sujet; c'est là que vont l'étudier les 
dévots qui veulent ^'édifier, et les profanes qui cherchent simple- 
ment à cuiniaître l'hisluire d'une âme et son passage de l'incrédu- 
lité a la lui. Mais il y en a d'autres récits ailleurs. Parmi les œuvres 
de saint Augustin, un certain nombre remonte à l'époque même 
où il traversait cette crise qui a décidé de sa vie. xNous avons de ce 

(Ij Vojez la Ravue du lô février ei du !•='■ juillol 1886 et du 1" août 1887. 



ll\ REVCE DES DEOX MONDES. 

temps ou ^les années voisines, des dialogues philosophiques, des 
iraiiésdegrammiire, des lettres ; il y parle souvent de lui, de ses 
hésiialions, de ses luttes, de ses progrès, et nous le voyons s'avancer 
pas à pas vers cette perfection de conduite et cette sûreté de doc- 
trine à laquelle il aspire. Ce sont les mêmes événemens qu'il nous 
raconte dans ses Confessions, mais présentés un peu autrement; 
non pas que les faits diffèrent, c'c^t la couleur générale (jui est 
changt*^, Pt il faut bien reconnaître que ces divers récits, quoique 
au fond semblables, ne laissent pas la même impression. 

Kst-ce à dire que, dans ses Confessions, saint Augustin ait volon- 
tairement altéré la vérité? Tout le monde, au contraire, est d'avis 
que la sincérité en est le plus grand mérite. C'est une qualité rare 
dans les ouvrages de ce genre, et je n'en connais aucun qui la pos- 
sède au mémo degré. On n'y sent nulle part cette impertinente 
%Mnité qui nous fait trouver du charme à mettre tout le monde dans 
I;i confi ience de nos erreurs môme et de nos fautes; il n'a point 
é-rit son livre, comme c'est l'usage, pour le plaisir de se mettre eu 
s-'ène et de parler de soi ; sa pensée était plus sérieuse et plus 
haute. Il s'est souvenu que, dans l'église primitive, les gens qui 
avaient commis un péché grave venaient le confesser en public et 
en demandaient pardon à Dieu devant leurs frères, et il a voulu 
faire comm*^ eux ; il imite ces pieux pénilens qui mêlaient à l'aveu 
de leurs fautes des gémissemens et des prières. Comme eux, il 
s'adrcs'-e tout le temps à Dieu avec des trans[)orts et des effusions 
qui finis-sent par nous paraître monotones : il lui rappelle toutes les 
erreurs de sa jeunesse, non pas pour les lui faire connaître : — qui 
les sait mieux que lui? — mais pour apprendre au pécheur par 
son exemple, et en lui montrant de quel abîme il a lui-même été 
tiré, qu'on ne doit jamais perdre courage et dire : « Je ne peux 
pas. » Il fallidt donc que la confession, pour être elficace, fût com- 
pjrlo. «an< laux-fuyans, sans rélicences : la moindre tentative pour 
dissimul'T ou pallier une faute serait un crime, puisqu'elle ôterait 
quelque mérite à la bonté de Dieu; ce serait de plus un crime inu- 
tile, car Dieu, qui voit tout, aurait bien vite dévoilé et confondu le 
men«on!?e. 

Ainsi saint Augu«;lin a voulu être vrai, et, pour l'essentiel, il l'a 
ét^: il nnu< fait l'hisloirc de sa jeunesse comme elle lui apparaissait 
an momonl où il a écrit ses Cmifr.ssiuns ; mais il ne faut pas ou- 
blier qu'il h"i a rédig-'-es onze ans a|)rés son baptême. Il lui est alors 
arrivé ce qui nous arrive toujours quand nous jetons un regard en 
arrière • le présent, quoi qu'on fasse, prête ses couleurs au passé, 
et, aprèn un certain intervalle, nous n'apercevons notre vie anté- 
rieur*» qu'à travers nos opinions et nus impressions du moment. 
Quand Saint-Simon écrivit la dernière rédaction de ses Mémoires, 



ÉTLDES d'histoire RELIGIEUSE. 45 

les événemens ne lui apparaissaient plus comme à l'époque où ils 
se passaient devant lui ; les voyant de plus loin et de plus haut, il 
les embrassait dans leur ensemble, avec leurs causes lointaines, 
qu'on aperçoit mal quand on est placé près d'eux, et les consé- 
quences bonnes ou mauvaises qui en étaient sorties; par suite, il 
en saisissait mieux qu'auparavant le véritable caractère. 11 n'y a 
donc pas lieu de lui reprocher, comme on le fait, la diversité de 
ses jugemeus; peut-être n'en avait-il pas lui-même une conscience 
bien claire, tant il nous est naturel de transporter dans le passé nos 
opinions actuelles, de nous persuader que nous n'avons jamais 
changé, et de croire que nous jugions autrefois les hommes et les 
choses comme nous le faisons aujourd'hui. Il en est de même de 
saint Augustin, et s'il lui est arrivé de nous présenter d'une façon 
un peu différente les divers incidens de sa vie, suivant qu'il en était 
plus voisin ou plus éloigné, sa sincérité ne peut pas être mise en 
doute, puisqu'il les a dépeints à chaque fois comme il les voyait. 

11 n'en est pas moins curieux de recueillir et de constater ces 
différences involontaires ; elles permettent de mieux connaître ses 
sentimens véritables aux diverses époques de sa vie, et nous font 
suivre de plus près les phases par lesquelles il a passé avant de 
se reposer dans une doctrine précise et déhnitive. 

I. 

Saint Augustin était né d'un de ces mariages mixtes que désap- 
prouvaient beaucoup les chrétiens rigides, et qui étaient pourtant 
alors très fréquens. Son père, Patricius, païen de naissance, ne se 
convertit qu'à la hn de ses jours; Monique, sa mère, sortait d'une 
famille chrétienne. De bonne heure, elle lui enseigna le christia- 
nisme ; son père, dès qu'il eut grandi, lui lit donner une éduca- 
tion profane, il reçut donc, dès ses premières années, deux impul- 
sions contraires, qui me semblent expliquer les indécisions et les 
contradictions dans lesquelles s'est passée sa jeunesse. 

Les paroles de sa mère, lorsque, tout petit encore, elle essayait 
d'en faire un chrétien, durent le toucher profondément. 11 aimait 
Monique avec passion. Une des plus belles pages des Confessions 
est celle où il nous raconte l'entretien qu'il eut avec elle à Ostie, 
quelques jours avant qu'elle ne mourût. Ils étaient seuls, accoudés 
à une fenêtre, et, en regardant le ciel, ils conversaient ensemble 
avec une ineffable douceur. Oublieux du présent, penchés vers 
l'avenir, ils cherchaient à deviner ce que serait la vie éternelle que 
Dieu promet à ses élus. Leur pensée montait toujours plus haut, 
de la terre au ciel, de l'homme à l'Ltre des êtres ; « et pendant que 



AO REVCE DbS DEUX MU>UËS. 

nous parlions, ùil-il, ei que nous étions tout ardeur et tout désir 
pour celle vie ci'Ieste, nos âmes, comme d'un bond, y louchèrent 
un moinenl. » J»- nie figure (ju'il avait déjà éprouvé quelquefois 
dan^s son enl.inct* des impressions semblables et « louché, d'un 
bond de son ànie, à la vie céleste, » j)endant que sa mère lui j)ar- 
lai( du (llnisi. Elle devait trouver, dans ces occasions, de ces mois 
et dt' rrs images dont le cœur se souvient luujours. il nous dit 
qu'avant été pn> alors d'un mal subit qui lui fil craindre de mourir. 
il demanda avec insiunce à être baptisé ; mais comme on ne le trou- 
vait pas au^si malade (pi'il croyait l'être, et que c'était l'usage de 
dilien-r le baptême jusqu'à un âge plus avancé, ou aima mieux at- 
tendre. L'enlant guérit; puis viin'ent les années de l'adolescence, 
avec leurs enlrainemens auxquels une nature fougueuse comme la 
sienne n«« pouvait f^uére résister: l'ardeur des passions, la ccrio- 
siiè de l'esprit. !e jetèrent dans d'autres chemins, niais il n'oublia 
jamais ces prennères émotions religieuses : elles subsistèrent tou- 
jours au plus profond de lui-même, et nous les verrons se réveiller 
dans toutes les circonsiances graves de sa vie. 

Si Mitnique voulait qu'il devint un chrétien parfait, son père te- 
D lit surtout à en faire un homme instruit et bien élevé. Il s'épuisa 
|)our lui donner l'éducation que recevaient les classes lettrées de 
l'enjpire. Ce polit bourgeois d'une ville obscure de iNumidie avait 
conliance en son entant; cotnnje le père d'Horace, qui était un an- 
cien esclave, conmie le |)ere do Virgile, qui n'était qu'un paysan, il 
lui lit apprendre tout ce qu'on enseignait aux fils des maisons les 
jiliis riches et les plus anciennes. Par malheur, ses ressources étaient 
1res médiocres. Tant qu'on se contenta d'envoyer le jeune homme 
à T'-rolu de ThagMsie, sa ville natale, où même à Madaura, dans les 
environs, la fortune paternelle y snllii. Mais lorsqu'il fut question 
dp le faire partir |)onr Cartilage, il fallut avoir recours à la bourse 
d'un ami. Il \ avait alors, dans toutes les villes de l'empire, grandes 
011 petites, queltpies im[iortans personnages, qu'on s'em])ressait 
d'élever à toutes hs dignités d>' lendroit, dont on faisait des dé- 
corions, dfs dnumvirs.des (lamines, et qui, en échange de ces hon- 
neurs, étaient tenus de donner des jeux, de célébrer des fêtes, de 
hàlir it ' firrs. et surtout d'être généreux envers tout le monde. 

C'etnii .nianus qui jouait ce rôle à Thagaste. Saint Augustin 

nous du qu'on no parlait que de lui dans la petite ville: il venait, 
h pn»pos sans doute de quelque dignité dont il était revêtu, d'y 
donner de^ sf»ertacles e.xlra«»rdinaires, notamment un combat d'ours. 
Auw»i ses ronciioycn«. dans leur reconnaissance, avaient-ils placé 
Hur M porip une belle inscription qui devait raconter aux races 
lulurea qae la municipalité de Thagaste, par une délibération so- 



ETUDES d'histoire RELIGIEUSE. 47 

lennelle, avait choisi Romanianus pour son protecteur. Patricius 
était un de ses cliens, peut-être même un parent pauvre, en sorte 
qu'il avait plus de droits qu'un autre à sa générosité. Aussi en re- 
cut-il tous les secours nécessaires pour bien faire élever son fils. 
Saint Augustin lui en garda toute sa vie une grande reconnaissance, 
et plus tard, quand Romanianus, à force d'aider tout le monde, se 
fut lui-même ruiné, il trouva des moyens délicats de la lui témoi- 
gner. 

Les Confessions nous font connaître dans le détail l'éduca- 
tion de saint Augustin. Elles nous disent qu'il commença par pro- 
fiter assez mal de la peine qu'on prenait pour l'instruire. Tout 
occupé des plaisirs de son âge, il n'écoutait que d'une oreille fort 
distraite les leçons de ses premiers maîtres, qui alors, comme au- 
jourd'hui, enseignaient à lire, écrire et compter. Le calcul lui sem- 
J)la surtout fort désagréable, et il nous dit qu'il ne répétait qu'avec 
dégoût cet odieux refrain : « Un et un font deux, deux et deux font 
quatre. » On voulut ensuite lui apprendre le grec : c'est par là que 
commençait alors une éducation sérieuse, comme elle débute chez 
nous par le latin ; mais il n'y trouva pas plus d'agrément qu'au 
calcul ; aussi ne l'a-t-il jamais su que très imparfaitement. Ce fut, 
dans une éducation si solide et si étendue, une lacune fâcheuse et 
qu'il a dû plus d'une fois regretter. Combien son esprit n'aurait-il 
pas gagne à lire Platon dans la beauté du texte? il n'a jamais pu 
l'entrevoir et le deviner que dans des traductions souvent médio- 
cres. Cependant, à mesure qu'il avançait dans l'étude de la gram- 
maire, il y prenait plus de goût. La poésie surtout le charma; il prit 
le plaisir le plus vif à lire Virgile, et s'est accusé plus tard comme 
d'un crime des larmes que la mort de Didon lui fît verser. La 
rhétorique lui parut encore plus agréable, et il en pratiqua les exer- 
cices avec une telle supériorité qu'il passa dés lors auprès de ses 
maîtres et de ses condisciples pour un jeune homme de grande 
espérance. 

Il fréquentait en ce moment les écoles de Carlhage, et, comme il 
le dit lui-même, tout l'essaim des plaisirs Uuurdonnait autour de 
lui. Garthage était une ville de bruit et de joie, où la jeunesse ve- 
nue pour s'instruire trouvait mille occasions de s'amuser. On y cé- 
lébrait encore les fêtes païennes. Les processions de la Mère des 
dieux ou de la Vierge céleste, l'Asiarté des Phéniciens, parcou- 
raient les rues et les places, avec leur cortège de prêtres eunu- 
ques, de fèmnies perdues, de musiciens qui chantaient des chan- 
sons d'amour. On y était surtout passionné pour le ihcàtre, où l'on 
allait applaudir des pièces obscènes, qui mettaient sous les yeux des 
spectateurs les histoires légères de l'Olympe. Augustin ne résista 



4S REVDE DES DEUX MONDES. 

pas pîus que les autres à ces excitations, et se livra au plaisir avec 
loute la fougue do son leni[)èraraent et de son âge. « Rien ne 
me plaisait, dit-il, que d'aimer et d'être aimé. » Ces désordres 
étaient si ordinaires que personne ne parut s'en étonner; il semble 
iu«me que son père en ait éprouvé une joie secrète. En vrai païen 
qu"il était, il ne pensait qu'à surprendre chez son fils les signes 
de la puberté naissante pour le marier au plus vite, et avoir sans 
retard des pctils-enlans. Les amis de la lamille, même ceux qui 
étaient chrétiens, ne se montraient pas trop scandalisés de ces folies 
de jeunesse, u Laissez-le faire, disaient-ils : il n'est pas encore bap- 
tisé. » Seule, Monique pleurait en silence et redoublait ses exhor- 
tations. Mais, se voyant peu écoutée, et n'osant pas demander trop 
de peur de ne rien obtenir, elle bornait ses prières à recommander 
à son lils de ne j)oiut porter le trouble dans les familles et de ne 
détourner jamais de son devoir une femme mariée. 

C'est pourtant alors qu'au milieu de sa vie dissipée il reçut la 
première secousse qui commença sa conversion. Elle lui vint d'un 
auteur profane. La rhétorique était en ce moment son unique étude, 
ei il lui donnait toutes les heures que ne prenaient pas les plaisirs. 
Il est donc probable qu'il n'était guère occupé que d'ouvrages con- 
cernant l'art oratoire, (juand un jour, on ne sait comment, il tomba 
sur un dialogue philosophique de Cicéron, VIJortrnsins. « En le 
lisant, nous dit-il, je me sentis devenir tout autre. Toutes ces vaines 
ejJpiTances que j'avais jusque-là poursuivies s'éloignèrent de mon 
esprit, et j'éprouvai une passion incroyable de me consacrer à la 
recherrhe de la sagesse, et de conquérir par là l'immortalité. Je me 
le* ai, Seigneur, pour me diriger vers vous! » 

L'Ntiriinsius est perdu, et il nous est difficile de savoir ce qui 
put cau-er une si vive émotion à ce jeune homme de dix-neuf ans; 
les qin'lques Iragmens qui nous restent de l'ouvrage, et qui nous 
ont eie presque tous conservés par saint Augustin, nous apprennent 
qu'il contenait un niagnifKjue éloge de la philosophie. Cicéron, dans 
son admirable langage, exhortait les Romains à l'étudier, non-seu- 
lerocnl en faisant voir tnui le bien qu'elle peut faire à la vie pré- 
sente, mais en leur montrant aussi les grands horizons qu'elle 
ouvre sur la vie future." Celui rpii lui donne tout son temps, disait-il, 
ne risque pas d'être dupe. Si tout (iiiit avec nous, qu'y a-t-il de 
plii*. h. ureux que de s'être consacré, tant qu'on a vécu, à ces belles 
élu . Si notre vie se commue de quelque manière après la mort, 
la rerherrhe assidue de la vérité n'est-elle pas le meilleur moyen 
de w préparer à cette autre existence, et une âme à qui ces médi- 
lations el ces rontemplaiions apprennent à se détacher d'elle- 
mttne ne s'envolerat-elle pas plus vite vers cette demeure ce- 



ÉTLDES d'histoire RELIGIEUSE. 49 

leste, qui vaut mieux que toutes les habitations de la terre ?» Gicéron 
était bien malheureux alors : il venait de perdre sa fille qu'il ado- 
rait ; il assistait à la ruine du régime politique qu'il avait servi ; 
n'étant plus jeune et n'ayant plus le droit de compter sur l'avenir, 
il lui fallait mettre son espérance ailleurs ; aussi, quand il compa- 
rait les misères de la vie terrestre aux consolations que l'autre peut 
donner, sa parole devait-elle avoir des accens personnels et péné- 
trans. Augustin en fut touché jusqu'au fond de fàme. 11 nous le dit 
aussi bien dans ses Confessions que dans ses ouvrages antérieurs ; 
mais ici déjà la différence des temps et des situations se montre. 
Devenu chrétien fervent, à l'époque où il écrivait ses Confessions, 
il lui répugnait d'avouer que sa conversion avait commencé par la 
lecture d'un auteur profane. 11 s'en est vengé en maltraitant celui 
qui lui avait pourtant rendu un si grand service. « C'est un cer- 
tain Gicéron, dit-il, dont on loue beaucoup plus l'esprit que le 
cœur. » L'injustice est criante; mais il parle autrement dans ses 
Dialogues ; là, Gicéron est un grand homme, un sage dont on ne 
cite le nom qu'avec respect. 11 le nomme : « notre ami Tullius ; » 
il rappelle qu'avant lui il n'y avait pas de philosophie romaine, et 
qu'il l'a du premier coup portée a sa perfeciion : a quo in lalina 
lingua philosophia inchoata est et perfecta : ce sont là, soyons- 
en sûrs, les sentimens véritables que lui laissa la lecture de Y Ilor- 
tensius. 

Le voilà donc, à ce qu'il semble, conquis à la philosophie; il ne 
lui reste plus qu'à marcher dans la voie que V Hortensius lui a ou- 
verte, à passer de l'étude de Gicéron à celle des sages de la Grèce, 
qui furent ses maîtres, à tirer une doctrine de leurs ouvrages et à 
y conformer sa vie. Ge n'est pas pourtant ce qui arriva. Un premier 
élan l'avait porté vers les philosophes, un second l'entraîna plus loin. 
V Hortensius, sans qu'il s'en aperçût peut-être, ranima dans son âme 
de plus anciens souvenirs qui n'y étaient qu'assoupis. Monique aussi 
lui parlait autrefois de la vie éternelle, mais d'une manière bien 
difiérente ; et quand il songeait aux peintures merveilleuses qu'elle 
lui en avait faites, et qui ravissaient sa jeunesse, toutes ces espé- 
rances d'immortalité, si incertaines et si froides, que les sages pro- 
posaient à l'homme, ne le contentaient plus. A mesure que se réveil- 
laient en lui les émotions pieuses de ses premières années, les 
systèmes des philosophes lui semblaient vides et incomplets. « 11 
y manquait, nous dit-il, le nom du Christ, ce nom que j'avais puise 
avec le lait sur les genoux de ma mère, et que je gardais au fond 
de mon cœur ; et je compris que toute doctrine où ce nom ne serait 
pas, quelque vérité qu'elle contînt, avec quelque élégance qu'elle 
fût exposée, ne pourrait jamais me satisfaire. » 

TOME LXXXV. — 188b. k 



50 BEVUE DES DEDX MONDES. 

II lui fallait donc retourner au chrislianisnie. C'est dans cette pen- 
sée qu'il se mil à lire les Écritures ; mais, dès les premières pages, il 
s'arrèla : pour un homme nourri de rhétorique comme lui, c'était une 
lecture trop rebutante. Tluand on a été tout à fait charmé des iittéra- 
lurcs classiques, il arrive qu'on ne peut plus comi)r''ndre qu'elles. Le 
moule dans le(iuel elles jettent la pensée paraît si simple, si naturel, 
qu'il >embK; impossible qu'elle s'exprime autrement. On se laisse 
prendre à ces larges périodes si savamment construites, avec leurs in- 
cises qui se balancent, à ces développemens réguliers où les phrases 
s'enchaînent entre elles, où une idée mène à l'autre, et l'on finit par 
croire que le bon sens et la raison ne peuvent pas employer d'autre 
langue. Il est naturel que des gens habitués dès l'enfance à cette 
faron d'écrire aient eu peine à soullVir ce qu'il y a^ait de brusque, 
d»' heurté , d'incohérent dans les littératures orientales. En face 
d'tiuvres extraordiiiaires, inégales, démesurées, ces élèves des 
rhéteurs, (pii tenaient surtout à la proportion et à la mesure, se 
trouvaient tout déj)ajsés. Ajoutons que la forme en était encore 
plus mauvaise que le fond n'en semblait étrange. Les premiers qui, 
longtemps a\ant saint Jérôme, traduisirent les livres saints en latin, 
n'etaieni j)as des écrivains de profession ; c'étaient des chrétiens 
scrupuleux, qui ne cherchaient d'autre mérite que d'être des inter- 
prèles (ideles. Préoccupés surtout de calquer leur version sur le 
texte, ils créaient des mots nouveaux, ils inventaient des tours 
bizarres, ils torturaient sans pitié la vieille langue pour qu'elle pût 
â'acrummoder au génie d'un idiome étranger. Qu'on se figure ce 
que devait soulTrir un admirateur de Virgile, un élève de Cicéron, 
jeié brusquement au milieu de cette barbarie; Augustin en fut ré- 
volté, et laissant là des ouvrages qui blessaient toutes les délica- 
tesses de son goût, il s'empressa de reprendre ses auteurs chéris 
et de revenir à ses anciennes éludes. 

Mais il n'y revint pas tout à fait comme il était parti, et de cet 
ébranlement qu'il avait ressenti à la lecture de VIJortensius, il lui 

. D'abord il avait fuit connaissance avec la philo- 

>",'.nu a:iu |ue. i.iic éuil en Ce moment fort négligée dans les écoles, 

au poinl qu'Augustin, pour l'avoir étudiée avec quelque soin, passa 

pour ui\ prodige. Cette étude lui rendit de très grands services ; 

elle en fii, dans les controverses iheologiques , un dialecticien si 

terrible que ses n\aux refusaient de combattre avec iui,etqu'il lui 

cuiil plus dinicile de les joindre que de les vaincre. Elle éveilla son 

c»pnl sur dos questions importantes, lui fournit des solutions nou- 

"i lui permit souvent de faire profiter la théologie chrétienne 

•vvfriesdcs anciens phiIo.soj)hes. Mais en même temps qu'il 

- Je la philosophie, il s'élait aperçu qu'elle ne pouvait pas lui 



En; DES DlilSfoIKE RLLlGIELSt. 51 

suiFire. Son âme ne réclamait pas des théories, mais des croyances; 
il lui fallait une religion. iNc se sentant [)as la force d'aller jusqu'à 
celle de sa mère, et ne pouvant pas n'en avoir aucune, il s'arrêta à 
mi-ciieniin dans l'hérésie, et devint manichéen. On ne sait trop ce 
qui l'attira de ce côté. La façon dont les manichéens expliquent 
1 origine du mal, en supposant que ce monde est l'œuvre de deux 
principes, un bon et un mauvais, lui parut plus lard ridicule, et il 
ne nous semble pas qu'elle ait jamais pu séduire un si bon esprit; 
mais il trouvait chez eux cet avantage qu'ils ne prétendaient pas 
imposer leurs doctrines. La rigueur du dogme catholique épouvan- 
tait ce raisonneur; il voulait avoir le droit de se faire ses opinions 
et de ne se rendre ({u'à l'évidence. Du reste, il nous dit qu'il ne fut 
jamais un manichéen très résolu. 11 resta sur les limites de la secie, 
refusant de s'engager trop avant et toujours prêt à reprendre sa 
liberté. 

Quant à sa vie priv;ée, il est probable qu'elle n'a pas beaucoup 
changea cette époque, et qu'après la lecture de V IJorten,sin!s comme 
avant, elle lut toujours fort dissipée, ^ous voyons pourtant qu'il cesse 
alors de passer d'un amour à l'autre, et qu'il choisit une maîtresse 
à laquelle il se fait un devoir de rester hdèle. C'est ce que le bon 
Tillemont appelle « se régler dans son dérèglement. » Voici com- 
ment il parle lui-même de cette liaison : « En ce temps-là, j'avais 
une femme qui ne m'était pas unie par le mariage, et qu^^ m'avaient 
lait rencontrer mes amours vagabonds et coupables. Pourtant je 
ne connaissais qu'elle et je lui y^ardais ma foi. Mais je ne laissais 
pas de mesurer par mon exemple toute la dislance qu'il y a entre 
la sagesse d'une légitime union, dont le hut avoué est de propa- 
ger la tamille, et ces haisons voluptueuses où l'enfant naît contre 
le vœu de ses parens, quoique aussitôt après sa naissance il nous 
soit impossible de ne pas l'aimer. » Cette femme, qui lui inspira un 
aiiachement sérieux, devait appartenir à ce monde léger des alfran- 
chies, que leur condition bemblait condamner a ces unions irrégu- 
lières. Après avoir été sa compagne fidèle pendant plus de dix ans, 
à un moment où il songeait à se marier, elle le quitta, sans doute 
pour ne pas le gêner dans ses nouveaux desseins. Mais ce qui prouve 
qu'elle n'avait pas seulement partagé son lit et qu'il l'avait initiée 
aussi aux luttes de sa pensée et de son àme, c'est qu'en le quittant 
elle se tourna vers Dieu, et fit vœu d'achever ses jours dans la con- 
tinence et dans la retraite. Il en avait un fils, Adeodatus, « le fils de 
sou péché, » comme il l'appelle, qu'il auiiait tendrement, et dont il 
ne voulut jamais se séparer. 

La vie recommença donc pour lui comme auparavant. Mais en 
reprenant avec la même ardeur ses études de rhétorique et de phi- 
losophie, il sentait bien qu'il ne possédait pas le repos définitif, que 



52 REVDE DES DEUX MONDES. 

ce n'élail (\n\ine halle, et qu'il lui faudrait un jour se remettre en 
marche vers la vérité. Les succès d'école qu'il obtenait ne l'empè- 
chaieul pas d'être inquiet, mécontent, et d'éprouver au fond de l'àme 
une sorte de regret vague de l'idéal un moment entrevu ; il est 
probable que, de cet abn provisoire où il s'était arrêté, il regar- 
dait dc\ant lui, et, comme les onjbres de Virgile, « tendait la main 
a\t*c amour vtrs la rive opposée. » 

11. 

A \ingt ans, Augustin cessa d'être élève pour devenir professeur. 
Il enseigna d'abord la grammaire dans sa petite ville, à Thagaste. 
Mais bientôt, comme il a\ait la conscience de son talent, il chercha 
un plus grand ihéàlre, et voulut s'établir à Garthage. L'excellent 
llomanianus. (piuiipi'il fût fort triste de le voir partir, paya le 
voyage* et fournil aux premiers frais de l'installation. A Garihage, 
Augustin ouvrit une école de rhétorique; quelques-uns de ses 
élèves de Thagaste l'avaient suivi; ils en attirèrent d'autres, et le 
jeune maître ne tarda pas à se faire une grande réputation. Gar- 
thage était toujours la ville dont Apulée disait, deux siècles aupara- 
vant : (i 11 n'y a ici que des lettrés. Les enfans apprennent tous 
l'éloquence, les jeunes gens la pratiquent, les vieillards l'ensei- 
gnent. » On y avait un goût très vif pour tous ces agrémens et ces 
artifices dans lesquels se complaisait la rhétorique. Un bon dis- 
cours improvisé sur un sujet scabreux, choisi par quelqu'un de 
l'ajjsistance, y paraissait un spectacle presque aussi amusant que 
les courses de char et les combats de gladiateurs. Apulée s'était 
fait un si grand renom d'éloquence par ces tours ^de force que la 
vill»; émerveillée lui avait élevé une statue. Il est probable qu'Au- 
gu>liii donna des conférences de ce genre et (ju'il s'y lit a[)plaudir 
comme son prédécesseur. Nous savons môme qu'il prit part à un 
concours de poésie et qu'il fut couronné j)ar le proconsul. Mais ces 
succès ne parvinrent pas à le fixer à Garihage; il s'y déplut, au 
bout de quclijue temps, et voulut en sortir. Est-ce seulement, 
comme il le dil, parce que les écoliers avaient des habitudes trop 
turbulentes , ou voulait-il aller chercher ailleurs des triomphes plus 
reit-nlissans? Toujours est-il qu'un beau jour, à l'insu de tout le 
monde, et même do sa mère, qui l'avait accompagné jusqu'au 
port, sans se douter de rien, et (pj'il éloigna sous un prétexte au 
dernier moment, il s'embarqua sur un navire qui partait pour 
Hi.me. 

A Rome, il ne semble pas avoir obtenu autant de succès qu'à 
Girlhago. Les maîtres y étaient plus nombreux, plus célèbres, et, 
d.i is une aussi grande ville, les réputations ne pouvaient pas se 



ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE. 53 

faire aussi vite. D'ailleurs, il s'aperçut bientôt que les écoliers, pour 
être un peu moins remuans que ceux de Garthage, ne valaient pas 
mieux. II avait ouvert chez lui une école privée et ne pouvait vivre 
que des rétributions de ses élèves; or ils avaient coutume d'être 
assidus tant qu'on ne leur demandait rien , et de disparaître dès 
qu'il fallait payer. Aussi fut-il heureux d'apprendre que les magis- 
trats de la ville de Milan, ayant besoin d'un professeur d'éloquence 
pour leurs écoles publiques, s'étaient adressés à Symmaque, l'un 
des j)lus grands orateurs de ce siècle, qui était alors préfet de 
Rome, pour lui demander den choisir un parmi les jeunes maîtres 
qu'il connaissait. Augustin fut présenté à Symmaque par un mani- 
chéen de ses amis : — les païens et les hérétiques s'entendaient en 
général fort bien ensemble. — Symmaque, pour avoir une idée de 
son talent, le fit déclamer devant lui sur un sujet qu'il lui proposa, 
et l'épreuve lui ayant paru satisfaisante, il le fit partir pour Milan, 
dans une voiture de la poste impériale, comme un personnage. A Mi- 
lan, Augustin s'acquitta pendant deux ans des lonctions ordinaires 
des rhéteurs : il enseignait l'art oratoire aux jeunes gens, et de 
temps en temps, aux fêtes publiques, il prononçait des panégyri- 
ques du prince ou des premiers magistrats de l'empire. « J'y débi- 
tais, nous dit-il, beaucoup de mensonges, sûr d'être applaudi par 
des gens qui savaient très bien la vérité. » 

A ce moment, il avait rompu avec les manichéens, et, dans cette 
rupture, la science profane avait encore joué un rôle. Voici com- 
ment il s'était séparé d'eux. Ils avaient un évêque, nommé Faustus, 
qui jouissait, dans la secte, d'une grande renommée, et passait pour 
un théologien accompli. Augustin, qui ne le connaissait pas, sou- 
haitait beaucoup le rencontrer pour lui soumettre quelques doutes 
qui l'empêchaient d'accepter entièrement la doctrine de Manès. Il 
lui paraissait notamment très difficile de croire à certaines fables 
cosmologiques, que contenaient les livres des manichéens, sur 
le ciel, sur les astres, sur le soleil et la lune ; elles étaient en 
contradiction avec les données de la science grecque, et il semblait 
à Augustin que c'étaient les Grecs qui avaient raison. Aussi lui lar- 
dait-il d'obtenir de Faustus quelque explication qui pût mettre sa 
conscience à l'aise. 11 ne put le joindre que vers la fin de son séjour 
à Garthage, et cette rencontre lui causa un très grand désenchante- 
ment. Aux premières questions qu'il lui posa, l'évêque lui répondit 
sans détour qu'il était inutile de lui en demander davantage, qu'il igno- 
rait les sciences exactes et qu'il avait accepté les opinions de ses maî- 
tres sans les vérifier. En réalité, ce n'était qu'un rhéteur habile, qui 
connaissait quelques discours de Gicéron et quelques traités de 
Sénèque et s'en servait à propos; son savoir n'allait pas plus loin. 



bà BEVDE DES DEUX MONDES. 

Augustin lui sut gré de sa franchise, mais il jugea que, puisque le 
plus renommé des manichéens était incapable de dissiper ses doutes, 
il était inutile d'en interroger d'autres. Une fois la doctrine ébran- 
lée dans ses bases scientifiques, le reste Jie résista guère, et quel- 
ques réflexions sullirent pour lui en montrer le néant. 

Il n'était donc plus manichéen, mais il n'était pas catholique. lî 
flottait entre les croyances, indécis, incertain, et quoique avec un 
penchant secret (ju'il s'avouait à peine, n'osant encore rien affirmer. 
Celle situation le gênait et il avait hàie d'en sortir. Sa nature n'était 
poji de celles qui trouvent le repos dans le doute. Il a dit quelque 
pan u qu'il aimait à aimer; » il aimait aussi à croire, et son esprit 
avait besoin d'opinions arrêtées autant que son âme avait besoin 
d'amuur. 

C'est dans cette disposition qu'il lut pour la première fois Platon, 
que \enait de traduire un professeur célèbre de Rome, Victorinus. 
Celle lecture lui fit plus d'impression encore que celle de Yliurten- 
sitts, et elle eut pour lui plus d'importance. Il nous dit qu'elle lui 
permit de se faire une idée plus juste de la nature de Dieu. Jus- 
que-la, il n'avait pu le concevoir que sous une forme matérielle; 
il se le figuiait, a la façon de certains philosophes, ou comme un 
souille, ou comme une flamme, qui anime tout l'univers. Le sens 
du .spniiuel et du divin lui manquait: Platon le lui donna. Depuis, 
il a lait bien des progrès dans cette voie; sa doctrine s'est de plus 
eu plus spirituuhsée, ou, si l'on veut, subtilisée; il s'est plu aux 
recherches les plus délicates, les plus vaporeuses sur l'essence de 
l'àme et sur celle de Dieu. Quoi. pie son ferme bon sens l'ait sou- 
vent retenu à terre, il a séjourné aussi bien souvent dans le monde 
des spéculations métaphysiques, et y a entraîné les esprits après 
lui : n'oublions pas que c'est à la suite de Platon qu'il s'y esfc 
élancé. 

Mais nous allons voir se renouveler ici ce qui nous a déjà frappés 
plus haut; il lui arriva comme à l'époque où il lisait ï IJurtemius: 
Platon le ravit sans le contenter, ses théories lui en rai)pelèrent 
d':.uires qui lui semblaient encore plus belles; elles éveillèrent 
eu lui le souvenir des premiers enseignemens qu'on lui avaitdonnés, 
et, pour la seconde fois, |>lan, qui lui était communiqué par la 
sagesse antique, le porta plus loin .pi'elle. iNous avons vu que ce 
qui avait détourne des ouvrages philosophiques de Cicéron, c'est 
qu Un y trouvait pas le Christ. Le Christ était dans Platon ; Augus- 
iin n eut pas de peine à le reconnaître dans ce loyos divin qui sert 
d mlermed.au-e entre l'homme et Dieu, et qui est la même chose 
que le Verbe du quatrième évangile. Mais la doctrine platonicienne 
ne nous pré^ute le Verbe que dans tout l'éclat de sa puissance- 



ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE. 55 

c'est un Dieu triomphant, qd crée le monde et le gouverne, et ce 
que cherchait Augustin, c'était le Verbe fait chair, revêtant la con- 
dition des hommes pour être plus près d'eux, acceptant les misères 
de l'humanité pour les consoler. Cette notion d'un Dieu pauvre, 
humble, persécuté, les philosophies antiques ne pouvaient pas la 
lui donner. « Vous l'avez cachée aux sages, disait-il à Dieu dans sa 
prière, et révélée aux petites gens, afm que ceux qui sont accablés 
et chargés vinssent à vous. » — Cette fois, il voyait nettement où 
son âme devait s'adresser pour trouver enfin le repos, 

A Milan, où sa conversion devait s'achever, Augustin connut saint 
Anibroise. C'était alors le plus grand personnage de l'église d'Occident, 
et peut-être l'un des plus importans de l'empire. 11 dépassait les 
autres évêques par son talent, ses vertus, l'aftection qu'il inspirait 
à son peuple et le respect que les princes lui témoignaient. Sa nais- 
sance, ses relations, ses habitudes, le rattachaient à l'ancienne 
société ; il tenait à la nouvelle par ses croyances et sa dignité, et 
pouvait ainsi faire une sorte d'union entre elles. Dès que le jeune 
professeur d'éloquence fut arrivé à Milan, il s'empressa d'aller voir 
i'évêque dont on parlait partout : il avait bien des conseils à lui 
demander, bien des doutes à lui soumettre. Par malheur, il ne put 
pas l'entretenir autant qu'il l'aurait voulu. Saint Ambroise recevait 
tout le monde, à toutes les heures du jour, et naturellement on abu- 
sait beaucoup de sa facilité ; c'était toute la journée un flot de fidèles 
qui venaient voir leur évêque pour entendre de lui quelque parole 
d'édification. Augustin y alla comme les autres, mais la foule était 
si grande qu'il n'eut le temps que de dire un mot. Dans la suite, 
il y retourna souvent, sans être plus heureux. Il lui est arrivé plus 
d'une fois de traverser le cabinet où saint Ambroise travaillait et 
où il admettait tout le monde; il y venait avec la pensée de lui 
parler, mais quand il le voyait silencieux, immobile, les yeux fixés 
sur le texte des Écritures, tandis que son esprit cherchait à en pé- 
nétrer le sens, il n'osait pas troubler ses méditations ; comme les au- 
tres, il regardait ce spectacle, et s'en allait tristement sans rien 
dire. « C'est ma seule douleur, disait-il plus tard dans ses Solilo- 
ques, de n'avoir pas pu lui découvrir, autant que je l'aurais souhaité, 
toute mon affection pour lui et pour la sagesse. » Il est clair que 
saint Ambroise, distrait comme il l'était par des occupations si 
graves, ne distingua guère ce jeune homme qui se mettait si obsti- 
nément devant ses yeux ; il ne sut pas deviner, dans les coui is en- 
tretiens qu'ils eurent ensemble, le grand avenir auquel il était 
réservé. Peut-être cet esprit si net, si ferme, si décidé, fait pour 
l'action et le gouvernement, eut-il quelque peine à comprendre les 
éternelles hésitations d'un homme qui, depuis plus de treize ans. 



56 BEVIB DES DEUX MONDES. 

cherchait sa voie sans la trouver, et s'arrêtait à chaque pas sur ce 
chemin de la vérité, où lui-même avait marché si vite (1). 

Ne pouvant pas \oir saint Ambroise en particulier autant qu'il le 
désirait, Augustin ne manquait pas de se rendre tous les dimanches 
à ré.irlise, pour l'entendre parler à son peuple, et il en sortait tou- 
jours charmé. Ce n'était pas seulement le talent de l'orateur qu'il 
admirait, mais la facjon dont il j)résentait et expliquait les Écritures 
aux liJêles. La méthode qu'il suivait, nouvelle pour les Occiden- 
uux, était lamilière aux docteurs chrétiens de l'Orient, et leur ve- 
nait, comme tant d'autres choses, des philosophes grecs. Quand les 
stoïciens entreprirent de raccommoder les religions populaires 
avec la philosophie, ils furent fort embarrassés de beaucoup de 
vieilles légendes que les esprits sensés trouvaient immorales ou 
ridicules. Pour s'en tirer, ils imaginèrent de dire qu'on ne devait 
pas lo«i prendre à la lettre, qu'il l'alhîit les traiter comme des allé- 
gories qui, sous un air frivole, cachaient des enseignemens profonds. 
De cette faron, ils parvinrent, à force de finesse et de subtilité, à 
leur donner une assez bonne apparence. C'est ainsi que, par exemple, 
Hercule, Thésée et les autres héros de la force brutale, dompteurs 
de géans et vainqueurs de monstres, devinrent des symboles du 
sage qui lutte contre les vices et les passions, et qu'on en fit des 
saints du Moïcisme. Plus tard, Philon-le-Juif eut l'idée d'appliquer 
le luômt' système aux récits de l' Ancien-Testament, et Origène, qui 
le trouva commode , l'introduisit dans les écoles chrétiennes 
d'Alexandrie ; de là il passa en Occident avec saint Ililaire et saint 
Ambroise. Quand on se rappelle la disposition d'esprit d'Augustin 
à ce munient, on n'a pas de peine à comprendre qu'il ait été fort 
satisfait de celte manière d'ex[)liquer les livres saints. Bien que sa 
fui commenràt à s'afiermir, il devait encore être quelquefois blessé 
des légendes singulières de la Bible, dont Porphyre et Julien 
s'étaient si finenjent moqués. Assurément, la nouvelle méthode 
d'inlerpreiation ne les su[)primait pas, puisqu'il était entendu qu'il 
fallait en accepter la réalité avant d'y chercher un sens mystique. 
L'n \rai croyant devait donc n'garder d'abord comme certain 
qu'l>aac fut trompé grossièrement par Jacob et qu'il le bénit, sans 
le savoir, au détriment de son frère Ésaiï ; mais ce qu'il y a d'un 
peu naïf sans celte histoire disparait dès qu'on aperçoit les explica- 
tion» cpi'on peut en donner. Ce lils aîné «jue son cadet supplante, 
avec rap|tro!)aii()n du père, n'est-ce pas une image des juifs rem- 



i >i MiBl Augu^iio Ht peu il'alleDiion au jeune professeur, il parait a\oir 6té plus 
frappé de «a mère, qui était Tenue le rejoindre à Milan. L'évèque avuil remarqué l'ar- 
cImiI* f%ilé de Mooiquf , et il cD parlait avec attendrissement à son fils. 



ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE. 57 

placés par les gentils, de la loi nouvelle qui se substitue à l'an- 
cienne, de l'église détrônant la synagogue, c'est-à-dire une sorte 
de prédiction de la conquête du monde par l'Évangile? Devant ces 
crandes perspectives la pauvreté de la légende primitive s'efface, 
et quand elle est ainsi cachée sous les interprétations qui la recou- 
vrent, on a moins de peine à l'accepter. C'était un service important 
que ce système rendait aux esprits scrupuleux, indécis, à qui la Bible 
toute nue aurait causé quelque répugnance. En même temps, quand 
on était, comme Augustin, un bon élève des rhéteurs, un lettré 
délicat et subtil, cette façon de retourner un texte en tous sens, 
d'v trouver sans cesse des significations nouvelles, d'en tirer des 
allusions, des allégories, des images dont les autres ne s'étaient 
pas avisés, pouvait sembler un des exercices les plus agréables de 
l'intelligence. Il en fut, quant à lui, si charmé, qu'en voyant l'usage 
ingénieux qu'on faisait des livres saints, il se sentit plus de goût 
pour eux et se remit à les lire. Seulement, il avait trop présumé 
de lui-même en abordant Isaïe, dont saint Ambroise lui avait con- 
seillé la lecture; il n'était pas encore de force à en saisir la 
beauté; mais les Épilres. de saint Paul lui plurent beaucoup, et, 
depuis ce moment, il en a fait son livre de prédilection. 

Que manquait-il pour que la conversion fût complète? Le cœur 
était gagné depuis longtemps ; l'esprit venait de capituler ; seule la 
chair résistait encore. Une première fois, se croyant assez fort pour 
en avoir raison, il s'était séparé de la femme qui l'avait suivi 
d'Afrique, qui partageait sa vie depuis tant d'années, et qui était 
la mère d'Adeodatus. Mais, après son départ, il avait succombé de 
plus belle et formé une nouvelle liaison. Ce n'était plus passion, 
mais habitude, et les habitudes sont de tous les liens les plus 
difficiles à rompre. Changer brusquement la vie qu'on a menée 
depuis sa jeunesse, cesser tout d'un coup de faire ce qu'on a 
toujours fait, renoncer à des occupations qui ont commencé quel- 
quefois par être des gènes et qui finissent par devenir des be- 
soins, il n'y a rien de plus malaisé. Le combit contre ces petites 
choses tyranniques, contre ces dernières révoltes de la chair, dura 
plus qu'il n'aurait voulu ; il l'a décrit en termes saisissans dans ses 
Confessions : « Des sottises de sottises, des vanités de vanités, 
mes vieilles amies, me retenaient encore. Elles me tiraient par 
mon manteau de chair, me disant tout bas : Tu vas donc nous quit- 
ter? Encore un moment, et nous ne serons plus avec toi 1 Encore 
un moment, et ceci et cela te seront à jamais interdits! Et par ces 
mots ceci et cela, qu'entendaient-elles? Puisse la miséricorde de 
Dieu en effacer pour toujours le souvenir ! Quelles misères, quelles 
hontes elles me mettaient devant les yeux ! Je ne les écoutais plus 
qu'à demi, et elles n'osaient pas me parler en face. Seulement, 



58 RKVUE DKS DEUX MONDES. 

pendant qno jf> m'éloignais, elles venaient murmurer cà mon oreilTe 
et m»' tirtM- p»r derrière. C'en était assez pour me retenir, et je ne 
me sentais pins capable de faire un pas, quand j'entendais ces an- 
ciennes habitudes me dire : Pourras-tu vivre sans nous? » . 

La lutte, pourtant, touchait à sa fin. Après tant d'émotions, d'in- 
certitudes, de combats, Augustin en était à ce point d'attente impa- 
tiente et de surexcitation fébrile où les moindres circonstances 
prennent une signification particulière. îl nous raconte qu'un jour, 
étendu sous un arbre, dans le petit jardin de sa maison, il pleurait 
et gémissait, se reprochant sa lâcheté, s'exhortant à faire un der- 
nier effort et à briser ses dernières chaînes, lorsqu'il entendit une 
voix d'enfant qui, de la maison voisine, répétait en chantant cette 
sorte de refrain : « Prends et lis; prends et lis. » Ces mots lui 
parurent un avertissement du ciel, et ouvrant au hasard les Êpilres 
de saint Paul, qu'il avait sous la main, il tomba sur le passage sui- 
vant : « Ne vivez pis dans les festins et dans l'ivresse, dans i'impii- 
dicité et la débauche; mais revêtez-vous de îS'otre-Seigneur Jésus- 
Christ, et ne cherchez pas à contenter votre chuir par les plaisirs 
des sens. » L'apôtre semblait parler pour lui. « Aussitôt, nous dit-il, 
il se répandit dans mon âme comme une lumière qui lui donna le 
ropos, et tous les nuages de mes doutes se dissipèrent en même 
l^mps. » 

Cette fois il était vaincu : sa résolution fut prise de quitter défi- 
nitivement le monde. Comme on approchait des vacances de sep- 
tembre (1), il annonça qu'il ne remonterait pas dans sa chaire à la 
rentrée. î'n de ses amis, Vérécundus, professeur à Milan comme 
lui, possédait dans les environs une maison de campagne appelée 
Ciissist'tirutn. Il la mit à la disposition d'Augustin, qui s'y retira 
pour se préparer au baptême. 

III. 

Jusqu'ici nous avons suivi lidèlement le récit des Confessions; 
c'''sl le seul 011 saint Augustin nous ait conservé le souvenir de sa 
jeunesse. Mais pour réj)oque où nous arrivons, nous sommes plus 
riches. Il a braucoup écrit pendant son séjour à Cassisiacum, et 

(1) \r- - •• ,|,„.,i,.., un (Wlii fin Ttuiofiose et de Valpniinicn H rég-la définilivement 
le*T*r/i. .rli'slrihuDiitu do l'tMiipirt! cl vraisemblablement aussi pour les écoles. 

CéUicnl d'abord doux mois a la lia de Télé m pour éviter les chaleurs de la saison et 
fr-iit^ de I*niilf>miio, iv.uivis ri'rvoribus miligandis et aulumnis fœtibus 
■ P"'" T'inze Jours n PArpics et trois jours au premier de l'an. Dan» 
l'année, on arait cod^.- Ioub les dimanches, à l'anniveiMaire de la naissance de l'eui- 
pcr«ur m do. «oo Ji\tnemcnL, cl pour la ftle de Home. Il est remarquable que, quand 
tan: .le cho»c» ont changé depuis quinze siècles, les congés soient restés à peu prè» 
le* mCmcs. 



ÉTUDES D'nrSTOIRE BEIIGTEDSE. 59 

-ses ouvrages, que par bonheur nous possédons encore, vont nous 
donner le moyen de savoir exactement comment il y passait sa vie. 

Quand on songe qu'il s'y était enfermé pour se préparer au bap- 
tême, on pst d'abord tenté de croire qu'il y a uniquement vécu 
dans la solitude et la pénitence, et l'on imagine un de ces couvens 
rio'oureux où le temps s'écoule entre les abstinences, les larmes 
et la prière. Il n'en est rien. iNous connaissons fort mal la maison 
de Vérécundus, mais eVe ne nous fait pas l'efïet d'un couvent. Tout 
ce qu'on nous en dit, c'est qu'elle était voisine de Milan et située 
vers le sommet des montagnes. Il est donc vraisemblable qu'elle 
s'élevait sur les premiers contreforts des Alpes, en face des belles 
plaines et des lacs enchantés de la Lombardie. Saint Augustin ne 
paraît pas avoir été touché du pays charmant qu'il avait sous les 
yeux, et nulle part il n'a pris la peine de le décrire. Mais on sait 
qu'en général les chrétiens se méfiaient de la nature, la grande 
inspiratrice du paganisme, et qu'ils avaient autre chose à faire que 
d'en contempler les beautés. Je me figure qu'absorbés par la re- 
cherche de la perfection morale, quand ils se trouvaient en pré- 
sence d'un beau paysage dont la vue pouvait les distraire de leurs 
méditations, ils se disaient, comme Marc-Aurèle : « Regarde en toi- 
même. » Il ne faudrait donc pas conclure du silence de saint Au- 
gustin que la villa où Vérécundus allait se reposer des fatigues de 
l'enseignement eût rien de triste et d'austère. 

D'ailleurs saint Augustin n'y était pas arrivé seul ; il y avait mené 
avec lui une assez nombreuse compagnie : sa famille d'abord, 
c'est-à-'jire sa mère, son fils, un de ses frères, ses cousins, puis 
quelques jeunes gens, ses élèves chéris, dont il n'avait pas voulu 
se séparer en quittant le monde, deux surtout qui étaient devenus 
ses amis les plus chers, après avoir été ses meilleurs disciples, 
Alypius, qui le suivait depuis Thagaste, et Licentius, le fils de son 
ancien protecteur, Romanianus. Tout ce monde était jeune, bruyant, 
agité. On vivait en commun, sous la direction d'Augustin; Monique 
était naturellement chargée du ménage, mais on verra qu'elle ne 
s'y tenait pas confinée, et qu'elle était admise aussi dans les entre- 
tiens les plus savans. Augustin, quoiqu'il eût rompu avec le monde, 
ne laissait pas d'avoir quelques affaires sérieuses à traiter. Il semble 
que Vérécundus, en abandonnant sa maison à son ami, l'avait chargé 
d'y tenir tout à fait sa place. Le domaine devait être assez impor- 
tant : Augustin s'en occupait comme s'il en eût été vraiment le 
maître; il surveillait les ouvriers, il tenait les comptes, et ces tra- 
vaux de propriétaire et de bon agriculteur lui prenaient une partie 
de son temps ; le reste était donné à l'étude (1). Mais voici qui est 

"(1) Quelques heures pourtant étaient, occupées à écrire des lettres, et c'est alors qu'a 



(}0 REVDE DES DEUX MONDES. 

fait pour nous surprendre : cette étude n'est pas uniquement celle 
dos livres saints, la seule, à ce qu'il semble, qui dût convenir à un 
pénitent. Dans le tableau qui nous est tracé de l'emploi des jour- 
nées à Cassisiacum, il n'est guère question que des sciences pro- 
fanes, surtout de la rhétorique et de la grammaire. Nous voyons 
qu'on y lit avec le plus grand soin les auteurs classiques; une fois 
on ex|)lique tout un livre de Virgile avant le dîner, et l'on achève 
les autres les jours suivans. Il semble vraiment qu'Augustin ne 
fasse autre chose que de continuer, pour quelques élèves de choix, 
son métier de professeur. Cependant il nous dit qu'il en était bien 
las, bien ennuyé, pendant les derniers mois de son séjour à Milan, 
qu'il lui tardait de descendre de cette chaire qu'on le félicitait 
d'occuper, et que, quand le terme de l'année scolaire fut venu, il 
avait été heureux d'annoncer aux magistrats « qu'ils auraient à se 
pourvoir d'un autre vendeur de paroles. » Si les exercices de l'école 
lui parai>^aient si futiles, s'il a mis tant d'empressement à les fuir, 
on a Ljrand'peine à comprendre que le premier usage qu'il fait de 
la liberté, dès qu'il l'a reconquise, consiste à reprendre des occu- 
pations pour lesquelles il vient de témoigner tant de dégoût. 

1! est vrai qu'à cet enseignement de la grammaire et de la rhé- 
torique il joint celui de la philosophie, qui, depuis la lecture de 
Vl/ortrnsius, avait toutes ses préférences. Mais il faut remarquer 
que, malgré son aiïeclion pour elle, il ne lui sacrifie pas les autres 
études : ici, comme il arrivait alors dans les écoles, elle ne vient 
qu'après le reste et aux raomens perdus. C'est une récompense et 
une distraction que le maître accorde à ses élèves lorsqu'il est con- 
tent d'eux. Elle lui sert aussi à mesurer les progrès qu'a faits leur 
intelligence et à savoir s'ils sont devenus capables de penser tout 
seuls. Quand il croit devoir leur permettre ce divertissement, après 
un repas léger qui leur laisse toute la vivacité et la liberté de 
rosj)ril, il les amène, s'il fait beau, dans la campagne, sous un 
grand arbre; si le temps est mauvais, on descend dans la salle de 
bain, qui est spacieuse et commode; on fait alors venir un sténo- 
graphe {nottirius)^ qui doit recueillir toute la conversation pour 
empêcher qu'elle ne s'égare: il ne faut pas qu'on soit tenté de reti- 
rer les concessions qu'on a faites et de revenir sur le chemin qu'on 
a parcouru; ne serait-il pas fâcheux, d'ailleurs, « que lèvent em- 
portât toutes les belles choses qu'on va dire? » Augustin pose en- 
suite une question, et la discussion commence. 

Tous y prennent part à leur tour; Monique même dit son mot à 
l'occ.ision. et ce mot est toujours si sensé, si juste, que saint Au- 

eommpnc^ celt*> admirable correspondance de saint Augustin, que nous avons con- 
«f-rrëc, ci qui Jette tant de lumière sur l'état des esprits à ce moment. 



ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE. 61 

gustin se demande pourquoi l'on refuse aux femmes le droit d'agi- 
ter ces problèmes. « Il y a eu, dit-il à sa mère, des femmes philo- 
sophes dans l'antiquité, et je n'en connais pas dont la philosophie 
me plaise autant que la tienne. » Les jeunes gens sont chargés 
d'animer et d'égayer l'entretien. L'un d'eux, Licentius, est poète, 
poète accompli, nous dit Augustin, qui le juge avec trop de com- 
plaisance. « C'est un genre d'oiseaux, ajoute-t-il, qui voltige sans 
cesse et ne reste jamais à la même place. » Licentius changeait 
donc souvent d'opinions et de goûts, ce qui désespérait son maître. 
Il venait précisément d'écrire un poème sur Pyrame et Thisbé, dont 
il était fort satisfait; mais dès que la discussion commence, la phi- 
losophie lui fait oublier les Muses : « Elle vaut mieux que Pyrame, 
s'écrie-t-il ; elle est plus belle que Thisbé; elle a plus de charmes 
que Vénus etCupidonl » Et il ne songe plus qu'à disputer. Il se 
jette alors avec ardeur dans la lutte, il se défend, il attaque; il est 
spirituel (1), incisif, provocant, si bien que la querelle entre les 
jeunes amis devient quelquefois assez vive, et que le maître est 
obligé d'intervenir. En général, c'est lui qui, vers la fin, prend la 
parole; il résume le débat et il en tire les conclusions. A ce mo- 
ment, le ton s'élève; on voit se dessiner les conséquences des idées 
qu'on a discutées en se jouant, et d'ordinaire, la conversation, 
légère et capricieuse, s'achève dans un grave discours. 

Ln ami des lettres classiques, quand il lit les ouvrages oij sont 
rapportés ces entretiens, ne se trouve pas dépaysé; il lui semble 
qu'il parcourt des lieux qui lui sont connus. Saint Augustin, en les 
écrivant, avait Cicéron devant les yeux ; et au-delà des dialogues phi- 
losophiques de Cicéron, dont il était ravi, il entrevoyait ceux de Pla- 
ton, qui les ont inspirés. C'est ce qui s'aperçoit dès le début. Quand 
il conduit le matin ses disciples causer de la vie heureuse et de la 
Providence sous un grand arbre, dans un pré, on voit bien qu'il 
songeait à ce platane du Phcdre, qui entendit Socrate parler si mer- 
veilleusement de la beauté, et à celui deTusculum, sous lequel Cras- 
sus, Antoine et leurs amis, étaient venus un jour s'asseoir, entre 
deux orages politiques, pour s'entretenir de l'éloquence. Ces entre- 
tiens l'ont charmé; ce n'est pas assez dire qu'il en garde le sou- 
venir; il semble qu'il y assiste encore, et tous ses efforts tendent 
à les reproduire le plus fidèlement possible. Il veut surtout que ses 
personnages, comme ceux de Cicéron, s'expriment en périodes ca- 
dencées, dans un style élégant, semé de métaphores classiques. Point 
de mots ou de tours nouveaux, si ce n'est ceux qui échappent sans 

(1) Il fait même, à l'occasion, des calembours : facilius est errorem definire quant 
fl-xire. 



62 BKVCE DES DEUX MONhES. 

qu'on ie veuille, quand on est habitué à entendre mal parler autour de 
soi; point ou presque point de ces phrases raboteuses et de ces figures 
incohérentes qui vont devenir nombreuses dans les Cor) fessions et ail- 
leurs. Non-seulement il cherche à les faire bien parler, il veut qu'ils 
évitent toute .'jpparence de pédantisme: quoique au fond ces ques- 
tions lui tiennent au cnpur j>lus qu'il no veut le dire, il aiïecte quelque- 
fois de les traiier avec une sorte de légèreté. Quand la nuit le force 
d'interrompre la discussion : « Voici le moment, dit-il à ses jeunes 
pens, d'enformer vos jouets dans leur coffre; » on les reprendra le 
lendemain. Ce n'est pas qu'il ne s'y rencontre souvent des passages 
sérieux, où l'émotion d'un cœur troublé se découvre, quelque effort 
qu'il fasse pour la contenir. Nous venons de voir que d'ordinaire 
le ton devient plus grave vers la fin. Mais il tient à ne pas nous 
laisser sur ces impressions; la question traitée et le débat fini, la 
ronip:'gt>irt se sé{)are avec un sourire: ///'• (pnnn fn-risissenl^ firum 
f en' mus (l). 

On voilà quel point, dans ses Dialogues, le style, la composition, 
la forme enfin, sont imités de Cicéron ; le fond paraît l'être plus en- 
core. (Ju.uid (»n lit les titres que saint Augustin leur a donnés [Con- 
tra Aiddnniros, De rilu he/rlti. De ordim), on se croit à Tusculum, 
parmi les contemporains de César. Sont-ce là vraiment les sujets 
qui préo'^ -Il paient les esprits sous Gratien ou sous Théodose, en 
plein christianisme, à la veille de l'invasion? Il est difficile de le croire. 
Passe rncore pour des études sur l'ordre du monde, sur la Provi- 
<\eurc, sur l'origine du mal : ces questions sont de tous les temps, 
.es ont troublé f)lus d'une fois le sommeil d'Augustin; mais 
était-ce bien la ptine alors d'attaquer les académiciens, et avait-on 
yériliblement quelque danircr à craindre d'eux? Saint Augustin nous 
dit lui-même qu'à ce moment les vieilles écoles étaient désertes, et 
qu'à l'excoption d<^ qnolquos cyniques vjigabnnds, qui amusaient la 
foule en attendant «(u'ils fussent remplacés par les moines men- 
diant, et des quolf|ues platxiniriens ou pythagoriciens qui cachaient 
sons ce nom honorable un goùl malsain pour les sortilèges et les 
malérices, \\ n'y avait presque plus de [ihilosophes. Puisqu'ils étaient 
si peu nombreux, si mal écoutés, si près de disparaître, pourquoi 
9e mettre en peine de les combattre? list-ce à dire pourtant qu'il 

I II fAQl «Toiipr qtio l'imiMtinn p«t pons<*^o qnotqiififoisi jusqu'il nn point qui ne 
'» ".Il arrive à Ciri^ron, qui, commo on sait, <^tait. fort, vaniteux, 

<!«• I ■ ■ •' du (lialofun pour se d<''cornpr à lui mt'^mp foute sorte d'éloges, 

M>ti« |p nom il'uD àf* inU>rloculeurs. Saint Augustin fait roinmo lui. A la fin de son 
*«■ »■»/« arad^miciens, il a placé une tirade ndmiralive d'Alypiua qui s'achève 

P" '^' '"• <uivon« un puido qui. avor l'nide de Dieu, nous fera connaître 

••■ dr U vérité. • I.a modcstio de saint Aufrustin a dû souffrir de 

lran»crir<> c*'* complimcos : main il fallait bien imiter Cicéron. 



ÉTUDES d'iUSTOIHE llELIGTtUSE. (i3 

n'eut aucune raison de le faire et qu'il entreprit une œuvre inutile? 
Je ne le crois pas. En vérité, c'est moins à une secte particulière 
qu'il en veut qu'à une tendance générale de l'esprit antique, qui, 
malLTPé la diversité des temps, pouvait encore survivre chez quel- 
ques personnes. Les Grecs, on le sait, étaient plus curieux de pro- 
blèmes que de solutions. En toute chose, le plaisir qu'ils prennent 
sur la route les rend moins impatiens d'arriver au but. La philo- 
sophie leur semble plutôt un moyen d'exercer leur intelligence que 
de conquérir la vérité. Aristote l'appelle « l'activité libre d'une âme 
sans besoin. » A l'époque de saint Augustin, cette définiiion n'était 
plus de mise : les âmes alors avaient besoin de croyances solides, 
et comme la philosophie avait peine à les leur donner, elles les de- 
mandaient à la religion. C'est ce qui les amenait de tous les côtés 
au christianisme. Si l'on avait pu se contenter de cette demi-obscu- 
rité où nous laissent les discussions des sages et s'y endormir en 
paix, on aurait eu moins de raison de devenir chrétien. On peut donc 
dire que saint Augustin, en consacrant trois livres entiers à soutenir, 
contre les académiciens, que ce n'est pas la recherche, mais la pos- 
session de la vérité , qui nous rend heureux , n'a pas perdu tout 
à fait son temps. 11 avait l'air de discuter des idées passées de mode 
et d'attaquer une école disparue; en réalité, il défondait sa foi. C'est 
ce qu'il a fait aussi dans son traité de la Vie heurcune. Ce titre nous 
rejette au milieu de la phi'osophie grecque et romaine; toutes les 
sectes anciennes se sont posé le problème du bonheur, et chacune 
a essayé de le résoudre à sa façon. Varron prétend qu'il est suscep- 
tible de deux cent quatre-vingt-huit solutions différentes, qui presque 
toutes ont été défendues par quelque sage. Saint Augustin le re- 
pren 1 à s-on tour, et d'abord il semble qu'il ne fait guère que suivre 
la route commune. Quand il nous dit que le bonheur consiste dans 
la sagesse et la sagesse dans une sorte d'équilibre de l'âme , je 
crois entendre par'er un philosophe d'autrefois; mais bientôt le 
chrétien se montre. Cet équilibre, ajoute-t-il, ne peut être obtenu 
que si l'on connaît et l'on possède Dieu. Nous voilà ramenés ainsi à 
la solution chrétienne : c'est en Dieu que resplendit la vérité, et 
l'âme ne sera pleinement heureuse que par celui qui peut seul ras- 
sasier la soif qu'elle a de savoir, illt/ est igitiir plena safietns ani- 
rnorum^ hœc est heata vita, pie perfertcquc cognoseere a qno indu- 
caris in veritatem. A ces mots, la bonne Monique se reconnaît : 
c'est bien la vie heureuse comme elle se la figure, comme la lui 
montrent ces livres sacrés dont elle fait sa lecture ordinaire, celle 
à laquelle on arrive « conduit par la foi, porté par l'espérance, sou- 
tenu par la charité ; » et, dans sa joie, elle entonne l'hymne de saint 
Ambroise : 

Fove precantes, Trinitas. 



6A REVUE DES DELl MONDES. 

Mai-i elle ne s'est reconnue qu'à la fin, et elle a écouté tout le reste 
de la conversation, où la sagesse antique occupe tant de place, sans 
y rien comprendre. 

C'est donc au christianisme que toutes ces discussions philoso- 
phiques nous amènent; avec un peu de bonne volonté, on l'aper- 
roil toujours dans le lointain, au bout de toutes les avenues, mais 
il faut avouer qu'on ne le voit pas du premier coup. On dirait qu'au 
lieu de le mettre en pleine lumière, Augustin cherche par momens à 
le voiler. Comprend-on, par exemple, que le nom du Christ, ce nom 
sans lequel, nous dit-il, rien ne i)Ouvait lui plaire, n'y soit jamais 
prononcé? C'est à peine si une fois ou deux il cite en passant les 
Kcrilures. Mais, en revanche, il y est partout question de la philo- 
sophie. C'est « dans le sein de la |)hilosophie » qu'il s'est jeté après 
tous ses égaremens ; elle est pour lui « le plus sûr et le plus 
agréable de tous les ports, » et il invite ses amis à s'y réfugier avec 
lui. Sans elle, il ne peut y avoir aucun bonheur dans la vie. Elle 
[)romet de révéler à ceux qui l'étudient ce qu'il y a de plus impor- 
tmt à connaître et de plus difficile à découvrir, c'est-à-dire les mys- 
tères du monde et la nature de Dieu, et il a confiance en ces 
belles promesses, il est sûr qu'un jour elle les tiendra. Ce jour, 
sans doute, est encore très loin pour lui, il lui reste beaucoup à 
faire: c'est à peine s'il commence à entrevoir la vérité; « mais il 
n'a que trente-trois ans, et il ne désespère pas, à force de travail et de 
peine, en méprisant tous les biens que les hommes recherchent et 
en s'enfermant pour jamais dans ces études sévères, d'atteindre 
plus tard les limites de la sagesse humaine. » Voilà ce qu'il se pro- 
met |)our l'avenir ; quant au plus grand événement de sa vie passée, 
sa conversion, comme elle avait fait beaucouj) de bruit dans le monde, 
il faut bien qu'il en di^e un mot; mais il a soin de lui donner 
"" -i, en la racontant, une teinte philosophique. 11 fait allusion à la 
^ qui se passa dans le jardin de Milan, ou, comme il dit, à 
inme qui le saisit tout d'un coup, et à la lecture du fameux 
i de saint l\iul ; mais comprend-on qu'il ajoute « que la phi- 

losophie lui ap|)arut alors si grande, si belle, qu'à cette vue l'en- 
nemi le plus résolu de la sagesse, l'homme le plus enfoncé dans les 
i' - ou les divertissemens du monde, aurait renoncé aux plai- 

Mi- • i .lUX aflTaircs puur se jeter dans ses bras? » 11 s'agissait bien 
,].■ t.»,i!,..M[,hie en en moment I Nous sommes, comme on voit, fort 
• , .11 récit des Confessions. Kst-il [)Ossible d'admettre que 

cet homm<.' qu'elles nou> montrent terrassé par la grâce, pleurant 
et gémissant sur j-es fautes, abîmé dans sa douleur, soit le même 
qui entretient ici paisiblement ses élèves de problèmes de morale 
et de luétAphysirpie, qui se met sous la direction de la philosophie 
avec une confiance si sereine, et promet de lui consacrer sans ré- 



ÉTLDES d'histoire RELIGIEUSE. 65 

serve toute son existence? Et puisque les deux personnages diffè- 
rent entre eux, pouvons-nous savoir, du pénitent ou du philosophe, 
lequel est le véritable? 

Peut-être convient-il de répondre qu'ils sont vrais tous les deux. 
Saint Augustin se trouvait à un de ces momens où, suivant le mot 
du poète, on sent plusieurs hommes en soi. Sa conversion était trop 
récente pour que ses sentimens nouveaux eussent tout à fait efTacé 
ses anciennes habitudes. Dans cette âme toute frémissante de la 
lutte qu'elle venait de soutenir, le pénitent l'avait définitivement 
emporté, mais le philosophe vivait encore. C'est lui surtout qu'on 
retrouve dans les D'iilogue». Gomme il voulait les faire paraître, et 
qu'il espérait même en tirer quelque gloire, il les a un peu accom- 
modés au public auquel ils étaient destinés. Par la nature même 
des sujets qu'ils traitent, ces livres ne pouvaient convenir qu'à des 
lettrés qui avaient reçu une bonne éducation et qui connaissaient 
les écrivains antiques ; or ces gens-là, nous le savons, étaient très 
mal disposés pour le christianisme. Ils en voulaient surtout à la re- 
ligion nouvelle, lorsqu'elle enlevait au monde un de ceux sur les- 
quels le monde se croyait en droit de compter. Augustin n'ignorait 
pas la colère qu'avaient ressentie ses amis, ses élèves, ses admira- 
teurs, en le voyant renoncer à des fonctions qui lui promettaient 
tant de gloire. Il éprouvait donc le besoin de les désarmer; il tenait 
à leur montrer que le christianisme n'était pas aussi contraire qu'ils 
croyaient à la sagesse antique ; il voulait surtout leur présenter sa 
conversion sous un jour qui leur permît de la comprendre. Il la leur 
raconte comme il pourrait le faire de celle du jeune débauché Po- 
lémon conquis à la tempérance et à la vertu par la parole de Xéno- 
crate ; et quand il conseille à ses amis d'imiter son exemple, on 
croirait entendre Sénèque prêchant la retraite à Lucilius. Ainsi, 
des deux hommes, il a soin, pour ne pas les effaroucher, de ne leur 
en montrer qu'un ; mais celui qu'il montre existait réellement en lui. 
Soyons siirs que la philosophie tenait encore beaucoup de place 
dans ses études ; il se l'est reproché phis tard, mais au moment 
oîi nous sommes, il n'était pas si scrupuleux et s'y abandonnait 
sans remords. On peut donc admettre que, dans le tableau qu'il 
fait de sa vie à Cassisiacum, il ne nous ait pas tout dit; mais tout ce 
qu'il nous dit est vrai. Les incidens qu'il rapporte se sont passés 
comme il les décrit ; les discours qu'il prête à ses personnages sont 
parfaitement authentiques, puisqu'ils ont été recueillis par un sté- 
nographe (1). Voilà bien ce qu'on faisait, ce qu'on disait toute la 

(1) Saint Augustio ne le dit pas seulement dans son dialogue Contre les académi- 
TOME LXXXV. — 1888. 5 



(5(^ REVUE DE^ DEUX MONDES. 

iuurnùo, dans cette réunion de jeunes gens dont il était l'amer 
Sans doulo on peut croire que, lorsqu'il avait quitté cette jeunesse, 
qu'il ii't-tait plus préoccupé de lui plaire et de l'instruire, le soir, 
dans sa chambre, sur ce lit qu'il baignait de ses larmes, il devait 
avoir d'autres pensées (I). Mais ce qui est remarquable, c'est qu'en 
rev6Dant le matin à ces études de grammaire et de philosophie dont 
il avait pris congé avec tant d'éclat, il ne semble pas le faire de 
mauvaise grâce. >hille part il ne laisse entendre que ce sont des 
orcupalinns vaincs ou dangereuses auxquelles il se résigne malgré 
lui. Au contraire, il paraît y prendre plaisir. Il s'intéresse le pre- 
mier aux questions qu'il pose à ces jeunes gens, et l'on sent qu'il 
est fort satisfait d'intervenir dans leurs débats. 

Le plaisir qu'il paraît y prendre nous remet dans l'esprit un 
passage très curieux de ses Confessions. Il y raconte que, 
quelques années auparavant, avec une dizaine d'amis, tous épris 
de litt«^rature et de science, il avait eu l'idée de former une 
sorte d'association, ou, comme nous dirions aujourd'hui, un pha- 
lanstère. Ils devaient se réunir loin du monde, dans quelque 
endroit isolé, et mettre en commun ce qu'ils possédaient. Tous 
les ans, deux d'entre eux auraient été nommés pour gérer les 
affaires de la société: les autres, débarrassés des soucis vul- 
gaires, libres et maîtres d'eux-mêmes, n'auraient eu qu'à vivre 
de la vie de l'esprit, et se seraient livrés sans partage à la médita- 
tion et à l'étude. Ce projet, qui souriait beaucoup à saint Augustin, 
et que des difiicultés d'organisation liront alors échouer, il semble 
r.ivoir rrpris dan« 'a villa de Vérécuiidus, cl peut-être nf^ s'y trouva- 
l-il si heureux que parce qu'il y réalisait un rêve de sa jeunesse. 
Celte retraite, on le voit, était plutôt une communauté de sages 
qu'un couvent de moines. 

Il y p."--.! tout l'hiver, et ne revint à Milan que vers les fêtes de 
r iques. C'est là qu'il rernt le baptême, le 25 avril 387, avec 
Al)pius son ami et son (ils Adéodatus, des mains de saint Am- 
hmise." 



ritni. il le répète dan* «on trait»- Ou mntirc. Là il affirme qu'il a reproduit les rai- 
»<'«»■'■' . , . . ._^^^ ^^^.^ ^ ^.^^^^ ^^^^ parlait déjà comme un sage et dont 

la ''ir , .r. 

il Dou» le» a conservée» dans l'ouvrage intitulé : Fniretiens avec 
' f'-c^ enlrr-tim» nous montrent l'autre coté de l'homme. II faut 

' '"■» P""r connaître "saint Aupustin tout entier dans la retraite 

de Ca 



ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE. 67 



IV. 

Cette époque de la vie de saint Augustin, qui va de sa conversion 
à son baptême, est en général peu connue. Les Covfesnions n'en 
disent presque rien; entre les dissipations de sa jeunesse et l'éclat 
de son âge raûr, elle risque de disparaître. Je crois pourtant qu'il 
^ait utile de l'étudier et de lui rendre son véritable caractère. 

C'est une sorte de période intermédiaire que d'autres grands doc- 
teurs de l'église ont aussi traversée, par exemple saint Cyprien; il 
y en a même, comme Amobe, qui n'en sont jamais sortis. Tous ces 
gens-là venaient des écoles où ils avaient passé leur jeunesse dans 
l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité; plusieurs d'entre eux 
étaient ensuite devenus maîtres, et en enseignant aux autres ce 
qu'on leur avait appris, ils s'y étaient plus étroitement attachés. 
Le christianisme avait donc trouvé chez eux la place occupée, et 
il n'y ^pénétrait que par force. De là, le plus souvent, des luttes 
violentes entre les anciennes admirations et les crovances nou- 
velles ; de là aussi quelquefois, dans les momens de fatigue ou 
d'apaisement, des alliances entre elles, des compromis, des essais 
pour les faire vivre ensemble, et mettre, s'il se pouvait, le présent 
et le passé d'accord. 

Voilà précisément ce qu'entreprenait saint Augustin, en se reti- 
rant à Cassisiacum : la lecture des Dialogues nous montre qu'il 
veut concilier l'homme ancien et l'homme nouveau, le professeur 
et le chrétien. Le matin, après avoir fait la prière, on se met à 
expliquer Virgile ; on cite saint Matthieu et Platon ; on chante les 
Psaumes et on célèbre Pvrame et Thisbé ; on cherche dans saint 
Paul des argumens pour se livrer avec plus d'ardeur à la philoso- 
phie. Gardons-nous de croire que ce mélange singulier révèle seu- 
lement la confusion d'une âme qui se connaît mal, et où se mêlent, 
sans qu'elle s'en aperçoive, des tendances contraires: c'est un sys- 
tème arrêté. Saint Augustin nous a raconté comment, après de 
longues luttes et de cruels déchiremens, il s'était décidé à croire 
sans preuve. Cependant, il ne lui suffit pas de croire, il veut com- 
prendre. La foi ne lui paraît solide que si elle s'appuie sur la rai- 
son; miis la raison a besoin d'être exercée pour atteindre la vérité, 
et c'est dans les écoles qu'elle s'exerce, par l'étude des sciences 
profanes, par l'usage de la dialectique, par la connaissance de la 
philosophie. Malheureusement, toutes ces sciences sont suspectes au 
christianisme. Saint Paul a pris soin de prémunir les fidèles contre 
les séductions des philosophes ; Tertullien les regarde comme les 



68 REVCE DES DEDX MONDES. 

pères de toutes les hérésies, et il s'emporte contre ce a misérable 
Arislote » qui a mis en régie l'art de tromper; Minucius Félix ap- 
pelle Socraie « le bouffon d'Athènes, » et traite ses disciples de 
corrupteurs et de débauches qui font leur propre procès quand ils 
atu»(piont It's vicieux. II semble que la conclusion naturelle de ces 
>i,,'. ri.-.s était d'interdire à la jeunesse chrétienne de fréquenter 
K- s où l'on apprend ces sciences périlleuses, où on lit, où 

l'on admire ces livres empoisonnés ; mais aucun docteur de l'église 
n'a osé le faire. TertuIIien lui-même recule devant cette consé- 
quence, et, malgré sa mauvaise humeur, il tolère l'enseignement 
profane, parce qu'il ne lui paraît pas possible de s'en passer. Saint 
Augustin ne le tolère pas seulement, il le recommande: « La pra- 
tique des éludes libérales, dit-il dans un de ses Dialogue!^, pourvu 
qu'on la maintienne dans certaines bornes, anime l'esprit, lui donne 
plus de facilité et plus de force pour atteindre la vérité, fait qu'il 
la souhaite avec plus d'ardeur, qu'il la cherche avec plus de persé- 
vérance, qu'il s'y attache avec plus d'amour. » Et ailleurs: « Si je 
puis donner un conseil à ceux que j'aime, je leur dirai de ne négli- 
ger aucune des connaissances humaines (1). » Sans doute, l'apôtre 
a dit : .. Prenez garde qu'on ne vous surprenne par la philosophie ; » 
mais il veut parler de celle qui ne songe qu'aux intérêts de la terre. 
Il y en a une autre qui se préoccupe du ciel et qui ne mérite pas 
d'être condamnée, a Prétendre qu'on doit fuir toute espèce de 
philosophie, ajoute saint Augustin, qu'est-ce autre chose que de 
dire qu'jl ne faut pas aimer la sagesse? » 11 est donc résolu à con- 
tinuer de l'étudier, et il se donne la tâche, pour le reste de sa vie, 
de lire avec soin Platon et d'en tirer tout ce qui n'est pas contraire 
aux enseignomens de l'Évangile. C'est ainsi qu'il pourra se faire 
une philosophie à la fois profane et chrétienne. 

Tel était son dessein, et il a cherché d'abord à le réaliser. Pen- 
dant l'année qu'il passa encore en Italie, et au début de son séjour 
en Afrique, nous le voyons occupé d'écrire des livres de gram- 
maire, de rhétorique, de dialectique, etc., son traité sur la mu- 
sique, et relui qu'il a intitulé : /;,/ yfwitre. Mais sa vie prenait déjà 
une autre direction. Dans les dernières lettres qu'il adresse à Né- 
bndios on sont que .son ardeur pour les recherches philosophiques 
nesl plus la même. Los livres saints, auxquels il avait tant résisté, 

<\) Il Mt m\ qoe. d.n» le lirrc intitni.'. In, ftàtractalwns, où, à la fin de sa vie, il 

totm %CA ouvrage», il trouve qu'en ce passage il est allé trop 

• ;rop d'imporiancfi à de« srienres que l.caucoup de saints per- 

"■. • C«»p«ndani. m.rne à ce moment, et qu(.if(u'il eût beaucoup 

* nr lo trouvoD. p.*. trop révère pour les ouvrages de sa jeunesse, où la 

r --,•... profin« Ufne tant do pitre. 



ÉTDDES d'histoire RELIGIEUSE. 69 

le charmaient tous les jours davantage. En faisant connaissance 
avec la véritable vie monastique, il comprit ce qu'avait d'artificiel 
et d'incomplet pour une âme comme la sienne ce repos studieux 
[libérale otiwn) dont il avait joui dans la villa de Vérêcundus. En- 
fin il devint prêtre, et presque aussitôt évêque ; dès lors, comme 
il le dit lui-même, devant des devoirs plus sérieux, il laissa échap- 
per de ses mains tous ces divertissemens d'homme de lettres, omnes 
illœ deliciœ fugere de inam'bus. 

Ainsi saint Augustin n'a pas persisté longtemps dans le rôle qu'il 
s'était donné d'unir ensemble la religion et la philosophie. Mais 
qu'importe? Ses elTorts n'ont pas été perdus. Le travail, interrompu 
en apparence, se continua lentement et sans bruit, dans son esprit 
comme dans celui des autres, et à la longue le résultat fut atteint. 
Pendant ces tristes années du v^ siècle, où l'empire achevait de 
mourir, un grave problème se posait. La vieille rehgion une fois 
vaincue, il s'agissait de savoir si sa défaite entraînerait l'anéantisse- 
ment du monde ancien, si la victoire du christianisme ressemble- 
rait à celle de l'islam, qui n'a jamais pu s'assimiler aucun élément 
étranger et n'a rien laissé debout autour de lui. Heureusement, le 
goût des lettres et des arts, la culture gréco-romaine, avaient trop 
profondément pénétré les nations de l'Occident pour être déracinés 
même par une religion triomphante. Ces deux forces contraires, 
sentant qu'elles ne pourraient pas se vaincre, ont bien été obli- 
gées de s'accorder, et notre civilisation est le Iruit de cet accord. 
Il nous faut donc être reconnaissans à tous ceux qui de quelque 
manière ont mis la main à l'œuvre. Nous leur devons ce bienfait 
que non-seulement l'antiquité s'est conservée dans nos biblio- 
thèques comme un objet de belles études, mais que nous la sentons 
vivante en nous, qu'elle est entrée dans notre façon de voir et de 
penser, dans notre esprit et dans notre âme. Un des meilleurs ou- 
vriers de ce grand ouwage est assurément saint Augustin ; voilà 
ce qui donne de l'intérêt aux Dialogues philosophiques^ quelque 
faibles et pâles qu'ils paraissent à côté des Confessions et de la 
Cité de Dieu; c'est par là que cette retraite de Gassisiacum, qui 
semble d'abord n'être qu'une crise passagère dans l'existence d'un 
homme, prend une certaine importance dans l'histoire même de 
l'humanité et mérite l'étude que nous venons de lui consacrer. 



Gaston Boissier. 



sui:vi:mi\s diplomatiques 



LA 



PIUS8E ET SON ROI 



rE.M)ANT LA GlERRE DE CRÏIVIEE 



iir. 

L-ALLFMAGNE A LA VEILLB DE LA PRISE DE SÈBASTOPOL. — L'ADMLSSîON j 

D:-: la i \U CONGRES. — NAPOLÉON 111 AU LENDEMAIN DE LA 

OUfcKBE l— :l.E. 



I. — LK PRI3CE (.ORTCIIAKOP A VIE.N.NE. 

Lorsque if^ prince Gorirhakof arriva à Vienne pour remplacer le 
tarnn ' n lorf, qui iip pouvait s'entendre avec son beau-frère, 

|p romto (h' Hiiol, les rapports entre rAiitriche et la Russie étaient 
aiTiv»'>s à un fl.'^ré de tension extr^^me. Le prince Gortchakof, dont 
j*«i r ' d'une fois les brillantes qualités et signalé les fâcheux 

ità\ '■ is, par son tempf'Tamcnt, indiqué pour une mission 

■"'^ ~ ardeurs patriotiques et la pétulance de son esprit 

û ilédf son jugement. Si le mot d'ingratitude n'était 

(1) Vojrei U Hn-u« du 1" norembr»» et Hii 15 décembre. 



I 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 71 

pas toujours sur ses lèvres, on sentait, en l'écoutant, qu'il dominait 
au fond de son cœur. Bien qu'initié à nos classiques, qu'il citait à 
tout propos , il oubliait ce que dit Corneille de la reconnaissance 
des rois : 

Quoi que doive un monarque, et dùt-il sa couronne, 
Jl doit à ses sujets encor plus qu'à personne! 

La tactique de l'envoyé russe était de jeter le désaccord entre le 
souverain et son ministre; il faisait l'éloge de François-Joseph, il 
lui prêtait les sentimens les plus concilians, tandis qu'il dénigrait 
M. de Buol et le tenait pour un obstacle à une franche réconcilia- 
tion. C'était le vieux jeu, toujours nouveau. Si, à Vienne, il ne 
réussissait pas en toute occasion, il servait du moins à Berlin et à 
Francfort ; il permettait aux cours allemandes de se prévaloir des 
hésitations prêtées à l'empereur d'Autriche pour justifier leur inac- 
tion. 

Dans les assauts que lui donnait le prince Gortchakof, M. de Buol 
restait sur la défensive, plaidant les circonstances atténuantes. 
Son altitude était gênée. Peut-être éprouvait- il du remords. Le ser- 
vice que la Russie avait rendu à l'Autriche en 18^9 en réprimant 
l'insurrection hongroise était trop éclatant pour qu'il l'oubliât. L'en- 
voyé russe tirait avantage de sa conscience troublée; il lui parlait 
d'un ton protecteur. « Pour nous, disait-il en faisant allusion aux con- 
ditions formulées par la conférence, c'est une question de sacrifices ; 
pour vous, une question d'honneur. Je me croyais d'accord avec vous, 
ajoutait-il avec amei-turae, et, à peine entré dans la salle des déli- 
bérations, je me suis aperçu qu'on m'avait entraîné dans un guet- 
apens, que ce n'était pas en vue de la paix que le ministre de 
France vous avait amené à réunir la conférence, mais pour m'ar- 
racher un refus. » Le prince Gortchakof s'en prenait à M. de 
Bourqueney, qui, toujours sur la brèche, réfutait ses observations 
avec une dialectique fine et serrée, sans sortir d'un calme impertur- 
b«,ble, tandis que le plénipotentiaire anglais, lord Westmoreland, 
n'interrompait que pour répéter sans cesse avec une agaçante mo- 
notonie : « Donc la Russie refuse ! » 

Le ministre de Russie ne contestait pas le talent à M. de Bourque- 
ney, mais il l'appelait avec dédain « un journaliste (1); » il préten- 
dait qu'il se souvenait trop de son ancien métier, qui était d'attiser 
les passions. 

M. de Buol s'efforçait de le calmer; il lui promettait, dès qu'il 
aoTait recouvré sa liberté d'action, de lui donner des preuves effec- 

(1) M. de Bourqueney avait compté au nombre des rédacteurs du Journal des Débats. 



72 REVLt DE? DEUX MO.NDtS. 

lives do son bon vouloir et de son désir de renouer l'ancienne en- 
lenle. Il lui déclarait que jamais; il ne ferait un cas de guerre de la 
limitation; il lui annonçait que la réduction de l'armée était com- 
mence et qu'elle continuerait dans de larges proportions. Au lieu 
de prenilre acte de ces déclarations et de s'en montrer reconnais- 
sant, l'envovê russe récriminait suivant sa fâcheuse habitude. « Vous 
vous ^les placé sur le bord de l'abîme, répliquait-il, et bientôt vous en 
sonderez les profondeurs. Vous avez sacrifié vos intérêts vitaux, 
abdiqué toute volonté; vous êtes à la remorque et à la merci de 

vj"^ alliés. » 

Dans les audiences (ju'il demandait cà l'empereur, il se montrait, 
au contraire, souple et insinuant ; il faisait appel aux temps passés; 
il ne doutait pas de son amitié pour la Russie, mais il incriminait 
son ministre. H mettait l'amour-propre du jeune souverain en jeu 
en insinuant que la volonté de M. de Buol était prédominante. Il 
s'appliquait aussi à jeter la désunion dans le conseil. Il flattait la 
vanité de M. de Bach et de M. de Brucke, les ministres de l'inté- 
rieur et des Hnances, au détriment du ministre des aflaires étran- 
gères. Jamais diplomate n'a mis au service de sa cause plus d'ar- 
deur, plus de ressources d'esprit, plus de souplesse et plus d'ob- 
stination. La diplomatie est un sacerdoce lorsqu'au talent elle ajoute 
l'amour persévérant et réfléchi de la patrie; sentinelle avancée, elle 
veille à la sécurité des frontières, elle signale les pièges, évente les 
perfidies, neutralise les coalitions ; c'est elle qui prépare la victoire, 
conjure les défaites ou atténue les revers. Ses luttes sont labo- 
rieuses, ingrates, souvent ignorées, parfois méconnues. «L'histoire 
est tout le contraire de la vertu récompensée, » a dit un illustre 
écrivain. Il a dit aussi avec une troublante philosophie : « L'homme 
est puni de ce qu'il fait de bien et récompensé de ce qu'il fait de 
mal fl). n IVu importe à ceux qui aiment et servent leur pays, 
c'est dans le sentiment du devoir accompli qu'ils trouvent leur ré- 
coniin'nse. 

Le f)rincp (iortchakof aimait le combat; il était possédé d'un véhé- 
ment patriotisme, mais il lui manquait le sang-froid, qui, à la guerre 
comme devant le lapis vert des congrès, assure le succès. Un instant, 
ce|v>ndani, il jiut croire qu'il avait partie gagnée, que l'Autriche se 
cantonnerait dans la neutralité, que son draj)eau était détaché de celui 
des allif-s. M. do Huol n'avait pas manqué à sa parole : il avait procédé 
A ' ''duclions militaires; il avait refusé de faire de la limi- 

taii'.ii .i. -< M-i.es navales de la Bussie dans la Mer-Noire un cas de 
guerre, cl la conférence s'était rompue au désavantage moral de la 
France el de l'Angleterre. L'envoyé du tsar s'attribuait le mérite 

(f) M. RenaD, Eludtt d'htstoirt itraelile. 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 73 

d'avoir jeté la désunion dans le camp des Occidentaux, et, triom- 
phant, il était allé à Stuttgart pour y lever son établissement et 
prendre congé de la princesse Olga (1). 

Lorsqu'il rentra à Vienne, l'accord était rétabli : le proverbe des 
absens s'était une fois de plus justifié. M. de Buol avait réfléchi ; il 
s'était épanché avec M. de Bourqueney. « Sur qui compter si ce n'est 
sur vous? avait-il dit; nous sommes brouillés avec les Russes, en 
froid avec les Anglais, abandonnés par les Allemands et trahis par 
les Prussiens. » 

La France ne voulait pas la mort du pécheur, elle tenait à sa con- 
version ; sa diplomatie passa l'éponge sur les défaillances et tendit 
la main au ministre repentant. On renouvela les sermens, on se 
promit de rester fidèle, quoi qu'il advînt, au traité du 2 décembre. 

Le prince Gortchakof dut recommencer le combat; les événemens 
de la guerre lui vinrent en aide : l'armée russe avait victorieuse- 
ment repoussé l'assaut tenté, le 18 juin, contre la tour Malakof. 
Cette journée sanglante nous avait coûté plus de 12,000 soldats. 
Le plateau de la Ghersonèse n'était pas encore balayé, comme 
l'avait annoncé orgueilleusement M. de Budberg (2), à la veille de 
la bataille d'Inkermann, mais il semblait qu'il le serait avant peu. 
On jubilait à Berlin. Les partisans de l'alliance russe n'étaient pas 
moins joyeux à Vienne. Ce furent des jours de troubles et d'anxiété 
pour le comte de Buol. Le prince Gortchakof lui apparaissait comme 
la statue du commandeur, venant lui demander des comptes et im- 
poser des conditions. Il se laissa entraîner dans des compromissions, 
Il promit de défendre les frontières moldo-valaques contre une 
agression des puissances alliées, si, de la Grimée, elles devaient 
porter leurs opérations sur le Danube. 

L'article 3 du traité du 2 décembre qui défendait aux contractans 
toute entente séparée avec la Russie n'était pas strictement violé, 
mais il s'en fallait de peu. 

L'intérêt n'était plus dans les chancelleries, il était tout entier 
sur le théâtre de la guerre : l'Europe était dans l'attente ; elle 
cherchait à pressentir le vainqueur. 

Au mois d'août, l'issue de la campagne ne paraissait plus dou- 



(I) Le prince Gortchakof, qui de Stuttgart avait été envoyé en mission extraordi- 
naire à Vienne, ne fut nommé ministre auprès du gouvernement autrichien qu'après 
la rupture des conférences. 

('2) M Je me trouvais au cercle, le 10 novembre 1854 au soir, lorsqu'un diplomate 
prussien, le baron de Rosenberg, qui sortait de la légation de Russie, vint dire que 
M. de Budberg avait aCBrmé triomphalement à ses invités qu'à l'heure où il parlait, 
le plateau de la Crimée était balayé et les alli'és jetés à la mer. — La nouvelle était 
fausse. Le lendemain arrivait la dépêche du maréchal Canrobert, qui changeait la 
victoire en défaite, m 



74 REVUE DES DEUX MONDES. 

teQse; on n'en prévoyait pas le terme, mais tout le monde était 
convaincu que le dernier mot resterait aux alliés, a La paix ne paraît 
pas j)rochaiiio, écrivait Voltaire à Tronchin en 1761, cependant elle 
peut arriver, comme une apoplexie, tout d'un coup. » Tout déno- 
tait que les ressources de la Russie s'épuisaient. Cernée de toutes 
paris, exclue de toutes les mers, trahie par l'Autriche, abandonnée 
par la Prusse, menacée par la Suède, elle payait cher les illusions 
présomptueuses de l'empereur Nicolas et l'obstination de sa poli- 
ij.iue dans la défaite. Nos adversaires en Allemagne se taisaient et 
s'elVac^aient mélancoliquement; déjà les diplomates avisés, ceux qui 
flairent le vent, bouclaient leurs malles; — ils allaient partir poiu- 
Pans, attirés, disaient-ils, par l'étrange et scandaleux spectacle 
d'une reine d'Angleterre venant rendre hommage à l'héritier du 
prisonnier de Sainte-Hélène, mais en réalité pour faire leur paix 
avec l'arbitre futur de l'Europe et s'assurer les bonnes grâces de 
celui que, la veille encore, ils combattaient et poursuivaient de leurs 
quolibi'ts. Le specUcle était surprenant en effet. Déjà, au mois 
d'avril, la reine Victoria croyait rêver en dansant dans la salle de 
Waterloo avec le neveu du plus mortel ennemi de l'Angleterre, 
et elle allait maintenant visiter à son bras le tombeau des Inva- 
lides (t)! 

M. de Bismarck ne fut pas le dernier à se convertir; il n'était pas 
de ceux qui s'attardent dans les alliances incommodes, il ne vou- 
lait fwis que la paix le surprît « comme une apoplexie. » L'empe- 
reur 1«^ rernt en audience; il figura à Versailles dans la galerie des 
glaces, avec M. de DaUvigk. Prévoyait-il que le palais de Louis XIY 
le reverrait triomphant? 11 est permis d'en douter. La reiue d'An- 
gleterre se le fit j)résenter (2) ; déjà il avait une notoriété euro- 
pfcnne. J'eus Ihonneur de dîner avec lui, le 25 août, chez M. le 
eomiede llaizfeld. à la légation de Prusse. Il admirait notre armée et 
len l't N ituN'on JH pour un grand souverain ; il n'oubliait pas l'impé- 
ralrico, (ju'il ne ménageait pas toujours dans ses correspondances 
de Fraiiclort; il disait qu'elle était ce qu'il avait vu de plus beau à 
Pans, certain que le compliment irait à son adresse et produirait 
«es fruits. Ses amis du parti féodal se lamentaient à Berlin quand 
on leur j)arlait de sa présence à la cour des Tuileries. Le général 

(1) Journal dt la llf in0.~ * N'onl-il pni élraofço que moi, petite-6lle de George III, 
)• d«n*e dana la ulle de WtterK>o avec l'empereur Napoloon, le neveu du grand eu- 
o "r« el aujourd'hui mon plus intime alliii, aiors qu'il y a huit ans à 

p»i.... .. ...i.. .,•.!• ce pajr* etil^, miiheureui! ■ — Ou avait eu la délicate attention 

4*. ..«rtSr d«> l« Mlln tou» k* troph^«ii rippclant nos défaite?, jusqu'au portrait de 

lU (.ï Hem*. — • On m'a prt-senti'; M. dts Bismarck; il est Russe, 
^ • ••*• Jo lui ai dit f|ue l'an? ttait beau; il lu'a répondu : encore plujs beau 

i\9t pt'ier^honrg . • 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 75 

de Gerlach n'en revenait pas: il levait les mains au ciel en le voyant 
se commettre avec un Bonaparte. « Jamais, disait-il, il n'aurait dû 
assister à des fêtes qui sont la honte de la royauté et de la chré- 
tienté. » 

Il était daus la destinée de M. de Bismarck d'être méconnu par 
ses amis et par ses adversaires. Mais peu lui importaient les lamen- 
tations de ses coreligionnaires poUtiques, il entrevoyait le chemin 
de Damas, il allait bientôt s'y engager résolument et déserter la 
politique étroite de la Gazette de la Croix, dont naguère il était 
l'inspirateur, pour faire de la politique européenne, dégagé des er- 
remens du passé. 



II. — UA PRISE DE SEBASTOPOL. 

On s'était résigné en France et en Angleterre, après s'être irrité 
et désespéré, aux nécessités et aux lenteurs de la guerre ; on s'at- 
tendait à passer un hiver de plus en Grimée, on se consolait avec 
les souvenirs de la guerre de Troie, lorsqu'on apprit soudaine- 
ment la chute de Sébastopol. Le 8 septembre, à midi, en plein 
jour, le signal de l'assaut avait été donné, et dans la nuit, après la 
prise de la tour Malakof, qui était le point vulnérable de la place, 
la ville et la flotte avaient disparu dans un immense brasier. La dé- 
fense par son héroïsme s'était montrée à la hauteur de l'attaque. 
La victoire nous coûtait cher : cinq généraux, une vingtaine d'offi- 
ciers supérieurs, plus de 7,000 hommes hors de combat. Les pertes 
des Anglais n'étaient pas moins cruelles. Le général Gortchakof 
avait fait sauter les défenses, les magasins, les vaisseaux et les édi- 
fices publics ; son œuvre de destruction accomplie, il avait passé 
avec les restes de sa vaillante armée sur la rive du nord, ne lais- 
sant aux alliés, suivant son expression, que des ruines ensanglan- 
tées; mais cette fois, du moins, l'incendie ne projetait pas, comme 
à Moscou, ses sinistres lueurs sur nos désastres. La longueur du 
siège, l'immensité des moyens mis en action, l'opiniâtreté de la ré- 
sistance qui n'avait pu être dépassée que par l'indomptable obsti- 
nation de l'attaque, faisaient du 8 septembre 1855 une de ces 
grandes dates qui marquent dans les annales de l'histoire. 

Quelles allaient être les conséquences de ce dénoûment précipité 
par la vaillance de nos soldats, si surprenant par sa rapidité et si 
émouvant par sa grandeur? Le but de la guerre paraissait atteint, 
l'Orient était soustrait à la domination qui le menaçait, nos esca- 
dres étaient maîtresses de la Mer-Noire, de la mer d'Azof, de la 
Baltique et de l'Océan-Pacifique; le pavillon russe avait partout 



7(J REVDE DES DECX MONDES. 

disparu, la paix semblait d'autant plus imminente que la France ne 
demandait qu'à tendre la main à la Russie. 

El ce|)endant la lutte allait continuer de longs mois encore, 
moins meurtrière sans doute, mais persistante, avant que la Russie 
parai) s.'f dans son commerce, épuisée d'hommes et d'argent, voulût 
se résiK'ii'T à mettre bas les armes. Un grand pays ne renonce pas 
facilement h ses desseins séculaires; il fait appel à toutes ses res- 
sources, il combat jusqu'à la dernière extrémité, — la France l'a 
prouvé en 1871, — avant de courber son orgueil sous le niveau 

de la défaite. 

A Berlin, on félicita la France, mais on affecta d'ignorer l'Angle- 
lerre. Lord' Clarendon ne s'en serait pas plaint s'il s'était souvenu 
du langage cassant que ses diplomates, lord Bloomfield et lord 
Lofius, tenaient au baron de ManteulTel et qu'il avait tenu lui-môme 
à M. de Uunsen et à M. de Bernsdorf son successeur. 

A Vienne, on y mit moins de promptitude; l'empereur, il est 
\rai, était à Ischlei M. de Buol à la campagne. Le baron de Hubner 
ne se présenta que tardivement aux Tuileries pour apporter les 
complimens de sa cour. L'Autriche, d'après le dicton, était toujours 
en retard d'une année et d'une armée. Celte fois, en venant bien 
après la Prusse, elle ne voulait pas aggraver ses torts envers la 
i;ussie en célébrant ses revers par d'éclatantes et de hâtives féli- 
ciutions. M. de Buol priait en eifet M. de Bourqueney de ne pas 
donner une publicité trop retentissante à une démarche intime con- 
fidentielle. Il justifiait le reproche que lui adressait M. de Bis- 
mai rk : il faisait <i de la politique enfantine. » 

L'AliemaMie avait assisté à toutes les péripéties de la guerre, 
perplexe, indécise ; elle avait décliné la j)art d'action qui lui reve- 
nait, elle s'était bornée à formuler des vœux pour la paix, elle avait 
suivi la voie la moins propre pour la rendre facile et rapide. Elle 
avait pris jwur un signe de lorce ce qui n'était qu'une neutralité 
flottante, équuoque: elle aspirait à la médiation sans avoir rien 
fait pour la justifier. M. de Manteulfel olfrait ses bons offices à Paris 
el à Londres ; il s'elVorçail de pressentir nos conditions pour les 
appuyer à l'étersbourg. A Vienne, en revanche, il proposait une 
intervention diplomaticpie de compte à demi avec l'Autriche, qui 
aurait pu se transformer en médiation, et permettre à l'Allemagne 
déjouer un rôle important dans les négociations. Mais il était éconduit 
aimablement par leeomte Walewski, rudement par lord Clarendon, 
dédaigniMiscmcnl par le comte de Buol. 11 arrivait comme l'ouvrier 
de la dernière heure pour partici|)er à la gloire sans avoir été à la 
peine. Lo roi ne se consolait pas d'être tenu à l'écart; il était amer 
pour ceux qui avaient conseillé la politique d'abstention; il com- 



SOUVENIRS DIPL0.MAT1QLES. 77 

mençait à en apercevoir les fâcheuses conséquences. Ses entours 
se ressentaient de ses déceptions (l). Le général de Gerlach n'appa- 
raissait plus que de loin en loin à Sans-Souci; il redoutaij, les em- 
porteniens de son maître. « Thersis, disait-il à un de ses amis, il 
faut songer à faire sa retraite! » Les généraux qui, au nom de la 
stratégie, prédisaient savamment l'imminence et la certitude de nos 
désastres, ne souillaient plus mot ; la Gazette de lu Croix mettait 
une sourdine à ses haineuses attaques. A Francfort, il ne fut plus 
question de neutralité armée. La débandade s'était jetée dans les 
rangs des contédérés. On ne conférait plus ni à Wurtzbourg ni à 
Bamberg ; on restait insensible aux mots d'ordre de Pétersbourg, 
les regards se retournaient vers Paris. 

M. de Plbrdten s'était laissé devancer aux Tuileries par M. de Bis- 
marck, M. de Dahvigk et M. de Beust, qui, plus avisés, avaient entrevu 
et escompté la prise de Sébastopol; il partit à son tour pour Paris. 
Il fut traité ayec la considération due au ministre qui dirigeait la 
politique de la Bavière, la vieille alliée et protégée du premier em- 
pire. Son amour-propre fut largement satisfait, ses correspondances 
s'en ressentirent. Partout il faisait l'éloge de Napoléon III, il croyait 
à la solidité de son trône, à sa sagesse, à sa modération. Il ne fai- 
sait en cela que traduire le sentiment de tous ceux qui approchaient 
l'empereur. « Les événemens de la guerre, disait le baron Nothomb, 
en sortant des Tuileries, ont grandi l'homme dans d'énormes 
proportions. 11 est aujourd'hui Y Empereur pour ses adversaires les 
plus intraitables, pour ceux qui lui prodiguaient l'injure. » 

Le baron de Pfordten, tout Allemand qu'il fût, ne voyait pas 
sans contentement la France en possession d'un gouvernement 
fort, conservateur. S'il ne rêvait pas le retour de la Confédération 
du Rhin, du moins il se flattait que Napoléon III, fidèle aux tradi- 
tions de la politique française et solidement assis sur son trône, ne 
permettrait ni à la Prusse ni à l'Autriche de molester les cours alle- 
mandes et à plus forte raison de porter atteinte à leur autonomie. 
Que n'a-t-il vu juste! Il recueillit cependant, dans son audience, 
quelques paroles troublantes. L'empereur ne lui avait pas caché 
que, si au printemps la paix n'était pas conclue, les puissances oc- 
cidentales continueraient la guerre avec une nouvelle vigueur et 
de nouveaux alliés, et qu'elles s'elforceraient d'en agrandir le théâtre 
en faisant appel aux nationalités en Italie et surtout en Pologne, 
comme dernier moyen de faire sortu* l'Autriche de sa neutralité. 

(1) « Vers la fin de sa vie, le roi fut sajet à des emportemens ; il n'était plus ca- 
pable de retenir sa colère. Après chaque accès se produisait une réaction. Il était 
pris de faiblesse, son corps s'affaissait ; il portait la main à son front mouillé de sueur 
et son visage avait une expression d'irrénjédiable abattement » {Mémoires du duQ 
Ernest de Saxe-Cobourg.) 



78 REVUE DES DEUX MONDE.«. 

Il avait même ajoulé qu'il pourrait bien arriver que la lutte n'eût 
pluapour baï.e le droit européen, mais l'intérêt égoïste des puis- 
sances. 

rnoijs, iodirectcmeot données à l'Allemagne, avaient 
^j, le rniiiisij-Q l>avarois. 11 en était encore impres- 

^;iol.. ii^> sein;»iocs j*lus tard, lorsque, après son retour de 

l'aris, il \iiit voir M. d« iMoustier à Berlin. C'était le seul point noir, 
qui i'iMt resté dans son esprit de l'entretien qu'il avait eu aux 
Tu Sur tout Ui reste, rom|)ereur s'était expliqué Siins pasr- 

sion, ^aiis aiMortunie, avec une admirable sénénité. II s'était déclaré 
prêt à concluie la pjiix immédiatement, quelles que fussent les. 
intentions d»; l'AnglelcTre : il n'attentUiit qu'une démarche de la 
lUis^!'^ 'î'r-M-i.^ ou iudinecte, peu lui importait, pourvu qu'elle 
ne •' li .M [Kus sous la forme d'une médiation. Le lieu des né- 

goc\ s lui éuiit indiirérent; l'Angleterre refusant Vienne, il 
cpoynii que l'uris .serait le centre qui conviendrait le mieux^, mais 
il él; i à accepter toute autre ville, fût-ce une ville alle- 

mande. 11 n'exigeait de la Russie ni cession de territoire, ni hu- 
mi! «l'aucun genre. 11 maintenait les quatre points de garantie 

saiK.iîi.ii;i«'s par lu conft'rence Je Vienne, et il était disposé à substi- 
tuer Il ',Mn''i!>e de la limitation celui de la neutralisation, ce qui 
mt;; ii ---ie, dans la Mor-Noire, sur un pied de parfaite éga- 

lité ave< toutes les puissances. 

M. de Pfordien avait trouvé ces conditions si modérées, si équi- 
tables, qu'il s'èiait empressé de les signaler et de les recoaiinander 
!ionl .\ M. (luNesselrode. l'eut-être cet empressement 
u ^ uxeinpL d'arrière-pensées ambitieuses. Le rôle d'inter- 

ni' iHJt : qiiisait s'il no rêvait pas (îelui de médiateur? Il 

fui : if,Ttabloment i)ar des circulaires du cabinet de Vienne 

et du oai»inel do Berlin qui l'invitaient collectivement à participer, 
comme un simple confédéré, à une démarche pacifique de la Con- 
fédérMiu.i gcmianirjuo auprès de la cour de Pétensbourg. Il répon- 
dit a'. r, fort de l'accueil qu'il avait trouvé aux Tuileries, 
que d^j : h u,.iiwucrii au rliancditr russe. \I. de Beust fut, plus heu- 
reux : il II'-- ri pasd'inUîrvenir au lendemain de la chute de Sébas- 
topol.i'.. ^'»n ij<eur«. Il s'était rendu à Paris au mois d'octobre, 
et, . . ;e l^s chatici^sde la |>aix s'acc«'nluèrent, son envoyé, M. de 
."^debacb. I«> f^endn; de M. de Ni sselrode, partit à toute vapeur pour 
IV ipg, \um briincho d'olivier a la main. 11 y arriva k point 
noiUiue, il fut éloquent et |)er8uasit. S'il avait dépendu de lui, l'al- 
lianc** ' ' eût été à jamnis indissolublement scellée. 
^ï* <J* '•"' ■'■ «'eux qui s'afliiment à propos; ses admira- 
teurs .aient un « géant dans un entro-sol, » ses détracteurs, 
en A!. ,♦?, l'appelaient un <. tonrhc-à-lout. » 11 vint à Berlin 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 79 

plaider la cause de la Confédération, dont il espérait être le repré- 
sentant aux conférences de la paix; mais, s'apercevant de l'ina- 
nité de ses elforts, il déclina pour Dresde, — dont il n'était pas 
question, — l'honneur d'être le siège des délibérations. « Nous 
étions tout disposés, disait-il à M. de Moustier, à offrir l'hospita. 
lité à un congrès de souverains, mais il ne saurait nous agréer 
d'être la loge de portier de leurs représentans. » 

La chute de Sôbastopol, par une ironie du sort, coïncidait avec 
la fête de l'empereur Alexandre. Le prince Gortchakof reçut la con- 
firmation du désastre au moment où il sortait de l'hôtel de l'am- 
bassade, en gala avec le personnel de sa mission, pour se rendre 
au Te Deum qu'on allait chanter en l'honneur de son souverain. 
L'envoyé du tsar, si robuste dans sa foi, si vaillant dans ses luttes, 
entra pâle, défait, comme brisé par la douleur, dans la chapelle 
grecque, où l'iltendaient la colonie russe, les généraux et les 
dignitaires de la cour d'Autriche. Les sanglots se mêlèrent aux 
actions de grâce. On oublia le tsar devant le deuil de la patrie. -^ 
Les diplomates français ont célébré, au mois d'août 1870, sous le 
coup de terrifians revers, comme les diplomates russes au "mois d'e 
septembre 1855, une fête nationale qui ne d^evait plus avoir d'e 
retours. Ils ont médité, comme eux, sur la fragilité des choses 
d'ici-bas; ils ont vu, à travers l'encens des autels, un souverain 
précipité du faîte de la puissance dans un sanglant abîme. 

L'occupation de la Crimée, conséquence forcée de la prise de 
Sébastopol, constituait le point de départ d'une situation nouvelle 
dégagée des obscurités et des aléas du passé. Les alliés pouvaient 
désormais, l'honneur militaire étant largement satisfait, formuler 
sans arrière-pensées et sans réticences les conditions de la paix. 
Napoléon lll était tout disposé à arrêter les hostilités et à tendre 
la main à l'empereur Alexandre ; mais l'Angleterre n'entendait dé- 
poser les armes qu'après avoir saigné la Russie à blanc, ruiné son 
commerce et ses finances. C'était plus que ne comportait l'intérêt 
de la France. Tout allait dépendre de l'attitude du tsar. Une grande 
mo léralion de langage avait succédé, à Pétersbourg, à une viva- 
cité et à une jactance dont l'écho à peine affaibli arrivait naguère à 
Berlin. Le ton de la diplomatie russe allait baissant d'heure en 
heure. « Nous sommes condamnés par les événemens à rester 
muets, disait spirituellement le prince Gortchakof, mais nous ne 
sommes pas forcés d'être sourds. » C'était une invite. 

Le parti de la guerre, cependant, ne désarmait pas ; il dissimu- 
lait l'état des choses, il exagérait ses ressources ; à l'entendre, on 
était en mesure, par l'abondance des munitions et des approvi- 
sionnemens, de prolonger la lutte des années encore. Les alliés 
savaient à quoi s'en tenir. Les routes qui conduisaient de la Russie 



80 REVDE DES DEUX MONDES. 

méridionale à Pérékop étaient encombrées de chevaux morts de 
chariots brisés, de canons abandonnés. Les levées d'hommes qui 
s'étaient succédé coup sur coup dans tous les gouvernemens les 
réquisitions pour le transport des troupes, la suspension des trans- 
actions, menaçaient d'épuiser l'empire. Tout indiquait d'ailleurs 
qii.- !.• cabinet de IVtersbourg, qui n'avait pas trouvé d'alliés avant 
.-L- defailes, verrait immanquablement, si la lutte devait se pro- 
longer, augment. r le nombre de ses adversaires. Les partisans de 
la guerre ne trouvaient plus à qui faire partager leurs illusions. 

Le prince Gortchakof avait changé de tactique : il évitait de bles- 
ser les susceptibilités du cabinet de Vienne, il s'elTaçait dans une 
ap{)arenti" indifférence, affectant une absolue confiance dans les 
a>surances qu'il avait recueillies après notre échec militaire du 
IS juin. Ses eutreiiens avec le comte de Buol ne roulaient plus 
que sur des généralités; il se disait partisan de la paix, sans que 
cependant un mot sortit de sa bouche qui aurait pu donner la me- 
sure exacte des sacrifices que son gouvernement était résio-né à 
faire. Il se flattait que TAuiriche, désintéressée par d'habiles con 
osions, persisterait à payer ses alliés de bonnes parole^ et 
lai.sserait la Russie maîtresse de ses résolutions. II se méprenait 
^ur les nécessites qui s'imposaient à la politique autrichienne Tan- 
dis que plonge dans une profonde quiétude, il se croisait les 
bras, déjà le comte de Huol, dans de mystérieux pourparlers s'en- 
tendait avec M. de Bourqueney sur la rédaction d'un ultimatum 
et sur les conséquences de son rejet. Le traité qu'ils élaboraient 
dans des entrevues nocturnes posait les conditions de la paix • il 
eniraina.t, en cas de refus, de plein droit, la rupture des rapports 
diplomatiques entre Vienne et Pétersbourg. Une seule dilhculté 
importante .1 est vrai, restait à résoudre : il s'agissait de savoir s'i 
la rupture des relations dipiomatitjues aurait comme corollaire une 
déclaration de guerre immédiate. Le comte de IJuol hésitait à fran- 
rh.r ce dernier fossé, bien que, ,,ar un refus, il eût à redouter une 
entente directe entre I . France et la Russie, et le soulèvemen dès 
iMlionaliies slaves et italiennes. «vt^meni aes 

vl T ^ ] "' '' '''"'' ^"'^■^ ^'^"^^ '^ ^«"^«"«-s certain de 
I AI emagne. et ne serait pas fixée par de sérieuses garanties sur 
le développement que- prendrait la -Mierre et sur les conséquences 
qu aurait a victoire. Solidement retranchée à CracovTe et dans 
es UrpMhes, et certaine de n'être pas attaquée ar la ussTe 
elle nous proposait une sommation européenne elle narlk 
d étendre le blocus dans la Haltiaue aux nnr»c " ^ 

.rr.-u.. ,» co„.reha„,le ,ie ...e,;;":: ZJT> ZrCl "Z 
de |.o.s,,,n.. Sauf l'engagement d'une encrée erèlpagne il 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES, 81 

médiate, elle nous donnait toutes les satisfactions; elle s'appliquait 
à conjurer les équivoques en prévoyant toutes les hypothèses. 
« Je ne veux pas, disait le comte de Buol, retomber dans les malen- 

tendu.^. » 

La diplomatie a beau jeu lorsqu'elle s'appuie sur la victoire. C'est 
sous l'impression profonde de la prise de Sébastopol que M. de Bour- 
queney traitait avec l'Autriche. Chaque nouveau succès remporté 
par nos armes se traduisait aussitôt à Vienne en démonstrations 
sympathiques pour les alliés. Si l'amour des causes vaincues n'était 
pas la plus rare des vertus, on eût été scandalisé en voyant les 
admirateurs les plus passionnés de la Russie s'attaquer sans tran- 
sition à sa politique et à ses combinaisons stratégiques. 

M. de Buol, avant de présenter sa sommation au cabinet de Pé- 
tersbourg, s'était adressé au cabinet de Berlin d'abord, à Francfort 
ensuite, pour la faire appuyer par la Confédération germanique. 
L'xMlemagne n'avait plus lieu d'être inquiète ; Sébastopol était pris, 
la Russie était à bout de forces, et Napoléon III, à qui on prê- 
tait des arrière-pensées de conquête, ne demandait qu'à conclure 
la paix ; l'assentiment de la Diète à la demande autrichienne ne 
paraissait pas douteux. Mais ce n'était pas le compte du délégué 
prussien. Les cours secondaires allaient lui échapper ; il était me- 
nacé de perdre le fruit de trois années de luttes et d'habiletés ; il 
voyait l'Autriche reprendre son ascendant en Allemagne, et c'est 
ce qu'il voulait empêcher à tout prix. 11 se remit en campagne, ra- 
viva les rivalités et les jalousies; il se rendit à Stuttgart et à Mu- 
nich pour conférer avec le roi Guillaume et le roi Maximilien. 

Au lieu d'user de son influence pour amener la Confédération 
germanique à peser de tout son poids sur les déterminations de la 
cour de Pétersbourg, il s'appliqua à enlever à l'Autriche l'appoint 
qui eût sulîi pour hâter et assurer la conclusion de la paix. Déjà 
on parlait d'une nouvelle conférence de Bamberg, qui, cette fois, se 
tiendrait à Francfort, sous la surveillance, sinon sous la présidence 
du plénipotentiaire du roi Frédéric-Guillaume. Interpellé par lord 
Bloomfield sur les démarches de M. de Bismarck, M. de Manteuffel 
répondit qu'il n'avait été chargé d'aucune mission politique, et 
que, s'il était allé à Stuttgart et à Munich, c'était uniquement pour 
régler des questions monétaires. Ce n'était pas ce qu'écrivaient à 
leurs gouvernemens les agens français et anglais accrédités auprès 
des cours de Bavière et de Wurtemberg. 

L'empereur François-Joseph n'était pas resté inactif. Pour con- 
jurer l'action délétère du cabinet de Berlin, il avait écrit de sa 
main des lettres instantes au roi Maximilien et au roi Guillaume. 
Le concours de ces deux souverains était précieux, souvent pré- 

TOME LXXXV. — 1888. 6 



VJ2 REVCE DES DEOX MONDES. 

poiulérarit, dans les Iiittos engagées à la Diète. Mais leurs perplexi- 
u-s éLaienl grandes : ils redoutaient d'être entraînés dans des com- 
plications par l'Autriche, et il leur répugnait de se placer sous la 
coupe do la Prusse. 

Lo roi Maxiniilien, h l'enconlre de son père Louis I", qui proté- 
geait les peintres et Lola Montés, et de son fils Louis II, qui proté- 
geait Wagner et les musiciens, attirait dans sa capitale les savans 
et les pliilosoi)ht's. Le roi Guillaume, lui, était un politique 
avisé ; il avait les qualités et les défauts du Souabe : la ruse et la 
bonhomie. 11 eiît marqué sur un trône moins exigu; réduit à un 
rôle secondaire, il prit l'existence en philosophe, se consacra au 
bonheur d'une artiste dramatique, et pour jeter un peu de poésie 
dans sa vie bourgeoise, il construisit, aux portes de sa capitale, un 
petit palais mystérieux sur le modèle de l'Alhambra, avec des pein- 
tures qui traduisaient les souvenirs les i)lus risqués de la mytho- 
logie (I). 

La coalition de Bamberg, malgré les efforts de M. de Bismarck 
pour la galvaniser, ne battait plus que d'une aile. Elle cherchait à 
esquiver les responsabilités qu'elle avait encourues. La discorde 
était au camj) d'Agramant. On s'était juré de ne jamais agir sépa- 
t et de toujours se concerter, et déjà M. de Beust et M de 
1 1-! u'.n, grisés et gonflés par l'accueil qu'ils avaient trouvé à 
Paris, ne cédaient plus qu'à leurs intérêts personnels. L'un vou- 
lait s'affirmer dans les négociations européennes comme représen- 
tant de U Diète ; le second cherchait à imposer à ses collègues la 
volonté prédominante de la Bavière ; il réclamait, pour un prince 
de sa maison, le commandement des contingens fédéraux. Tous 
lit de s'engager et de se compromettre. Us leurraient le ca- 
buiii de Vienne et celui de Berlin, ils attendaient les événemens 
do la i^'uerre \nniv prendre couleur. Beaucoup étaient convaincus 
qu«; la sommation autrichienne n'était qu'un coup d'épée donné 
dans l'eau, que le comte de Nesselrode y répondrait par des contre- 
proposiiions. « Pour contraindre la Russie à l'acceptation de l'ultima- 
lom, di.sait le ministre de Saxe à Berlin, il faudrait qu'il lui fût 
té sur la pointe d'une baïonnette, et l'Autriche n'est pas assez 
r-.vjiuu |>our recourir à ce moyen extrême; c'est tout au plus si 
elle enverra, au cabini't de Pétersbourg, une carte avec un P. p.-c. 
pour lui signifier polimt-nt la riijdiiru des relations diplomatiques. » 
Il disait au^si, sans illusions sur l'importance que se donnaient les 
ministres dirigeons des cours allemandes : « iNous sommes, pour 

(I; L'tmjxf.wr Ia mit «n Jai« en lui fai»ant hommage, après l'ontrnvue de Slnlt- 
«Brt, d aao poiDiuro hardie, la Léda de Ualimard, qui avait fait «naation au Salon 



SODVENIRS DIPLOMATIQUES. 83 

l'Autj-iche et la Prusse, des moyens et non un but, des zéros à ajouter 
à leurs unités (J). » 

L'Allemagne, sous des influences rivales, laissait encore une fois 
échapper l'occasion qui s'offrait à elle de faciliter et de hâter, par 
son intervention, la conclusion de la paix. 

m. — l'intervention de la prusse a pétersbodrg. 

L'Autriche perdit patience ; ulcérée par l'action paralysante que, 
de propos délibéré, la Prusse exerçait sur ses Gontédérés allemands, 
elle ne lui ménagea plus l'expression de son mécontentement. Le 
comte de Buol adressa au comte Esterhazy des notes empreintes 
d'aigreur, avec l'ordre d'en laisser copie au baron de Manteuffel. 
Il appelait l'attention du cabinet de Berlin sur son isolement en Eu- 
rope; il lui donnait à entendre que la France et l'Angleterre pro- 
céderaient à des mesures rigoureuses dans la Baltique, et que, si 
le gouvernement du roi ne s'appropriait pas les propositions en- 
voyées à Pétersbourg sous forme d'ultimatum, il serait exclu de 
la paix. 

M. de Manteuffel était un phlegmatique, il ne se laissa pas émou- 
voir. H ne se souciait pas de servir d'instrument à la politique autri- 
chienne et de tirer à son profit les marrons du feu. Il entendait 
agir seul, pour son compte, et réserver à sa cour les bénéfices du 
crédit dont elle disposait toujours à Pétersbourg. a Sans cesse on 
nous menace de l'isolement, disait avec humeur M. Balan, le direc- 
teur politique, et cependant, dès que surgit un événement impor- 
tant, on s'adresse à la Prusse, on réclame sa coopération, on lui 
fwésente des notes ou des traités à signer : on ferait mieux de nous 
laisser tranquilles. » Cette boutade s'inspirait des sophismes qu'un 
professeur de talent, converti à l'orthodoxie féodale et piétiste, le 
docteur Stahl, développait devant la chambre des seigneurs : « On 
prétend, disait-il, que la Prusse ne joue pas le rôle d'une grande 
puissance ; mais si toute l'Europe veut faire la guerre à la Russie et 
que la Prusse l'en empêche, sera-ce l'œuvre d'une petite puissance ? 
La Prusse a beau ne pas être représentée à la conférence de Vienne, 
la paix ne sera pas moins son œuvre. » 

Ce n'était l'avis ni du roi, qui ne se consolait pas d'être exclu 

(1) Le cocnte^ de Iiohentb,al étajt de tous les minisires allemands accrédités à Berlin 
le pln5 3piritael et le mieux disposé pour la France ; c'est à Paris qu'il avait débuté 
dans la carrière diplomatique. Il tenait grande maison; il avait épousé la comtesse de 
Bergen, la veuve morganatique du vieil électeur de Hesse, que la révolution de 1830 
avayt chassé de ses éta^s. 11 possédait de grands domaines en Bohème et en Saxe; 
j'ai -ïu dtins sa terre de Knauiliain, traversée pai' l'Elster, l'endroit où le prince Ponia- 
towski s'est noyé après la bataille de Leipzig. 



g^ REVIE DES DEUX MONDES. 

des dtMiboralions, ni celui du prince de Prusse, qui rêvait une poli- 
tique nelif et résolue, ni celui de M. de ManteulTel, qui croyait bien 
servir la cause de son pays et de l'Europe en marchant de son 
mieux, autant que son maître s'y prêtait, d'accord avec les puis- 
sances occidentales. 

Lord niootnlield se présenta à son tour chez le président du conseil ; 
il venait après le comte Esterhazy, avec plus d'autorité, se plaindre 
de la contrebande de j^nierrequi se pratiquait pour ainsi dire ouver- 
tement à Memel, à Dantzig, à Stettin et sur toutes les frontières 
orienules. S'il ne prononça pas le mot de blocus, il dit que la 
France et l'Anj^leterre procéderaient au printemps à des opérations 
navales imposantes dans la Baltique ; il ajouta sèchement « que la 
politique qui avait pu être bonne en 1855 ne le serait plus en 1856. » 
L'avertissement était si^Miiticatii". 

Les paroles de lurd bioumlield n'étaient que le très pâle reflet 
des menaces que proférait la presse anglaise. L'organe de lord Pal- 
mer>ton, le Murnitif/ Pusi, s'attaquait à la personne du roi: il 
taxait sa politique de cauteleuse, de déshonorante ; « mais tout 
cela, ajoutait-il, aura une fin; il sera contraint par la force à sor- 
tir de sa neutralité. L'Angleterre a maintenant une flotte comme 
on n'en a jamais \u, et la France a une armée prête à se porter où 
le besoin l'exigera. 11 est plus facile de s'emparer de Berlin que de 
Moscou. Nous donnerons à la Prusse une leçon dont elle se sou- 
\iendra. Lne puissance de second ordre qui ne sait pas tenir son 
rang mérite un châtiment. » 

Le gouvernement prussien ne jjouvait rester indilTérent devant 
de |)areilles attaques: il ordonna des mesures militaires, et le pré- 
hident du conseil demanda à la commission des finances de la 
chambre des crédits pour parer dans la Baltique à toutes les éven- 
lualité^s. 

L« minisin;, aussitôt lord Bloomlield sorti de son cal)inet, vint 
quelque peu troublé â la légation de France. M. de Moustier l'ac- 
( iieillii avec sa cordialité habituelle. Sans contredire son collègue 
d'Angleterre, il s'appliqua à atténuer la vivacité de son langage. 
il démontra à M. de Manleuffel que l'heure était venue pour la 
Prusse de s'aflirmcr: qu'une démarche énergique faite à Péters- 
bourg, loin d'irriter l'empereur Alexandre, lui faciliterait sa tâche, 
qu'elle lui fournirait un |)uissant argument pour contenir les j)as- 
f«ions ! ••"! "l'Miscs. 11 l'engagea instamment â ne pas laisser échap- 
per Tu .1 qui, pour la dernière fois sans doute, s'offrait à lui de 
rendre service à l'Europe. 

La crise louchait à son terme. Le langage du comte Esterhazy, 
surioul celui de lord Bloomfield, avaient produit leur effet ; le roi 
en était vivement imj)ressionné. Il voyait la Prusse isolée, bloquée, 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 85 

exclue de la paix ; il ne se consolait pas d'avoir écouté les conseillers 
qui lui avaient prêché l'abstention et de s'être exposé aux ressen- 
timens de l'Angleterre. Le moment psychologique était arrivé : le 
ministre saisit l'occasion au vol pour ébranler les derniers scrupules 
de son maître et faire triompher l'intervention. Le roi prit une ré- 
solution héroïque : il écrivit une lettre instante à l'empereur 
Alexandre et donna l'ordre à son envoyé de déclarer officiellement 
au comte de Nesselrode que, si la Russie rejetait les préliminaires 
de la paix formulés par l'Autriche, il se verrait dans la doulou- 
reuse obligation de quitter Pétersbourg. 

Toutes les chances d'un retour de fortune, même lointain, avaient 
disparu pour la Russie. Ses armées avaient, il est vrai, remporté d'écla- 
tans succès en Asie; elles s'étaient emparées de Kars, mais elles avaient 
échoué à Sihstria, perdu les batailles de l'Aima, d'Inkermann, de 
laTchernaïa; Sébastopol n'était plus qu'un débris fumant, Bomar- 
sund était tombé, Sveaborg détruit, et les alliés, par l'occupation 
de Pérékop, allaient être maîtres de la Crimée. La paix s'imposait 
à la sagesse du gouvernement, malgré l'exaltation du sentiment 
national et des passions religieuses. Les patriotes rappelaient avec 
orgueil les souvenirs de 1813 et l'incendie de Moscou, mais les 
temps et les conditions de la lutte n'étaient plus les mêmes. 

Le roi Frédéric-Guillaume était nerveux et agité ; ses regards 
étaient anxieusement tournés vers Pétersbourg. La crainte d'avoir 
irrité son neveu et l'idée d'être exposé au rappel de son ambassa- 
deur le troublaient profondément. Sa joie ne fut que plus vive 
lorsque, le 15 Janvier, il apprit que le chancelier avait informé l'en- 
voyé d'Autriche que la Russie acceptait sans réserves les condi- 
tions de la paix, et que ses menaces de rompre les relations diplo- 
matiques n'avaient provoqué aucune colère. 

Contre son attente, sa dépêche avait fait merveille. Si elle n'était 
pas la cause de la paix, elle en était du moins le prétexte. La me- 
nace du roi de passer dans le camp ennemi était arrivée à point 
nommé pour vaincre les dernières hésitations et colorer la capitu- 
lation. C'est chez l'impératrice, disait-on, que cette suprême déter- 
mination avait été prise, après de vifs débats avec le grand-duc 
Constantin, le partisan de la guerre à outrance dans les conseils de 
la couronne. Déjà le grand-duc s'était opposé à l'envoi des contre- 
propositions qu'en tacticien habile le comte de Nesselrode aurait 
voulu opposer aux demandes des alliés. Il avait invoqué, pour mo- 
tiver sa résistance, l'honneur du drapeau, qui, cependant, par l'hé- 
roïque défense de Sébastopol et par la prise de Kars, était hors de 
toute atteinte. Le drapeau ne saurait être en cause lorsque, trahies 
par la fortune, les armées ont vaillamment combattu, u 11 ne suffit 



^ HETCB DES DEUX MONDE?, 

pas de tuer le soldat rosse, disait Napoléon, il fout encore le ren- 
verser. » «. 1 M 

M. de Monstier avait donné à M. de ManteulTel un sage conseil ; 
la Prusse s'était ri-hahiliiée aux yeux de l'Europe à bon compte, 
en efifonçant une porte larf^ement entre-bâillce, et, par cet acte de 
>-i'»fi-Mir, ollo avait du môme coup rendu un signalé service à l'em- 
pcn'ur Alexanilrt'. 

Le roi no perdit pas une minute pour télégraphier la grande nou- 
velle à la n-inc Victoria : « La Russie a accepté, disait-il. Je m'em- 
presse de vous transmettre cette nouvelle, précurseur de la paix, 
certain que Votre Majesté se joindra à moi pour en rendre grâce au 
Tout-Puis5ani. Je vous prie de me garder le secret, v Malgré la ru- 
desse de ses procédt-s, l'Angleterre restait toujours chère à son 
crrur; plus elle le malmenait, plus vite il revenait à elle. Autant il 
av?;» """ité à Frédéric-Guillaume de menacer la Russie, autant il 
se ail aujourd'hui de l'avoir fait. 

Le prince de Prusse partagea la satisfaction de son frère, mais 
sa joie était voilée par le sonvenir des défciillances dont il avait été 
le spectateur attristé. Il avait eu trop et trop tôt raison. Le prince 
Qiarles, au contraire, était exaspéré : il ne voyait que la Russie 
al' la France grandie, il oubliait la l*russe. Le parti de la 

Cri.x i. lait pas moins consterné d'un dénoiiment qui donnait à 
tout ce qu'il avait dit et fait, depuis le commencement de la guerre, 
un si mde et si éclatant démenti. 

Les coalisés de Bamberg, qu'on appelait à Berlin dédaigneuse- 
ment les Ihmihn-fjeois, étaient joués. La diplomatie prussienne leur 
arait prêché la prudence et l'abstention, et le cabinet de Berlin, 
sans les prévenir, avait frappé le coup décisif. Son délégué à la 
Diète se non ail désavoué par l'événement; son rôle devenait épi- 
ifeux. 

M. de Heust se phiignit amèrement. Il reprochait à la Prusse de 
lui avoir souillé le mérite des concessions Alites par la Russie. Il 
prétendait qu'elle s'était subrepticement glissée dans la brèche que 
lui seul avait ouverte. 

On célébrait, le 2f> janvier 18.')i), au palais des Linden, qu'habite 
encore aujourd'hui rtnipercur d'Allemagne, les fiançailles de la 
fille du pritiro de Prusse avec le grand-duc de Bade. M. de Mous- 
licr étant retenu a la It^gation par une nouvelle douloureuse, la 
mort do sa mère; j'tais rhouncur de le reprôsenier au cercle que, 
suivant rtHiqtietlc, tenait la princesse Louise. 

La prinrosso n'avait que seize ans ; elle débutait à la cour par 
une épreuve troublante : elle s'en tira avec une aisance et une sim- 
plicité parfaites. Elle eut un mol aimable pour tous les membres 



SOUV^ENIRS DIPLOMATIQUES. 87 

du corps diplomatique. Elle me parla de l'empereur avec tact, de 
la perle qui empêchait le marquis de Moustier de lui apporter ses 
félicitations avec émotion. La princesse était la grâce personnifiée, 
comme son frère était l'image de la force et de la beauté viriles. 
Les fiançailles du prince royal suivirent de près celles de sa sœur; 
il épousait, au désenchantement de M. de Gerlach et de son parti, 
une princesse du plus haut mérite, la fille de la reine Victoria, dont 
il était épris. Puisse-t-il recouvrer la santé et régner en paix! C'est 
le vœu de l'Europe, au seuil de l'année nouvelle. 

IV. — LA PRUSSE A LA VEILLE DU CG.NGRÈS. 

Le congrès allait s'ouvrir à Paris, et la Prusse en était encore à 
se demander si elle y serait représentée. Elle invoquait son titre de 
grande puissance, mais on ne traite de la paix que lorsqu'on a fait 
la guerre, ou tout au moins accepté l'éventualité d'y participer. Il 
n'y a pas de droits sans devoirs corrélatifs. 

« A quel titre, disait le Times, la Prusse siégerait-elle dans les 
conférences? Ce n'est ni comme notre alliée, ni comme celle de la 
Russie, car elle désavoue ces deux caractères. Ce n'est pas non plus 
comme grande puissance, car elle a absolument abdiqué les hon- 
neurs et les devoirs attachés à ce haut rang. Elle s'est médiatisée, et 
dans les conférences il n'y a pas de places pour les subterfuges. » 

Le prince Albert, dans ses correspondances, n'admettait pas 
qu'un gouvernement pût intervenir dans les délibérations des 
grandes puissances sans risquer d'enjeu , se réserver les béné- 
fices et laisser aux autres les sacrifices ; et la reine écrivait à lord 
Clarendon (1) a qu'admettre la Prusse au congrès serait abaisser 
l'Angleterre et prouver qu'elle envisage avec indifférence l'immo- 
ralité politique. » 

L'Angleterre est souvent déplaisante dans ses relations interna- 
tionales, mais jamais elle ne s'était révélée plus hargneuse qu'avec 
la Prusse pendant la guerre d'Orient. 

Le roi affectait l'indifférence, mais au fond il éprouvait un vif 
dépit de n'être pas convoqué. Il voyait les jours s'écouler sans lui 
apporter l'invitation qu'il n'avait jamais cessé d'espérer. Le mi- 
nistre n'était pas moins impatient. Il s'était flatté que sa démarche 
à Pétersbourg serait un titre suffisant pour son admission. L'Angle- 
terre et l'Autriche ne l'entendaient pas ainsi ; leurs ressentimens 
n'étaient pas tombés : elles ne pardonnaient pas à la Prusse les 
déceptions que leur valait le dénoùment de la guerre; l'une aurait 
voulu porter à la Russie des coups mortels, la seconde avait rêvé 

(1) Lettre de la reine, 25 mars l&5fi. 




{)b KEVUE DES DEUX MONDE?, 

un agrandissement sur le Danube et un rôle prépondérant dans les 
Balkans. (Vest à son attitude équivoque, à l'appui moral qu'elle 
avait prôté à la Hussio, à ses agisseniens en Allemagne et à la con- 
trebande de guerre j)ratiquée sur ses frontières orientales, qu'elles 
altribiiaicni Irurs déconvenues. Aussi lui tenaient-elles la dragée 
hauie; elles demandaient au cabinet de Berlin, comme condition 
préalable de son admission, l'engagement contractuel de s'assimi- 
ler les préliminaires et de les détendre militairement si les négo- 
ciations étaient rompues. Mais ni le roi ni le ministre ne voulaient 
faire dépendre leur admission d'un marché qui les eût, à la der- 
nière litur»', irrémédiablement compromis avec la Russie. 

M. de Maiiieuiïel s'adressa au marquis de Mouslier; il le 
savait conciliant, désireux de maintenir intactes et cordiales les 
relations entre les deux pays. « Le président du conseil m'a fait 
clairen)enl t ntendre, écrivait notre envoyé, que le roi compte sur 
la magnanimité de l'empereur, et qu'il ne veut à aucun prix paraître 
au congrès par la grâce de M, de BuoI ou sous son patronage. Vous 
n'aurez pas à regretter le service que vous nous rendrez, m'a-t-il 
dit, Vous n'aurez qu'à vous louer de nous en nous admettant. C'est 
sur vous seuls que nous comptons : l'Angleterre nous garde rancune, 
l'Autriche nous jalouse et la Russie ne souhaite pas de nous voir à 
Paris ; elle espère que le mécontentement que nous causera notre ex- 
clusion nous livrera à elle. Je m'en suis bien aperçu dans mes entre- 
liens avec le comte Orlof : tout en m'oifrant ses bons offices, il n'a 
\Vis cessé de me répéter que notre altitude était pleine de dignité, 
qu'il nous engageait à y persévérer et à repousser toutes les avances 
qui pourraient nous éiro faites. » 

M. de Bismarck, pas plus que son ministre, ne se faisait d'illu- 
sions sur la bincérilc du cabinet de Pôtersbonrg. « Je partage votre 
opinion, écrivait-il le 15 février, que les efforts de la Russie pour 
obtenir notre admission au congrès ne sont pas sérieux ; elle ex- 
ploili- noire élimination; notre irritation d'être exclus la servira 
mieux que notre ll^é^ence. »> 

l>o marqui.s de Mouslier, en a()ostillant au[)rès de son gouverne- 
ment la demande et les promesses de M. de Manteuifel, disait en 
terminant : « Les sentimens du roi à notre égard se sont, en effet, 
dans ces derniers temps, modifiés d'une manière sensible, et l'em- 
pereur jug.ra s'il ne nous serait pas ulde d'encourager des dispo- 
sitions qui iraient peut-être, avec le temps, plus loin que tout ce qui 
s'e.-^i passé depuis deux ans ne i)0urrait le faire supposer. » 
^ Ce-l \ers la Franre que se retournaient les regards du roi de 
Vni^s.', de .>on minisire des affaires étrangères, et tardivement aussi 
ceux de son d^léguù à la Diète de Fran( fort. 

• L'exclusion de la Prusse n'est nullement décidée, écrivait M. de 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. S9 

Manteiiffel à M. de Bismarck, qui semblait désespérer de son admis- 
sion ; la France espère triompher de la résistance obstinée de l'An- 
gleterre. » — « Je m'attends, en effet, répondait le délégué du roi 
à la date du 13 février, à trouver chez la France plutôt que chez 
l'Autriche le désir de s'entendre avec nous pour sauvegarder notre 
position européenne. » Il écrivait aussi, désenchanté de la politique 
fédérale : « Lorsque le moment sera venu où les états confédérés 
se sépareront de nous, il sera nécessaire d'accentuer nos relations 
européennes plus que nos relations allemandes. » 

M. de Bismarck, tout en ressentant les déboires que son attitude 
à Francfort valait pour une bonne part à la Prusse, s'efforçait 
de les prendre avec philosophie. Il engageait son gouvernement 
à ne pas perdre le sang-froid : « Une menace sans sanction, disait- 
il, n'est qu'une manifestation de mauvaise humeur, révélant l'incom- 
modité d'une situation irrémédiable. MoLtrer de l'irritation sans 
pouvoir en faire cesser la cause, soit de gré à gré ou de force, est 
plus fâcheux pour un état que pour un particulier. D'ailleurs, nous 
n'avons pas lieu jusqu'à présent d'être mécontens de notre sort. » 

Que serait-il arrivé cependant si la France, au lieu de prendre les 
choses avec cette largeur de vues et cette générosité qui sont le 
fond de son caractère et de sa politique, avait épousé les griefs de 
l'Angleterre et de l'Autriche? La Prusse, abandonnée par les petites 
cours allemandes, n'aurait eu d'autre alternative que de se jeter 
dans les bras de la Russie épuisée, en face de l'alHance consolidée 
de la France, de l'Angleterre et de l'Autriche, et fortifiée par l'acces- 
sion du Piémont et de la Suède. 

Le prince de Prusse avec ses amis, et le baron de Manteuffel dans 
la mesure de son tempérament, seuls étaient dans la vérité pendant 
la guerre de Crimée; ils voulaient que la Prusse s'affirmât comme 
grande puissance ; ils rêvaient pour elle le rôle d'arbitre: ils sen- 
taient qu'elle ne serait quelque chose en Allemagne qu'en étant 
beaucoup en Europe. M. de Bismarck ne fut pas le dernier à le 
comprendre. On le verra par le programme qu'après le Congrès 
de Paris il soumit à son gouvernement. Ce sont des pages qui res- 
teront comme un témoignage impérissable de la justesse de ses pré- 
visions et de la hauteur de ses conceptions. 

Le marquis de Moustier, dans le moment où il s'efforçait de faci- 
liter à la Prusse sa rentrée dans le concert européen, dut quitter 
son poste pour le règlement d'affaires de famille urgentes. 11 partit 
en me confiant l'intérim. Je me retrouvais de nouveau chargé 
d'affaires; M. de Manteuffel me facilita la tâche, cette fois encore. 
Je constatai que lord Bloomfield, qui cependant, de tous les mem- 
bres du corps diplomatique, était le plus poli et le plus aimable, ne 
cessait d'être amer dans ses entretiens avec le président du conseil. 



QO REVUE DES DEUX MONDES. 

« Voiro politique, lui dirait-il, conduira la Prusse infailliblement à. 
un complet isolement en Europe. — Nous ne sommes pas aussi 
isoK'*s''iue vous le rroyez, lui répondait M. de Manteuffel. — Vous 
avez raison, r(^p!iquait le ministre d'Angleterre, j'oubliais que vous 
étiez les satellites des Russes. » 

Les sarcasmes de la diplomatie anglaise n'étaient plus de saison 
après la virile intervention du roi auprès de son neveu. Le cabinet 
(le Berlin s'était émancipé; il n'était plus le satellite de la Russie. 
Il l'avait menacée de rappeler son ambassadeur si elle devait repous- 
condiiions de la paix formulées par la conférence de Vienne, 
^aa marche, il est vrai, n'avait pas provoqué la rupture qu'il redou- 
tait. La cour de Pétersbourg s'était montrée accommodante. « Je 
crois savoir de bonne source, écrivais-je, que le roi a reçu de son 
neveu une réponse fort affectueuse aux lettres qu'il lui a écrites 
pour le conjurer d'accepter purement et simplement les proposi- 
tions autrichiennes. L'empereur Alexandre, loin de formuler les 
reproches auxquels on s'attendait, a rendu justice anx intentions 
de Sa Majesté. Il prétend n'avoir cédé qu'à ses instances, qu'il savait 
inspiréfs par les meilleures intentions et une sincère amitié. S'il 
regrette que la force des circonstances lui ait imposé une démarche 
aussi pressante, il n'oubliera pas les services que la Prusse a ren- 
dus à «on pays par son attitude sympathique. » 

La paix paraissait certaine ; déjà les plénipotentiaires partaient 
pour Paris. Le comte de Riiol fit escale à Francfort , sous 
le prétexte de voir sa sœur, la baronne de Vrintz, mais, en réalité, 
pour s'affirmer au sié^;e de la Diète. Le prestige de l'Autriche en 
Al'emagTie était grand à cette époque, surtout dans la vieille ville 
imp<rial«^, où les empereurs s'étaient fait couronner. C'était vers 
Vienne et non vers Berlin que se reportaient les sympathies des 
gouvernemens et des populations méridionales. La présence du mi- 
nistre de François-Joseph à Francfort fut un événement; elle donna 
lieu aus5ri à un incident di[)Iomatiqne. Les ministres des affaires 
élranpères et les ambassadeurs ne sont pas tenus aux premières 
\isitps, mais ils font précéder leurs r('ce[)tions par l'envoi de cartes. 
Le comte de BuoI négligea de se prêter à cet usage, soit oubli, soit 
haiilrnr; il fil |)révenir les délégués à la Diète, y compris le délégué 
prussien, par le pn'-sidenl de l'assemblée fédérale, le coiute de Rech- 
bprp, qu'il serait charmé de les voir. M. de Bismarck ne répondit pas 
à cet appel, il le trouvait discourtois ; il n'admettait pas que le re- 
pr 'de la Prusse pût être confondu avec la plèbe fédérale. 

<, • MU chez lui un parti-jiris do ne rien laisser passer aux diplo- 
m^u î.trirhicns. f/cst ainsi qu'un jour, le comte de Thun l'ayant 
rc' > son cabinet sans cesser de fumer, il tira un dgare de sa 

porh^ et ralluma sans façon. 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 91 

« M. dexMontessuy vient de me dire, écrivait-il à M. de Majiteuffel, 
qu'il a vu tout le troupeau fédéral rangé dans la rue sous la con- 
duite de M. de Rechberg, prêt à se précipiter chez M. de Buol. Je 
me félicite de ne pas me trouver dans le troupeau. Je n'admets pas 
qu'on confonde le ministre délégué de Prusse avec la masse des 
deonim minorum gentium. » Le comte de Buol fit amende hono- 
rable; il remit une carte à l'hôtel de la légation de Prusse et fit ses 
excusas à M. de Bismarck, qu'il rencontra le soir sur un terrain 
neutre : « Vous pouvez compter, lui dit-il, qu'à Paris je ne néglige- 
rai rien pour vous faire admettre au congrès. » C'était le trait cUi 
Parthe. « Je ne voudrais être, disait l'envoyé prussien dans une de 
ses dépêches, qu'une heure dans ma vie le grand homme que le 
comte de Buol croit être tous les jours, et ma gloire serait établie à 
jamais devant Dieu et les hommes ! » 

Le congrès s'ouvrit à Paris le 25 février; tout indiquait qu'il con- 
sacrerait la paix. La diplomatie française, par son habileté et sa 
modération, avait su aplanir toutes Ips difficultés. L'empereur avait 
triomphé des dernières résistances du cabinet de Pétersbourg en 
ménageant son orgueil et sa dignité. Jamais pays maltraité par le 
sort des armes ne s'était trouvé, comme la Russie en 1856, en face 
d'un vainqueur plus clément, plus désireux d'atténuer les consé- 
quences de la défaite. « Quand on lit le traité de Paris, disait 
un jour M. de Bourqueney à M. de Beust, on se demande quel est le 
vainqueur (l). » 

Napoléon lU, au faîte de la puissance, s'inspirait de la sagesse 
de Louis XII; il oubliait les injures faites au prince-président. Dès 
son avènement au pouvoir, ses regards s'étaient portés vers Pé- 
tersbourg. Il avait sollicité le bon vouloir de la Russie, il lui avait 
offert son alliance. Ses avances avaient été accueillies courtoise- 
ment, mais on lui avait opposé des réserves, on l'avait traité quelque 
peu en parvenu. L'empereur Nicolas, se posant en protecteur, était 
allé jusqu'à donner au prince Louis-Napoléon l'étrange conseil de 
ne pas changer la forme de son gouvernement. Souverain absolu, 
il lui avait fait dire de rester dans la république et de se garder 
d'une restauration impériale (2). Peut-être espérait-il, en entravant 

(1) Mémoires du comte de Beust. 

(2j Lettre p:»rticuifère du général de Castelbajac, ministre de France à Pétersbonre, 
à M. Thouvenel, directeur politique au ministère des affaires étrangères, 29 février 
18.52. — « M. de Nesselrod^ est plein de confiance en ce qui vient directement de nous, 
mais il ert parfois rejeté dans la méfiance par les rapports de Paris. Les corres- 
pondances de M. de Kisselef, cependant, ne sont pas malveillantes pour le prince- 
président, mais elles se ressentent de ses relations sociales; il a de la peine à se 
dégager des passions des Yieujt politiques qu'on était habitué à considérer comme 
les oracles de l'opinion. L'empei'enr Nicolas est moins accessible à ces préveniions; 
son cœur noble et généreux, son caractère franc et é.nergique, ses idées élevées et 



92 REVDE DES DEUX MONDES. 

le retour à la monarchie, comme plus tard M. de Bismarck, nous 
rendre les alliances plus dilTi-iles. Il avait besoin du spectre révolu- 
tionnaire pour maintenir sous sa coupe les dynasties dont il s'était 
constitué le protecteur. Ses immixtions dans nos affaires intérieures 
avaient éveillé à Paris de légitimes susceptibilités; il en était résulté 
des froissemens et des malentendus qui ne firent que s'aggraver 
après la proclamation de l'empire. 11 est permis d'affirmer que les 
destinées de l'Europe eussent suivi un cours bien différent, si la po- 
litique russe, dégagée d'arrière-pensées, moins soucieuse des 
traités de 1S15 et des théories de la légitimité, avait facilité la 
tâche à l'élu du suffrage universel. Rien ne divisait la France et la 
Hussie.tout les rapprochait, leurs intérêts et leurs sympathies. Elles 
ont été victimes, l'une et l'autre, des idées préconçues de l'empe- 
reur Nicolas. La faute qu'il commit en 1852 a été la cause primor- 
diale de la guerre de Crimée et de la guerre de 1870. 



V. — I.A CRISE A PERLIN, l/lNVITATIO\ AU COXGRKS .'.DTESSÉE PAR LA 

FRANCE A LA PRDSSE. 

L'anarchie morale régnait à Berlin ; les passions politiques étaient 
déchaînées. Les partis s'attaquaient à armes déloyales, sans que le 
roi eût la force ni la volonté de les contenir. On tramait la chute 
de M. de ManteulTel et celle de M. de Hinkeldey; ils étaient poursui- 
vis h la fois par les féodaux et par les libéraux. Les premiers s'atta- 
quaient plus particulièrement au président de la police : ils ne lui 
panlonnaient pas de les avoir surveillés de trop près. Son crime 
apparent était d'avoir exigé , pour les supérieurs des constobles, 
avec l'assentiment de sa majesté, le salut militaire, et d'avoir fait 
arrétpr en [»lein Jockey-Club, où les officiers jouaient un jeu d'enfer 
à «' leur dim ft ruine, » deux personnages équivoques. Le roi ayant 
pris la défense du chef de la police, M. de Hinkeldey devint le point 
de mire d^-s aversions; il fut mis an ban de la société, accablé d'ava- 
nies: on voulait le forcer à se démettre ou à se battre. Des officiers 
t^xall»!^ tirèrent au sort à qui le provoquerait. M. de Rochow, un 
lieulonant de la landwehr, membre de la chambre des seigneurs, 
fut désigné. Le prétexte ne se fit pas attendre. « Nous n'avons pas 
invité d'agent de police, » dit M. de Rochow à M. de Hinkeldey, qui 

•inrèrefn«>nt chrt^tienne», le rendent sympathique à tout ce qui est grand et utile à 
I ordr*» «nritl. Il admirp, c'eM le mot, le prince Louis-Napoléon ; il le considère comme 
l** * "incc cl In rp«t»iuratf'ur de l'ordre social en Europe. Mais il croit, 

'"' ' ' • '" "^"'ibliqne est encore pour longtemps la plus forte digue 

à oppMor aa ; et quand il dit : « Hestez dans la république forte 

^ ^"^^ •' •"' ««rdei-Toai de rerapire, » c'est loyalement le conseil d'un ami 

qui »É<m • • .lanfter et veut tous eo »'loitrner. » 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 63 

était venu en uniforme à un carrousel organisé par les officiers de 
la garde. Le lendemain, à huit heures du matin, M. de Hinkeldey 
tombait d'une balle, à Gharlottenbourg, mortellement frappé au 
cœur, à quelques pas de la résidence royale ; il laissait sans for- 
tune sept enfans et une femme enceinte. « Quel coup de foudre! » 
écrivait M. de Bismarck ; il aurait pu ajouter : « Quelle révélation ! » 
Cette fin tragique, compliquée du suicide de M. Raumer, était en 
effet l'indice d"un grave état de choses : il révélait l'affaiblissement 
du pouvoir royal et le violent antagonisme des castes. 

L'indignation fut grande dans les classes éclairées. Depuis 1848, 
pareille agitation ne s'était manifestée ; on ouvrit une souscription 
à la Bourse; la Gazette nationale et la Gazette populaire furent 
saisies. 

Le parti féodal ne désarma point. Ses haines étaient implacables. 
Exalté et prédominant , il oubliait toute prudence. Dans un dîner 
qui eut lieu le soir du drame, on but à la santé du champion des 
privilèges de la noblesse et de l'armée. 

Le roi, consterné, n'écouta que son cœur : « Je perds, disait-il, le 
seul serviteur qui ait su me défendre. » 11 se rendit à la maison 
mortuaire en grande pompe, dans une voiture de deuil, attelée de 
six chevaux, et huit carrosses de la cour suivirent le cortège. Tous 
les princes, sauf le prince de Prusse, qui était parti pour Goblentz, 
durent assister aux funérailles. 

C'est dans ces dramatiques circonstances qu'arriva à Berlin, ex- 
pédié de Paris, un courrier porteur de l'invitation officielle de par- 
ticiper aux délibérations du congrès que la France, au nom des plé- 
nipotentiaires, adressait à la Prusse. 

M. de Manteuffel, avant la réunion du congrès, avait prié M. de 
Moustier de faire appel aux sentimens chevaleresques de l'empereur, 
et sa demande n'était pas restée en souffrance. Le cabinet des Tui- 
leries avait tenu compte des scrupules qu'éprouvait le roi à ne pas 
signer préalablement, comme l'exigeait lord Clarendon et comme le 
demandait l'Autriche, un traité d'un caractère hostile pour la Russie, 
au moment oîi l'empereur Alexandre venait de se rendre à ses exhor- 
tations. Napoléon lll avait triomphé des exigences vindicatives de 
l'Angleterre et du secret mauvais vouloir de l'Autriche. C'est à la 
France seule que la Prusse devait de n'être pas descendue au rang 
de seconde puissance. Étrange contraste et poignant souvenir! 
Quinze ans plus tard, le "2 septembre, à Domrémy, dans une chau- 
mière abandonnée, non loin du champ de bataille de Sedan, Napo- 
léon III, trahi par la fortune, faisait à son tour appel à la magnanimité 
delà Prusse. Ce fut en vain. « Le croiriez-vous? disait le comte de 
Bismarck au baron Nothomb lorsque, triomphant, il revint à Berlin, 
il a fait appel à notre générosité ! » 



qA revue des dedx mondes. 

L'invitation formulée au nom des plénipotentiaires (1) était sèche. 
11 semblait que la Prusse n'apparaîtrait au congrès qu'en qualité de 
signataire' du traité du 13 juillet 18/il, etque son rôle se réduirait à 
sanctionner lo> niodilicalions apportées à la convention sans sa par- 
ticipation. Lf comtoWaUnvski eut l'attention délicate et spontanée de 
relever le cabinet de Uerlin d'un acte disgracieux, blessant pour son 
amour-j)ropre. Il joignit à l'invitation une dépêche confidentielle, 
atténuante et explicative (2). La Prusse était délivrée de légitimes 
anxiétés; elle allait enfin entrer au congrès, non par un humiliant 
couloir, uniquement pour sanctionner la convention des détroits, en 
sa (jualilé de signataire, mais la porte ouverte à deux battans, comme 
grande puissance, pour participer à la conclusion de la paix. Elle 
ne ménagea pas à l'empereur et à son représentant l'expression 
de sa reconnaissance, a M. de Manteuflfel, écrivait M. de Moustier 
au comte ^Val(■\v^ki , a été particulièrement sensible à l'attention 
que vous avez eue de m'adresser une dépêche explicative et à la 
confiance que je lui ai ténioignt'e en la lui faisant connaître confi- 
dentiellemenl. Quoique peu expansif d'habitude, le ministre m'a té- 
moigné une chaleureuse reconnaissance pour l'invitation, en y ajou- 
tant beaucoup de remercîmens pour vous et pour moi. Quelques 
inslaiis avant, le colonel de ManteufTel était revenu de Vi«înne, très 
|»eu satisfait du langage qu'on lui avait tenu lors de son départ et 
qui lui avait laissé l'impression que la Prusse ne serait pas admise 
au congrès. Le comte de Matzfeld avait écrit de son côté au ministre 
que lord Clarendon était arrivé à Paris de fort mauvaise humeur et 
particulièrement monté contre la Prusse. Le président da conseil a 
donc été très agréablement surpris en apprenant que toutes les 
difficultés étaient levées et que la chose était faite grâce à nous. 
Je lai engagé à partir le plus tôt possible, et c'était également 
son désir, mais la gravité des alïaires intérieures, compliquée 



l' ''" marquis dr Mnuxiier. — « Dans sa réunion do ce jour, 

'** " '-'dé que la Prusse, sifcnataire de la Convention du 13 juillet 

nil, sérail invitée à participer n yps travaux. J'ai l'honneur de vous adresser un ex- 
'""' ' ' ' ''""' i^ '<>"• prie Ai' donner conimanication au gouvernement pnis- 

'" "- '•-' '' T'«* *""•* '*"'*' chargé do faire constituera l'invitation que le congres 

a rAaojii d'adri^ttcr .'i la Prusse. • 

confidentielle, 10 wnrs 18:,0. _ « l/eitrait du protocole pourrait ^'tre 

' ' ■ » ""* "" **'"* rc-tririir et donner lieu k ficnserque la Prusse est exclusive- 

mi-ot itifit.». A fonrl.in. IWie destiné a remplacer la convention des détroits. Bien 
loe iKkii» D'^iyoos pas misMoo de nous en expliquer, Je crois devoir toutofois ne pas 
***•• "'«»' iiullenieni l'inleution, qu'il sera remis aux repré- 

"""* _ ' ''='"f"i fopie de tous les protocoles des séances qui auront 

pHcrdé leur arrifér, et qu'ils neront naiurellemeni appelés à signer le traité de paix. 
' ■w' à Hier ronfldeniicllcment le baron de Manteuffel sur le sens de la 

r""" le Coogrè». • 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES, 95 

par la fin tragique du président de la police, exigent l'ajournement 
de son départ; il partira demain au soir, s'il le peut. » 

La situation intérieure était en effet critique. La mort de M. dellin- 
keldey avait mis les passions en présence; l'irritation publique avait 
peine à se calmer, et le langage des officiers et de l'aristocratie était 
devenu provocant; ils parlaient sans retenue de la présence du roi 
et des princes au service funèbre. Le roi n'osait pas sévir, mais il 
voulait congédier M. de Westphalen, le ministre de l'intérieur, qui 
n'avait pas su prévenir la funeste rencontre. 

L'impression causée par le duel n'était pas encore calmée que sur- 
gissait un nouvel incident. M. de Manteuffel, le jour même où il partait 
pour Paris, était victime d'une machination. Le parti libéral tramait 
sa chute, et, pour le renverser plus sûrement, il avait fait distribuer 
un pamphlet qui ravivait une affaire fâcheuse pour lui qu'on croyait 
depuis des mois entièrement étouffée. Ce coup, perfidement porté 
contre le premier ministre au moment de son départ, lorsqu'il ne 
pou%'ait plus se défendre, fut jugé sévèrement. On l'attribuait à 
M. d'Usedom, dont j'ai crayonné le portrait ailleurs. Il se flattait qu'en 
soulevant l'opinion contre le premier ministre, il le remplacerait au- 
près du roi, qu'il avait séduit par le charme de sa personne et les ten- 
dances romantiques de son esprit. Autant M. d'Usedom était courtois, 
délicat dans les rapports privés, autant il était passionné en politique. 
Il poursuivait M. de Manteuffel avec acharnement, en 1856, pour avoir 
fait surveiller trop intimement ses adversaires, et en 1867, à Florence, 
oublieux de sa vertueuse indignation, il entrait tn marché avec Maz- 
zini pour se procurer la copie d'un traité imaginaire entre la France 
et l'Italie, qu'il croyait déposé aux archives du palais Pitti; il com- 
plotait même la chute de Victor-Emmanuel, si, dans l'éventualité 
d'une gnerre, il devait se constituer l'allié de Napoléon III (1). 

Le factum de M. d'Usedom et de ses amis fit long feu. Le mo- 
ment était mal choisi. Le président du conseil venait d'assurer à 
la Prusse son entrée au congrès, et, depuis la mort de M. de Hin- 
keldey, il était devenu au roi plus indispensable que jamais. La 
demande d'interpellation que ses adversaires avaient déposée à la 
chambre, dans l'espoir de le renverser, fut enterrée dans une com- 
mission, et le roi lui donna un témoignage éclatant d'estime en 
lui conférant l' Aigle-Noir, la plus haute de ses récompenses. 

VI. — LE RETOUR DU BARON DE MANTEUFFEL A BERLIN. LE PROGRAMME DE 

M. DE BISMARCK. 

M. de Manteuffel arriva à Paris le 15 mars. Ses débuts ne furent 
pas exempts d'amertume; il subit de longues attentes et dut faire 

(1) La France et sa politique extérieure en 1867, page 32. 



9e5 REVUE DES DEUX MONDES, 

antichambre. Plus d'une fois il se demanda s'il ne brusquerait pas 
le d(>noùment et ne retournerait pas à Berlin. Il fallut l'intervention 
de l'empereur et du comte Walewski pour vaincre le mauvais vou- 
loir obstiné des ministres anglais, entretenu sourdement, disait on, 
par les pli^nipotentiaires autrichiens. M. de Manteuffel fut récom- 
pensé de sa patience, les préventions tombèrent devant sa simpli- 
cité; il fit la conquête de ses collègues, et surtout celle du comte 
de Cavour, qui l'ctonna par la hardiesse de ses conceptions. L'em- 
pereur le combla de prévenances, et les dames de la cour, en l'ab- 
sence de l'impératrice, se mirent en frais pour lui, bien qu'il fût 
modeste et réservé dans ses allures. 

Au milieu des fêtes du congrès expirait, après une mortelle ago- 
nie, dans une modeste demeure, aveugle, abandonné, le poète qui, 
aux chants d'amour, mêlait les sarcasmes amers et les sombres 
visions, qui se riait de tout, de ses souffrances et de son trépas, 
L'Allemagne ne le pleura pas, elle n'emporta pas ses dépouilles, et, 
bien que radieux, il siège dans l'Olympe, entre Goethe et Schiller, 
elle ne réclamera jamais ses cendres (1). Henri Heine a persiflé ses 
travers, révélé ses rancunes, ses convoitises; il a prédit à la France, 
qu'il aimait et qui ne l'a pas écouté, qu'un jour, victime de sécu- 
laires rcssentimens, elle expierait le sang de Conradin de Hohen- 
stauffen. II était né en Allemagne, mais il n'était pas né Allemand. 
« Je suis un rossignol, disait-il, niché dans la perruque de Voltaire. » 

Le ministre prussien, à son retour de Paris, s'arrêta à Francfort 
pour communiquer ses impressions à M. de Bismarck et concerter 
avec lui le programme d'une nouvelle politique. Il ne suivit pas 
l'exemple du comte de Buol : il prodigua les cartes de visites, il en 
envoya même aux simples chargés d'affaires. Sa première politesse 
fut pour le ministre de France; il rendit hommage à la courtoisie 
de l'empereur : « C'est grâce à lui, disait-il, que le congrès ne me 
laisse plus que d'agréables souvenirs. » Le soir, au théâtre, il fit 
intentionnellement, avec son envoyé, une longue halte dans la loge 
de M. de Montessuy ; il tenait â montrer que la Prusse avait abjuré 
toute prévention contre la France. En revanche, il ne rechercha pas le 
comtcdeRechberg, le président de la Diète. Ils échangèrentdes cartes, 
sans avoir la malchance de se rencontrer. Ils n'auraient eu que des 
choses déplaisantes à se dire : ils préférèrent jouer h cache-cache. 

" il faut faire peau neuve, » disait M. de Bismarck, et il prê- 
chait d'exemple en jetant aux orties le froc de la sainte-alliance. Les 
choses ayant mieux tourné qu'il ne l'espérait au mois de février, 
par l'admission inattendue de la Prusse au congrès, il se félicitait 
d avoir prêché l'abstention â l'Allemagne et su paralyser l'Autriche. 

(I) Il e»l enterré aa cimetière .Montparnasse. 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 97 

Il démontrait à son gouvernement, pour colorer ses déconvenues, 
que son alliance était recherchée aujourd'hui par tout le monde : 
par l'Angleterre, qui avait besoin d'un contrepoids à la France ; 
par la Russie, qui avait hâte de sortir de son isolement ; par l'Au- 
triche, qui tenait à se faire garantir ses possessions italiennes, et 
par la France elle-même, qui avait intérêt à empêcher cette ga- 
rantie. Il engageait son ministre à ne pas se prononcer, à entre- 
tenir les meilleurs rapports avec tout le monde, et à laisser entre- 
voir à tous les cabinets la possibilité d'une alliance. « Voyons-les 
venir, écrivait Frédéric II à Podewils; rien ne nous convient mieux 
que de recevoir des propositions de tous côtés et de choisir. Les 
lettres de Rusde me font grand plaisir; celles de Paris nous sont 
favorables, profitons en attendant des conjectures, et leurrons-les 
tous ensemble. » 

Passant à la politique germanique, le délégué fédéral, après de 
pénibles expériences, traçait de la Confédération un affligeant tableau. 
Il faisait ressortir la fragilité de son existence et démontrait qu'au 
premier choc elle se dissoudrait : c'est pour ce moment que la 
Prusse devait se ménager. En attendant, le plénipotentiaire du roi 
recommandait de soulever la question des duchés de l'Elbe. Sa 
recette était simple : faire une querelle d'Allemand au Danemark, 
adresser des notes acerbes au cabinet de Copenhague, lui repro- 
cher de manquer à ses engagemens, provoquer des répliques, et 
porter la question, rendue brûlante par la polémique des journaux, 
à Londres et à Paris. 

Tels étaient les conseils que donnait M. de Bismarck après la 
guerre de Grimée, et que le marquis de Moustier signalait, dans 
leurs grandes lignes, à son gouvernement dès le mois de juin 1856. 

L'empereur savait le jeu qu'allait jouer la Prusse; il ne tenait qu'à 
lui de le faire avorter en restant plus fidèle que jamais aux vieilles 
traditions de la politique française. Mais à quoi servent lesavertis- 
semens à ceux que le destin a marqués pour la perte des empires ! 

Napoléon III se sentait irrésistiblement entraîné vers l'Italie, 
qu'il voulait affranchir, et vers la Prusse, qu'il tenait à rendre plus 
homogène dans le nord de l'Allemagne. Il semblait fasciné par elles, 
comme le voyageur qui, au bord d'un précipice, subit les mysté- 
rieuses attractions de l'abîme. Dès son avènement au pouvoir, il 
envoyait son familier, M. de Persigny, à Berlin, pour lier partie 
avec la politique prussienne, sans se rendre, compte des préven- 
tions que son nom et sa personne inspiraient alors à la cour de 
Potsdam. Ses avances trouvèrent peu d'échos : mais il n'était 
pas de ceux qui se laissent rebuter par l'insuccès. Ses idées 
étaient tenaces ; il les reprit, au début des complications orien- 
TOME Lxxxv. — 1888. 7 



gg RPVTTC T>FS DEUX MONDES, 

Utes, avec le ckic de Saxf-€obourg, et en 185Zi, lorsque le prince 
Antoine de Hohenzollern, de funeste mémoire, vint aux Tui- 
leries, chargé d'e»pliquer et de justifier l'attitude équivoque de son 
r«i, n s'épancha avec une liberté de langage dont restent oonfondus 
ceux qui croient à la prudence et à la sagesse des souverains. « ilL 
souhaitait, disait-il, une Prusse forte, mieux délimitée, avec de 
bonnes frontières géographiques et militaires; dl espérait qu'elle 
saisirait l'occasion pour s'arrondir et se caser en AUeraagne à sa 
convenance ; l'Autriche se dédommagerait dans les 'Principautés 
danubiennes, et les princes allemands dépossédés trouveraient de& 
oompensations en P^^logne. » 11 poussait la sollicitude pour les am- 
bitions prussiennes jusqu'à idemander à son interlocuteur si, à 
Berlin, on ne préférerait pas le Hanovre à la Saxe (1). 

l,"om[)ereur croyait à une étroite communauté de sentimens et 
U'intttfèts entre la France et la Prusse, comme y croyait au 
sièrie dernier, à une heure critique de notre histoire, avec une 
inébranlable oJ5>stination, un ministre de -Louis XV. Le marquis 
d'Argenson ne voyait que l'alliance prussienne, alors que tout lui 
commandait de saisir la main que, par une chance heureuse, lui 
tendait l'Autriche, au moment où Frédéric If, après les échecs du 
prince de Conli en Allemagne, nous sacrifiait .à l'Angleterre. La 
trahison du roi de Prusse était manifeste, criante, tous nos agens 
la constataient, et M. d'Argenson, comme frapjié de cécité, persistait 
à croire à sa bonne foi et à sa fidélité. Le duc de JBroglie, dans ses 
dernières études diplomatiques, a fait ressortir d'jine façon saisiis- 
sante et avec une haute impartialité l'aveuglement de ce ministre, 
bien que son nom soit étroitement associé à celui de sa famille. 

Les entretiens que l'empereur eut pendant la guerre de Crimée 
avec le duc deSaxe-Cobourget le prince de HohenzolleTiB expliquent 
la phrase si surprenante du manifeste impérial du 10 joain 1866 : 
« Nous auri(jfns désiré pour la Prusse plus d'homogénéité et de force 
dans le Nord. » Ils montrent aussi combien peu d'éloquence et 
d'habileté M. de Bismarck eut à dépenser, à Biarritz, pour igagner 
NafV)léon III à s^es desseins : il prêchait un converti. 

M. de Bismarck inaugura sa nouvelle politique par un grand 
dhier enJ'honneur du comte de Montessuy, le successeur de M. de 



''' '1, /ui (ifsi'lnrlile (/p.? ormilnliacheii Krli'ns, I8ô']-185R. Les renscignemens 

àcm , ; auteur nur rçi pntrctinns mtiritcnt crùanrojtffr il était lié avec le duc de 
S«tp-CoboMr||r i»l en rttîonod relations avec le prince de Hohenzollwn. Le docteur 
' a rfpréMenw- j.idis Ipr villf-s hnnm'ialiques à Berlin et à Londres. Adversaire 

; ■ - É ■..;>('. cl iDilitant <i<' M. de ltisniarrk,doiit il réprouvait la politique violente et anti- 
lib''rali»,il dut quitter le service nprr-, Sadowa. Dans des articles, qui ont fait sensa- 
tion PO Mlemacnc, il a pnHu, dèfi l'origine du KuUurUampÇ, que le prince Ue Tiis- 
marck icralt forc«i d'aller à Cano-^a. 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 99 

Tallenay. Il y mettait un empressement significatif. On remarqua 
que le ministre de France était fêté à> la légation de Prusse avant 
de l'être au palais de la Diète. Les démonstrations des diplomates 
ne sont pas toujours sincères, mais, pour les écrits perspicaces, 
elles trahissent toujours les tendances des gouvernemens qu'ils 
représentent. 

Les avances que nous faisait M. de Bismarck au sortir de cette 
crise, qui lui laissait plus d'un enseignement, n'avaient rien d'éton- 
nant; il subissait l'attraction du succès. S«s préventions contre 
l'empereur, si vives jusqu'à la veille dé la prise de Sébastopol, à 
en juger par ses épanchemens officiels, étaient tombées. S'il n'al- 
lait pas jusqn'à l'appeler, comme le vieux prince de Metternich, 
« la raison cristallisée, » il reconnaissait cependant que c'était gi^'/- 
qtùiii avec qui il faudrait sérieusement compter, et dépenser, pour 
le gagner, suivant les instructions de Frédéric II à ses agens, 
« beaucoup de paroles veloutées. » 

VII. — LES PRÉVISIONS DE M. DE BISMARCK APRÈS LA CONCLUSION DE LA PAIX. 

« Les idées se succèdent et souvent se détruisent, » a dit Vol- 
taire ; M. de Bismarck rompait résolument au lendemain du con- 
grès de Paris avec les idées qu'il avait apportées à Francfort. En 
face de la rapide transformation que la guerre de Crimée venait 
d'opérer en Europe, il développait dans un long mémoire adressé 
au roi, avec une merveilleuse sagacité, sous la date du 26 avril 
1856, tout un plan nouveau de conduite. Il reconnaissait que l'axe 
de la politique s'était déplacé et qu'une évolution radicale s'impo- 
sait à la diplomatie prussienne. 

« En attendant les événemens futurs, disait-il en s'appuyant sur 
les impressions rapportées de Paris par M. de Manteuffel, tous, 
grands et petits, recherchent l'amitié de la France, et Ifempereur 
Napoléon, quelque neuves et quelque étroites que soient les bases 
de sa dynastie, a le choix des alliances. » U prévoyait, avant tout, 
un rapprochement intime entre la France et la Riissie. « Les efforts 
persistans d'Orlof n'ont pas encore fait tomber la poire de l'arbre ; 
mais quand elle sera mûre, elle tombera d'elle-même, et les Russes 
seront là en temps utile pour la recevoir dans lem* casquette-. » 
Cependant, l'alliance éyentuelle des deux empereurs ne le troublait 
pas outre mesure; il comptait s'arranger de façon à s'y trouver en 
tiers, « il voulait y sauter à pieds joints. » Sa quiétude eût. été 
complète s'il avait pu pressentir le rôle que nous jouerions dans 

(1) Correspondance diplomatique de M. de Bismarck, traduite et précédée d'Une 
introduction par M. Funck-Brentano. 



100 REVUE DES DEDX MONDES. 

rinsiirrection polonaise de 1803. Mais pouvait-il, malgré sa perspi- 
cacité, deviner que Napoléon lil, après l'entrevue de Stuttgart, 
s'aliénerait de gaîlé de cœur, et à jamais, l'empereur Alexandre, 
qui ptMidant la guerre d'Italie lui avait rendu de signalés services 1 

« L'Angleterre, disait M. de Bismarck, n'attache pas moins de 
prix à la conservation de ses bons rapports avec la France, et le 
mariage des deux puissances occidentales, tout en ayant donné 
lieu à des scènes de lune rousse, ne se rompra pas de sitôt. Pour 
toutes deux, une rupture serait l'éventualité la plus coûteuse et la 
plus redoutable. La guerre a mis la flotte française hors de page, 
et, en cas de lutte, il faudrait que l'Angleterre éparpillât ses forces, 
car elle aurait à compter en même temps avec l'Amérique et la 
Russie. Aussi dissimule-t-elle son dépit au sujet de la paix fran- 
rtiisr. Napoléon 111, il est vrai, est pour le moment tenu en échec 
par l'état de ses finances ; mais, s'il prévoyait une rupture avec 
l'Angleterre, il monterait dès à présent le sentiment national contre 
la perfide Albion, de telle sorte que les tentatives des ministres 
anglais pour susciter des troubles en France glisseraient sur lui 
comme l'eau sur les plumes du canard. 

<i il n'est pas admissible que Louis-Napoléon fasse la guerre pour 
la guerre elle-même et qu'il soit poussé par un besoin de conquête; 
il n'est pas conquérant. S'il avait besoin de la guerre, j'imagine 
qu'il aurait en réserve une question pouvant lui servir en tout 
temps de'prétexte à querelle, ni trop futile ni trop injuste. La ques- 
tion italienne lui conviendrait. L'ambition de la Sardaigne, les sou- 
venirs bonapartistes et muratistes, l'orgueil corse, tout cela offri- 
rait au fils aîné de l'église romaine bien des facil'tés. La haine 
contre l'Autriche et les princes en Italie lui aplanirait les voies, 
tandis qu'en Allemagne il n'aurait aucun appui à attendre de notre 
démocratie rapace et lâche, et qu'il ne pourrait compter sur les 
princes que s'il était le plus fort. » 

Dans la seconde partie de son exposé, M. de Bismarck abordait 
et discutait à fond la question des alliances à poursuivre : 

« Il va .se former des groupes politiques, disait-il. Un rappro- 
chement entre la France et la Russie est naturel ; par leur situation 
géographique, elles sont, parmi les grandes puissances et par leurs 
visées politiques, celles qui renferment le moins d'élémens hostiles; 
elles n'ont pas d'intérêts qui se trouvent nécessairement en colli- 
sion. Jusqu'à présent, l'hostilité de l'empereur Nicolas contre les 
d'Orléans a tenu les deux pays éloignés; mais la guerre qui vient 
de se terminer a été faite sans haine; elle a plus servi aux besoins 
intérieurs de la France qu'à ses besoins extérieurs. Les d'Orléans 
ont disparu, l'empereur Nicolas est mort, la sainte-alliance rompue; 
je ne vois plus rien qui puisse neutraliser la force qui attire les 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 101 

deux états l'un vers l'autre, et les amabilités qu'ils échangent sont 
plutôt une preuve de la sympathie existante qu'un moyen de la 
faire naître... Si une alliance franco-russe, avec des visées belli- 
queuses, venait à se conclure, nous ne pourrions pas être au nombre 
de ses adversaires, parce que, j'en suis convaincu,, nous succom- 
berions. 

(i Du temps du prince de Schwartzenberg, ajoutait M. de Bis- 
marck, on parlait beaucoup d'une triple alliance entre la Russie, la 
France et l'Autriche. La haine que la Russie porte aujourd'hui à 
l'Autriche et l'influence que l'empereur Napoléon entend exercer 
dans la péninsule forceront le cabinet de Vienne à se pourvoir ail- 
leurs. » 

Une alliance entre l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Con- 
fédération germanique est-elle possible et souhaitable? M. de Bis- 
marck ne l'admettait pas, et, en tout cas, il n'y voyait que des in- 
convéniens pour son pays. Alors même que l'Angleterre serait 
victorieuse sur toutes les mers, l'Allemagne, placée entre la France 
et la Russie, n'en aurait pas moins sur ses épaules tout le fardeau 
de la lutte. Il n'avait d'ailleurs aucune confiance dans la fidélité des 
cours allemandes: « Je puis affirmer qu'en cas de danger, disait-il, 
aucun des princes confédérés ne se ferait scrupule de manquer à 
ses engagemens. Les ministres dirigeans de Bavière, de Wurtem- 
berg, de Bade, de Darmstadt et de Nassau m'ont fait voir jusqu'à 
l'évidence qu'ils considéraient comme un devoir de briser leurs 
liens fédéraux, si l'intérêt ou la sécurité de leurs souverains étaient 
menacés. Ils sont convaincus que l'empereur Napoléon et l'empe- 
reur Alexandre ne les abandonneraient pas. Ils se rappellent qu'en 
1813 et en ISOi ils n'ont rien perdu, et que la confédération du 
Rhin avait du bon, qu'elle leur assurait le pot-au-feu, leur permet- 
tait de rendre leurs sujets heureux, chacun à sa façon, qu'on ne 
leur demandait que de fournir des contingens ; pour le reste, leur 
servitude n'avait que des agrémens. » 

Mais quels seraient dorénavant les rapports entre la Prusse et 
l'Autriche? C'était le côté brûlant du mémoire. « L'Allemagne est 
trop étroite pour nous deux, disait l'envoyé du roi ; nous labou- 
rons dans le même champ contesté. Les dangers les plus pressans, 
en 1813 et en lSfi9, n'ont pas pu consolider nos liens. Depuis 
mille ans, le dualisme germanique s'est toujours manifesté par des 
guerres intestines profondes ; depuis Charles-Quint, la question s'est 
posée de siècle en siècle, et elle se posera encore dans ce siècle-ci, 
quand viendra le moment où il n'y aura plus moyen de régler 
l'heure sur le cadran de notre évolution historique. Nous aurons 
donc, dans un avenir prochain, à défendre notre existence contre 
l'Autriche, et il ne dépend pas de nous de prévenir cette colli- 



1^2 REVLE DES DECX MONDES. 

sioii ; Uumarohe &Qs choses en A:llemagr>e, ne comporte plus d'autne 
issue. Pour gardt>r toutes les portes ouvertes, il suffit, pour le mo- 
raent, de faire des avances à Louis-Napoléon qui ne nom engagent 
à rùn. et de nou.s défendre conU'e toute tentative qui aurait pour 
but (le nous mettre à la remorque de l'Autriche. » 

Abattre l'Autriche et leurrer la France, tel était le dernier mot de 
la consultation qiu:- le délégué à la Diète de Francfort donnait à 
son souvMîraiu. C'était la politique, moins l'empbi des moyens, que 
déjas en IS51, après Olmiitz, le comte dePourtalès recommandait 
ii ses amis. Le succès devait plus tard inspirer à M. de Dismarrck 
des conceptions plus vastes. Il ne lui suffisait plus, après 1866, 
d'avoir exclu l'Autriche de la Confédération germanique et d'avoir 
violé le traité de Prague, l'œuvre de notre médiation; il entendait 
frapper successivement et isolément, par d'habiles manœuvres> sui- 
vant la tactique de Frédéric M etd^ Napoléon Patentes les grandes 
puissances miliuiires qui entourent l'Allemagne. Que la. France 
suhis«ïe de nouvelles atteintes, et la Russie, pour avoir laissé dé- 
truire tout contrepoids en Europe,, succombera à son toiu:. Ce sera 
le dernier acte du drame qui scellera à jamais la suprématie alle.- 
in.uide, et assurera une renommée immortelle à celui qui l'a conçu 
el l'aura exécuté. 

Il faliut dix ans, des souverains sans virilité sur les trônes pcin.- 
cipaux d'Allemagne, des ministres incapables à Vienne, une poli- 
tique chimérique à Paris,, une série d'événemens extraordinaires, 
des fautes sans nombre, imprévues, comme les accidens qui sur- 
gissent inopinément dans le cours des maladies, pour permettre à 
la Prusse « de résoudre la question du dualisme germanique posée 
depuis Charles-Quint de siècle en siècle, et de régler l'heure sur 
le cadran de son évolution historique. » Il a fallu la guerre de 
18.Î9, la violation du traité de Zurich, l'ingratitude de l'Italie-, l'iûr 
surrectioQ de la Pologne en 1863,, les rancunes de l'empereur 
Alexanrlre ri de son ministre, la guerre du Mexique, la convenXion 
du 15 septembre IHO/i, qui souleva la question de Rome au lieu 
de la résoudre, le démembrement du Danemark toléré par le gon- 
verucmcMt français et le gouvernement anglais, divisés par de mea- 
quines rivalités, l'aveuglement de l'Autriche en signant la convenu 
tion de Gaslein, l'imprévoyance de notre diplomatie au naeis de 
juin 18<^), nos défaillances morales et militaires au. mois de juillet, 
nos revenrlications tardives de Maycnce et du PaJatinat au mois 
d'août, et, pour compléter le tout, la maladie de l'empereur aux 
heures décisives, la division dans ses conseils et le réveil légitime 
mais intempestif d'une ojiposition intransigeante en France, toutes 
choses que le géoii» politwjiia le [ilus affiné ne pouvait, p^-évoir ni 
provoquer, pour que M. de Bismarck, porté par une fortun/e sams 



SODVENIRS DIPLOMATIQUES. 103 

préoédens, que n'ont connue ni Richelieu, ni Mazarin, ni Frédéric II, 
pût réaliser la première partie de son programme, celle qu'il a, 
non sans fierté, livrée à Ja publicité, comme un témoignage de son 
audace et de son habileté. 

La conclusion de la paix fut saluée avec joie à Berlin. Le roi fit 
chanter immédiatement, à huit heures du soir, un Te Deiim à Char- 
loltenbourg, devant toute la cour. Il rappela, avec le plaisir que 
lui causaient les rapprochemens historiques, que le 30 mars était 
ranuiversaire du Te Deiim que Frédéric le Grand fit chanter au 
sortir de la guerre de Sept ans. Il détestait la guerre : « Je suis fou 
de paix, » disait-il à notre ministre. 

Dans un grand dîner donné par le baron de Budberg, le général 
de Gerlach s'approcha du marquis de Moustier, le sourire sur les 
lèvres et la main tendue. Déconcerté par une exquise mais glaciale 
politesse, il se rabattit sur le ministre d'Angleterre. « Vous allez 
ocouper ici, lui dit-il, une haute situation ; vous devenez, par le ma- 
riage du prince royal, un ambassadeur de famille. Je m'en félicite, 
car j'ai toujours aimé l'Angleterre. — Vous aimez l'Angleterre de 
1813, lui répondit lord Bloomfield, et c'est l'Angleterre alliée à la 
France qu'il faut aimer aujourd'hui. » 

La Russie avait déconcerté en Allemagne ses adhérons les plus 
zélés par l'aveu de son impuissance à continuer la lutte et par son 
empressement à se rapprocher de la France. Notre politique pri- 
mait toutes les influences rivales ; nous avions de notre côté la force 
et la modération. 

La transformation à Berlin était complète. « Je ne veux pas exa- 
gérer la portée de ce changement, écrivait M. de Moustier, ni at- 
tacher trop d'importance au langage que j'entends ; mais quand on 
a pu étudier, d'aussi près que moi, les préjugés contre la France 
et son gouvernement qui dominaient la cour, on ne peut s'empê- 
cher d'être frappé du revirement dont les premiers symptômes 
se manifestent sous la pression des événemens et de notre pres- 

Le roi eut à cœur de remercier l'empereur, et son représentant, 
M. de Moustier, méritait ce témoignage de haute faveur. En ser- 
viteur fidèle et vigilant, épris de lavérité, il avait signalé au jour le 
jour, dans ses correspondances, les fluctuations de la politique prus- 
sienne, mais toujours il avait amorti et coloré ce qu'elle avait d'ir- 
ritant et d'équivoque ; jamais daais ses relations avec la cour et le 
premier ministre, souvent difficiles, il ne s'était départi d'une sym- 
pathique courtoisie. 

Le roi fut gai et enjoué. « J'^i bâte, dit-il, de vous remercier 
personnellement, et de vous parler de la manière charmante dont 
l'empereur m'a adressé l'invitation. Il est impossible d'y mettre une 



jOâ REVUE DES DEDX MONDES. 

grâce plus parfaite dans la forme; je tiens à ce qu'il sache bien 
combien j'en suis touché. Je sais que cela ne s'est pas fait sans 
dillicnli.-. aussi lui en sais-je doublement gré. » Il se plaignit, en 
revanche, de rorgupil, du manque de politesse et d'éducation des 
hommes d'état anglais : « Ce n'est pas la bonne et charmante reine 
que j'accuse, disait-il, elle est la première à en souffrir. » Il n'ou- 
blia pas le prince impérial ; il voyait dans sa naissance un gage cer- 
tain d'absolue sécurité pour la France et pour l'Europe. Son érudi- 
tion était vaste ; le passé n'avait guère de secrets pour lui, mais il 
n'avait pas, comme son conseiller de Francfort, la vision de l'avenir. 
La légation de France était à ce moment recherchée et fêtée ; 
elle représentait un souverain puissant qui tenait dans ses mains 
les destinées de l'Europe ; on lui savait gré de son attitude pen- 
dant la guerre et surtout de ce qu'elle avah fait pour assurer à la 
l'russe son admission au congrès. M. de Manteuffel, toujours bien- 
veillant pour moi, m'envoya son portrait gravé, rehaussé par quel- 
qnes lignes autographes, et lorsqu'à la fin de 1856, un avance- 
mt'nt de carrière m'éloigna de Berlin, où j'avais passé cinq années, 
h' roi, sur sa demande, me conféra dans son ordre, l' Aigle-Rouge, 
la classe réservée aux premiers secrétaires. 

VIII. — H >\1SSA>T.E DL PRINCE IMI'ERIAL, L'eMPERELU AD LENDEMAIN DU 

COxNGRÈS DE PARIS. 

La paix fut signée le 30 mars, jour anniversaire de l'entrée des 
armées coalisées à Paris. Les puissances qui, en 181/i, étaient ve- 
nues affirmer les défaite- de la France dans sa capitale, s'y trou- 
vaient réunies en 1850 pour y consacrer le triomphe de sa poli- 
tique et de ses armes. Napoléon I" avait maintes fois soumis 
rEuroj)e, il ne l'avait jamais persuadée ; il avait cinq fois battu la 
coalition, il ne l'avait jamais dissoute. Napoléon III avait le bonheur 
de remporter dans les esprits les victoires que son oncle n'avait pu 
gagner décisives sur les champs de batailles; il avait fait plus que 
vaincre l'Europe, il l'avait convaincue. 

Pour arriver à une si haute fortune, il avait eu à son service tous 
les élémens qui permettent aux souverains la poursuite de grands 
desseins : ime dij)lomatie sagace, vigilante, une marine expérimen- 
tée, une armée aguerrie, rompue aux fatigues, et l'élite des hommes 
de guerre formés sur la terre d'Afrique; il ne manquait à cette pléiade 
de vaillans caj>itaines que le général de Lamoricière, le général Ghan- 
garnier et le duc d' Aiimale, qui , épris de son métier, étranger à la poli- 
tique, expiait alors dans l'exil son origine, comme il expie aujourd'hui, 
victime d'une démocratie ombrageuse, privé de son épée, sa re- 
nommée mihtaire et son ardent patriotisme. 



SOUVENIRS DIPLOMATIQUES. 105 

La fortune comblait l'empereur; elle lui donnait à l'heure même 
oîi le congrès, arrivé au terme de ses travaux, paraphait les proto- 
coles du traité de paix, un berceau entouré d'une auréole de gloire. 
Confiant en son étoile, fier de présider l'Europe, il rêvait de grandes 
destinées pour ce fils qui , né au son de joyeuses fanfares, semblait être 
un don manifeste de la Providence et qui devait, hélas ! être un 
jour la victime expiatoire de ses erreurs. « Les acclamations una- 
nimes, disait-il devant les chambres, qui entourent son berceau, ne 
m'empêchent pas de réfléchir sur la destinée de ceux qui sont nés et 
dans le même lieu et dans des circonstances analogues. Si j'espère 
que son sort sera plus heureux, c'est que, confiant dans la Provi- 
dence, je ne puis douter de sa protection en la voyant relever, par 
un concours de circonstances extraordinaires, tout ce qui lui avait 
plu d'abattre, il y a quarante ans, comme si elle avait voulu vieillir 
par le malheur une nouvelle dynastie sortie des rangs du peuple; 
mais elle dit aussi qu'il ne faut jamais abuser des faveurs de la 
fortune. » 

La saine raison l'illuminait alors. Bientôt elle l'abandonna. Il se 
laissa griser par le succès et par l'encens qui de toutes parts s'éle- 
vait vers son trône. L'ivresse voile le regard, altère la claire per- 
ception de la réalité; elle fait oublier à ceux qui gouvernent les le- 
çons du passé. 

L'empereur ne s'apercevait pas que déjà sa suprématie, si rapi- 
dement conquise, les souvenirs attachés à son nom, étaient pour 
les cours qui le félicitaient un sujet de crainte et d'envie ; il ne 
soupçonnait pas que la Prusse et le Piémont, les deux puissances 
que couvait sa politique chimérique et dont il se constituait le par- 
rain, seraient la cause et les instrumens de sa perte. Au lieu de 
les contenir et de s'en servir comme appoint, il donnait sans se pré- 
munir, par d'inviolables garanties, le branle à leurs convoitises. 
Que n'a-i-il médité l'histoire de la maison de Savoie et de la maison 
de Hohenzollern,et surtout le précepte de Machiavel : « Qui aide son 
voisin travaille à sa propre perte. » Chi e cagione che uno diventi 
patente rovina. 

Que n'a-t-il renoncé à des idées préconçues et résisté aux entraî- 
nemens d'une opinion faussée, qui, plus généreuse que réfléchie, 
ne songeait qu'à l'émancipation fallacieuse des peuples ! Mais, im- 
patient de réaliser les rêves de sa jeunesse, imbu des idées napo- 
léoniennes, il n'eut pas conscience de la situation que lui assurait 
en Europe la guerre d'Orient et de l'action que sa politique au- 
toritaire lui donnait sur les gouvernemens. Plus cosmopolite de 
tendances que Français, il se refusa à comprendre le rô!e qui lui 
incombait. Les vieilles alliances étaient rompues, et l'Europe pro- 



;06 RETDE DES DEUX MONDES. 

fondement divisée cherchait des voies nouvelles. Une diplomatie 
prévoyante, avisée, se serait insensiblement dégagée d'une solida- 
rité étroite, conipromeitante, avec les aspirations unitaires et révo- 
lutionnaires. La France, il est vrai, avait puisé une grande force 
dans l'idée des nationalités, tant qu'elle s'était trouvée aiix prises 
avec la sainte-alliance. Mais l'axe de la politique s'étant déplacé à 
noire profit, notre ligne de conduite semblait toute tracée. Nous 
n'avions qu'à nons substituer eu quelque sorte au cabinet de Saint- 
IVtersbourg , dont rinllnence, depuis 1815, était prépondérante, 
rassurer les dynasties, nous constituer leur protecteur, tout en 
restant fidèles aux principes de 1789. « Soyons nobles, disait uin 
ministre de Louis XV à ceux qui loi demandaient de sacrifier l'intérêt 
lran«;ais à l'intérêt autrichien, mais ne soyons pas dupes; soyons 
généraux, mais songeons avant tout à notre propre grandeur et à la 
sécurité du royaume^lj.» Frédéric II prétendait que les souverains 
devaient avoir le cœur froid et la tête chaude. ÎNapoléon III, mal- 
heureusement, suborilonnait la raison d'état aux élans de son âme 
généreuse. « Les j>euples, disait-il aux membres du congrès, ne doi- 
vent jHis être égoïstes; l'égoïsme des nations n'est pas moins antiso- 
cial que celui des individus.» Et cependant la vigilance et l'égoïsme 
s'imposaieiït d'autant phis à notre politique que, par Uiie coïncideiïce 
rare dans l'histoire, le hasard avait placé, du même coup et dans les 
mêmes conditions nationales, sur les trônes de Prusse et de Pié- 
mont, deux souverains éminens, pénétrés des traditions de leurs 
maisons, et qu'il avait mis dans leurs conseils deux ministres pos- 
sédant Il l'outil universel, » dévorés par la flamme sacrée du pa- 
triotisme, aussi ambitieux que peu scrupuleux. 

Sans doute l'Eurojie, malgré notre sagesse, ne serait pas restée 
immobile; elle eût subi des translormations; des influences rivales 
scwrarent exercées à modifier l'éqwilibre des forces; le comte de 
Cavour et le [irince de Bismarck, que l'histoire célèbre aujourd'hui 
à notre confusion, se seraient enorcés de nous entraîner, de contre- 
carrer l'action légitimede notre politijue, d'abuser de notreconliance; 
mais, avec un tel programme, nettement tracé et invariablement 
poursnhi, leur ambition bridée et surveillée se serait usée dans d'in- 
frurtiieiix Mflorts; la France, il est permis de l'affirmer, n'eût pas 
perrln le rang que la guerre de Crimée lui avait si brillamment 
awurc. 

G. ROTHAN. 
f!) M. FrW^ic Wmwnn, /• Cnnlmal de flrnih. 



DE SALOMQUE A BELGRADE 



ï. 

SALONIQUE. 



Les éyénemens les plus itnportans ne sont pas toujours ceux qui 
font le plus de briait. Tandis que l'attention de TEurope entière est 
absorbée par la tragi-comédie bulgare, une révolution d'un tout 
autre genre s'accomplit sans éclat sur un autre point de la pénin- 
sule, et la postérité attachera peut-être plus de prix à cette œuvre 
modeste qu'à la naissance d'un nouvel état danubien. Il s'agit de 
la jonction des chemins de fer ottomans avec ceux de l'Europe cen- 
trale, prolongés jusqu'en Serbie. Parmi tant d'avortemens, le traité 
de Berlin aura au moins enfanté quelque chose d'utile. Gomme son 
aîné, le fameux traité de Paris, dont il ne reste que des lambeaux, 
cet instrument diplomatique ne survivra probablement dans la .mé- 
moh'e des peuples que grâce à quelques dispositions secondaires et 
bienfaisantes qui n'y tenaient pas k première place. Ue ce nombre est 
celle qui imposait à quatre états limitrophes, Autriche, Turquie, 
Bulgarie et Serbie, l'obligation de raccorder leurs voies ferrées. Les 
Bulgares sont fort en retard : ils ont d'autres affaires sur les bras. 
Mais les Serbes sont prêts. Gomme les raccordemens de Turquie 
étaient entre des mains françaises, il est arrivé que les Turcs ont 
aussi terminé leur lâche du côté de Salonique. 'Ils en sont eux- 
mêmes surpris ; ils se tàtent encore pour savoir s'ils ne rêvent pas, 
si réellement ils ont consenti, eux les fils d'Olhman, à entre-bail- 



108 REVCH DES DErX MONDES. 

1er les portes sacrées de l'empire. Plus d'un fidèle sectateur du 
ProjthMe souhaiterait dans le fond de son cœur qu'un tremblement 
de terre engloutît les ingénieurs, la voie, les stations et le reste. 
Mais enfin qu'y faire? Le travail est là; tout est achevé et para- 
chevé : il faudra bien s'exécuter. Fort heureusement, les ulémas 
no sont pas seuls en Tunpiie; il y a aussi des hommes éclairés. 
Le sultan vient de conclure avec le gouvernement serbe, pour ré- 
gler les conditions du raccordement, une convention qui, sous 
d'humbles dehors, rae paraît d'une portée incalculable. N'y cher- 
chez pas les pompeux dévelo[)pemens des pièces de chancelle- 
rie; vous n'y trouverez que la langue des affaires et l'énuméralion 
techni(jue des services mutuels que deux états sont appelés à se 
rendre, quand ils sont reliés entre eux par une voie ferrée. Mais 
si l'on songe que, jusqu'ici, l'empire ottoman n'était guère abor- 
dable que par mer, comme la Chine, et que cette convention forme 
la première soudure territoriale du vieil Orient avec l'Europe; si 
l'on se rappelle les longues tergiversations de la Porte, les précau- 
tions qu'elle avait prises pour rendre ses propres chemins de fer 
aussi inutiles qu'ils avaient été coûteux, alors les termes les plus 
prosaïques prennent, dans la bouche des ministres du sultan, une 
valeur exceptionnelle. Gomment! les voyageurs pourront passer la 
frontière sans être soumis à d'interminables tracasseries? Des wa- 
gons de marchandises arriveront tout plombés jusqu'à Salonique? 
On pourra partir de Paris ou de Vienne, et s'endormir dans son 
slceping-'ur jusque sur les bords de la mer Egée? En vérité, c'est 
toute une révolution. La péninsule des Balkans n aura rien vu de 
plus extraordinaire depuis le passage des croisés se rendant en terre 
sainte. 

J'avoue que l'impatience m'a pris, et que, sans attendre l'ouver- 
ture de la ligne, j'ai voulu voir de mes yeux cette artère qui doit 
infuser au vieux monde un sang nouveau. Seulement, j'ai pris par 
le plus long : j'ai fait le voyage à rebours, en commençant par la 
Turquie. On me pardonnera celte faiblesse : il fallait bien faire ses 
adieux aux mœurs pittoresques qui s'en vont. Du reste, le chemin 
des écoliers a ceci de bon qu'il est conforme à la marche de l'his- 
toire; celle-ci ne se presse j.imais. Vainement vous cherchez à lui 
faire violence; elle va toujours d'une allure égale, du passé au pré- 
sent, du vieux au jeune, de l'Orient à l'Occident, comme un fleuve 
qui descend lenteM)ent sa [)ente. Suivons avec elle le cours des 
âges. Nous aurons assez d'occasiotis plus tard de nous abandonner 
au vertige de l'express, de suf.|)rimer toutes les transitions, et de 
nous faire déposer, tout abasourdis, à sept ou huitcents lieues de 
cher nous, dans des pays aiix(juels nous ne comprendrons rien. 



DE SALONIQUE A BELGRADE. 109 

I. 

Septembre i887. 

11 est midi. Notre bâtiment a déjà dépassé les contreforts de 
rOUmpe. La noble montagne s'élève correctement de gradin en 
gnidin, suivant un rythme aussi régulier que celui d'une tragédie 
classique, et se perd dans un éther impalpable. Vue ainsi en plein 
azur, dépouillée de son poids terrestre, elle devient une métaphore, 
une fable, le vrai séjour des dieux. Ce matin, la mer était unie 
comme une nappe d'huile. Mais la brise s'est levée; elle pousse de- 
vant elle, vers le fond du golfe, une armée de petits flots pressés, 
d'un bleu inlense, semés de reflets glauques. A mesure que le soleil 
monte, le ciel devientplus pâle et la mer plus bleue. Les deux rivages 
pâlissent aussi sous cette lumière crue, A gauche, une grande plaine 
monotone et vide : c'est l'estuaire du Wardar, A droite, les pre- 
miers reliefs de la péninsule chalcidique. Très peu de vet dure : 
à cette heure du jour, on n'aperçoit à terre qu'un nuage de 
poussière ou les arêtes nues de collines pelées, sous un soleil 
de feu. La mer seule sous la brise garde la fraîcheur de son 
éternelle jeunesse. Les yeux ne peuvent se détacher de cet im- 
mense clapotement de petites vagues joyeuses, promenant au ha- 
sard leur crête d'or. Chaque midi, quand le vent du large se lève, 
cette mer Egée, d'où Vénus est sortie, devient resplendissante de 
vi^^ et de beauté. Chaque soir, quand le vent tombe, elle se rendort 
dans les langueurs de l'Orient. Nous avançons: les voiles se mul- 
tiplient; des barques dansent autour de nous comme des coquilles 
de noix; une ligne blanche qu'on apercevait à l'horizon grandit: 
c'est un quai avec des maisons. Déjà nous entendons les appels des 
bateliers; nous jetons l'ancre, et nous sommes à Salooique. 

Dans nos pays, où les routes sont bien entretenues et bien gar- 
dées, les ports ne se gênent pas pour enfoncer de longs fau- 
bourgs dans l'intérieur des terres; ils semblent pomper à eux 
la richesse de toute la contrée. Ici, dès le premier pas, nous 
sommes en plein moyen âge. Du côté de la campagne, la ville 
se c<iche derrière un mur crénelé, auquel l'empire grec, Venise 
et les Turcs ont successivement mis la main. Cette ligne de 
remparts gris monte avec la ville sur une colhne en pente 
douce, court après les maisons, les serre de près et les refoule 
vers la mer. D'un côté du mur, une solitude morne et aride; 
de l'autre, un fourmillement d'humains entassés les uns sur les 
autres. Jamais ville de 130,000 âmes ne s'est faite aussi petite et 
n'a paru si désireuse de passer inaperçue. L'effet est tel que, si 
l'on vient de l'intérieur, on n'aperçoit d'abord que quelques toits, 



110 REVDE DES DEUX MONDE?. 

nuis brusquement la mer. H faut être intn, muros pour comprendre 
qu'on foulo le sol de la seconde Byzance. La cause de cette extrême 
modestie, demandez-la aux pirates de terre et de mer, aux Sarra- 
zins atix'crôtors, aux Albanais, aux aventuriers de tout poil et de 
tout' pays, i tous les bulteui^ d'estrade qui, depuis des siècles, 
n'ont ocsi*!' d'insulier au passage et de brûler tous les cent ans la 
>ieille Thessaloniqiie. 

Il *\ a nitjiiK de vingt ans, cette cuirasse de pierre fermait'égale- 
monl l'accès de la mer. Ux TÎlle -était séparée du golfe par une en- 
( eiiite conliruie. On dobaniuait les marchandises un peu plus loin, 
presque dans la campagne. Mais depuis un demi-siècle, , grâce au 
p;i.s>;ii<'e fréquent des navires européens et à la destruction des 
pirates barluresques, la mer, -en Orient, est devenue infiniment 
plus siire que la terre. Salonique a donc pu rompreses efitraves 
du cùté du golfe. De là sa résurrection: qui .parlait d'elle Hujiara- 
vaul? Seulement les antiquaires. Aujourd'hui, son nom est dans 
loules Us bouchts, et ses forces renaissantes commencent à in- 
quiéter Conslantino{)le. C'est une Andromède dont on a brisé une 
dtjs chaînes, et qui, à moitié déliée, sèche déjà ses larmes et tend 
les brus vers son libérateur. Ce Persée moderne accourt à toute 
vî^}»eur. sous la forme d'un gros steanur plein de marchandises. 
pHU importe la couleur de son panache: qu'il soit anglais, français, 
italien (tu autrichien, Sulouique n'y fait pas de façons, et accueille 
avec le inAme soiuire chacun de ces noirs visiteurs qui .lui -rendent 

la vifc. 

•Le fait est qu'une fois la muraille tombée, la transformation a 
marclié a\ec une rapidité ii'royable ,pour une ville 'turque. Les 
poumons des babitans se sont dilatés, comme si on leur était un 
farik»an de la ix)itrine. Le vent de mer, qui tempère. seul, dans ces 
reliions, une chaleur énervaiite et malsaine, a pu enfin pénétrer 
sans obstacle dans les rues et dans les ruelles, chasser devant lui 
les luiatinies IK'vreux, purifier les haillons pendus aux fenêtres, dé- 
pour'lir le marchand turc accroupi au fond de sa boutique. Un quai 
à larges dallef; s'est développé sur 2 ou 3 kilomètres de lon- 
gueur; et presque tous les soirs, vers le coucher du soleil, la ville 
tout entière., à l'éxcejUidn des vrais cro\ ans à turban vert, des- 
cend là pour re.<;pirer le grand air p.t la liberté. Des cafés ont surgi 
de u>ute,s paris, sous rir)vocalion de Minerve, de rOhm[)e ou 
du Paruasso. Les cafetiers, presque tous Grecs, «e considèrent 
comme le* légitimes propriétaires de la mer Egée. Aussi vivent-ils 
daa.s une intime familiarité avecle Ilot bleu, qui, par les jours de 
grande brise, enjanil»c les marches de {»ierre et vient arroser les 
pieds des cnnsoinmaleurs. Ouand on a été privé du contact de la 
mer pendant cinq ou six siècles, on aime jusqu'à ses impertinences. 



DE SALONIQUE A BELGRADE. \\1 

Des centaines de petites barques sont amarrées aux anneaux du 
quai. Le matin, elles vont et viennent d'un air affairé, tantôt gon- 
flant leur voile blanche, et sautant de la manière la plus réjouis- 
sante sur le flot court et dru, tantôt glissant avec l'aviron sur un 
lac à reflet d'opale-. Le contenu de ces embarcations est d'une va- 
riété prodigieuse : j'aperçois le veston correct d'un négociant qui 
se rend de sa villa à ses affaires; puis un assortiment complet de 
paquets anibulans avec des pieds et des yeux, c'est-à-dire des mu- 
sulmanes : les pauvres femmes descendent dans la barque aussi 
adroitement que le comporte leur disgracieuse enveloppe. En vé- 
rité, le quai est tellement encombré, si vivant, si nécessaire, qu'on 
se demande; comment on a pu s'en passer pendant quelques cen- 
taines d'années. II se prolonge autour du golfe, bien au-delà de la 
vieille enceinte, par une ligne de villas d'un goût très moderne, 
avec jardins sur la mer et cabines de bains. Là se prélass^jat les 
gros seigneurs du commerce. Mais comme il est doux, dans Les 
jours heureux, de se remémorer l'ancienne misère, on a Laissé 
subsister une grosse tour vénitienne à- triple enceinte, transformée 
en prison. Elle domine le quai, et s'avance toute blanche dans U mer, 
pareille, de loin, à ces nob'es silhouettes qui décorent les. marines 
de Claude Lorrain. De près, à l'heure de la promenade, on est étonné 
d'apercevoir deux ou trois têtes entre chaque créneau : ce sont 
les prisonniers, qui regardent tranquillement passer les belles 
dames, sans ombre de vergogne. Aimable laisser-aller de l'Orient : 
■du coquin à. l'homme considéré, il n'y a que l'épaisseur d'un muri 

Tandis qu'accoudé sur le balcon de l'hôtel, je contemple à mes 
pieds la foule émaillée de fez et toute pareille à un champ de co- 
quelicots, je cherche à en définir le caractère dominant, tel qu'il 
saute aux yeux, sans idée préconçue. Ce n'est pas chose aisée; 
bien juste est le dicton populaire qui ap[ielle. une. « macédoiiie » 
tout mélange irréductible à l'analyse. Ai-je devant moi ww vUle 
de Levantins comme Smyrne? passera-t-elle sans transition d'une 
tor()eur asiatique à la vie européenne, comme Alexandrie? ou. b^en 
l'Orient et l'Europe y vivront-ils côte à côte, sans se comprvtidre 
et sans se pénétrer, comme à Gonsiantinople? Non, Salonique n'est 
ni turque, ni byzantine, ni tout à fait moderne : eliea puur ito<n l'as- 
pect d'une ancienne colonie vénitienne. Elle dormait dans une pro- 
fonde léthargie derrière sa vieille muraille : quand notre siècle l'a 
touchée de sa baguette, elle s'est réveillée Ulle de la Venise du, iiUi^ 
ou du XIV* siètrle, de cette reine de l'Orient qui savait si hailjjjeiuient 
mêler les races, les couleurs et les civilisations les plus dis^'araiea, 
pour le plus grand bien de son commerce; qui conduisit av^c unt 
d'adresse les croisés devant Constaniinople ; qui disputa, si Itoiigt tups 



112 REVUE DES DEDX MONDES. 

aux Turcs l'anhipel et le littoral de la mer Lgée, qui laissa par- 
tout derrière elle la grilTe puissante du lion de Saint-Marc. Ici, la 
trace de son passage nV-st pas écrite sur des monumens gracieux 
et vides, comme à Raguse : il y a peu d'architecture à Salonique. 
Ce sont les hommes eux-mêmes qui paraissent détachés d'une 
grande toile brossée par Tintoret ou Véronèse. J'ai beau me dire 
que le front de la ville est tout moderne, et que ces pierres, déjà 
usées par le double frottement des hommes et des vagues, n'ont 
pas quinze années d'existence : le cadre est récent, soit, mais le 
tableau est ancien; à la différence du quai des Esclavons, par 
exenjple, où le cadre est admirablement conservé et le tableau dé- 
truit. Ce qu'on entrevoit dans l'art vénitien, ce qui en fait le charme 
mystérieux et subtil, ce sont des alternatives d'une activité très 
plastique et d'une nonchalance voluptueuse : j'en retrouve ici 
l'iiiiage, affaiblie sans doute, mais encore séduisante dans la physio- 
nomie des habitans. Aujourd'hui comme autrefois, sur les dalles 
chauffées du soleil, les portefaix au torse bronzé, aux jambes 
nues, circulent d'un pas égal, au milieu des piles croulantes de 
pastèques, ils sont aussi peu vêtus que possible : leur culotte 
mal attachée, leur geste majestueux, leur aiîure indolente, tout 
en eux révèle le grand principe de moindre action qui est le ré- 
gulateur de l'Orient. De jeunes garçons déhanchés, aux manières 
équivoques, mais au charmant sourire, portant sur le haut de la 
tête une petite calotte crânement campée, exercent le long du port 
tous les métiers inutiles, et sollicitent en foule l'honneur de faire 
briller vos bottes. Des Juifs causent affaires, en grande lévite dou- 
blée de fourrures, ou superbement drapés dans leur robe blanche 
échancrée à la jambe. Des Osmanlis en turban, des Albanais en 
fustanelle, des Juives laissant retomber derrière la tête des bande- 
lettes vertes frangées d'or, des Bulgares au vêtement massif, à la 
figure rougeaude, aussi dépaysés là que des barbares dans une ville 
antique, telle est la foule infiniment variée qui se croise en tous sens. 
Cette confusion des langues aboutit, près du port, à une espèce de 
sahir italien, dans lequel on vous crie fort innocemment : « Sei- 
gneur, voulez -vous un faquin? n Cependant, le travail va son 
train, sans empressement, sans trop de bruit, et presque tou- 
jours à dos d" hommes : car les navires ne peuvent pas encore 
accoster ; le chargement doit passer sur des chalands, et des cha- 
lands sur les portefaix. C'est absurde et long, j'en conviens; mais 
quelles bt-lles épaules et quels beaux muscles ! Le travail ici ne dé- 
forme pas l'aninial humain. Qu'on ferme un instant les yeux : qu'on 
pense à nos havres du Nord, aux grues qui grincent, aux machines 
qui soufflent, au bruit de ferraille qui brise le tympan, tandis que, 



DE SALONIQUE A BELGRADE. 113 

dans un ciel brumeux, les navires, pressés les uns contre les autres, 
allongent mélancoliquement leurs vergues; puis qu'on regarde 
ce port ensoleillé, où personne ne paraît compter avec le temps; 
qu'on respire cet air tiède, dissolvant : il ralentit la marche, mais 
laisse au corps sa belle nudité ; cette atmosphère semble huiler les 
ressorts de toute besogne : on comprendra que des contemplatifs 
fument tranquillement leur narghilé dans le café voisin, et bercent 
leur indolence du spectacle de cette animation tranquille. C'est 
ainsi qu'on devait travailler quand le monde était jeune, qu'il tour- 
nait autour de la Méditerranée son centre et son berceau, et qu'il 
n'était pas pressé, parce qu'il avait l'avenir devant lui. 

Profitons de ce moment unique du réveil d'une vieille cité. 11 
échappe ; tout à l'heure il aura disparu. Cette belle fille de sang 
mêlé, délurée, paresseuse et demi-nue dans sa tunique du xv^ siècle, 
semblable à certains types étranges qu'on rencontre à Venise autour 
des fontaines ou dans les toiles des anciens maîtres, va bientôt revê- 
tir l'alfreuse livrée moderne. Juifs et musulmans portent déjà, sous 
leur robe, des bottines élastique-ï d'origine française. Devant mes fenê- 
tres se promène une sorte de vieux Pallicare à moustache blanche, 
qui, grave, imperturbable, associe les vêtemens les plus disparates : 
fustanelle blanche, arsenal à la ceinture, élégantes cnémides, sur 
la tête un horrible melon noir, dans la main une ombrelle. Certes, 
il est ridicule de se lamenter sur la perte de la couleur locale, quand 
cette couleur n'est qu'une rouille de misère et d'ignorance. Il fau- 
drait fouetter en place publique, s'ils n'étaient d'ailleurs réduits à 
l'impuissance, les fanatiques du pittoresrjue qui sacrifieraient volon- 
tiers sur l'autel immobile de je ne sais quel dieu Terme le bien- 
être, la santé, la moralité même d'un peuple. Mais je voudrais 
qu'on pût choisir parmi les prétendus bienfaits de la civilisa- 
tion , par exemple accepter les chemins de fer, les bons tissus, les 
meubles commodes, et repousser la redingote noire, infiniment moins 
appropriée au climat que des tuniques flottantes, légères et de cou- 
leur claire. On ne m'ôtera pas de l'esprit que les rues couvertes 
du vieux bazar, avec les boutiques iraîches dans le clair-obscur, où 
les métiers divers font bruire leurs fuseaux en sollicitant le client 
côte à côte, dans une douce promiscuité, ne soient plus agréables 
à fréquenter que telle bâtisse à l'européenne, où les marchandises 
et les chalands cuisent correctement derrière la vitre brûlante des 
magasins. Tout ne méritait pas d'être condamné en bloc, dans cet 
Orient, qui s'est cristallisé lentement, sous l'influence de causes 
naturelles. Voilà pourquoi, sans aucun parti-pris de dilettante , je 
regretterai mon tableau vénitien, tout défiguré qu'il est déjà oar 
des taches sombres et des notes criardes. 

TOME LXXXV. — 188S. Q 



H4 KEVIE DES DEUX MONDES. 



n. 

Pt.nr tout dire, il est un caractère de l'ancienne Venise qui manque 
ici et qui maiviuera toujours: c'est le côté chevaleresque, aristocra- 
tiqtie et milrlant. Salonicjue est un Véronèse, naais à la condition de 
supprimer les Mies et hautaines figures du premier plan, qui portent 
la cuirasse sous la robe de brocard. De ces magnifiques seigneurs^ 
il ne resiie que les valets, ou tout au moins les invités, ces types un 
peu vulg?iires à la peau tannée, au profil légèrement bestial, que 
l'auteur des A'-rts de Cutui relègue au bas bout de la table, après les 
a\()ir sans doute crayonnés dans qjuelque gJietto. Imaginez une Ve- 
nise dans laquelle la descendance de Shylock aurait peu à. peu éli- 
miné les Antonio trop généreux et les Bassaoio trop insoucians : 
vous aurt'Z Salonique. Sur 1:^0,000 habitans, il y a ici près de 
70. (X)») Juifs. Je ne crois pas qu'on en trouve autant à Jérusalem. 
Nulle part ils ne se sentent aussi parfaitement chez eux. Ils pré- 
ftrent de beaucoup le joug des Turcs au gouvernement des chré- 
lien<. Les nmsulmans professent pour to^ les autres cultes une 
lol'>rjnce fondée sur le mépris : les Juifs en ont profité. Us se sottt 
tenus |)Our satisfaits de n'être pas plus maltraités que ,les raïas, 
lamlis qri'en terre chrétienne, ceux auxquels le Christ a ensei- 
gné la loi de charité et de justice leur faisaient une guerre achar- 
née. On affirme que leurs ancêtres sont venus d'Espagne, à, l'époque 
où sa niaj«'sté très catholique le roi Ferdinand les chassa de ses bonnes 
villes 'X meiioya si birti les Espagnes de cette engeance maudite que 
loirt couiMiercf en dépérit ou peu s'en faut. Ces exilés se réfugièrent 
à l'abri du croissant. De fait, la plupart d'entre eux parlent encore 
un espagnol aux formes archaïjues, c'est-à-dire la langue de leurs 
pères, n est probtible que leur situation, relativement pros[)ère, 
attira d'autrcr^ éinigrans originaires d'Italie : les noms italiens sont 
aussi r-pandus parmi eux «pie les noms h«^breux ou espagnols. 

Je signale air^ amateurs d'ethnographie cette expérience inté- 
r«s*<nnte : une sorte de nation juive Livrée à elle-même, sous le plus 
lolénint des «iesjxjtismes, et formant lu majorité dans une grande 
?ilte cosmopolite. J'ai toujours pensé que les diirormités morales 
tMit reprochées aux Juifs d'Orient tenaient moins à leur nature qu'à 
leur con'lition, et qu'en tout pays, s'ils n'avaient essuyé pendant 
des siècles les insolences des forts et les rancunes des faibles, 
ils fie seraient devenus ni insolens dans la prospérité, ni serviles 
dans la m-unaiM- fortune. Ce n'est pas en quelquas jours qu'on peut 
connaître les Juifs de Salonique. Cependant, il m'a semblé, lorsque 
je les ai vus dans leur boutique ou dans kt rue, sur le port ou au 
comptoir, qu'ils avaient en général des allures plus franches, plus 



DE SALOMQLE A BELGRADE. 115 

ouvertes, plus dégagées qu'ailleurs. Les homuQes surtout ont parfois 
très grande tournure dans leur ample vêtement. Ifs sont aisément 
reconnaissables, et-cependant ils ofTpent des ly.pes ti'ès -variés, de- 
puis l'israélite fin comme l'acier, pâle et maigre, les yeux rivés 
sur sa besogne, jusqu'au géant sanguin, au large nez busqué, à 
la bouche sensuelle, qui a surtout retenu, de la sagesse de Sa- 
lomon, le Cantique des cantiques. Le type assyrien est forJ; ré- 
pandu. Certaines rues du bazar ressemblent à un bas-relief de 
iNinive et de Babylone, où de magnifiques Assourbanipal ven- 
draient des .melons et des pastèques. Le costume des femmes 
juives est charmant ; elles portent le fichu brodé croisé sous les 
seins -et Je .'bandeau de soie posé sur la tête à l'égyptienne. 
Celles que j'ai vues sont d'un type assez régulier, -mais banal ; 
de beaux yeux dans une face ronde et pâle. On m'etSirme que 
les jolies restent à la maison. Les Juifs sont Orientaux sur ce 
point. ;Vu risque deprovoquer leur jalousie, je me suis faufilé dans 
les ruelles étroites et les impasses où ils abritent leur vigne et leur 
figuier. A force de peine, j'ai découvert une superbe fille de Sion, 
brune et svelte, au port de reine, aux yeux de velours, tenant un 
balai comme lun sceptre. Je me suis récité le Nigra sum, sed for- 
jnosa ; « filles de Jérusalem 1 ne ^considérez pas que je suis de- 
venue brune, car c'est le soleil quiim'a ôté ma couleuT. Les enfans 
de ma mère se sont élevés contre moi. Ils m'ont mis dans les vi- 
gnes pour les garder... » Puis je me sius esquivé, parce que, des 
masures environnarttes, un certain nombre d'Aarons et d'Isaacs 
commençaient à m'observer avec iplus de curiosité que de bien- 
veillance. 

Les Juifs exercent ici tous les métiers indifféremment, depuis les 
professions manuelles jusqu'aux emplois les plus élevés. Naturelle- 
ment, ils excellent surtout dans le trafic ; mais cette aptitude n'a 
rien d'exclusif. Ils sont aussi bien fabricans, portefaix, drogmans, 
bureaucrates, que courtiers ou banquiers. Ils occupent tous les de- 
grés de l'échelle sociale, depuis le plus haut jusqu'au plus infime. 
Les premiers négocians de Salonique sont des Israélites : les AI- 
latini, les Modiano, sont aussi connus à.Marseille, à Paris !0u à Lon- 
dres que sur les bords de la mer Egée. Mais, à côté de ces grands 
seigneurs, il y a de pauvres diables de Juifs aussi malchanceux que 
des chrétiens. J'insiste sur ce caractère, parce qu'il contredit l'opi- 
nion commune d'après laquelle le Juif s'engraisserait nécessairement 
de la sueur des autres, et jouerait, à l'égard des races voisines, le 
rôle d'un parasite presque toujours heureux. N'en déplaise aux 
antisémites, c'est un préjugé dont il faut se défaire. On meurt de 
faim dans Israël tout comme chez nous ; on y connaît, comme 
chez nous, les inégalités sociales. Pùen n'est plus somptueux que 



\ 



Ijçj REVCE DES DEUX MONDES. 

le palais commercial élevt^ par les Modiano près du vieux bazar. A 
doux pas rien n'est plus sordide que l'espèce de cave dans laquelle 
une poignée d'enfans déguenillés psalmodie de l'hébreu. 11 sem- 
ble aussi qu'en devenant nation, les Juifs perdent une partie de 
celte solidarité qui fait leur force au milieu des chrétiens. Us ne 
sentent pas aussi vivement l'obligation de se soutenir les uns les 
autres. Les gros commerçans sont charitables, mais ils ne profes- 
sent pas une parenté très étroite avec les portefaix, leurs coreli- 
gionnaires. Quand ils se cherchent des ancêtres, ils placent volon- 
tiers leur origine un peu loin, en Italie, en France ou en Espagne, et 
n'admettraient jamais qu'ils sont sortis de la plèbe qui les envi- 
ronne. Voilà une conséquence de l'émancipation que George Eliot 
n'avait pas prévue, lorsqu'elle rêvait, dans Daniel Deronda, une 
espèce de Salente juive. Qu'Israël devienne une nation comme les 
autres : sur-lechamp, vous verrez renaître l'opposition d'intérêts et 
de sentimens qui divisait autrefois le peuple et les pharisiens. 

J'hi eu cette im[)ression très nette, un soir, en causant avec un 
vieux batelier juif, qui maniait l'aviron d'une main pesante. La 
nuit était splendide et molle, le bateau glissait silencieusement, et 
j'avais voilé le fanal avec mon manteau pour mieux voir les étoiles. 
Nous croisions à quelques brasses du quai, devant un théâtre en 
plein vent, où se faisait entendre une troupe italienne de passage. 
Les trilles de la chanteuse légère, les pâmoisons du ténor nous ar- 
rivaient par bouffées, alternant avec les applaudissemens de la 
foule; et c'était un [)laisir très philosophique d'entendre ainsi les 
bruits de la terre, les yeux tournés vers la grande mer sombre, sur 
laquelle le bateau traçait un sillage phosphorescent. Mais toute 
celte galle ne paraissait pas du goût de mon guide : il faisait 
une moue silencieuse. Je le priai de pousser au large de la baie, 
du côté des gros bâtimens à l'ancre, pareils à de gigantesques 
fanlômes endormis. Quand on n'entendit plus que le bruit des 
rames, il se mit à me conter sa vie, par petites phrases sentencieuses 
et laconiques, dans un jjatois demi italien, demi-français. Il était 
pauvre «onime un apôire, il labourait le golfe depuis plus de cinquante 
ans. ÉUiit-il marié? Oui, il possédait quelque part, au fond d'une 
ruelle, une femme, desenfans. Mais il n'allait pas à terre tous les 
jours, ni même toutes les semaines. On lui apportait à manger dans 
sa banpie, et il y couchait: singulière existence que celle de ce pa- 
triarclu', (luitani éternellement entre quatre planches, à une portée 
de fusil de sa famille! — J'entendis qnelque chose remuer et sou- 
pirer sous le banc même où j'étais assis. — « Tiens ! vous avez 
voire ciiien avec vous? lui dis-je. — Non, c'est le petit. — Quel 
petit? — Mon garçon, le (ils de ma fille. Je lui apprends à ramer; 
il dort la-dessous la nuit. » Ainsi, chaque coup d'aviron de l'aïeul 



DE SALONIQUE A BELGRADE. 117 

berçait le sommeil du petit-fi's. Il me vint à l'esprit que ce polis- 
son, roulé par le flot, avait un sort plus enviable que tous les pe- 
tits êtres, trop souvent dépravés, qui grouillent à terre au fond 
des taudis. Je félicitais le grand-j)ère d'avoir soustrait cet enfant à 
la contagion des rues. Il secoua la tète : « Tout cela est bel et bon, 
monsieur; mais il vaudrait mieux que l'enfant allât à l'école. Mal- 
heureusement, j'ai besoin de lui; et puis les écoles sont trop pe- 
tites, mal tenues. Les gros richards de là-bas oublient un peu trop 
que nous sommes leurs frères et qu'ils ont commencé comme 
nous. Le mal, à Saloni^lue, voyez-vous, c'est que les uns ont trop 
et les autres pas assez. » (Réias! brave homme, on pense de même 
à Belleville.) Il continua longtemps sur ce thème, et ne manqua 
pas de me détailler, avec beaucouf) d'esprit et de finesse, le carac- 
tère des principaux Israélites de \n ville, a{)préciant chacim selon 
ses œuvres et ses mérites. Je dois dire que, dans sa philippiijue, il 
éf)argtiait la grande tribu des Allatini, dont la bienfaisan(;e est ppo- 
verbiiile. Pour le reste, ce pêcheur, avec sa rude voix, toute rouillée 
par le vent de mer, aurait ré()été volontiers la parole du Maître 
que sa religion méconnaît : « Un ehfime;iu passera plus facilement 
par le trou d'une aiguille qu'un riche n'entrera dans le royaume 
de Dieu. » 

Je ne pense pas que les musulmans soient plus de iO,00 » à Sa- 
lonique. En tout cas, ils n'y tiennent pas le haut du pavé. l's parais- 
sent vivre en bonne intelliy:Pnce avec la population hétérodoxe. Si 
on cherchait parmi eux les Turcs de rare f>ure, on n'en trouverait 
moins encore. Laplu()arl sitnt des convertis. Ou continue mAme de les 
désigner par une dénomination spéciale d'anciennes familles juives 
qui ont passé à l'islaniistne. Ces dernières habitent, dans le haut de 
la ville, un quartier très propre, dont les murs clos et tout blancs, 
percés du classique moucharaby, ont la physionomie d'un petit fau- 
bonrg S iint-(iermain. Il n'est pas difficile de deviner que ces Juifs, 
enrichis autrefois par le négoce, ont tourné à Mahomet lorsque le 
règne du prophète était encore dans tout son éclat. C'est .linsi qu'en 
France et ailleurs, un certain nombre d'Israélites de hauie volée, 
in)paliens des dernières entraves, rer)ient la foi de leurs pères pour 
embrasser la religion dominante. S'ils font bien ou mal, je n'en suis 
pasjuge ; mais,à coup sûr, leurs congénères de Turquie se souttr'p 
pressés. Ils n'ont pas réussi à conquérir les sympathies des vrais 
croyans, et ils se sont aliéné celles de la synagogue. Selon la règle 
invariable, ces convertis sont plus enragés que les autres. Si ce- 
pendant il leur est donné d'entrevoir, du fond du harem, le rôle 
réservé à leur race datis le monde civilisé, ces adorateurs du suc- 
cès doivent regretter leur défection prématurée. 

On ne s'explique guère les explosions de fanatisme dans une 



j4 8 REVUE DES DEC! JÉOMDES. 

ville OÙ les nmsulniaiis tiennent en ^prence si peu de place- 
Nulle ptrt, j*eui-être, Jes mosquées ne sont aussi facilement acces- 
sibles. Dans l'une d'entre elles, on raontiJ le tombeau d'^in saint 
chrtJlien. Toule l'année, les orthodoxes sont autorisés à y J^aire 
leurs dévotions : exemple remarquable de tolérance que les chré- 
tions ne suiNraienl pas. Imaginez un instant qu'une de nos.églises 
caiholi(iues d'Orient renfermât le tombeau de quelque derviche, et 
qu'un permit aux musulmuns d'y faire leurs génuflexiions! Ce- 
pendant cette même ville a vu, en 1870, notre cottsiil assassiné 
jmr des fanatiques aux pieds d'un gouverneur impuissant ou com- 
plico. De pareils actes de sauvagerie démontrent la fr^igiUté de 
l'équilibre maintenu par la conquête ottomane : les haines de Tace 
et de religion ne sont qu'assoupies; il suffit d'une étincelle pour les 
rallnmer. Musulmans et chrétiens, rapprochés par des relations 
quotidicnmes, ne peuvent pas toujours se dévorer ; mais, au fond, 
les esprits n'ont point avancé d'une ligne. Si l'on est forcé de Ee 
si^pportor, les motifs de s'égorger subsistent. Il convient d'ajouter, 
sans vouloir justifier cette scène affreuse, que notre consul s'était 
compromis inoon^idé rément, dans l'intérêt de la religion orlho- 
doxe, dont il n'avait pas la protection, à il^suite d'une bagarre où 
les chrétiens s'étaient donné les premiers torts, et pour une joune 
fille qui n'était pas Française. Cette jeune personne. Grecque ou 
Ui)l<jrare-, [lttr^aiteraent oubliée aujourd'hui, s'était .prise d'une belle 
ardeur, moins pour le culte du prophète que pour un beau mustul- 
raan. Cela se voit, paraît-il, tous les jours; on change ici de religion 
avec une facilité prodigieuse, sauf à se convertir de nouveau 
quand on -est blasé. Personne, en général, .n'y prête la moindre 
attention. Cette lois, la communauté grecque, sur les cris àe la 
mère, se montra moins accommodante, et voulut s'opposer de vive 
force à la conversion de la jeune fille. Celle-ci arrivait .^lar .le train, 
epv-' >•■■)''•(' dans nwfircdjt- tout neuf. Une bande de 'chenaiMins 
pn .. ;iieiki urtbi»dux('s, poussée peut-être par quelque amant ja- 
loux, l'aiLendit à la gare, lui arracha son voile, et s'empara .de sa 
jM'.rsonne. Les musulmans, convoqués en toute hâte, s'assemblèrent 
dans les jirincipales mosquées; les têtes s'échauffèrent, et c'est au 
[»Ius fort de l'effervescence que notre infortuHé consul, M. Aloulin, 
prenant en main la oause de cette femme qui ne voulait point être 
proi» g"C, alla .se jeter, comme on dit, dans la gueule du loup. Il se 
rendu dans -uoe mosquc.e avec le consul dAllemagne j)0ur haran- 
guer la foule. On lui i:t']>ondit qu'il ne sortirait pas vivant si les 
(irecs ne rendaient pas la fille; et comme à quatre lieures rien 
n'était arrivé, le*» deux otages furent massacrés sur place. M. Mou- 
lin mourut en héros et en martyr, mais il est permis de dire qu'il 
n'avait point agi en diplomate. On m'a affu'mé que, parmi les au- 



J 



DE SALOiNIQUE A BELGRADE. H9 

tetirs du crime, les plus féroces étaient des Albanais venus de l'in- 
térieur : ceux-là ont disparu prudemment le soir même, et n'ont 
pas été atteints par les exécutions solennelles qui eurent lieu en 
présence des escadres combinées. Maintenant tout est calme; mais 
il est instructif, en parcourant ces rues paisibles, de se rappeler 
l'éruption récente et de suivre a la trace la lave refroidie. Les vol- 
cans aussi, quand ils sommeillent, se couvrent de vignes et de 
fleurs. Telle est la péninsule des Balkans : elle a des cratères un 
peu partout, en Bulgarie, en Serbie, au Monténégro, en Macé- 
doine; personne ne peut jamais prédire, six mois d'avance, de 
quel côté jaillira la flamme. 

La plu()art des Albanais que l'on voit à Salonique ressemblent à 
des fauves apprivoisés; — admirables, du reste, pour tous les mé- 
tiers où il faut parader sans rien faire. La profession qu'ils recher- 
chent le plus est celle de cawas. Non-seulenaent les consuls, mais 
tous les personnages un peu notables, ont à leurs ordres dieux ou 
trois superbes gaillards, à l'air martial, à la démarche imposante, 
portant avec désinvolture la veste soutachée, la fustanelle et Fina*- 
mense ceinture où tremblent les pistolets et les yatagans, cooïme 
■ce carquois d'Apollon qui rendait un son si terrible lorsque le dieu 
était en co'ère. Timi homme, qui »e respecte ne va. point dans la rue 
sans.se fiiire précéder d'un au moins de ces matamores, qui écarte 
la populace. A la maison, il se tient devant la porte, dans une atti- 
tude décorative, fait les commissions et sert à table. Vous êtes 
assis au salon, vous dégustez piisiblement votre café ; tout à 
coup la porte s'ouvre ; un chef de brigands, chamarré d'or, marche 
droit sur vous avec des yeux féroces ; mais, au lieu de vous de- 
mander la bourse ou la vie, il prend délicatement votre tasse et k 
pose sur un guéridon. Le consulat de France possède un superbe 
échantillon du type :. costumé comme le « roi des montagnes, » 
c'est le plus serviable des géans. U but le voir soulever, dans ses 
énormes bras, la petite fille du consul, et la porter, avec mille pré- 
cautions, dans son berceau. Il y a en lui de la grâce du gros chien 
qui se laisse tirer les oreilles par un enfant. L'instinct terre-neuve 
ne lui manque pas non plus; en 1876, ce même cawas a été fort 
bravement disputer le corps de son consul aux bêles à face hu- 
maine qui le déchiraient. Mais la présence des Albanais sur le litto- 
ral n'est qu'un accident; c'est dans leurs montagnes qu'il faudrait 
les voir à l'état sauvage. 

On s'étonne de rencontrer si p'^u de Grecs à Salonique. ils swit 
tout au plus vingt mille. Voi'à don'*, tout ce qui reste de cette race 
ingénieuse et vivace dans la seconde capitale de l'empir^^ b\zmnri<! 
Cependant cette petite phalana:e tient dans ses mains le derrrrer 
anneau de la chaîne qui réunit le présent au passé. Il y avait des 



120 REVLE DES DEUX MONDES, 

Hellènes ici, et par conséquent une philosophie, des arts, au 
temps où les bandes turques erraient encore sur les plateaux 
de l'Asie centrale, et lorsque les Francs n'étaient point sortis 
des forêts de la Germanie. Je lâche de démêler dans leurs 
traits l'hérédité d'un sang illustre; mais on y perdrait sa peine. 
Les premiers, ils ont adopté le costume européen, qui leur ôte, 
au moins pour les yeux, toute nuance d'originalité. Leur goût, 
franchement moderne, se comprend très bien : la tradition qu'ils 
invoquent est si reculée qu'elle ne peut s'exprimer par aucun 
signe visible. On ne les conçoit pas portant le pallium grec ou 
la toge romaine. Toute leur force réside dans des abstractions : 
lies souvenirs, une langue, une religion. Ils ont senti que la 
meilleure manière de se distinguer des groupes voisins était de se 
donner à l'Europe corps et âme. De plus, ils ont sans cesse les 
veux tournés vers Athènes : n'étant ni assez nombreux ni assez 
[juissans pour se faire une place à part dans l'empire turc à 
l'exemple de leurs cousins germains les Phanariotes, ils ont mis 
toutes leurs espérances dans le jeune royaume. Cette poignée de 
Grecs, dont le plus grand nombre appartient au moyen commerce, 
n'attend rien du sultan. Ils deviennei.'t ainsi, pour la « grande 
idée, » un instrument fort actif de propagande, précisément parce 
qu'ils n'ont pas sujet d'être très satisfaits de leur sort. Toujours 
est-il que cette partie de la {)opulation repose la vue par un air de 
pr()j)relé et de l onne humeur. Soit effet du hasard, soit touchante 
réminiscence, leurs habitations sont principalement groupées au- 
tour de la Sainte-Sophie de Salonicpie, aujourd'hui transformée en 
mosquée. Aux fenêtres, on aperçoit de gracieux visages féminins, 
des minois éveillés du plus pur xix" siècle. Hommes et femmes sem- 
blent exempts de celte torpeur majestueuse qui est le calme des 
Orientaux. Mais, malgré leurs dons naturels, ils ont dû reculer de- 
vant la \ertu prolifique et l'activité tenace des Israélites. Le Juif et 
le tirée ont beaucoup d'aptitudes communes : dès lors, on se de- 
mande s'ils peuvent subsister côte à côte et exploiter concur- 
remment le même domaine. Le mot de Juvénal : 

Greculus esuricn» ad cœlum Jusseris, ibit, 



cal encore plus vrai des Juifs. Lorsque la nature a doté presque 
également deux êtres pour la même tâche, l'un doit éliminer 
l'autre; et ce n'est pas toujours l'espèce la plus noble qui l'em- 
pfirto, mais la plus résistante, la plus souj)le et la plus féconde. 
Autrement je ne puis comprendre comment Salonique, de grecque 
qu'elle était jadis, soit devenue un petit Israël. 



DE SALONIQUE A BELGRADE. 121 



III. 



A défaut des hommes, les monumens nous parleront peut- 
être du passé byzantin de la ville. Quel mystère que cet engloutisse- 
ment d'un monde! Quel naufrage comparable à celui de ces fameux 
"■alions espagnols, abîmés jadis avec leurs richesses, et que la 
sonde ne peut plus retrouver! Nos cathédrales du xiii^ siècle sont 
encore debout : c'est à peine si quelques fleurons manquent à leur 
couronne. Les monumens de la Rome impériale, aussi vieux que 
l'ère chrétienne, défient toujours les injures du temps. Et de cette 
riche et magnifique Byzance, qui a prolongé la tradition romaine 
jusqu'au milieu du xv® siècle, il ne reste que quelques mosaïques, 
quelques voiites défigurées par un enduit barbare. Le temps s'est 
fait complice de la grande erreur du moyen âge, et laisse tomber 
les édifices, comme nos pères ont laissé succomber sans secours le 
boulevard de la chrétienté, en léguant à l'époque moderne tous 
les embarras de la question d'Orient, ^ous-mêmes, sous l'influence 
de je ne sais quel préjugé scolastique, nous flétrissons du mot 
banal de décadence dix siècles d'une admirable civilisation. Le 
terme de byzantinisme est devenu chez nous l'équivalent de bavar- 
dage, de bassesse et de lâcheté. Personne ne nous a enseigné à dis- 
cerner, derrière la subtilité des querelles religieuses, l'efîort sin- 
cère de quelques bons esprits pour introduire un peu de philoso- 
phie dans un dogme q'ji se compliquait tous les jours. L'église a 
condamné en bloc la tentative des empereurs destructeurs d'images, 
qui cependant combattaient une des formes du fétichisme. Nos his- 
toriens n'ont pas vu que ces grands hommes, toujours aux prises 
avec l'islamisme, c'est-à-dire avec une religion d'une extrême sim- 
plicité, désireux de reconquérir l'Asie par la propagande autant 
que par les armes, devaient chercher à débarrasser la doctrine 
chrétienne de ses branches parasites, afin de la rendre pi us accessible 
aux intelligences orientales. Ils échouèrent dans cet essai de trans- 
action, comme ils échouèrent plus tard dans une tentative de rap- 
prochement avec Rome. Supérieurs à leur siècle, ils ne purent dé- 
montrer à l'Europe, déjà absorbée par l'égoïsme d'état, qu'en 
laissant entamer l'unité du monde chrétien, elle se créait pour 
l'avenir d'interminables difficultés. Que dire du courage et de la 
science politique de ces princes qui, au moment de la débâcle de 
l'empire d'Occident, supportèrent sans lâcher pied vingt inva- 
sions successives, et réussirent à enchaîner ou à dompter les bar- 
bares qu'ils ne pouvaient détruire? de ces Phocas et de ces Zimiscès 
qui arrêtèrent en Asie le flot de l'invasion arabe, et sauvèrent une 
première fois l'Europe malgré elle? de ces Paléologues qui, chassés 



122 REVDE DES DEUX MONDES. 

de Constantinople, surent la reprendre aux descendans des croisés, 
et firent reverdir un dernier rameau sur le vieux tronc de l'em- 
pire, que l'aveuf^'lenient de l'Europe s'obstinait àdt^raciner? L'igno- 
rance seule accepte les jugemens sommaires; elle trouve com- 
noode d'arrarher quelques feuillets du livre de l'histoire, au risque 
de rendre la suite indéchilfrable. Surtout notre civilisation, fort in- 
ttutje d'elle-même, se plaît à passer l'éponge sur les injustices 
qu'elle a commises, et traite volontiers d'inférieurs les peu;ples 
qu'elle a sacrifiés. Elle ne veut pas reconnaître que son indillérence 
a déchaîné des maux infinis sur cette belle partie du globe qui lui 
avait servi de berceau. 

Je «'eflurce de rcssnsciter un passé si récent, et pourtant si 
lointain, en granssaiit les rues escarpées de la ville, et em cher- 
chant dans les mosquées les traces des anciennes basdliqu-es chré- 
tiennes. Tandis que la ville basse tout entière, — port, bazar ou 
Ghetto, — boardomae comme une ruche d'abeilles, le silence se fait 
dans la ville haute. Les arbres de jardins invisibles projettent leur 
ombre par-dessit^ les murs. Des petites places tranquilles vous iso- 
lent du ia[«ige que fait en bas u l'orgueil '.'^ la vie, » selcn la pa- 
role de l'apôtre. Là, on peut évoquer à l'aise les figures disparues 
qui ont respiré le même air, et, tout aussi bien que nous, foulé les 
dalles d'un pied vivant. Justement, voici devant nous l'abside en- 
soleillée d'uue ancienne éj^lise, ou plutôt d'une chupelle,qui devait 
Atrt^, dans cet endroit solitaire, un reudez-vous de dévotion -aristo- 
( — ■ : !-^. L'extérieur n'a point été touché. Avec ses encadremens de 
i . i-. > et >cs fines CGÎonnottes, elle a gardé les proportions exquises, 
la iiie>ure et la grâce que l'art chrétien des premiers siècles avait 
hérité de l'antiqoilé païenne. A l'intérieur, comme dans toutes les 
mosquées, les Turcs ont été terriblement simplificateurs. Plus 
dornemens, plus de reliefs, (>lus de peintures, mais un badi- 
geon uniforme. Partout, l'autel a été déplacé et tourné vers La 
Mecque, sans aucun souci de l'ordonnance ni de l'orientation géné- 
rale de l'rdifice. 

Qu'aur.iient dit les empereurs iconoclastes, un Léon l'Isaurien, 
HQ Thea{>hile. s'ils avaient pu voir cette application imprévue et 
brutale de leurs jdôes? Est-ce un tem>ple nu et froid qu'ils préten- 
daient élever? Non, certes, ils lai eussent conservé la couleur et la 
▼ie. L'art rviljgieux, entre les mains de leurs adeptes, aurait era- 
p {upiquo chose de l'élégance muette et somptueuse de cette 

A ra qui .se {):is>p Jbien de s-utues et de figiu-es. Entre les By- 

> ... et les Arab<s, il existait de singulières affinités. Ils avaient 
. , is à .se oonnalire ei à s'ai^piécier en se combatlant. A Saloni- 
que mr'ntïf,près des mosaïques de l'ancienne Sainte-Sophie, s'élève 
une rhaire de marbre due au ciseau d'un sculpteur musuhnan, 



DR SALOMQUE A BELGRADE. 133 

dont le rvthnie simple, enfermant la fantaisie des arabesques dans 
une broderie rectangulaire, n'aurait pas- déparé la vieille basilique. 
On conçoit que des hommes d'état et des philosophes aient rêvé 
une- transaction possible entre les deux formes les plus achevées 
die la civilisation au moyen âge, entre Bagdad' et Gonstantinople. 
Mais les- emfjereurs et les khalifes, leurs généraux ou leurs minis- 
tres, dans ces états- si despotiques, étaient trop souvent des gériies 
soJilaiifes : leurs, conceptions dwrenti plier dev-ant Ife fanatisroe dts 
faaleSwAaxïv® siècle, la confusion n'était pas moimire en Asie qu'en 
Europe. D'un côté du Bosphore, les petites dynasties musulmanes ; de 
l'autre côté, les factions chrétiennes et les sectes se déchiraient à 
l'envi. Pour mettre tout le monde d^'accord, il fallut qu'un peuple 
nomade, habitué à lu nudité de la steppe, indifTérent aux Tetti'es et 
aurarts, sortit de ses déserts et établît: partout le silence de la ser- 
vitude. Les Turcs écrasèrent sans y penser les fruits et les fleurs 
d'e deuK ci\ ilisaXiions. Ils plantèrent leur tente sur les débris de 
deux mondes ; car &i leur religion et leur histoire les rapprochaient 
dès Arabes, ils ne gardèrent vraiment de cet héritage que le 
Côraiï et ses commentaires. En Europe, ils se firent iconoclastes 
par le fer et le feu. La destinée a de terribles retours; puisque 
rOrient et rOtcident n'arvaieni pu s'entendï?e, puisque de Gonstan- 
tinople au Caire chacun restait cantonné dans sa manière spéciale 
d^adorerDieu, les Turcs furerrt suecités pour simplifier tout, non 
en théologiens-, mais en soldats. Aux extrémités opposées du mondie 
antique, deux peuples sombrèrent, laissait un \*ide qui- n'est point 
encore comblé : depuis lors, l'Asie et l'Europe n'ont cessé de se 
tourner le dos. — Et voilà pourquoi une pauvTe petite basilique, 
•perdue dans un coin de Salonique, est à moitié ensevelie sous une 
couche- de plâtre. 

La. destruction, chez les Turcs, n'est pas systématique : elle pro- 
cède de l'indifférence. Ils- ont épargné ce qui ne les gênait point. 
A Salonique, le hasard a sauvé quelques beauT fragmens et toute 
une ancienne église, Saint-Dimitri, dont les marbres sont bien con- 
servés, A Sainte-Sophie, une main maladroite a même essayé dfe 
combler les vides- de la mosaïque par de grossières peintures. Ces 
tristes anltiminu:res et la nudité voisine ne font que mieux ressortir 
un art sans rival dans la combinaison des nuances. La couleur a 
son chant, tout comme la musique : elle a sa phcase éclatante ou 
sombre , ses basses vibrantes ou, assourdies. Elle fait alterner les 
notes gaies avec des impressions presque, douloureuses dans leur 
intensité ; comms sa sœur la musique, elle nous donne des émotions 
qu'il est difficile de traduire en paroles, parce qu "elles ont plus depro- 
foadeur vague cpue de contour arrêté. Sous le portait de Sainte-Sophie 
subsiste une voûto chatoyante et soaafere, toute piquée de pointe 



12Û REVUE DES DEUX MONDES. 

d'or, d'un velouté et d'un fondu délicieux, qui, comme nos anciens 
vitraux, éveille des idées d'ardeur mvsiique. Cette richesse de tons 
révèle une richesse pareille de seniimens et de pensées. Lorsque 
l'art trouve ainsi des transitions plus subtiles et plus délicates entre 
les couleurs fondamentales, c'est que l'âme humaine a plus de dé- 
licatesse et de subtilité. Elle se développe et se dilate, pour ainsi 
dire, embrassant toujours un plus grand nombre de sensations et 
d'idées. Les peuples enfans aiment les couleurs tranchées et voj antes. 
Ceux (jui ont beaucoup agi et beaucoup soulfertont une prédilection 
pour le clair-obscur et les nuances. 

Aussi les marbres de Saini-Ditnitri, ces porphyres, ces jaspes, 
tout décoloiés qu'ils sont par le temps, ra'apparaissent comme les 
redets lointains de ces âmes compliquées et profondes. J'entre au 
soleil couchant : d'une haute fenêtre, un dernier rayon promène 
son prestige dans la pénombre de l'église; il semble éveiller suc- 
cessivement ces losanges et ces médaillons endormis sous la pous- 
sière. Je crois entendre autant de \oix murmurant, du fond des 
siècle-?, leurs émotions ou leurs prières. Chacune de ces vieilles 
pierres, dont le soleil rcchaulfe les veint^ pâlies, exprime à sa ma- 
nière une nuance d'amour, d'espérance ou de foi; car ceux qui les 
ont placés là, séduits par leur éclat caressant, apportaient à la mai- 
son du Seigneur ce qu'ils avaient trouvé de plus beau. Pour don- 
ner un corps à mon rêve, voici que le rayon effleure le tombeau d'une 
jeune chrétienne, à l'entrée de l'église : il est surmonté d'une in- 
scription grecque, et encadré d'une de ces délicates guirlandes que 
plus tard la renaissance devait tant reproduire. Esî-ce le déclin d'un 
art qui meurt ou l'aurore d'une ère qui commence? Le doute est 
permis, car Saint-Dimiiri remonte aux premiers siècles de notre 
ère. L'église, à cette époque, n'était point exclusive; elle acceptait 
l'héritage antique. Ces colonnes de porphyre, avec leur chapiieau 
corinihion, ont été enlevées à un temple grec. Dans le charmant cré- 
puscule d'un monde qui s'éteignait, d'un autre qui naissait, on put 
croire un instant que l'humanité s'acheminait sans secousse vers 
ses futures d«'stinces, enq)ortant avec elle tout ce qu'elle avait 
sauvé du passé. La jeune fille qui dort sous ce marbre n'était- 
elle |>as j)aîcnne encore par la tunique flottante et libre, déjà 
chrétienne par le maintien et la pudeur? Mais, tandis que je m'ou- 
blie dans le regret des choses mortes, les vieux piliers me tien- 
nent un autre langage : « Vois, disent-ils, nous avons supporté 
d'abord le tonq)le de Jupiter Oljinpien. Plus tard, nous sommes ve- 
nus orner la demeure du Christ. Aujourd'hui, nos fronts vingt fois 
8<'>culaif es président au culte de Mahomet. Nous avons vu les enfans 
des hommes se pro'-lerner devant trois autels différens. De tant de 
générations qui se sont écoulées sous nos portiques, nous n'avons 



DE SALONJQUE A BELGRADE. 125 

retenu que l'anlente et commune aspiration de tous les mortels 
vers un être plus haut et plus grand. Rien ne meurt; tout change 
et se renouvelle. Aujourd'hui comme autrefois, il n'y a de dieu que 
Dieu. » 

Revenons donc au présent ; rentrons dans le petit chaos macédo- 
nien qui se démène là-bas. Saluons au passage un vieil are de 
triomphe tout découronné, qui s'obstine à profiler sur le ciel les 
briques chancelantes d'une voûte romaine, tandis qu'à la base, 
derrière les étalages de fruitières, des reliefs enfumés, pleins d'ac- 
tion, de mouvement et de combats, racontent encore les hauts 
faits du peuple-roi. Aussi bien, ceux qui ont bâti cette arche avaient 
l'âme fortement trempée; ils ne s'abandonnaient point aux atten- 
drissemens inutiles. Ils ne pleuraient pas sur les Daces vaincus ni 
sur les civilisations qu'ils étouffaient dans l'œuf. D'ici, l'on aperce- 
vait les toits de Salonique descendant d'étage en étage jusqu'à la 
mer bleue, entremêlés d'arbres verts, de coupoles blanches et de 
minarets. L'endroit est bon pour se recueillir et pour interroger l'ave- 
nir de cette belle cité, qui est là tranquillement assise au soleil sur 
un monceau de ruines. 



IV. 



Ce grand caravansérail oriental n'a jamais été une capitale : elle 
n'a pu jouer un rôle politique qu'à l'époque reculée où les villes de 
la mer Egée formaient autant de petites républiques, et plus tard, à 
l'âge du morcellement féodal, lorsque le marquis de Montferrat se 
taillait un royaume dans la péninsule chalcidique. La nature elle- 
même n'a point doté Salonique pour devenir le centre d'un grand 
empire. Ceux qui prétendent l'opposer à Constantinople mécon- 
naissent les lois les plus élémentaires de l'histoire. Est-elle, comme 
Byzance, à cheval sur deux continens et sur deux mers? Peut-elle 
se flatter de tenir les clés des détroits, et par conséquent celles de 
la Russie, de toute l'Asie antérieure et d'un immense domaine 
maritime? Songez un instant à la fortune de Constantinople : nulle 
ville au monde n'est mieux faite pour se suffire à elle-même et pour se 
dérober à ses ennemis. Plus d'une fois elle a tenu enfermée dans ses 
murs toute la majesté du peuple romain. Les efforts de vingt peu- 
ples divers sont venus échouer contre ses remparts. On connaît 
l'histoire de ce Siméon, le Charlemagne bulgare, qui s'avança vain- 
queur jusqu'aux portes de Byzance, et, reconnaissant son impuis- 
sance, rebroussa chemin en déchargeant sa colère sur les cam- 
pagnes de la Thrace. La ville impériale jetait tour à tour l'Europe 
sur l'Asie et l'Asie sur l'Europe, puisant à pleines mains dans l'une 



126 REVUE DES DEUX MONDES. 

de ces deux réserves lorsque l'autre lui échappait. Encore aujour- 
d'hui, toute la péninsule des Balkans gravite autour de Constanti- 
nopie. Tant que le sort de celte capitale est en suspens, rien n'est 
résolu. Les guerres, les traités ont entamé peu à peu les fleuves 
et les montagnes qui la défendent comme autant de barrière»' : ce 
sont les actes successifs d'un drame dont le dénoûment est. encore 
inconnu, mais dont la possession de Stamboul est l'unique péri- 
pétie. Chaque province qui tombe est un boulevard de moins : le 
centre de l'action ne varie pas. 

Rien do pareil pour Salonique. La Providence, en la reléguant au 
fond de son golfe. Ta condamnée à suivre lés grandes révolutions 
territoriales sans les diriger. Elle ne réglera même pas le sort de 
cette Macédoine qu'elle alimente et dont elle vit. La race bul- 
gare» prépondérante dans les campagnes, est à peine représentée 
dans la ville, et n'a aucune influence sur lés affaires municipales. 
Les prétentions d€s états limitrophes, Grèce, Bulgarie, Serbie, s'ap- 
poient sur le dénombrement des villages, que chacun revendique 
pour son saint et pour sa race, non sur la composition ou sur les ten- 
dances de Salonique. Ce n'est même pa^ aux frontières de la Tur- 
quie, c'est plus loin, autour du tapis vert des chancelleries, que se 
joue la fortune de la Macédoine. La péninsule sera encore plus 
d'une fois disj)utée et découpée en tranches avant qu'on ne dispose 
de Salonique. Les Russes eux-mêmes, quand ils ébauchèrent à San- 
Stephano la grande Bulgarie, laissèrent de côté la péninsule chal- 
cidiqut' et son grand port, sachant bien qu'une fois maîtres du 
tronc de l'arbre, la branche suivrait d'elle-même. Depuis lors, tout 
le monde pense à Saloui({ue et personne n'en parle. Elle excite des 
convoitises, mais elie inquiète la main prête à la saisir. Ce port ou- 
vert pourrait enrichir un conquérant; il ne lui apportera point de 
force. Au contraire, la puissance qui étendrait le bras jusque-là 
multiplierait s^s points vulnérables et prêterait le flanc à plus d'un 
.: " ur. Si jamais, c' qu'aucun bon Français ne doit désirer, les 
I.,,. - uieiit contraints débattre en retraite, Salonique ne tomberait 
point asec fracas : elle se détacherait mollement de l'empire, 
comme on fruit mùr. Si cette vieille ville pouvait décider de son 
[tropr« sort, il est probable qu'elle inclinerait vers une confédération 
fie cités, vers une espèce de hanse orientale telle que ces rivages 
en ont vu autrefois, et telle qu'une génération plus heureuse en 
Terra peut-être refleurir. Ce rêve est une utopie à Constanlinople : 
il serait irj mervoillon.srraenf approprié à la configuration du sol et 
«n '.'ni.j dos habitiins. Mais les vœux des peuplas sont bien ce qui 
j>i jpo le moins notre âge de fer. De longtemps, Salonique ne 
gDu>ern'ra pas ses propres destinées. Aussi est-elle plus attachée 
qu'une autre ville à la domination des Turcs, qui est pour elle un 



DE SALONIQUE A BELGRADE. 127 

gage d'indépendance relative. Qu'on lui pernaette de s'enrichir; 
elle se contentera volontiers d'un rèl'e modeste et subalterne. 

Tout autre est son impo^-tance comfoerciale. Dans ce donaaine, 
elle est vraiment reine, ei son eo^pire grandira encore. C'est que, 
dans noire siècle, les courans économiques suivent lewr pente 
sans aucun sonci des convenances politiques. Ils v<ont droit où les 
appelle, sort la rapidité, soit le bas ,prrx des transports: Salonique, 
téie de ligne d'un cheniin de fer européen, escale comniocie sur les 
mers d'Orient, présentera bientôt cette double attraction. Déjà le 
caractère cosmopolite de son peuple -et de son histoire se reflète 
JDsque dans son commerce. Tandis que, dans la plupart des autres 
paris, un .pavillon écrase les autres, et que la population a ses pour- 
voyeurs attitrés qu'il est difficile de supplanter, les différentes na- 
tions de l'Europe, favorisées les unes par la distance, les autres par 
le bon marcdîé du fret, peuvent lutter ici presque à armes égales. 
NiLtureHement les Anglais, ces rouLiers de la mer, tiennent le 
premier rang pour la navigation. Mais si l'on parcourt le ta- 
bleau des marchandises importées par chaque pays, on constate 
qu'entre l'Angleterre, l'Autriche, l'Allemagne et la France, il n'y 
a poiot de différence impossible à conabler. Les chiffres varient 
pour chacune des puissances entre 10 et 14 millions de francs. 
Il dépend certainenvent de nos Marseillais de faire mieux encore, et 
de ressaissir une partie des avantages que l'admirable .position de 
leur ville leur assurait autrefois dams le 'Commerce du Levant. Je 
crois fermement que la vogue leur reviendra. Les produits français 
sont chers, mais presque toujours solides et nets de toute adulté- 
ration. Ea Orient, k mode actuelle est aux produits autrichiens, 
qui sont mauvais et peu coûteux. Le bazar de Salonique est en- 
combré de cette pacotille, digne d'être échangée sur la côte d'Afri- 
que contre de la poudre d'or et de l'ivoire, car e\\e convient plutôt 
à des nègres qu'à des gens civilisés. Les roitelets du Congo ne'se 
verraient pas plus laids dans ces miroirs qui aJlongent, déforment 
ou verdissent le vi^ge.. Ils prendraient les chaises et les tables 
pour de simples ornemens, et n'auraient pas la tentation de s'as- 
seoir sur les unes ou de s'appuyer sur les autres, au risque de s'ef- 
fondrer au milieu de leur luxe improvisé. Us resteraient en extase 
devant ces pendules en simili-bronze, dont ne voudraient pas les au- 
berges àe nos derniers villages ; et comm€ ils marchent générale- 
ment tout nus, ils s'inquiéteraient assez peu de la durée d'un tissu 
de coton. Hélas! les Orientaux sont encore nègres sur ce point; dé- 
pensant au jour le jour, imprésA^oyans comme des enfans, peu sou- 
cieux de ce qui dure, ils vont droit au bon marché, qui est souvent 
un marché de dupe. Un négociant m'a démontré, de la manière la 
plus agréable, un verre de limonade à la main, que le sucr« de 



I2S REVIE DES DEUX MONDES. 

Marsei'le est à peu près quatre ou cinq fois plus riche que celui 
d'Autriche. lequel coCite environ deux luis moins. Cependant les 
intli^'èues préfèrent le dernier ; ils sont encore incapables de com- 
prt'ndre que payer deux fois plus cher un produit cinq fois plus 
utile, est l'acte d'un bon père de famille. Laissons agir le temps, 
qui est un grand instructeur, mais ne nous endormons point. 
On ne demande pas à nos négocians d'être moins honnêtes, seule- 
ment d'être plus actifs et plus entreprenans ; dès lors on leur ré- 
pond du succès (I). 

Il suffit d'ouvrir une carte pour comprendre que l'avenir de 
Salonique réside dans le long ruban ferré qui la rattachera bientôt 
à l'Europe centrale par Belgrade, Pest et Vienne. Déjà les grandes 
compagnies maritimes escomptent cet espoir de transit. On annonce 
que la compagnie anglaise de la malle des Indes se dispose à quitter 
Hrindisi. Nos messageries ne restent pas en arrière : elles bâtissent 
un palais sur le quai de Salonique. Des capitalistes sont en instance 
auprès du gouvernement turc pour obtenir la concession d'un quai 
en eau profonde. Us ont même la singulière idée de construire un 
môle dans une rade parfaitement abritée, sans doute parce que 
cette ceinture de pierre constitue à leurs yeux la parure indispen- 
sable d'un grand port. 11 serait plus pratique de procéder sommai- 
rement à l'américaine, et d'installer, comme à New-York ou comme 
dans les docks de Londres, des estacades en bois perpendiculaires 
au rivage, formant autant de bassins séparés, où les navires peu- 
vent accoster et décharger sans encombre. Avec quelques dragages, 
ces bassins seraient accessibles aux navires du plus fort tonnage. 
Qii'on se décide pour la pierre ou pour le bois, il faudra bientôt 
dire adieu à ces beaux quais d'aspect vénitien. Il me semble déjà 
entendre le bruit des wagonnets et respirer la poussière de char- 
bon. J'ai besoin d'appeler à mon aide, pour prendre mon parti de 
cette vilaine métamorj)liuse, les raisonnemens abstraits et les chif- 
fres dont les économistes sont prodigues. 

Parmi ces raisonnemens, il en est un cependant que je prendrai 
plaisir à confondre. On suppose volontiers que la fortune d'un 
|>ort sur la Méditerranée est liée au passage de la malle des Indes. 
Quand on perça le Mont-Cenis, Marseille se crut perdue et jeta les 
hauts cris : c'en était lait de son antique splendeur, laquelle, comme 
on sait, date des Phocéens, puisque cette fameuse malle allait 

(1) Cn homme de »ci«>oc« et d'esprit, M, Emile Burnouf, a étudié ici-mftme {Bévue 
da l.'i octobre 1887) Ie« coo'litionii du commerce français dans le Levant. Ce travail 
•" ' ' ■ ■-jiMur-^. Mai* l'autriir. dans l'admiration qu'il professe pour 

: ' t, Pt dans l'amortume do ses regrets pour notre prépondé- 

rance perdue, oublie que ce siècle appartient à la libre concurrence, et qu'il n'est au 
pouvoir d'auruo ^oavcrncmeot de suppléer \ l'initiative privée. 



t' 

J 



DE SALOMQUE A nELGRADE. 129 

s'embarquer à Brindisi. Puis vint le tour du Saint-Gothard; autres 
clameurs. Voilà les ingénieurs de nouveau sur leurs cartes, suppu- 
tant le nombre des kilomètres, tirant une ligne de Londres ou de 
Berlin jusqu'à Calcutta, et démontrant que tous les ports situés en 
dehors de celte ligne sont condamnés à périr. Maintenant on re- 
commence les mêmes jérémiades à propos de Salonique, et l'on 
détrône à son profit Marseille, Gênes et Trieste. Pour le coup, c'est 
abuser des abstractions. Il semble que l'Europe soit une expression 
mathématique, et que la voie ferrée dont le terme se rapproche le 
plus du canal de Suez doive forcément absorber tout le commerce 
du continent. Au risque de contrister mes amis les Israélites de 
la mer ligée, je ne crains pas d'avancer que c'est une pure fiction. 
Le passage de la malle des Indes démontre tout au plus la rapidité, 
qui est en raison inverse du bas prix des transports. Ce n'est point 
assez pour faire une grande place de commerce. Je ne sache pas 
que, malgré ce bienfait britannique, Brindisi ait donné ombrage à 
Gênes ou à Trieste. Sans doute, les voyageurs de grande vitesse et 
quelques marchandises très coûteuses, de livraison pressante, pren- 
dront de préférence la voie la plus courte. Cet avantage n'est point 
à dédaigner; mais il forme une bien faible partie du grand com- 
merce. Celui-ci fait des affaires à longue échéance, et préfère de 
beaucoup la voie de mer, qui coûte environ dix fois moins que les 
lignes ferrées. Par exemple, un tonneau de pétrole expédié de Ham- 
bourg à Bucharest trouve déjà profit à voyager à petites journées 
par le Pas-de-Calais, Gibraltar, la Méditerranée et le Danube, plutôt 
que de suivre le chemin de fer. Le commerce a ses raisons, qui ne 
sont pas toujours celles des géomètres. 

Je prévois donc quelques déceptions, pour cette honnête popu- 
lation de courtiers, d'affréteurs et de marchands, s'ils espèrent que 
toutes les richesses de l'Europe centrale s'engouffreront derrière 
le premier train de vitesse qui franchira leurs murs, avec une 
locomotive allemande ou hongroise. Je les vois se multipliant 
autour des voyageurs indifférens et rapides, qui se transporteront 
du wagon-lit au paquebot-restaurant, après avoir jeté un regard 
distrait autour d'eux. J'entends d'ici les plaintes amères des hôte- 
liers, qui n'auront pas même eu le temps de plumer ces oiseaux 
de passage. Est-ce donc pour le plaisir de contempler un instant 
des vestons rayés, des casques indiens et des watcrproof irrépro- 
chables, qu'on les aura institués les portiers de l'Europe ? Et les 
marchandises bien ficelées, qu'une grue à vapeur cueillera sur le 
wagonnet pour les lancer précipitamment à fond de cale, à qui pro- 
fiteront-elles, si ce n'est à des compagnies le plus souvent étran- 
gères? Tel un nuage doré passe sans crever sur une campagne 

TOME LXXXV. — 1888. 9 



130 REVUE DES DEUX MONDES. 

aride et va porter ailleurs sa rosée féconde. En vain les cultivateurs 
lui tendent les hras: ils sentent un instant la fraîcheur de la nuée, 
mais elle s'en va; et ils l'implorent encore qu'ils ne la voient déjà 
plus. 

iNon, peuple de Saloniqiie, votre richesse future ne gît pas prin- 
cipalement dans CCS lointaines provenances; elle est plus près de 
vous, sous votre main. Gomme dans la fable, remuez votre sol, ou 
du moins que vos frères le remuent pour vous ; au lieu d'un trésor 
tomht' du ciel, vous aurez un revenu solide et assuré. Pour devenir 
les courtiers de l'Kurope, soyez d'abord ceux de la péninsule des 
Balkans. Oue ces magnifiques contrées, si riches autrefois et si 
peuplées, sortent de leur engourdissement; qu'elles travaillent et 
produisent, et vous grandirez avec elles. Avant d'être international, 
il faut être de son pays. Marseille a derrière elle la France; Gênes a 
l'Italie; Trieste a l'Autriche ; et si Liverpool n'avait pas Manchester, 
ce port ne serait pas devenu l'entrepôt du monde. Je sais bien que 
votre domaine est disputé, livré aux querelles des hommes, et qu'il 
ne dépend pas de vous d'unir toutes ces races dans un effort com- 
mun. Mais le monde est mené par une certaine force des choses, 
— on disait autrefois par un ordre providentiel, — qui se joue des 
congrès, et qui se plaît à démolir les barrières inventées par les di- 
plomates. La nécessité de manger, et pour cela de vendre et d'ache- 
ter, est une des formes les plus élémentaires de cette force irrésis- 
tible. Comme cette nécessité se reproduit tous les jours, elle triomphe 
à la longue d'une autre loi de fer, d'après laquelle il n'est rien de 
plus noble que de s'entre-tuer les uns les autres. Derrière les riva- 
lités ardentes, les conflits et les guerres, la civilisation poursuit son 
travail souterrain. Voyez ce chemin de fer, dont personne au der- 
nier moment ne voulait, ni les Serbes, qui le trouvaient trop cher; 
r' ''Vs AiJtrif.hipn*. qui redoutaient l'invasion des produits anglais: 
ni If- Turcs, qui apprth.'udaient avec plus déraison les visites de 
leurs bons alliés d'Kurope : on l'a construit cependant, et, si invrai- 
semblai)le que cela paraisse, on l'ouvrira. Il est pour vous, gens de 
Salonique, l'instrument, le symbole et le gage de la résurrection 
de votre péninsule. 

Donc, la meilleure manière de mesurer votre avenir est de prendre 
le tram pour reoKjnter d" proche en proche jusqu'au Danube, en 
suivant le cours du Warflar <'t de la Morava. 



* * * 



LE 



COMBAT CONTRE LE VICE 



LA REPRESSION. 



LES PRISONS DÉPARTEMENTALES ET LE SYSTÈME CELLULAIRE 



I. 

Que notre détenu provisoire ait subi les premières heures de son 
incarcération dans un local spécial, comme à Paris, ou dans la pri- 
son même de la ville, ainsi que cela se passe généralement en 
province, il n'en doit pas moins être interrogé par un juge d'in- 
struction dans les vingt-quatre heures de son arrestation. Cette 
garantie de la liberté individuelle, que l'article 93 du code d'in- 
struction criminelle assure aux citoyens, est beaucoup moins sé- 
rieuse qu'on ne pourrait le croire au premier abord. Le juge d'in- 
struction peut parfaitement, en effet, se borner à demander à 

(1) Voyez la Bévue du 15 décembre 1887. 



132 REVUE DES DEDX MONDES. 

l'individu arrêté ses nom et prénoms, et à lui faire connaître la 
nature de l'inculpation dirigée contre lui. Cette formalité accomplie, 
il est en r^gle avec la loi et peut rester ensuite six mois ou un an 
sans l'interroger, si tel est son bon plaisir, sans que l'inculpé, qui 
|)ar-dessus le marché peut être mis au secret et privé d'un défen- 
seur, ait le moyen légal de protester contre cet oubli, volontaire 
ou non. C'est la conséquence extrême du secret de l'instruction et 
du pouvoir discrétionnaire laissé au juge. En fait, je suis loin de 
prétendre que les choses se passent ainsi, et que les magistrats 
français procèdent avec cette insouciance. Mais il faut convenir 
que, parfois, l'instruction de certaines affaires est singulièrement 
lente. Cela signifie peu de chose de dire, comme le fait la statistique 
criminelle, que sur cent alTaires il y en a soixante-dix où les juges 
d'instruction rendent leurs ordonnances dans le mois du réquisi- 
toire introductif d'instance, si l'instruction' des trente autres af- 
faires s'éternise indéfiniment. Celte lenteur s'explique, à Paris 
en pariiculier, par l'insuffisance du personnel chargé du service 
des instructions; mais peut-être, à 3ette explication, en faut- il 
ajouter une autre : c'est que, par am^ur du bien-faire et pour 
diminuer autant que possible la part de l'imprévu dans les débats 
publics, les juges d'instruction polissent un peu leur œuvre comme 
on polirait une œuvre d'art, et veulent la porter au dernier degré 
du fini et de la perfection. Ajoutez à cela le souci de la rédaction 
de l'acte d'accusation, qui incombe aux magistrats du parquet, et 
à laquelle, surtout dans les causes destinées à demeurer célèbres, 
quelques-uns s'appliquent avec autant de coquetterie qu'un roman- 
cier en mettrait à écrire une nouvelle. Tenez compte, enfin, que, 
dans cet immense Palais de Justice, on n'a trouvé moyen de loger 
qu'une seule cour d'assises, de telle sorte qu'il y a des accusés 
dont l'affaire est parfaitement en état et qui attendent leur tour 
faute d'un endroit pour étr^ jugés, et vous arriverez ainsi à com- 
prendre que beaucoup d'affaires où le crime est flagrant, la culpa- 
bilité avouée, et qui pourraient être jugées en huit jours, attendent 
des semaines et des semaines avant d'être portées à l'audience ; 
que d'autres, plus compliquées et plus obscures, se prolongent pen- 
dant des mois sans arriver à un dénoûment. On m'a signalé une 
fois à Mazas un individu dont l'instruction durait depuis neuf mois 
et n'était pas encore terminée. 

Qtjoi qu'il en soit de ces réflexions, la situation et la dénomina- 
tion légales de l'individu écroué sous mandai d'arrêt ou dépôt chan- 
gent au roiirs des diverses phases à travers lesquelles peut passer 
l'instruction de son affaire; s'il est inculpé d'un simple délit et si 
le juge rend une ordonnance qui le traduit devant le tribunal cor- 
rectionnel, il devient prhrnu; s'il est inculpé d'un crime et si le 



n 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 133 

juge d'instruction le renvoie devant la chambre des mises en accu- 
sation qui rend contre lui un arrêt de mise en accusation devant 
la cour d'assises, il devient acrmc. A ces situations différentes ré- 
pondent, ou du moins devraient répondre, d'après la loi. autant de 
lieux de détention distincts. Aux termes du code d'instruction crimi- 
nelle, les prisons destinées aux prévenus sont dites maisons d'arrêt; 
celles destinées aux accusés sont dites maisons de justice, et elles 
doivent être entièrement distinctes des prisons pour peines. Voilà la 
théorie. Voyons maintenant la réalité. 11 n'existe en France que qua- 
torze maisons d'arrêt ou de justice distinctes des prisons pour peines. 
Dans toutes les autres prisons, les prévenus ou les accusés sont dé- 
tenus dans un quartier spécial de la prison pour peines. Le nom offi- 
ciel de ces prisons pour peines est : maison de correction. Mais, dans 
la pratique, on les appelle : prisons départementales, par opposi- 
tion aux maisons centrales, qui appartiennent à l'état. Au contraire, 
les prisons départementales, ainsi que leur nom l'indique, appar- 
tiennent aux départemens. L'empereur Napoléon I" leur a fait, par 
un décret daté de 1809, ce cadeau assez onéreux, et sa géné- 
rosité apparente n'avait en réalité qu'un but : décharger l'état 
d'une dépense qui lui incombait naturellement, celle du logement 
et de l'entretien des détenus. Les départemens ont supporté cette 
double charge jusqu'en 1855. En cette année bénie pour eux, une 
disposition de la loi de finances transféra de nouveau à l'état la 
charge de l'entretien des détenus, mais les départemens conser- 
vèrent et conservent encore la propriété des prisons. De ce dua- 
lisme d'autorité dans les prisons départementales, le département 
étant propriétaire et l'état usufruitier, ou plutôt administrateur, 
résulte la situation la plus étrange, qui a son contre-coup sur la 
condition faite non-seulement aux prévenus, mais aux condamnés. 
Le petit nombre des maisons affectées spécialement aux prévenus 
et aux accusés, et la simihtude qui existe, comme nous allons le 
voir, entre le régime de ces maisons et celui des prisons pour 
peines, obligent à parler en même temps des unes et des autres, 
sauf à marquer, lorsque l'occasion s'en présentera, les différences 
qui séparent le régime des prévenus ou accusés de celui des con- 
damnés. 

Il existe en France 379 prisons départementales. Ces 379 prisons 
contenaient, au 31 décembre 1884, •25,231 détenus. C'est déjà là 
un chiffre considérable. Mais ce chiffre n'est rien comparé à celui 
du mouvement, c'est-à-dire des individus qui, pendant le cours 
d'une même année, ont passé dans les prisons départementales 
un temps plus ou moins long. Pendant l'année 1884, 290,191 in- 
dividus sont entrés dans les prisons départementales. Sur ce 
nombre, 173,913 venaient de l'état de liberté; 65,764 sont sortis 



Ik 



i3) BE^UE DES DEUX MOITDES. 

avanl boriélicié d'une ordonnance de non-lieu ou d'un acquittement. 
Les autres, sauf un certain nombre de décédés, ont été transférés 
dans d'autr»-^ lieux de détention. En elfet, par une pratique admi- 
nistnitive qui date du commencement du siècle, on ne garde dans 
les prisons départementales que les condamnés correctionnels à 
moins d"un an. Les antres sont transférés dans les maisons cen- 
trales. c»ù nous les retrouverons. Très considérable est donc, comme 
on le voit, le chiffre de ceux qui, pendant une seule année, ont 
respiré l'air des prisons départementales. Si cet air est vicié, si 
ces prisons sont autant de lieux d'infection morale, si ceux qui y 
ont été enfermés pendant un temps plus ou moins long risquent 
d'y contracter des germes morbides, il est impossible que la con- 
tagion ne dépasse pas les murs de la prison et ne se répande pas 
dans le reste du pays. Cette contagion est d'autant plus à redouter, 
qae les prisons dé|>artementalert contiennent des individus aj:)par- 
tenant aux catégories les plus diverses: des prévenus, dont un assez 
grand nombre, comme on vient de le voir, sontinnocens,et lesawtres, 
au contraire, coupables des crimes les plus graves ou les plus odieux ; 
des ("ocKlamnés pour des infractions dt toute nature, et qui n'ont 
aocoD rapport les unes avec les antres, d<'puis le vulgaire filou ou 
la proxénète jusqu'.'i l'individu qui a donné un coup de poing dans 
uno rite ou la femme qui a été surprise en flagrant délit d'adwl- 
U^re; di-s contrevcnans de simple police, voire même (la chose 
n'est p;is impossible) des pères de famille ayant négligé d'envofyer 
leM^s entans à l'école, sans parler des condamnés politirpies. C'est 
donc nne question dont personne ne devrait se désintéresser que 
de savoir à quel rtgime ils sont soumis. Mais la chose à éclairdr 
est plus malaisée fpj'on ne pourrait croire. 

Le codf pénal de 1810 (c'est un reproche qui a été souvent 
adressé ii ses airtenrs) est muet, ou peu s'en faut, sur le régime 
des prisons. Hien n'est prescrit en ce qui concerne les prévenus, 
sioon qu'ils doivent être séparés des condamnés. Pour les condara- 
mé% correctionnels, l'art. AO du code pénal 9ie borne à dire : « Oui- 
conqoe aura été condamné à la peine d'emprisonnement sera ren- 
frnmé dans une maison de correction : il y sera eniployé à l'un des 
travaux i-tablis dans cette maison selon son choix,» et c'est tout. 
To s;l-nre de la loi laissait h l'administration pénitentiaire toute 
•' pour soumettre los détenus à tel réi^ime qui lui semblerait 
b' 11, \msi a-t-<;lle fait depuis le commencement da sièclte, sans 
aucnn esprit de suite ni de système, cherchant parfois, comme pen- 
d-wt la durée du gouTernoment de Juillet, à donner certaines sa- 
tisfactions à l'opinion publirpio; puis reprenant sa liberté, comme 
sous Vi-mpire, et se laissant le plus souvent dominer par des con- 
sidérations de fait et d't>conomie. La loi du & juin 1875 a mis fin 



i 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 135 

à cette anarchie, du moins en théorie et en ce qui concerne le ré- 
gime des prisons départementales. Cette loi dispose que les pré- 
venus, les accusés et les condamnés correctionnels à un an ou 
moins, et les condamnés correciionnels à plus d'un an qui en fe- 
ront la demande, seront soumis au régime de la séparation indi- 
viduelle, c'est-à-dire, pour parler sans périplii*ase, mis en cellule. 
C'était une innovation importante, qui marquait date dans l'his- 
toire pénitentiaire de notre pays ; car, pour la première fois, une 
disposition législative venait soumettre les détenus à un ré- 
gime inspiré par des considérations théoriques et rationnelles. Mais, 
en fait, cette loi n'a reçu qu'une application très incomplète, et sa 
mise à exécution a été paralysée par une difficulté dont ce que j'ai 
dit tout à l'heure à propos de la propriété des prisons départemen- 
tales peut faire pressentir la nature. Pour que la loi du 5 juin 
1875 pût recevoir même un commencement d'exécution, le con- 
cours des départemens était indispensable, puisque ce sont eux qui 
tiennent les cordons de la bourse. En vain l'état leur offi-ait-il une 
subvention égale au tiers de la dépense : ils firent la sourde oreille 
à cette proposition alléchante, et franchement il n'y a pas lieu de 
s'en étonner beaucoup. Les départemens sont personnes très posi- 
tives, que les considérations philanthropiques et sentimentales affec- 
tenttrès peu. Les routes, les chemins de fer d'intérêt local, voilà l'objet 
légitime de leurs préoccupations. Passe encore pour l'instruction et 
les écoles normales, puisque c'est la mode du jour; mais quand on 
vient leur proposer de dépenser plusieurs centaines de mille francs 
pour transformer les conditions dans lesquelles un certain nombre de 
gredins (style de conseiller-général) subissent leur peine, la proposi- 
tion les met de fort mauvaise humeur, et ils opposent de toutes les 
formes de la résistance celle qui est la plus difficile à vaincre : 
l'inertie. Depuis que la loi de 1875 est exécutoire, c'est-à-dire depuis 
douze ans, il n'y a eu que quatorze prisons qui aient été construites 
ou adaptées en vue du régime cellulaire (i). A ce train, il faudra 
pins de trois cents ans pour que la transformation des prisons dépar- 
tementales soit complète. Ce n'était pas seulement pour les siècles 
futurs que les auteurs (dont je suis pour mon humble part) de la 
loi de 1875 entendaient travailler. Ils n'avaient surtout pas prévu 
une conséquence assez inattendue de leur œu\Te : c'est qu'elle ren- 
drait la situation plus fâcheuse encore. En effet, l'administration 
pénitentiaire se refuse avec raison, la loi à la main, à donner son 
approbation à aucun plan non-seulement de reconstruction, mais 

(1) A ces quatorze prisons qui contiennent seize cents cellules, il en faut ajouter 
sept qui sont en cours d'exécutio-n et seizo dont les plan-; di- rer.on*truction ou d'ap- 
propriation sont soumis à l'appTobaiion du ministre de l'intùrieur. 




136 REVDE DES DEUX MONDES. 

môme de réparation des anciennes prisons qui ne soit pas conçu 
en vue de rapi)Iication du nouveau régime. Mais comme, d'un autre 
côlé, les départemens se refusent à tenir compte, dans leurs plans, 
des exigences de l'administration pénitentiaire, et comme celle-ci 
n'a pas le moyen de leur forcer la main, il en résulte que les an- 
ciennes prisons, à (juelque état de vétusté ou de dégradation (ju'elles 
soient arrivées, ne subissent aucune réparation. Un projet de loi 
avait bien été présenté, il y a quelques années, qui donnait au gou- 
vernement le droit de déclasser certaines prisons et d'imposer aux 
départemens liniitrophes l'obligation de s'entendre pour mettre à 
la disposition du gouvernement un certain nombre de cellules dans 
des j)risons construites à frais communs. Mais ce projet de loi, 
comme tant d'autres, est resté dans les cartons parlementaires, et, 
en attendant, la situation s'aggrave d'année en année : les prisons 
nouvelles ne se construisent pas et les vieilles prisons ne sont plus 
réparées. 

Quel est l'état de ces vieilles prisons installées pour la plupart 
dans des bâiimens qui avaient été construits en vue d'une destina- 
tion toute dillerente, et qui ont été appr'^priés tellement quellement 
au commencement du siècle? C'est d'un document officiel que j'ex- 
irais ladescri|ttion suivante. « Dans telle ville, la prison est un bâti- 
ment étroit, resserré entre un terrain exigu, par exemple une vieille 
tour partagée en étages, où l'on ne peut que séparer les hommes 
des femmes, et pas toujours 1rs prévenus des condamnes. Il est des 
prisons dont la garde j)eut avec peine être assurée, où les évasions 
n'ont semblé parfois évitées que grâce à l'incessante intervention 
des gardiens, {)eut-étre â l'insouciance ou à la docilité des détenus. 
Il en est où les communications avec le dehors ne sont pas impos- 
sibles, où les constructions délabrées tombent en ruine. 11 en est où 
le gardicn-clief peut être forcé d'entasser à tel moment les détenus, 
faute de place, fâcheux état pour l'hygiène et pour la moralité. » 
Qui lient ce langage? C'est le ministre de l'intérieur lui-même, 
responsable de l'j'lat de ces prisons, ou, pour parler plus exacte- 
ment, c'est le directeur de l'administration pénitentiaire qui, depuis 
cinq ans .grand csj)are de la vie d'un fonctionnaire), lutte avec dé- 
voùment et savoir-faire contre les dilTicultés d'une situation inex- 
tricable. Kn jirésence de cet état de choses, on comprend qu'il soit 
assez diflicile de définir le régime auquel sont soumis les détenus, et 
que ce régime doive se ressentir de la diversité des lieux où la dé- 
lenlioti est subie, qu'il s'agisse des prévenus ou des condamnés. 
Parlons d'abord des prévenus. 

Ce que, dans les prisons départementales, on appelle un peu pom- 

] • 'uenl le quartier des prévenus, consiste le i)lus souvent en 

li'" rliambre rpii leur est spécialement affectée. Ils ne sont 



i... 



tf 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 137 

astreints ni au port du costume pénal, ni au travail. Ils peuvent, 
moyennant paiement, se procurer les vivres qui leur conviennent, 
dans certaines limites cependant, et, lorsque le juge d'instruction ne 
met pas obstacle à leurs communications avec le dehors , ils ont la 
faculté du parloir tous les jours. Sauf ces différences, leur régime 
est identique à celui des condamnés. La principale ressemblance 
consiste généralement en ceci, qu'ils sont entassés pêle-mêle dans 
la même pièce et qu'ils vivent dans une promiscuité ininterrompue 
de jour et de nuit. Pour des prévenus surtout, c'est là un vice ca- 
pital. En effet, cette séparation entre les prévenus et les condamnés, 
qui, au premier abord, paraît satisfaisante à l'esprit, ne présente dans 
la pratique aucun intérêt. La séparation qu'il importerait de réa- 
liser serait celle entre le prévenu coupable et le prévenu innocent. 
Qu'importe, en effet, à ce dernier que son compagnon de captivité 
soit ou ne soit pas encore condamné, si ô'est, en réalité, un voleur 
ou un assassin? La condamnation n'ajoute rien aux répugnances 
du contact ou à ses périls. La séparation absolue des prévenus 
entre eux est donc la seule mesure qui ne soit pas illusoire. ^Jous 
avons vu combien est petit le nombre des prisons où cette sépara- 
lion peut être mise en pratique : quatorze seulement. Partout ail- 
leurs, l'homme qui est victime d'une accusation injuste, peut-être 
d'une dénonciation calomnieuse, doit subir la plus dégradante des 
promiscuités. Mais ce n'est pas seulement pour le prévenu inno- 
cent que cette promiscuité est odieuse ou dangereuse ; elle peut, 
dans certains cas, l'être tout autant pour le prévenu coupable. Les 
premières heures qu'un homme passe en prison, lorsqu'il n'est pas 
un malfaiteur d'habitude, sont les plus cruelles de sa vie. Le re- 
mords, le sentiment de son déshonneur, la crainte du châtiment 
s'unissent pour produire chez lui un trouble et parfois un désespoir 
auxquels l'équilibre de ses facultés ne résiste pas toujours. Par là 
s'expliquent ces suicides si fréquens chez les prévenus, et qui s'ac- 
complissent souvent pendant les premières heures de la déten- 
tion, en dépit de toutes les précautions et de la surveillance. xMais 
l'horreur de cette situation est encore aggravée pour lui lorsqu'il 
se trouve exposé aux lazzi de ses compagnons de captivité, endurcis 
dans le crime. Peut-être, pour échapper à leurs railleries, finira-t-il 
par simuler une indifférence et un cynisme qui d'abord ne seront 
pas au fond de son cœur, mais qu'une affectation continue finira 
par rendre trop réels. A ce point de vue, la promiscuité de la prison 
présente peut-être d'aussi graves périls pour le coupable que pour 
l'innocent. Aussi le système cellulaire, qui a rencontré des adver- 
saires très sérieux, appliqué aux condamnés, n'a-t-il jamais soulevé 
d'objections appliqué aux prévenus. Mais, dans l'immense majorité 
. de nos prisons, les prévenus sont détenus en commun, et leur vie 



h 



f38 REV^CE DES DEDX MONDES. 

est à tout prendre assez .'semblable à celle des condamnés, avec 
quelques différences dans le régime des condamnés qu'il faut m- 

diqaer. 

Les condamnés sont soumis au port du costume pénal. La 
nourriture qui leur est allouée est strictement suffisante pour 
l'entretien de leurs forces. Ils ne peuvent l'améliorer qu'en 
opérant certains prélèvemens sur la somme laissée à leur dis- 
position sur le produit de leur travail sous le nom de pécule 
disponible, et en achetant des alimens à la cantine. Leurs rala- 
lions avec le dehors, par correspondance ou par visite, sont sou- 
mises à une surveillance qui n'excède pas les exigences néces- 
saires. Enfin ils sont astreints au travail. 11 n'y a rien à dire 
contre ces prescriptions, et le régime intérieur des prisons dépar- 
tementales, tel qu'il a été établi par le règlement général de 18A l, 
modifié en 1884 sur quelques points de détail, tient un juste 
milieu entre les sévérités nécessaires de la répression et les exi- 
gences de l'humanité. La partie administrative est sans reproches, 
et ce n'est point aux hommes qu'on pei t s'en prendre d'un état de 
choses qui n'en est pas moins déplorable. Quel est donc le vice 
ca]tital de nos prisons départementales? C'est, il ne faut jamais se 
lasser de le redire, la promiscuité. Dans quelques petites prisons^ 
elle est al)solue. Tout comme le quartier des prévenus, le quartier 
des eonflamnés n'est qu'une seule et unique chambre qui sert à la 
fois d'atelier, de dortoir et de réfectoire. Tons les condamnés, à 
quelque catégorie qu'ils appartiennent, y sont enfermés pêle-mêle. 
S'il se trouve parmi eux quelque enfant, garçon ou fille, le gardien- 
chef lui donne parfois asile dans son appartement, mesure de pru- 
dence excellente en elle-même, qui n'en est pas moins formel- 
lement contraire aux règletnens. Dans certaines prisons, plus 
considérables, on met en pratique ce qu'on appelle le système de 
la séparation par quartier. On distingue tant bien que mal entre les 
détenus d'après leur penersité présumée, et lorsque la prison com- 
prend plusieurs ateliers et plusieurs dortoirs, on fait travailler et 
coucher ensemble ceux qu'on a classés dans la même catégorie. 
Cette rlassiti''ation peut avoir plusieurs bases : les antécédens, l'âge, 
la nature de la condamnation. C'est tantôt l'une, tantôt l'autre, 
qui est appliquée suivant la nature des locaux dont le directeur de 
la prison dispose, et suivant que l'une ou l'autre lui semble préfé- 
rable. Dans certaines prisons, cependant très importantes, il n'y a 
pw de riassiliration du tout ; c'est ainsi que je me souviens d'avoic 
vu \ Lille il est vrai que c'était il y a quelques années) une jeune 
fille de seize ans, condamnée pour contravention douanière, dé- 
tenue dans la mAme salle qu'une femme condamnée pour proxéné- 
tisme. L'ne surveillance efficace vient-elle au moins tempérer les 



H 



LE COMBAT CONTKE LK VICE. 139 

inconvéniens de cette promiscuité? En aucune façon. Un ancien 
directeui' de l'administration pénitentiaire se senait sur ce point 
d'une expression très juste : « Nos détenus sont gardés ; ils ne sont 
pas surveillés. » Gomment pourrait-il en être autrement? Dans 
beaucoup de prisons, le personnel de surveillance ne se compose 
que du gardien-chef et de sa femme, qui ne peuvent pas passer 
toute leur journée avec les détenus ou détenues. Dans un grand 
nombre d'autres, le nombre des gardiens ne s'élève pas au-delà de 
deux à trois. Le va-et-vient continuel qu'exige le service de la 
maison ne leur permet pas une surveillance constante. Aussi, pourvu 
que les détenus ne chantent pas, qu'ils ne se battent pas et qu'ils 
ne fassent pas de tumulte, ils sont en réalité laissés à leur bon 
plaisir, et ils peuvent se livrer à tous les charmes de la conver- 
sation. A plus forte raison en est-il ainsi dans les dortoirs où, pen- 
dant la saison d'hiver, ils passent un nombre d'heures de beaucoup 
supérieur à celles qu'on peut donner au sommeil. C'est à peine si, 
de temps à autre, la ronde d'un gardien, annoncée de loin par le 
bruit de ses clés, vient pour la forme s'assurer si tout est en ordre, 
si les détenus'sont bien dans leurs lits et si aucun ne s'est évadé. 
En réalité, dans beaucoup de prisons et la nuit comme le jour, les 
détenus font tout ce qu'ils veulent. 

Mais le tra^^ail qui, aux termes du code, fait partie de la peine, 
qui est par lui-même uh instrument de moralisation, ou, si l'espé- 
rance paraît trop ambitieuse, un préservatif contre les dangers de 
la promiscuité, le travail est-il organisé partout d'une façon ré- 
gulière et satisfaisante? Il suffit d'ouvrir le volume de la statistique 
des prisons pour répondre à cette question. An 31 décembre 188i, 
sur 25,231 détenus, 10,087 étaient inoccupés. Pendant tout le 
cours de l'année, le nombre des journées de travail s'est élevé à 
A,0A5,8û9 sur b, 620, 844 journées de détention, ce qui semblerait 
indiquer qu'en moyenne chaque détenu a travaillé pas tout à fait un 
jour sur deux. Mais cette moyenne, comme au reste la plupart des 
moyennes, est artificielle et trompeuse. Dans certaines prisons, le 
travail est organisé de telle sorte que c'est le chômage qui est l'ex- 
ception. Dans d'autres, c'est le contraire : le travail est l'excep- 
tion, le chômage est la règle. Gela est vrai surtout pour les prisons 
d'arrondissement. Dans ces petites prisons, en effet, on ne con- 
serve que les individus condamnés à trois mois de prison et au- 
dessous, et on centralise au chef-lieu de département les individus 
condamnés de trois mois à un an. Or, comme plus courte est la 
durée de l'emprisonnement, plus difficile est aussi l'organisation du 
travail pour l'entrepreneur, il en résulte que, dans les prisons d'ar- 
rondissement, les détenus sont pour la plupart inoccupés. Pour un 
certain nombre de condamnés, la peine de l'emprisonnement con- 



\fH) REVUE DES DEDX MONDES. 

sisie donc pnremont et simplement dans la privation de la liberté, 
privation qui est amplement compensée pour eux par l'avantage d'être 
logés, nourris, chaulfés gratuitement, et de passer leurs journées 
dans l'oisiveté, au sein d'une société qui leur est agréable. N'est-ce 
pas l'explication de bon nombre de récidives, et aussi de ce fait, 
bien connu des magistrats, qu'à l'entrée de la mauvaise saison, ou 
tout simplement par les temps de neige et de froid rigoureux, la 
proportion des arrestations pour vagabondage ou infractions aux 
arrêtés de surveillance croît sensiblement? C'est là, pour un cer- 
tain nombre d'individus, un moyen assuré de passer leur saison 
d'hiver aux frais de l'état. Ils font choix de leur lieu de détention, 
comme de plus fortunés qu'eux choisissent entre Pau, Cannes ou 
Nice, et ils se déterminent surtout par des considérations de régime 
et de société. A ce point de vue, les prisons de la Seine sont par- 
ticulièrement bien famées dans le monde des malfaiteurs. Nous al- 
lons voir qu'elles ne sont pas indignes de leur bonne réputation. 



II. 



Paris contient une maison d'arrêt et une maison de justice pour 
hommes, Mazas et la Conciergerie ; une maison d'arrêt, de justice 
et de correction pour femmes, Saint-Lazare, et trois maisons de 
correction pour hommes, Sainte-Pélagie, la Grande-Roquette et la 
Santé (1). Je n'ai pas l'intention de faire la description de chacune 
de ces prisons. On la trouvera, sauf pour la maison de la Santé, qui 
n'existait pas alors, dans l'article que M. Maxime Du Camp a con- 
sacré, en 1805, aux prisons de la Seine, et là où ce maître en des- 
criptions a passé, il ne laisse généralement pas grand'chose à glaner 
après lui. Je voudrais seulement m'attacher à montrer toute l'inco- 
hérence du régime qui est en vigueur dans ces prisons. Lorsqu'un 
département aurpiel certes les ressources ne manquent pas donne 
un pareil exemple d'insouciance et de sans-gêne avec la loi, il n'est 
pas très étonnant que des départemens moins fortunés en agissent 
de même et ne se préoccupent pas beaucoup du sort des quelques 
centaines de détenus qui passent par leurs prisons tous les ans. 
Qu'est-ce, en effet, que le mouvement des prisons du Lot ou de la 
Creuse comparé avec celui des prisons de la Seine, où en 188/i, 
•2, -282,^72 journées de détention, soit plus du quart de tout le 
reste de la France, ont été subies? L'incurie dont le conseil général 
de la Srine, qui a charge de cette nombreuse population, fait 

(I) J« crois deroir laisser de côlé la F'etite-Roquetle, qui est spécialement affectée 
aui jeunes détonus el dont j'ai eu occasion de parler autrefois. 



i 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. l4l 

preuve depuis tant d'années, est la meilleure excuse des départe- 
mens pauvres, qui n'ont ni les mêmes ressources ni la même res- 
ponsabilité. 

Parlons d'abord du régime des prévenus et des accusés. Il sem- 
blerait naturel que ceux des deux sexes fussent, dans des prisons 
différentes, soumis au même traitement. Il n'en est rien. Préve- 
nus et accusés du sexe masculin sont isolés à Mazas et à la Con- 
ciergerie. Prévenues et accusées du sexe féminin sont détenues en 
commun à Saint-Lazare. A quoi tient cette différence de traitement? 
A quelque considération théorique et rationnelle ? Par exemple à la 
pensée que l'isolement est plus difficilement supportable pour les 
femmes? En aucune façon, mais tout uniment à ceci, qu'au temps 
où l'opinion publique se préoccupait fort des questions péniten- 
tiaires, et se prononçait avec énergie en faveur du système cel- 
lulaire, c'est-à-dire pendant la période de 1830 à 18hS, la gestion 
financière du département de la Seine était entre les mains 
d'hommes qui avaient le sentiment de leur responsabilité morale, 
et que la préfecture de police, elle-même soucieuse de ses devoirs, 
avait su obtenir de ces hommes l'édification d'une maison d'arrêt 
cellulaire. Puis les temps changèrent, les préoccupations se tour- 
nèrent d'un autre côté; le système cellulaire perdit la faveur pu- 
blique et pour les femmes les choses restèrent en l'état. Pour elles, 
la maison d'arrêt et de justice demeure un quartier de la prison de 
Saint-Lazare, et quel quartier! Deux pièces basses, dont l'une est 
l'entresol de l'autre et communique avec celle d'en dessous par un 
escalier intérieur de quelques marches. Pas de jour, pas d'air. Les 
femmes assises sur de petites chaises basses et serrées les unes 
contre les autres. Peut-être pendant le jour, la surveillance assidue 
des sœurs de Marie-Joseph parvient-elle à empêcher les confidences 
et les communications trop intimes. Mais la nuit, elles sont enfer- 
mées par petits groupes de trois ou quatre dans les anciennes 
cellules du couvent des Lazaristes, dont on a fait autant de petits 
dortoirs. Là, c'est l'intimité absolue, avec absence complète de 
surveillance. Ce qui peut se passer dans ces dortoirs où les déte- 
nues sont enfermées dans l'obscurité pendant dix ou douze heures 
d'hiver, les sœurs n'en savent absolument rien, et, sans insister, 
je dirai qu'elles ne s'en doutent même pas. La seule précaution 
qui soit prise, c'est au dortoir comme à l'atelier de mettre à part 
des autres les femmes qui sont inscrites comme étant de mauvaise 
vie, et puis c'est tout. 

11 y a cependant un moyen d'échapper à cette promiscuité ré- 
voltante, mais ce moyen est aussi antidémocratique que possible : 
c'est la pistole. Moyennant une redevance de 20 centimes par jour, 
les femmes obtiennent le droit de se soustraire à l'atelier commun. 




14*2 REVLE DES DEUX MONDES. 

A ce prix, elles n'aclièteot cependant pas la solitude, mais seule- 
ment le droit d'ùtre groupées par trois ou quatre dans ces petits 
dortoirs dont j'ai parlé. Les femmes qui peuvent se payer cette mé- 
diocre faveur ne sont pas toujours les plus intéressantes, et sou- 
vent rien n'est moins pur que l'origine de leurs ressources. Aussi 
ne saurait-on imaginer de supplice plus cruel imposé à une femme 
(jui n"a pas perdu tout sens de l'honnêteté et de la pudeur, qu'un 
séjour dans le quartier des prévenues et des accusées de Saint- 
Lazare. Rien d'étonnant que ce quartier, le plus mal installé de 
toute la prison, soit le théâtre des scènes les plus fréquentes et 
les plus tristes: larmes, colères, révoltes, qu'expliquent aussi l'état 
de surexcitation où sont souvent les prévenues. L'atelier des con- 
damnées est un séjour de paix en comparaison, et il arrive parfois 
que telle femme, qui se faisait remarquer par son insubordination 
et sa violence au quartier des prévenues, devient douce et soumise 
dès qu'elle a passé au quartier des condamnées. Aucune catégorie 
de détenues n'aurait droit à plus d'égards que les femmes préve- 
nues, innocentes ou même coupables. Au-^-une n'est traitée avec un 
tel mépris de toutes les lois de l'hygiène physique et morale. 

Quant à la prison de Mazas, il faut convenir que c'est une très belle 
prison. 11 est fort heureux qu'elle ait été construite il y a quelque 
fjuarante ans, car, d'après ce que nous venons de voir pour les 
femmes, il ne faut pas compter que la loi de J875 eût reçu, en ce 
qui concerne les hommes, la moindre exécution dans le départe- 
ment de la Seine. Les longues et hautes galeries de Mazas, froides, 
silencieuses, sonores, ressemblent un peu à des nefs d'église. 
Cette ressemblance avait frappé, je crois, un pauvre diable à la 
léte un {>eu dérangée, que j'entendis un jour, pendant qu'on pro- 
cédait aux formalités de son écrou, entonner d'une voix assez belle 
tit juste la strophe bien connue du Diei< inc: 

Lacrymosa dies illa 
Ou a rcsurgpt ex faviUa 
Judicandus homo reus. 

r/était un ancien chantre d'église, devenu choriste de l'Opéra, 
auquel l'aspect austère des galeries de Mazas avait inspiré cette 
réminiscence do son ancien métier. Tout ce qu'il y gngna fut d'être 
enfermé dans une cellule spéciale, entièrement dépourvue de toute 
espèce de meubles, avec une fenêtre dormante, où l'on enferme les 
prévenus dont l'état mental inspire quelques inquiétudes. Le gi-and 
ennemi contre lequel il faut, en elTet, lutter sanscesse à Mazas, c'est 
le suicide, et le suicide accompli presque toujours dans les premiers 
jours, parfois dans les premières heures de la détention, sans que la 



II 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 143 

solitude qui peut en favoriser l'accomplissement en puisse être ce- 
pendant rendue responsable. On raconte l'histoire de détenus qui 
pour mettre ainsi tin à leurs jours ont fait montre d'une énergie in- 
croyable, les uns s'étranglant avec leur mouchoir serré autour de 
leur cou, les autres tout simplement avec leurs propres doigts. Aussi 
ne saurait-on, dans l'aménagement des cellules, éviter avec trop de 
soin tout ce qui facilite aux détenus les attentats contre eux-mêmes. 
A ce point de vue, la disposition des lenêtres dans les cellules deMa- 
zas et celle des becs de gaz laissent quelque peu à désirer. Si la maison 
était à refaire, il faudrait aussi modifier complètement le système 
des tuyaux de vidange qui met les cellules en communication les 
unes avec les autres. Les détenus se servent de ces tuyaux comme 
de porte-voix, et peuvent ainsi, à l'insu des gardiens, échanger 
des communications d'un bout à l'autre de la même galerie. Néan- 
moins, avec ces imperfections, Mazas n'en reste pas moins une pri- 
son très utile qu'il faut s'estimer heureux de posséder à Paris, où 
les détenus appartiennent à des catégories sociales si différentes. 
Si on relevait, en effet, par profession, tous les noms couchés sur 
le registre d'écrou de Mazas, on y trouverait d'anciens ministres 
mêlés à des vagabonds, et si les seconds n'apprécient pas beaucoup 
les avantages du système cellulaire, il n'en doit pas être de même 
des premiers. On doit même regretter que, malgré leur séparation 
habituelle, le va-et-vient de la maison amène entre les prévenus 
de trop fréquens contacts. Innocent ou coupable, il est pénible pour 
un homme de quelque éducation de se sentir dévisagé par un drôle 
qui le regarde d'un air narquois. A cet inconvénient, je ne connais 
qu'un remède : c'est le capuchon. Dans les prisons de Belgique et 
de Hollande, où le régime cellulaire est pratiqué avec une extrême 
rigidité, chaque détenu est astreint, dès qu'il sort de sa cellule, à se 
couvrir la tête d'une sorte de cagoule en étoffe très mince, à travers 
laquelle il voit assez pour se conduire et même pour reconnaître sans 
qu'on puisse discerner ses propres traits. La prescription n'a rien 
d'inhumain, et elle est imposée aux détenus dans leur intérêt même, 
pour leur sauver l'humiliation d'être dévisagés, et pour les préserver 
d'être reconnus et exploités plus tard par leurs compagnons de 
captivité. Néanmoins, je n'oserais en conseiller l'application à Pa- 
ris. 11 faut convenir, en effet, que l'impression qu'on éprouve à voir 
passer, même dans les couloirs d'une prison, ces personnages muets, 
masqués et mystérieux, ne laisse pas d'être assez étrange. Il suffi- 
rait que Mazas fût visité par un philanthrope trop impressionnable 
pour qu'il écrivît le lendemain une lettre dans les journaux et pour 
qu'il soulevât la sensibilité publique contre une mesure dont l'exa- 
gération apparente pourrait faire tort au système cellulaire lui- 
même. 



É 



ll^l^ REVDE DES DEUX MONDES. 

Je ne dirai rien du régime des accusés. Je ne pourrais, en effet, 
que me répéter en constatant à nouveau la contradiction qui existe m 
entre le régime des accusés du sexe masculin, séparés des préve- ' 
nus comme le veut la loi, dans la prison cellulaire de la Goncier- 
f^erie.et le régime des accusées du sexe féminin, mélangées avec 
les prévenues dans le quartier commun de Saint-Lazare. C'est la même 
contradiction, aussi injustifiable et aussi choquante. Quant au régime 
des condamnés, il offre, à défaut d'autre, l'intérêt de la diversité. Il 
n'v a pas moins, en effet, de trois systèmes différons appliqués aux 
condamnés dans les prisons de la Seine : la promiscuité de jour et de 
nuit à Saint-Lazare et à Sainte-Pélagie, la promiscuité de jour avec 
isolement de nuit à la Grande-Roquette et dans une moitié de la 
maison de la Santé, enfin l'isolement de jour et de nuit dans l'autre 
moitié de cette même maison de la Santé. On ne reprochera pas du 
moins au système pénitentiaire français de pécher par esprit d'uni- 
formité et de manquer d'éclectisme. 

Finissons-en d'abord avec cette sentine parisienne qui s'ap- 
pelle la prison de Siint-Lazare. Je laisse de côté cette grande 
division affectée aux femmes inscrite^ v sur les registres de la 
police, qui y sont détenues ou soignées udministrativement. Ce 
n'est pas que la coexistence dans la même prison de deux 
quartiers si différemment peuplés soit sans présenter de sérieux 
inconvéniens. Il n'est pas bon de rapprocher ainsi des prostituées 
les condamnées de droit commun. Mais l'organisation du quartier 
des prostituées soulève des questions de police et d'assistance qui 
nous entraîneraient trop loin. Restons donc dans le quartier des 
condamnées. Nous y retrouvons la même division assez récemment 
introduite par un nouveau directeur, que nous avons déjà rencontré 
au quartier des prévenues, entre les condamnées ordinaires et celles 
qui sont de plus inscrites sur les registres de la police. II y a, comme 
on peut penser, beaucoup de ces dernières qui se rendent coupa- 
bles de délits de droit commun : ivresse, outrage, complicité de 
vol, etc. Hn asoinde les mettre dans des ateliers différens. Les unes 
et les autres sont au reste revêtus du môme costume grossier, dont 
la parité est une rude épreuve pour beaucoup de détenues habituées 
au raffniement de l'élégance parisienne. Elles sont astreintes à la 
mém»* règledu travail et du silence. Gette dernière règle est, au reste, 
illusoire. En réalité, ce qui est prohibé, c'est la conversation bruyante ; 
mais il est impossible d'empêcher les propos échangés à voix basse, 
surtout dans les ateliers où les femmes travaillent à la mécanique, 
étroitement serrées les unes contre les autres. On peut penser 
quelle est la nature des confidences qui s'échangent entre elles, des 
influences qui s'exercent et des relations qui peuvent se nouer. 
A supposer même qu'un silence rigoureux pût être obtenu à l'ate- 



I 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 145 

lier, à quoi servirait ce silence lorsque les détenues ont toute faci- 
lité pour se livrer à la conversation, et à quelles conversations ! pen- 
dant la nuit. Comme les prévenues, les condamnées sont, en effet, 
enfermées dès la nuit close, par groupes de cinq ou six, dans des 
chambrées où elles n'ont rien autre chose à faire que d'échanger 
leurs confidences et leurs souvenirs. Ici, cependant, les sœurs de 
iMarie -Joseph, et en particulier l'intelligente supérieure qui est en 
ce moment à la tête de la maison, trouvent à exercer cette appré- 
ciation des nuances de la corruption, dont elles ont l'expérience ou 
plutôt l'intuition. Entreces brebis toutes plus ou moins galeuses, elles 
s'efforcent de distinguer celles dont le mal est encore guérissable et 
celles qui sont devenues incurables. Elles évitent de parquer les unes 
avec les autres, et s'appliquent au contraire à enfermer ensemble, 
dans les mêmes chambrées, celles qui paraissent à peu près éga- 
lement contaminées. C'est là, sans doute, un palliatif, mais com- 
bien d'erreurs peuvent être commises dans ces appréciations néces- 
sairement très superficielles! Aussi est-il profondément regrettable 
qu'il soit impossible d'assurer le bienfait de la solitude tout au 
moins à celles qui le demandent. Le mot impossible n'est cepen- 
dant pas tout à fait exact. Il existe à Saint-Lazare un long couloir 
sombre sur lequel s'ouvre la porte d'un certain nombre, je ne peux 
pas dire de cellules, mais de boîtes, prenant de l'autre côté air et 
lumière sur un balcon en bois dont elles sont séparées par un gril- 
lage en fer. On dirait des petites cages à bêtes fauves. Dans ce& 
cages, il y a place pour un petit lit et un tabouret, pas davantage. 
Elles servent habituellement au coucher d'un certain nombre de 
détenues. Mais, dans certains cas exceptionnels, à la condition qu'elle 
le demande avec instance, à la condition qu'il ne fasse ni trop froid, 
car ces cages ne sont pas chauffées, ni trop chaud, car elles sont 
étouffantes, à la condition, enfin, que la détention soit de courte 
durée, car à la longue il n'y en a pas une dont la santé y résistât, 
le directeur, par une faveur grande dont il ne fait que très rare- 
ment usage, peut autoriser telle ou telle détenue à subir dans une 
de ces cages la totalité de sa peine. Voilà à quel prix dans la ville- 
lumière, en l'an de grâce 1887, une femme coupable d'une faute 
peut-être excusable peut obtenir d'être soustraite au contact le plus 
dégradant. Il ne faut pas se lasser de dénoncer ce scandale de la 
prison de Saint-Lazare, parce que des protestations réitérées sont 
la seule manière d'obtenir qu'on y mette fin. Il a fallu quarante ans 
pour obtenir la fermeture de la hideuse maison de Saint-Denis. 
Peut-être en faudra-t-il autant pour obtenir la fermeture de Saint- 
Lazare. On ne saurait donc s'y mettre trop tôt ni à trop fréquentes 
t^'^'^vises. 
roME Lxxxv. — 1888. - 10 



lie BEVOE DES DEUX MONDES. 

La prison de Sainte-Pélagie nous offre un système plus sim{^e 
encore, celui de la promiscuité absolue entre toutes les catégories 
de détenus. Cette prison de Sainte- Pélagie, qui est un ancien cou- 
vent aucunement aménagé pour sa destination nouvelle, avait au- 
trefois une certaine célébrité; c'était la prison réservée aux déte- 
nus politiques, condamnés pour délits de presse ou autres. Il y a un 
vieil article d'Armand Carrel, si je ne me trompe, qui eut autre- 
fois un grand retentissement, et qui commence ainsi : « Gompre- 
nez-voos Pélagie'? » Carrel déclarait n'y rien comprendre, et préférer 
les plombs de Venise ou les cachots du Spielberg, dont il est vrai 
qu'il n'avait jamais tâté. Depuis cette date, le nombre de ceux qui 
ont eu occasion de comprendre ou de ne pas comprendre Pélagie 
a singulièrement diminué. La mode n'est plus aux procès de 
presse, et quelques pauvres diables d'anarchistes, qu'on condamne 
de temps à autre pour l'exemple, occupent seuls aujourd'hui le 
quartier des « politiques. » Ce ne sont pas les directeurs qui 
le regrettent : « J'aimerais mieux avoir à faire à cent forçats qu'à 
dix détenus politiques, » me disait un jour l'un d'entre eux. Mais 
comme un jour ou l'autre la mode pourrait changer, force est bien 
de laisser subsister le quartier des politiques, que ceux-ci partagent 
avec les « dettiers, » c'est-à-dire avec les individus ayant encouru 
la contrainte par corps pour non-paiement d'amendes envers l'état 
ou de dommages-intérêts envers les particuliers. Gela est regret- 
table, car le quartier des politiques est beaucoup trop spacieux 
pour le peu de détenus qui l'habitent, tandis que celui des con- 
damnés de droit commun présente le spectacle d'un encombre- 
ment dont il est difficile de donner une idée. La prison de Sainte- 
Pélagie a été évaluée, en 1S59, comme pouvant contenir au moins 
500 détenus; elle en contient aujourd'hui, en moyenne, plus de 700. 
Dans ces conditions, ce n'est plus une prison : c'est une auberge 
mal tenue. Les neuf ateliers de la maison ne sont pas assez spa- 
cieux pour contenir tous les détenus, et il s'en faut, d'ailleurs, que 
ces ateliers soient toujours pourvus de travail. Aussi les détenus 
débordent-ils dans l'unique préau, dans les chauffoirs (assez impro- 
prement appelés, car ils ne sont pas chauffés), dans les passages et 
presque dans les corridors. Près de la moitié de l'effectif de la mai- 
son baguenaude ainsi toute la journée, se promenant, causant, fu- 
mant à sa guise, sous la surveillance illusoire d'un seul gardien. 
Dans les ateliers, généralement sombres et malsains, la surveillance 
n'est guère plus efficace. Il enestoii les détenus sont livrés complè- 
tement a eux-mêmes, faute d'un nombre de gardiens assez grand pour 
en mettre un par atelier. A quoi servirait, du reste, la surveillance 
de jour, lorsqu'il n'y a pas de surveillance la nuit? La prison de 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. Ihl 

Sainte-Pélagie ne comprend que deux dortoirs, plus un certain 
nombre de chambrées qui rappellent celles de Saint-Lazare. Dans 
ces chambrées, les détenus couchent par petits groupes, qui s'élè- 
vent de trois à dix ou douze, sans qu'il soit fait entre eux, comme à 
Saint-Lazare, aucun triage, même sommaire. La seule précaution 
prise consiste à faire coucher, dans un dortoir à part, les jeunes 
gens à figure un peu imberbe et efTéminée, précaution assez illu- 
soire, du reste, la promiscuité nocturne, sans surveillance, ne va- 
lant guère mieux pour ces jeunes gens que le mélange avec les 
autres catégories de détenus. Dans ces dortoirs ou dans ces cham- 
brées, les détenus passent, suivant la saison, de dix à douze 
heures, oisifs, dans l'obscurité, condamnés en quelque sorte aux 
conversations et aux intimités malsaines. Dans un milieu aussi pu- 
tride, il est impossible que la corruption ne fermente pas, et si 
quelques germes d'honnêteté subsistaient dans le cœur d'un de 
ces détenus, au bout de peu de temps il sera, comme les autres, 
gagné par la pourriture. Aussi la préfecture de police, qui ne nour- 
rit aucune illusion sur le déplorable régime de cette maison, s'est- 
elle efforcée pendant quelque temps d'y concentrer les récidivistes, 
en réservant pour la Santé, dont je parlerai tout à l'heure, les 
condamnés pour une première faute. Mais il a fallu bientôt renon- 
cer à ce système, à cause de l'encombrement qui se produisait, sui- 
vant les circonstances, tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre mai- 
son, et aujourd'hui le Dépôt déverse impartialement son contenu, 
les trois premiers jours de la semaine, à la Santé, et les trois der- 
niers à Sainte-Pélagie. Lorsque j'ai visité cette dernière prison, je 
me suis trouvé assister, par hasard, à l'arrivée des détenus qui 
descendaient de la voiture cellulaire. Après leur inscription au 
grefle sur le registre d'écrou, on les alignait un à un dans le che- 
min de ronde à la porte du vestiaire, où ils pénétraient tour à tour 
pour se dépouiller de leurs effets personnels et revêtir la livrée 
de la prison. Gomme je regardais ces figures sur lesquelles ne se 
peignait guère que l'effronterie et l'insouciance, j'avisai cependant 
un jeune homme à la physionomie assez fine, à la mise décente, et 
qui avait tout l'aspect de l'ouvrier parisien intelligent et laborieux. 
Je lui adressai la parole, et il me conta son histoire fort simple. Il 
avait, dans une rixe d'atelier, assez grièvement blessé un de ses 
camarades, et il avait été condamné pour ce fait à deux mois de 
prison. Celui-là entrait en prison honnête homme ; qui sait siSamte- 
Pélagie n'aura pas fait de lui un coqum ? 

Transportons-nous maintenant à la prison de la Grande- Roquette, 
qui, de son nom administratif, s'appelle le Dépôt des condamnés. 
Ainsi que ce nom l'indique, la destination primitive de celte pri- 



lAS REVUE DES DEUX MONDESt 

son était de recevoir en dépôt les condamnés correctionnels à plus 
d'un an et les réclusionnaires attendant leur transfèrement dans 
les maisons centrales, ainsi que les forçats à destination de Gayenne 
ou de la Nouvelle-Calédonie. A cette population se sont ajoutés de- 
puis les correctionnels récidivistes, condamnés à plus de trois mois 
de prison. La Grande-Roquette avait été aménagée en vue de l'iso- 
lement des détenus pendant la nuit, avec travail en commun pen- 
dant le jour. Gertes, cet état de choses vaut en lui-même infiniment 
mieux que la promiscuité pure et simple, de jour et de nuit, qui 
règne a Sainte-Pélagie. Mais il n'y faut pas voir une application du 
système célèbre auquel la grande prison américaine d'Auburn a 
donné son nom, et qui a été opposé pendant longtemps au système 
cellulaire. L'idée mère du système d'Auburn était d'empêcher toute 
communication entre les détenus, en leur imposant un silence telle- 
ment absolu et rigoureux, que jamais aucune parole ne s'échangeât 
entre eux. Or il s'en faut que le silence absolu soit la règle de la 
Grande-Roquette. Tout d'abord les fenêtres des cellules sont con- 
struites de telle façon que la convei "«ation y est possible, facile 
même, d'une cellule à l'autre. Bien plus, elle est autorisée, depuis 
l'heure où les détenus remontent de l'atelier ou du préau, jusqu'à 
l'heure de l'extinction des feux, et il n'est pas douteux, malgré les 
rondes de surveillance qui passent de temps à autre dans les cou- 
loirs, que ces communications ne continuent fort avant dans la nuit. 
On ne saurait, en effet, demander aux détenus de consacrer au som- 
meil les dix à douze heures qu'ils passent en moyenne dans ces cel- 
lules. Souvent, d'ailleurs, l'encombrement de la maison oblige à uti- 
liser trois dortoirs en commun, qui sont tenus en réserve, ou à mettre 
deux détenus par cellule, ce qui est le pire des expédiens. Mais 
l'absence de communication fût-elle absolue pendant la nuit, la pro- 
miscuité des détenus pendant le jour détruirait tous les avan- 
tages de ce système. Il en est, en effet, de la Grande-Roquette comme 
de Sainte-Pélagie : les ateliers ne peuvent pas contenir toute la po- 
pulation de la maison, et près d'un tiers des détenus subit sa peine 
lâché en liberté dans l'unique préau de la prison. C'est le même 
spectacle de désœuvrement et de flânerie que présentent les préaux 
de Sainte-Pélagie. A voir ces individus qui mangent, causent et se 
promènent la pipe ou la cigarette à la bouche, on dirait des ouvriers 
dans un chantier à l'heure du repos, n'étaient la bassesse de leur 
physionomie et l'aspect uniforme que leur donne la livrée de la pri- 
son. Notons en [)assant que cette tolérance de fumer n'existe que 
dans les prisons de la Seine et n'est accordée dans aucun autre lieu 
de détention. C'est là ce qui leur vaut leur bonne renommée, dans 
le monde des malfaiteurs, ainsi que la qualité meilleure de la nour- 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 1Û9 

rilure et d'une façon générale le relâchement de la discipline, com- 
parée surtout, comme nous le verrons, à celle des maisons cen- 
trales. A voir la mansuétude avec laquelle on traite en particulier cette 
population de la Grande-Roquette, on ne se douterait guère qu'elle 
contient ce qu'il y a peut-être de plus redoutable dans toutes les prisons 
de France, le malfaiteur parisien. Si l'un de nos romanciers modernes 
avait voulu, comme l'ont fait autrefois Eugène Sue et Balzac, repro- 
duire quelques scènes de la vie de prison, c'est là qu'il aurait dû placer 
ses Ghourineur et ses Vautrin. Mais je crois que M. Zola lui-même 
reculerait devant la crudité du dialogue. Depuis le commencement de 
cette année, la Grande-Roquette a été débarrassée cependant de 
son élément le plus redoutable et le plus turbulent, les forçats, 
à la suite d'une révolte dont ceux-ci avaient été les instigateurs et 
dont le motif jette un jour curieux sur les mœurs de nos prisons. 
Le brigadier qui a la police intérieure de la maison avait jugé bon 
de transférer de la cour commune au quartier dit des séparés un 
jeune garçon de dix-huit ans, objet de leurs préférences. Le lende- 
main, le brigadier fut entouré de toute une bande de forçats en 
révolte, qui voulaient attenter à ses jours, et il ne dut la vie qu'à 
l'intervention d'un détenu, qui s'écria qu'après tout le brigadier 
était un brave homme et qu'il avait eu raison (1). Depuis cette 
révolte, les forçats sont transférés à la Santé, où ils attendent en 
cellule l'époque de leur départ. Mais la Grande- Roquette n'en con- 
tinue pas moins de contenir l'écume des prisons de la Seine : les 
correctionnels récidivistes et les réclusionnaires. Ceux d'entre eux 
qui ont déjà tâté du régime des maisons centrales et qui s'apprê- 
tent à y retourner jouissent des quelques mois qu'ils passent sous 
cette discipline relâchée : ils savent que ce sont leurs derniers beaux 
jours. 

La maison de la Santé est une prison relativement nouvelle, 
puisqu'il n'y a pas vingt ans qu'elle est ouverte, et elle a du moins 
le mérite d'avoir été construite en vue de cette destination spé- 
ciale. Mais il faut avouer que c'est une bien singuhère construc- 
tion. On dirait qu'on a voulu, à grand renfort de moellons et 
de millions, laisser aux générations futures un souvenir durable de 
nos tergiversations pénitentiaires. La prison de la Santé a été éle- 
vée pendant les dernières années de l'empire, c'est-à-dire à une 
époque où l'opinion publique s'était tout à fait désintéressée du 
régime des prisons, et laissait l'administration maîtresse d'agir 



(1) Le quartier des séparés est afifecté aux révélateurs et aussi aus condamnés à 
mort graciés. Les uns seraient exposés aux mauvais traitemens de leurs compagnons 
et les autres seraient l'objet d'une trop flatteuse attention. 



150 RIVDE DES DEDX MONDES. 

comme elle l'entendait. Le ministre de l'intérieur tenait pour le 
syst«*me de la séparation par quartier, qu'avait prôné, en 1853, une 
circulaire de M. de Persigny. Mais la préfecture de police avait con- • i| 
séné pour le système cellulaire de secrètes tendresses. Il en résulta 
une transaction, et la Santé devint une maison à double fin, mi-par- 
tie prison cellulaire, mi-partie prison en commun ; je devrais même 
dire à triple fin, car le quartier en commun est aménagé de telle 
sorte qu'on y pratique à la fois le système de la promiscuité de jour 
et de nuit et celui de l'isolement pendant la nuit avec le travail en 
commun y>endant le jour. Ce monument d'incohérence et de oc»- 
tradiction a coûté 8 millions. Aussi, tandis qu'on peut es[)érer de 
voir Saint-Laxare et Sainte-Pélagie disparaître prochainement de- 
vant la réprobation générale, il faut s'attendre, au contraire, à voir 
la SâHté triompher des siècles par sa durée : chirundo rincere sœrla. 
Et cependant le quartier commun de la Santé ne vaut guère mieux, 
au point de vue moral, que Sainte-Pélagie ou la Grande-Roquette. 
A quoi sert, en effet, d'isoler les détenus pendant la nuit, si on les 
laisse communiquer librement pendant 4e jour? Ainsi que je l'ai dit 
tout à l'heure, l'isolement pendant la nuit n'a de raison d'être que ^ 
si, pendant le jour, une discipline sévère prévient toute communi- 
cation entre les détenus. Mais si on les laisse vaguer librement pen- 
dant le jour, à quoi bon les isoler pendant la nuit? Or, c'est le cas 
à la Santé, comme à Sainte- Pélagie, comme à la Grande-Hoquette : 
un bon tiers des détenus sont inoccupés dans les préaux, cau- 
sant et fumant à leur aise, sans être astreints à aucun travail. 11 est 
même inouï, disons-le à ce propos, que le cahier des charges de 
l'adjudicataire des travaux soit rédigé de telle sorte qu'il lui soit 
loisible de faire travailler ou non les détenus suivant qu'il y trouve 
son profil commercial. Le travail fait, pour les détenus, partie de la 
peine, et on ne salirait admettre que cette peine change de nature 
et devienne plus ou moins sévère suivant qu'un entrepreneur y 
trouve ou non son intérêt. Quant à la séparation par quartiers et par 
catégories qu'on s'efforce d'établir entre les détenus suivant qu'ils 
ont été condamnés pour mendicité, vagabondage, délits contre les 
DKrars ou vol, etc., c'est une mesure assez illusoire, car il s'en faut 
que, moralement, ces catégories soient aussi distinctes qu'elles le 
peuvent paraître dans un rè;;lement de prison. D'ailleurs, ces caté- 
gories di^bordent les unes sin* les autres, et lorsqu'un quartier est 
encombre, le trop-plein en est évacué sur le quartier voisin, au 
mépris des catégories. Ajoutons que tous les détenus du quartier 
commun ne sont pas i.solés pendant la nuit; en plus des cinq cents 
cellules dont j'ai parlé, il y a quatre grands dortoirs communs qui 
sont toujours |)leins et sur lesquels aucune surveillance n'est exer- 



I 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 151 

cée pendant la nuit. Le régime de la promiscuité pure et simple, et 
celui de l'isolement pendant la nuit avec travail ou promenade en 
commun pendant le jour, se partagent donc fraternellement toute 
une moitié de la prison de la Santé, sans qu'il soit possible de dire 
pourquoi on isole ceux-ci pendant la nuit, pourquoi on met en 
commun ceux-là. Au fond et malgré une apparence plus favorable 
(]ui tient à ce que les préaux sont plus aérés et les ateliers plus 
grands, le quartier commun de la Santé ne vaut guère mieux que 
Sainte -Pélagie ou la Grande-Roquette. Les détenus y trouvent les 
mêmes facilités pour nouer ensemble des relations dangereuses. 
11 arrive souvent, en effet, que le noyau de ces bandes de malfai- 
teurs qui ravagent Paris ou la banlieue s'est formé dans les prisons 
de la Seine. C'est là que les héros de ces bandes ont fait connais- 
sance, lis se donnent rendez-vous à leur sortie et mettent en com- 
mun l'expérience et les talens qui les conduiront à la cour d'as- 
sises. L'argent qui a été dépensé dans le quartier commun de la 
Santé est donc de l'argent fort mal employé. Il n'en est pas de 
même du quartier cellulaire. 

IIL 

Le quartier cellulaire de la Santé a du moins ce mérite d'être 
aménagé en vue d'un régime déterminé qui a eu longtemps la 
faveur publique. Les vicissitudes du système cellulaire en France 
sont un des exemples les plus frappans de l'influence qu'exerce sur 
toutes les questions, même les plus graves, cette puissance tyran- 
nique qui a nom : la mode. La cellule est, dans notre pays, un article 
d'importation rapporté par M. de Tocqueville au retour du fameux 
voyage auquel on doit la Démocratie en Amérique. Cet article fut 
très fort goûté pendant toute la durée du gouvernement de Juillet, 
non pas seulement par tous ceux qui avaient fait des questions pé- 
nitentiaires une étude spéciale, mais par cette opinion un peu irré- 
fléchie qui est également prompte à s'engouer et à se dégoûter sans 
raison. M. de Tocqueville fut à la chambre des députés rapporteur 
d'un projet de loi qui portait jusqu'à douze ans la durée des peines 
de toute nature qui pourraient être subies en cellule, et la commis- 
sion de la chambre des pairs allant plus loin, sur la proposition de 
M. Bérenger, proposait d'appliquer le régime de l'isolement absolu, 
même aux peines perpétuelles. L'adoption définitive de ce régime 
paraissait tellement assurée qu'un certain nombre de départemens, 
allant au-devant de la loi, transformaient leurs prisons en maisons 
cellulaires, et que le ministre de l'intérieur refusait de donner son 
approbation à tout plan de réparation ou de reconstruction qui ne 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

serait pas disposé en vue de ce nouveau système. Mais la révolution 
de février, en tournant d'un autre côté les préoccupations de l'opi- 
nion publiqu»', mit un terme à ce mouvement, que l'avènement 
du régime impérial devait arrêter complètement. On put s'aperce- 
voir à celte épotjue qu'un mouvement en sens contraire s'était 
même opéré dans les esprits, un peu effrayés peut-être par les excès 
auxquels les adeptes du système cellulaire s'étaient laissé entraî- 
ner. Personne ne s'émut,— il est vrai qu'en 1853 on ne s'émouvait 
pas de grand'chose, — d'une circulaire par laquelle le ministre de 
l'intérieur, M. de Persigny, détruisant l'œuvre de ses prédécesseurs, 
substituait au système de l'emprisonnement individuel celui de la 
séparation par quartiers. En même temps, des publications aux allures 
scientifiques et olVicielles à la fois battaient en brèche l'idée même 
du système, et alïirmaient sur la foi de chitfres erronés que la soli- 
tude conduit les prisonniers au suicide ou à la folie. Cette même 
opinion publique, qui s'était passionnée pour le système cellulaire, 
se laissa convaincre par une affîrmation banale : « Le système cel- 
lulaire rend fou. » Cette idée préconwe fut une des principales 
dinicullés auxquelles vint se heurter, en 1875, le petit groupe 
d'hommes qui, soucieux du déplorable état de nos prisons dépar- 
tementales, proposèrent à l'Assemblée nationale de commencer par 
la transformation de ces prisons la réforme de notre système pé- 
nitentiaire. C'est à deux d'entre ces hommes que revient sur- 
tout l'homieur d'avoir combattu elTicacement un préjugé aussi 
tenace et fait taire les scrupules de beaucoup de bons esprits : à 
M. Voisin, aujourd'hui conseiller à la cour de cassation, et à M. le 
st-nateur Bérenger. M. Voisin avait entrepris à travers les prisons 
de la Belgique et de la Hollande un consciencieux voyage, durant 
lequel j'ai eu l'honneur d'être son compagnon. L'expérience de nos 
voisins lui a permis de démontrer, dans un substantiel rapport, la 
jjarfaile inhut:uité de l'isolement jjrolongé pendant plusieurs an- 
nées. M. Bérenger a fait la même preuve d'après l'expérience, 
plus restreinte, il est vrai, poursuivie en France dans les prisons de 
la Seine, et il a démontré victorieusement que l'emprisonnement 
cellulaire n'avait pas à son compte un plus grand nombre de cas 
de folie (\ue l'emprisonnement en commun. Son rapport prélimi- 
naire à la loi de 1875 et celui de M. Voisin constituent en quelque 
sorte les pièces à conviction de la législation nouvelle qui a soumis 
au système cellulaire les jjrévenus, les accusés et condamnés à un 
an de prison et au-dessous. J'ai déjà expliqué les raisons qui ont 
paralysé en quelque sorte la mise en pratique de cette législation. 
Mais, dans les trop rares prisons où elle a été appliquée, l'expérience 
a été pleinement satisfaisante. La preuve en est dans la collection 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 153 

des rapports adressés à M. le directeur de l'administration péniten- 
tiaire par les directeurs des quelques prisons cellulaires départe- 
mentales, rapports dont celui-ci a eu l'heureuse idée de publier la 
collection. Dans cette collection figure un rapport, malheureusement 
trop court, du directeur de la Santé, qui du reste ne relève point di- 
rectement du directeur de l'administration pénitentiaire (1). Je vou- 
drais qu'il me fût possible de combler les lacunes de ce rapport et de 
faire pénétrer mes lecteurs dans la vie intérieure de cette grande 
prison, la plus importante de France par le nombre de ses cellules, 
et la plus intéressante par la diversité de la population qu'elle 
contient. Mais c'est là une entreprise difficile^ pour ne pas dire impos- 
sible. Sans doute, il me serait très facile, comme à tout visiteur, de 
dire que le quartier cellulaire de la Santé se compose de quatre ga- 
leries aboutissantà un pavillon central, que chaque galerie contient 
deux étages de cellules reliées par un corridor en bois, et que le 
cube d'air de chaque cellule est de 20 mètres; il me serait très 
facile également de décrire le costume des détenus ou de don- 
ner la composition de leur nourriture, en distinguant les cinq ré- 
gimes maigres des deux régimes gras, et d'entrer dans d'autres 
détails de même nature et de même intérêt. Mais il me semble 
que, si j'étais mon propre lecteur, tous ces renseignemens me lais- 
seraient parfaitement indifférent. Ce que je demanderais à sa place, 
ce serait qu'au lieu de me promener dans ces tristes et silencieuses 
galeries, on ouvrît pour moi les portes de ces cellules derrière les- 
quelles un léger bruit vous révèle à peine la présence d'un être hu- 
main, et qu'on me fît du même coup pénétrer dans la conscience 
de ces hommes, soumis du jour au lendemain à un régime qui 
doit leur sembler aussi étrange. Quelle est l'influence de la solitude 
sur ces âmes, les unes passionnées, les autres inertes, les unes 
compliquées, les autres grossières? Quel effet produit sur ceux 
qui ont reçu quelque éducation ou, au contraire, sur ceux «^ui 
sont restés à l'état fruste et primitif, ce perpétuel tête-à-tête avec 
eux? Mais à ces questions le directeur de la prison pourrait seul 
répondre. Encore le pourrait-il? A vrai dire, j'en doute un peu, et 
e dirai très franchement pourquoi, sans crainte de blesser per- 
sonne, car mes observations ne visent, bien entendu, qu'une orga- 
nisation administrative et un état général des esprits. Pour mieux 

(1) Suivant une organisation souvent critiquée, bien qu'elle ait, sous certains rap- 
ports, sa raison d'être, les prisons de la Seine sont groupées sous l'autorité du pré- 
fet de police, qui correspond directement à leur sujet avec le ministre de l'intérieur. 
Un décret tout récent vient de modifier cette organisation. Mais il est encore trop tôt 
pour apprécier les conséquences que pourra produire ce décret s'il est mis à exécu- 
tion. 



K 



4ô'i REVIT DES DEIX MONDES, 

les faire entendre, je tirerai d'abord comparaison de ce qui se 
passe dan-^ un jiays voisin. 

Le hasard m'a fourni tout récemment l'occasion de visiter à nou- 
veau la princi{>ale prison cellulaire de la Hollande, celle d'Amster- 
dan). et de causer longuement avec le président de la commission 
qui l'administre; car, en Hollande, il en est des prisons comme de 
tous les autres établissemens publics ou privés. Ce sont des com- 
missaires, — des rrgrnts, suivant la vieille expression, — qui les 
dirigent, et la Hollande est demeurée en cela fidèle aux traditions 
d'indéficndance administrative qui ont fait autrefois sa force et son 
honneur. Le directeur de la prison n'est que l'agent de la commis- 
sion, et le président demeure le personnage principal. Je n'avais 
pas besoin, au reste, de cette seconde visite et des renseignemens 
que le président de la commission a bien voulu me donner pour 
savoir qu'en Hollande l'emprisonnement cellulaire est un système, 
et que ceux-là qui sont chargés de le mettre en pratique ont une 
confimce profonde dans son efficacité (1). Mais pour eux la cellule 
n'est qu'un moyen et la solitude imposée an détenu n'a qu'un but : 
c'est de h' soustraire à des contacts pei^îicieux, et de le mieux pré- 
paror k subir une influence moralisante. Le détenu n'est pas laissé 
h lui-mém»' dans sa cellule, à son abattement, à ses remords, ou, 
au conirairp, à son insouciance et à sa perversité. Le directeur et 
les m*'mbres de la commission de surveillance administrative sont 
en relations prrsonnelles avec lui ; ils le connaissent, ils savent 
à quelle catégorie morale ou sociale il appartient et dans quelles 
dis[)ositi(>ns il subit sa peine. Le temps passé dans la cellule doit 
lui ^tre proliiable, et rien n'est négligé pour atteindre à ce résul- 
sultat. Lf détenu ne doit pas rester oisif un seul jour. On s'ingénie 
à lui trouver des occupations qui puissent lui convenir, et on y 
parvient dans une ville qui n'offre cependant pas pour le travail 
d'aussi grandes ressources que Paris. Son instruction, ce qui est 
fréquemment le cas, laisse-t-elle à désirer? Tous les jours, un insti- 
tuteur vi'-nt s'asseoir auprès de lui dans sa cellule et lui donner 
9n. 1er ou. Des livres choisis avec soin sont mis à sa disposition et 
fréquemment nnouvelés. Mais si l'instruction a sa place, la reli- 
gion a aussi la sienne, et c'est même le principal moyen d'action. 
Une bible et un livre de cantiques si le détenu est protestant, un 
livre de messe; s'il est catholique, font partie, en quelque sorte, du 
mobilier de la cellule, tout comme le lit et la table. Le pasteur et 
raumônier ont librement accès dans la prison et sont en relations 

(Il !,«• Doiiv»>«ti roflf» prnal de Hollande viont de porter de deux à cinq ans la du- 
T^e de la peine qui p««ul tHre subie en rellule. 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 155 

personnelles avec tous les détenus. Ils sont aidés dans leur tâche 
par une société charitable pour l'amélioration des prisonniers, 
qu'anime le même esprit de zèle évangélique. L'état n'hésite pas 
à s'imposer des sacrifices considérables pour assurer la dignité et 
même l'éclat des cérémonies du culte. C'est ainsi qu'une chapelle 
cellulaire, où tous les détenus peuvent assister aux offices sans se 
voir, vient d'être construite à côté de la prison, sur la demande ex- 
presse de la commission administrative. La commission avait trouvé 
peu convenable que les détenus assistassent à la messe ou au ser- 
mon de l'intérieur de leurs cellules, en n'ayant vue sur l'autel ou 
la chaire que par leur porte entre-bâillée, et elle espérait que les 
offices religieux produiraient sur eux plus d'impression s'ils y as- 
sistaient dans un édifice spécial. L'état est entré dans cet ordre 
d'idées, et la chapelle cellulaire a été construite sur les plans de 
la commission. Je pourrais entrer dans des détails plus minutieux 
et qui ne laisseraient pas d'être intéressans ; mais ce que je viens 
de dire suffit pour montrer dans quels sentimens,avee quel sérieux, 
avec quelle foi, le système cellulaire est compris et pratiqué dans 
les prisons de la Hollande. 

Les choses se passent-elles ainsi à Paris, et en particulier dans la 
prison de la Santé? Non, et cela ne saurait être. Tout d'abord, au- 
cun des fonctionnaires de l'administration des prisons de la Seine, 
depuis les plus haut placés jusqu'aux plus humbles, ne saurait 
prendre l'emprisonuemeut cellulaire très au sérieux, lorsqu'ils sa- 
vent parfaitement que, si telle catégorie de détenus y est soumise 
et non pas telle autre, ce n'est pas en exécution d'une idée pré- 
conçue, mais parce que le hasard en a décidé ainsi. C'est le cas en 
particuher pour le directeur et les gardiens de la maison de la Santé, 
qui, dans la même prison, pratiquent deux systèmes diiïérens. Com- 
ment cet éclectisme ne les rendrait-il pas un peu sceptiques? Ce 
n'est pas que, dans l'intérieur même de la prison, la répartition 
des détenus entre le quartier cellulaire et le quartier commun soit 
laissée au hasard ou à l'inspiration du directeur. Un règlement bien 
conçu prescrit de mettre en cellule d'abord tous ceux qui le de- 
mandent, puis les individus âgés de moins de vingt ans, les con- 
damnés pour tous faits de mœurs, quel que soit leur âge, enfin les 
individus condamnés pour la première fois. Mais directeur et gar- 
diens savent parfaitement que, si ces mêmes individus, qu'on met en 
cellule à la Santé, av^aient été condamnés l'un des trois premiers 
jours de la semaine et non pas l'un des trois derniers, ils seraient 
détenus en commun à Sainte-Pélagie. Lorsque l'administration dont 
ils relèvent, dominée par une situation de fait qui s'impose à elle, 
leur donne l'exemple de cette indifférence, on ne saurait leur de- 



lôtJ REVDE DES DEDX MONDES. 

mander d'attacher à l'application de tel ou tel système plus d'im- 
portance qu'elle n'en attache elle-même. 

Ce n'est pas tout. A supposer même, — ce qui serait bien extraor- 
dinaire, — queledirecteur de la Santé fût un théoricien et un croyant 
du système cellulaire, il ne pourrait pas grand'chose pour en amé- 
liorer l'applicaiion. La prison qui lui est confiée contient en moyenne 
1,000 détenus, 500 au quartier cellulaire, 500 au quartier commun, 
quand l'elTectif ne s'élève pas au-delà. Tout son temps est absorbé 
par les questions d'administration générale que fait naître à chaque 
instant la garde et l'entretien d'un personnel aussi nombreux : cor- 
respondance avec la préfecture de police, rapports avec les entre- 
preneurs, maintien général du bon ordre et de la discipline. Nouer 
des relations personnelles avec les détenus n'est pas chose qu'on 
puisse lui demander. Ils lui sont expédiés par charretées. Ce n'est 
pas lui qui les reçoit à leur arrivée, ce sont les employés du greffe. 
Après leur inscription sur le registre d'écrou, c'est le gardien-che( 
qui les répartit dans les diflerens quartiers de la maison. Quant au 
directeur, il n'est appelé à les connaître personnellement que s'ils 
demandent à communiquer avec lui oj. si leur détention donne lieu 
à quelque incident. Aucun règlement ne lui fait une obligation de 
s'enquérir de l'eiïet moral que la solitude produit sur chacun, et si 
une obligation de cette nature était de celles qui peuvent être 
inscrit'^s dans un règlement, il lui serait matériellement impossible 
de s'en acquitter. A moins de circonstances exceptionnelles, il n'in- 
tervient guère dans la vie des détenus que pour les punir s'ils 
troublent la discipline, ou bien, au contraire, pour leur accorder 
quelque amélioration de régime si leur santé est affectée par la dé- 
tention. D'une façon générale, les directeurs des prisons de la Seine 
sont très humains et enclins vis-à-vis des détenus à une douceur 
qui peut aller parfois jusqu'à la faiblesse ; mais pour eux tous, pour 
celui do la Santé comme pour les autres, les détenus ne sont et ne 
peuvent être généralement que des numéros. 

lîestent, si nous avons toujours présente à l'esprit la comparai- 
son avec le régime des prisons hollandaises, les visites qu'ils peu- 
vent recevoir de l'instituteur, des personnes charitables et de l'au- 
méniei-. D'instituteur, il n'y en a pas eu pendant longtemps à la 
prison de la Santé. On n'en a nommé un que depuis peu, et il 
serait assez naturel que, l'instruction étant obligatoire partout, 
elle le fùl également dans la prison. Mais, en réalité, elle est don- 
née à ceux-là seulement qui la réclament et dans le quartier com- 
mun. 1,'institutcur no donne pas de leçons individuelles dans les 
cellules. Quant aux personnes charitables, cela est plus simple en- 
core : il n'y en a pas. On ne trouve pas attachée au quartier cellu- 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 157 

laire de la Santé, comme à la prison d'Amsterdam, une société 
spéciale qui s'occupe de l'amélioration des prisonniers et les visite 
pendant leur détention. Il est singulier que dans ce Paris si fécond, 
si ingénieux en bonnes œuvres, cette forme de la charité ne tente 
pas davantage les personnes dévouées. Il y aurait là cependant 
beaucoup de bien à faire par l'influence directe de l'homme sur 
l'homme, de l'âme sur l'âme. La cellule se prête merveilleusement 
à cette influence. Je ne suis pas de ceux qui croient que la solitude 
moralise. On dit, il est vrai, qu'elle permet à l'homme d'écouter la 
voix de sa conscience. Mais si sa conscience ne lui dit rien? — Si 
elle est engourdie, paralysée, quelle voix entendra-t-il? — Celle de 
ses passions et de ses haines. Ou bien, tout simplement, il passera 
dans un état d'inertie morale et d'abêtissement cette période de ré- 
clusion, et si elle est sans dommage pour lui, ce qui est déjà beau- 
coup sans doute, elle sera aussi sans profit. Il est rare que la con- 
science se réveille sans qu'on lui parle, et pour lui tenir le 
langage à la fois sévère et affectueux qui est propre à la tirer de 
son assoupissement, je ne sais si la parole du laïque n'est pas, dans 
certains cas, plus efficace que celle du prêtre, surtout auprès du 
détenu parisien, toujours un peu méfiant vis-à-vis de tout ce qui 
porte soutane, et volontiers enclin à croire que c'est le métier des 
curés de prêcher, comme c'est celui des apothicaires de vendre des 
drogues. La charité laïque aurait là une belle occasion de s'exercer; 
mais, jusqu'à présent, elle semble un peu endormie. Il faut recon- 
naître que, pendant longtemps, elle n'a pas reçu beaucoup d'en- 
couragemens, et je ne sais si, il y a un certain nombre d'années, la 
préfecture de police eût sans difficulté ouvert la porte des prisons 
aux fréquentes visites des membres d'une société charitable. Ces 
traditions sont changées aujourd'hui, et il n'y aurait qu'à pousser 
cette porte. Mais bien peu se présentent pour le faire (l), et c'est 
assurément le cas de rappeler cette parole mélancolique de l'Evan- 
gile : « La moisson est grande, mais il y a peu d'ouvriers. » 

Reste l'aumônier. L'aumônier est encore un des fonctionnaires- 
de la prison. Peut-être n'en sera-t-il pas bien longtemps ainsi, car 
la commission du budget, en quête d'économies, n'en a pas trouvé 
de meilleure à faire que de supprimer les aumôniers des prisons 
départementales. Mais, pour le moment, il a le droit de pénétrer 
dans la prison, d'entrer en relations librement avec les détenus, et 
il n'est pas obligé d'attendre, comme le propose le rapporteur de la 

(1) Il existe deux sociétés de dames visiteuses à Saint-Lazare et une société de pa- 
tronage des détenus protestans dont quelques membres visitent les détenus de leur 
religion. Il n'existe pas d'oeuvres spéciales pour les détenus catholiques, et la société 
générale de patronage ne s'occupe du détenu qu'à sa sortie de prison. 



K 



158 REVDE DES DEUX MONDES, 

commission du budget, que le détenu le fasse appeler par un gardien, 
qu'on déraui^era de son service pour aller le chercher tout exprès. 
Mais, bien (jue rien ne soit encore changé dans la législation, la situa- 
tion de l'aumônier n'en est pas moins devenue difficile dans les pri- 
sons de la Seine. H est passé à l'état de personnage suspect et compro- 
mettant. Par prudence, plutôt, je crois, que par hostilité, certains 
directeurs refusent systématiquement de le connaître. Ils ne veulent 
pas savoir qu'il existe. En cela, du reste, ils ne font que s'inspirer 
des instructions qui leur ont été récemment données. C'est ainsi qu'il 
leur est prescrit de bien répéter aux détenus, lors de leur entrée, qu'ils 
sont libres de suivre ou non les exercices religieux, et qu'ils n'y 
seront conduits que s'ils en font la demande expresse. Chose sin- 
gulière, cependant, le nombre de ceux qui demandent à être dis- 
pensés de l'assistance aux ollices est infiniment petit ! Simple désir, 
dira-ton, de varier par quelque exercice un peu différent la mo- 
notonie de leur journée. Cela est possible. Mais peut-être bien aussi 
un certain nombre d'entre eux éprouvent-ils un attrait confus pour 
une religion dont ils ont singulièrement oublié, depuis leur en- 
fance, la morale et les dogmes, mais qui, — de cela du moins ils 
se souviennent, — a pour les plus grands coupables des paroles 
d'espérance et des promesses de pardon. Toutefois, la lâche de l'au- 
mùnier d'une prison serait bien vite remplie si elle devait se borner 
à la célébration des offices. C'est à cela qu'elle est forcément res- 
treinte dans une prison commune. 11 ne peut, en elfet, se montrer 
sur le préau sans risfjuer d'être tourné en dérision ; et quel est, 
d'ailleurs, le détenu qui oserait causer avec lui sous les regards 
railleurs de ses camarades? Quelques visites furtives à la sacristie, 
quelques relations par lettres, c'est tout ce qu'il peut espérer. Il 
n'en est pas de mônie dans une maison cellulaire, comme le quar- 
tier de la Santé. Là, l'aumônier a un rôle actif à remplir. Il est peu 
de détenus assez anticléricaux pour ne pas voir avec satisfaction 
s ouvrir la [)orte de leur cellule et faire bon accueil à un visiteur 
inattendu, Ifii-il en robe noire. Mais ce que l'aumônier doit se pro- 
{)Oser, ce n'est pas tout d'abord d'opérer une conversion (oserai-je' 
dire que les conversions de prisonniers sont ou plutôt étaient autre- 
fois as.sez légitimement su.-pectes, car aujourd'hui je ne vois plus 
trop ce qu'elles peuvent leur rap[)orter?), c'est de devenir l'ami du 
détenu. S'jI sait s'y prendre, il cherchera d'abord à gagner sa con- 
fiance;il écoutera .son histoire, et le détenu la lui racontera d'autant 
plus volontiers que tant d'intprêt ne lui aura pas souvent été témoi- 
gné, il lui servira d'intermédiaire avec le dehors, non pas en se 
prêtant à des relations illicites et qu'on a raison de réprimer, mais 
en cherchant à réveiller en .sa faveur la sollicitude de ceux qui l'ont 



LE COMBAT CONTRE LE VICE. 159 

connu. Si quelque cœur bat encore pour le misérable, c'est à ce 
cœur qu'il s'adressera. C'est par lui que passeront les reproches 
d'un père, les tendresses d'une mère, les pardons d'une femme, 
et après qu'il aura, par ces voies naturelles, trouvé l'accès de ce 
cœur fermé, il pourra peut-être y faire pénétrer quelques rayons de 
la lumière surnaturelle. C'est ainsi que la cellule, au lieu d'être 
seulement le châtiment du corps, peut devenir le remède de l'âme : 
remcdinjn animœ, disaient nos pères, dans ces temps barbares où 
l'on croyait encore à l'âme. Mais comme on n'y croit plus guère, on 
veut supprimer les aumôniers des prisons, et se passer, là comme 
ailleurs, de l'influence religieuse. L'emprisonnement doit être laïque 
comme l'école, comme l'hôpital, et il y avait sans doute urgence à 
fermer l'accès du chemin mystérieux par lequel un certain nombre 
d'égarés pouvaient revenir au bien. 

En résumé, et à l'exception du quartier cellulaire de la Santé, qui 
est matériellement bien aménagé, et peut-être aussi de Mazas, les 
prisons de la Seine sont loin, comme on le voit, de présenter au- 
cune supériorité sur celles des autres départemens. Quelle est main- 
tenant la conclusion générale de cette enquête sur l'état de nos pri- 
sons départementales? Sauf dans les quatorze maisons aménagées en 
vue de l'application du régime cellulaire, on a le droit de dire que 
le régime de ces prisons pèche, au point de vue répressif, par trois 
\ices primordiaux : il est incohérent, insuffisant et immoral. Il est 
incohérent, puisque c'est une question de clocher qui décide souve- 
rainement des conditions dans lesquelles chaque condamné subira 
sa peine : ici en cellule, là en commun, ici astreint au travail, là 
livré à l'oisiveté. Il est insuffisant, puisque, pour un très grand 
nombre de détenus, la privation pure et simple de la liberté, avec 
logement, nourriture et chauffage assurés sans l'obligation du tra- 
vail : ce qui est le cas dans un grand nombre de prisons), ne con- 
stitue pas une peine sérieuse. Enfin il est immoral, parce que la 
vie en commun, sans surveillance, sous une discipline relâchée, ne 
peut avoir pour résultat que de corrompre les détenus et de per- 
mettre aux plus pervertis d'endoctriner les autres dans le mal. Pour 
tout dire, le régime de nos prisons départementales est absolument 
et radicalement vicieux. On verra, par la suite, ce qu'il faut penser 
de celui des maisons centrales et des établissemens affectés à la 
transportation. 



Haussonville. 



\ 



AATONIA BEZAREZ 



I. 

La terre, prise de vertige, achevait de trembler. 

La secousse j)rincipale avait été peu violente, et, par une singu- 
lière coïncidence, elle venait de se manifester à l'instant où j'étu- 
diais, dans /// lîil/ftion inédite d'un moine franciscain, la terrifiante 
catastrophe de la vallée duJorullo. Pendant la nuit du 29 septembre 
1759, dans l'intendance mexicaine de Valladolid, s'était produite 
la plus considérable révolution physique que les annales de notre 
planète aient jamais enregistrée. L'antiquité, en effet, ne nous a 
laissé aucun souvenir qu'au centre d'un continent, loin de tout 
volcan en ignition, se soient formées d'une façon soudaine, ma- 
gique, quatre montagnes, dont l'une, haute de /il7 mètres, vomis- 
sait du feu. 

Ce fut un grandiose, mais épouvantable spectacle que celui-là; 
car, en quelques secondes, une contrée des plus riantes, des plus 
fertiles, se transforma en un désert d'où disparut toute trace de vé- 
gétation. Deux rivières s'engloutirent dans le sein crevassé du sol, 
rpii, d'a[)rès le franciscain, « ondulait comme les Ilots de la mer. » 
L»' théâtre de ce cataclysme est demeuré stérile. Les oiseaux, sans 
excepter les hardis raj)aces, hésitent à s'aventurer au-dessus de ce 
chaos qui, morne, pctrilié dans son horreur et muet, — les insectes 
eux-mêmes le fuient, — porte aujourd'hui le nom significatif de 
« Mal pays, n 



ANTOMA BEZAREZ. 161 

Le franciscain dont j'étudiais le manuscrit, dès le début du phé- 
nomène, avait cru à la fin du monde. La même pensée, du reste, 
s'emparerait très probablement de nos faibles esprits, si le sol que 
nous foulons se mettait, à l'improviste, à gronder, à vaciller, à 
s'effondrer, donnant naissance à des milliers de cônes lançant vers 
le ciel, devenu noir, de l'eau, de la boue, des flammes et des roches 
incandescentes. A dire vrai, plus j'avançais dans ma lecture, plus 
je regrettais que le bon père qui avait eu l'heureuse fortune de voir 
tant de merveilles ne les eût pas examinées d'une façon scienti- 
fique, raisonnée, au lieu de s'appliquer à peindre son efiroi et celui 
des personnes qui l'entouraient. Aussi, dès que la première secousse 
qui ébranla la vallée d'Orizava se fit sentir, j'eus à la fois la crainte 
et l'espoir de voir se reproduire la catastrophe à laquelle le Jo- 
rullo doit sa naissance. Quelle aubaine pour l'Académie des Sciences 
que le récit d'un témoin oculaire, rendant compte, physiquement 
et géologiquement, de ce qui se passerait sous ses yeux! Direction 
et intensité des convulsions, nature des terrains oii se produiraient 
des crevasses, attitude des oiseaux dans l'air et des quadrupèdes 
sur le sol, je me disposais à tout noter. Hélas ! je n'eus rien à faire 
de ce que je rêvais. Ma maison oscilla, ses poutres craquèrent, une 
sonnette tinla, puis la terre, comme fatiguée de ce mince effort et 
à mon grand dépit, reprit sa proverbiale, bien qu'apparente immo- 
bilité. Ceci arriva le 15 janvier 186â, àdix heures cinquante minutes 
du matin, le ciel étant pur et le vent, — une agréable brise, — 
souillant dans le sens opposé à celui des ondulations du sol. 

J'achevais de noter ces maigres détails, et je me disposais à re- 
prendre ma lecture, lorsque j'entendis la voix familière de mon 

1 vieil ami, Carlos Bezarez, demander si le docteur Bernagius était là. 
Il pénétra dans mon cabinet le visage épanoui, s'informa de ma 
santé et me parla de la sienne, qu'il déclara excellente. C'était 
alors un petit homme large d'épaules, actif, vigoureux, aux traits 
avenans, aux regards doux, que mon ami Carlos et, moralement, la 
plus loyale, la plus sympathique nature que l'on pût rêver. Bien 
qu'il eût largement dépassé la soixantaine, il semblait, grâce à la 

I vivacité de ses allures et à sa gaîté franche, être encore dans les 
environs de la vingtième année. On l'aimait, on l'estimait d'une 
extrémité à l'autre de la province de Véra-Cruz, et ceux-là mêmes 
qui professaient des opinions politiques contraires aux siennes, c'est- 
à-dire les anticléricaux, le rangeaient au nombre de leurs amis. 

La grosse fortune que Bezarez avait héritée de son père, — des- 
cendant authentique de l'un des capitaines de Certes, — lui ser- 
vait surtout à faire le bien. Je le savais de reste, car c'est à lui que 

I je m'adressais de préférence lorsque, dans une des maisons où 
TOME LXXXV. — 1888. Il 



1(52 REVDE DES DKl X UONDES. 

l'on réclamait mes soins, je venais à remarquer tm peu de gène. 11 
taisait toujours, l'aimable homme, au moins le double de ce que je 
lui demandais, me remerciant avec chaleur de mes indications, 
comme s'il oubliait que l'obligé, au fond, c'était moi. Quel paradis 
serait un pays peuplé de pareils hommes, alors même que la terre, 
comme à Orizava, y tremblerait deux ou trois fois l'an ! 

— Sa grâcp le docteur Rernagius, me dit tout à coup mon ami 
avec un sourire qui atténuait un peu la solennité de son ton, peut- 
elle ra'accorder quelques minutes d'audience et d'attention ? 

— Certes, don Carlos, n'êtes-vous pas une providence, toujours 
la bienvenue prés de moi? 

— Pas une providence, docteur; seulement, autant que je le 
puis, et comme je le dois en ma qualité de chrétien, un des instru- 
mens de celle qui est au ciel. Mais vous rédigez un mémoire, je 
sais le prix de votre temps, je vais donc être bref. 

— Je ne rédige rien, m'empressai-je de répondre, je lis un récit 
de la catastrophe qui a donné naissance au Jorullo, et, sons l'im- 
pn'S.sion de celte lecture, la secousse qui s'est produite tout à l'heure 
m'a un peu ému. 

— La secousse ! quelle secousse ? 

— Celle de la terre, qui vient de trembler. 

— La terre vient de trembler? s'écria don Carlos en se signant 
et visiblement surpris. 

— Certes. Mais, en vérité, si les poutres de mon toit n'avaient 
craqué d'une façon incontestable, votre étonnement me ferait croire 
quf j'ai rêvé. Votre esprit est-il donc si préoccupé, mon ami, que 
vous ne voyiez et n'entendiez plus rien? Ne pas sentir la terre se 
mouvoir sous ses pieds ! cela n'arrive qu'aux amoureux. 

Le visage de don Carlos devint sérieux. 

— Vous savez quelque chose? me demanda-t-il d'un air intri- 
gué. 

— Quelque chose sur quoi ? 

— Ne venez-vous pas de parler d'amoureux ? 

— Oui ; pour établir qu'il n'y a que ces contemplateurs d'étoiles 
sous les pieds desquels 1*' sol puisse s'agiter sans les tirer de leur 
eitase. 

— Au fait, docteur, c'est bien mon cas. 

— Hein I fi'^-je avec stupéfaction. 

— Je suis amoureux, mon bon docteur, et je suis ici pour vous 
le dire. 

Je me redressai cl demeurai un instant perplexe, silencieux, 
croyant à demi h une plaisanterie. Certes, don Carlos Bezarez était 
jeune d'esprit, jeune d'allure et possédait toutes ses dents; mais 



1 



A.1NT0MA BEZARF.Z. 163 

enfin son visage avait quelîjues rides , et sa chevelure, autrefois 
noire, était plus que :uTisonnanie. Il devina en partie ce qui se pas- 
sait en moi et dit : 

— Ma confidence a été si brutale que, je le vois, vous me tenez 
pour un peu fou. 

— Non pas, répliquai-je ; toutefois, une pareille nouvelle, conve- 
nez-en, est de nature à me surprendre. 

— J'en conviens, docteur ; et je comprends d'autant mieux votre 
ébahissement que, bien que votre vue soit excellente, je sais de 
longue date que vous ne voyez au monde que des plantes, des in- 
sectes, des minéraux ou des phénomènes scientifiques. Eh bien ! 
mon ami, sans que vous vous en doutiez, il y a sur notre terre, 
pour les simples mortels, des choses aussi séduisantes que celles-là, 
il y a les femmes. 

— Je le sais ou je m'en doute plus que vous ne le supposez, répon- 
•dis-je avec gaîté, car, bonnes ou mauvaises, j'ai vu, dans ma vie, 
plus d'une de leurs œuvres. Toutefois, jugeant de votre âge par le 
mien, je vous croyais à l'heure où ces délicieux papillons, aussi 
fantaisistes, aussi légers, aussi inconséquens que l.es vrais, ne comp- 
tent plus que par les qualités qu'ils acquièrent en perdant leurs 
ailes. Je suis loin d'être, croyez-le, l'aveugle que voit en moi la 
maligne opinion publique, et nul plus que votre serviteur ne rend 
justice aux femmes, à leur dévoûment, à leur douceur, à leur... 

— Eh quoi! vous les dénigrez et les vantez, s'écria mon ami ; 
seriez- vous aussi amoureux ? 

— Non, certes; je... je n'ai pas le temps. 

— Je l'ai, moi, reprit don Carlos sans se départir de sa bonne 
humeur, et j'en profite. Si ma communication vous a surpris, peut- 
être comprendrez- vous mieux ce qui m'arrive quand je vous aurai 
nommé la sirène qui me reporte à ma vingtième année. 

— Au fiiit, mon ami, c'est là ce que j'aurais dû vous demander, 
avant de sermonner. Je connais votre bon sens, et votre choix va 
me réconcilier. 

— -Montrez votre sagacité, docteur, et devinez. 

— Hum ! voilà que je pense à une gracieuse personne près de 
laquelle je vous ai toujoiu-s vu si empressé, si galant, que... 

— Nommez, docteur. 

— Dona Barbara Mongino. 

Don Carlos fit un soubresaut, puis une grimace moqueuse. 

— Vous oubliez, s'écria -t-il avec le ton dédaigneux qu'eût pu 
prendre un jeune homme, que la bonne et chère dame a cin- 
quante ans. 

— Quarante-six, mon ami; et si légèrement portés qu'elle pour- 



164 REVIE DES DEIX MONDES, 

rait, si elle n'était la franchise niême/en dissimuler une bonne part. 
Quant ;i ses qualités, je ne connais pas d'humeur plus égale, de 
ménagère plus accomplie, d'àme plus conciliante... 

— Je le sais, et cela d'autant mieux qu'elle était un peu parente 
(le ma défunte femme. Mais cou[)ons court; celle que j'aime, que 
je vais épouser, c'est à vous que je dois de la connaître, c'est 
Antonia Solar. 

Je demeurai de nouveau muet, regardant mon ami. Oui, il était 
admirablement conservé et constitué, ses rides étaient peu pro- 
fondes, son dos, grâce à son embonpoint, ne se voûtait pas encore. 
Mais sa chevelure blanche lui donnait un air sinon vénérable, au 
moins des plus respectables, et Antonia avait dix-sept ans ! Mon 
long silence parut embarrasser don Carlos. 

— llum! fit-il, vous n'approuvez pas, je le vois. Est-ce parce 
que les Solar sont pauvres? Non; vous les savez de vieille souche, 
ce qui est important. La mère, vous la connaissez pour l'avoir vue 
aux prises avec l'adversité ; elle est un des plus nobles ouvrages de 
Dieu. Quant à la jeune fille... 

— Permcttcz-nioi une question, dis-je à mon ami, une seule : ce 
mariage est-il arrêté? 

— Si bien arrêté, docteur, que je suis ici pour vous prier d'être 
un (le mes témoins. 

— Et Antonia est... d'accord? 

— Si bien d'accord qu'elle suppliait tout à l'heure sa mère de 
l'accompagner ici, pour être la première à vous apprendre la bonne 
nouvelle. En vérité, la chère petite vous aime à me rendre jaloux. 
Maintenant, j'attends vos objections. 

— Mes objections, répondis-je avec lenteur, pour dissimuler mon 
embarras, se bornent à vous souhaiter, à l'un et à l'autre, le bon- - 
heur que vous méritez chacun de votre côté. I 

— Merci ! s'écria don Carlos en me pressant les mains ; vos f 
v«rux me sont précieux, car ils sont de ceux que le ciel doit écou- 
ter. Mais, reprit-il en cessant de sourire, je désire que vous con- 
naissiez cette affaire dans ses moindres détails. Si amoureux que je 
sois, je ne voulais ni surprise, ni pression, ni équivoque, ni sur- 
tout que la reconnaissance que l'on croit me devoir pour quelques 
services passés s'avi^fit de dicter la réponse que je souhaitais. J'ai 
donc parlé moi-même h Antonia de mon rêve, de mes intentions. 
Elle m'a écouté tremblante, la pauvre chère, et ses larmes ont coulé 

si abondantes, que j'en restai tout interdit. Comme je la rassurais 
de mon mieux, en lui réf)étant qu'elle était libre d'accepter ou de 
refuser, elle s'est jetée dans Fues bras et, rougissante, elle m'a dit 
avec des regards si caressans, avec une effusion si sentie, que je 



ANTONIA BEZAREZ. 165 

comblais par ma démarche son vœu le plus cher et le plus secret, 
que je me suis mis à pleurer avec elle. Et par le ciel béni du senor 
Dieu, docteur, voilà que je suffoque de nouveau, tant je suis heu- 
reux! 

Don Carlos fît plusieurs tours rapides dans mon cabinet, puis, 
revenant près de moi, il reprit: 

— Cette scène m'avait mis la tète un peu à l'envers; mais j'avais 
mon programme tracé, et je voulus le suivre jusqu'au bout. Mon 
enfant, dis-je alors à Antonia, j'accepte vos paroles comme un 
favorable augure, rien de plus. Votre réponse catégorique, défi- 
nitive, vous me la donnerez dans huit jours, quand vous aurez 
consulté, réfléchi. Je vous aime tendrement, les larmes qui mouil- 
lent encore mes yeux vous le prouvent; toutefois, si quelqu'un 
vous est plus cher que moi, si votre cœur n'est pas libre, ne crai- 
gnez pas de me l'avouer. Surtout que la reconnaissance que vous 
croyez me devoir pour les services que j'ai été heureux de rendre 
à votre mère ne vous fasse pas vous sacrifier pour m'épargner un 
chagrin, vous me rendriez alors malheureux. Quelle que soit votre 
décision, entendez-moi bien, je resterai votre ami, et je ferai pour 
vous établir ce que j'eusse fait pour l'enfant que j'ai possédée au- 
trefois et que Dieu a rappelée. 

— Bon, cela, m'écriai-je un peu suffoqué à mon tour par les 
nobles paroles de mon ami ; du reste, on ne pouvait attendre autre 
chose de vous. Et la réponse que vous sollicitiez?.. 

— A été ce que je souhaitais qu'elle fût, docteur, puisque je sors 
de chez Antonia, et que me voilà vous priant d'être mon témoin 
heureux, vous l'avez-vu, au point d'en pleurer. 

— Et de ne pas sentir la terre trembler, ajoutai-je en riant. 

— Comment pourrait-il en être autrement, répondit avec con- 
viction don Carlos; depuis ce matin, je vis dans un paradis. Savez- 
vous qu'Antonia, que je viens de regarder à mon aise, est pour 
moi la plus belle personne d'Orizava, où les beautés ne manquent 
pas? 

— Elle ne l'est pas seulement pour vous, mon ami, elle l'est pour 
toute la ville, et il y a là... 

Je me mordis les lèvres et me tus. 
Don Carlos me regarda en face. 

— Voyons, docteur, dit-il, vous venez d'approuver, c'est vrai; 
or je vous sais par cœur, et, au fond de votre approbation, j'ai senti, 
je viens de sentir de nouveau une réticence. Parlez. Un bon con- 
seil doit toujours se donner, dùt-il être perdu. 

Au lieu de parler, je feuilletai avec embarras le manuscrit posé 
sur ma table. Don Carlos m'examinait, et je me convainquis qu'il 
n'est pas toujours facile d'être franc. 



k 



1(5(5 REVDE DES D£DX MONDES. 

— Je devine, dit tout à coup mon ami; il va... mon âge, n'est-ce 
pas? 

— 11 y a surtout celui d'Antonia, répondis-je, soulagé. 

11 s'étaltlit un profond silence; don Carlos se montrait si troublé 
que je regrettais presque de m'être laissé deviner. Si je l'eusse pu, 
j'aurais Kichenient repris mes paroles. 

— Votre objection, me dit enfin l'excellent homme, est celle d'un 
véritable ami, et je vous remercie de votre courage. Cette objection, 
je me la suis faite; car si intense, si profond que soit mon amour, 
il me laisse encore un peu déraison. Oui, j'ai mesuré l'âge d'Anto- 
nia, le mien, et j'ai en cela plus songé à elle qu'à moi. Je suis en- 
core jeune; toutefois, dans une quinzaine d'années, — j'ai le droit 
de compter largement, puisque dans ma famille on meurt nonagé- 
naire, — je serai vieux. Alors, remarquez-le, Anlonia ne sera plus 
ce qu'elle est aujourd'hui. C'est vous qui, non pas une fois, mais 
dix, avez attiré mon attention sur ce fait que les femmes de mon 
pays, précoces dans leur éclosion, vieillissent avec la même rapi- 
dité. « Les fleurs hâtives, me dijiez-vous, sont aussi promptes à 
se flétrir qu'à s'épanouir, et les femmes sont des fleurs. » 

Je l'avais dit, et je ne craignis pas de le répéter. Avocat habile, — 
c'était sa profession, — mon interlocuteur profita de son avantage 
et multi[)lia ses raisonneuiens, auxquels je me rendis. Notre satis- 
faction fut rg.ile à la fin de cette conversation ; j'étais heureux d'avoir 
accompli mou devoir en criant : « Gare! » et don Carlos était fier de 
m'avoir convaincu. 

Convaincu, je ne l'étais qu'en partie, et je trouvais dangereuse 
l'union de l'hiver et du printemps. Toutefois, insister eût été de 
mauvais g<'ùt et surtout inutile; nos convictions, je le constatai 
une fois de \>\u9 sur mon ami, sont exclusivement faites de nos 
j)ropres jiigemens. 

Don Carlos parti, je voulus reprendre ma lecture, et je le fis 
d'une façon distraite; mon esprit n'était plus au Jorullo ni aux 
Iremblemens de terre. Pourtant si, car je me surpris à comparer 
les secousses que l'âme imprime au corps à celles que l'âme incon- 
nue qui anime notre [)lanète lui inflige, et, songeant aux désastres, 
aux cataclysmes que produisent les passions, j'évoquai l'image d'An- 
tonia. 

Elle ("tait belle, admirablement belle, cette toute jeune fille, avec 
ses traits d'une régularité si harmonieuse et si vivante, avec sa 
taille mini'e, élégante, ondulante. Elle possédait, cette brune aux 
longs cheveux noirs, toute la grâce nonchalante et royale d'une 
blonde. Ses grands yeux, tour à tour profonds, rieurs, rêveurs, 
ardens, où se reflétait son âme exempte de calculs, captivaient. 
Plus tard, fjuand la coquetterie nu l'ainour les animerait, ils se- 



É 



ANTOMA BEZ^REZ. j 67 

raient certainement dangereux. J'avais la plus grande amitié pour 
cette charmeresse, que j'avais littéralement vu naître et qui rayon- 
nait de santé morale et corporelle. Je ne doutais pas de la sincérité 
de ses paroles à don Carlos ; elle avait parlé en Agnès, pour qui 
l'amour et l'amitié sont tout un, car c'était encore uce véritable 
enfant, aux sentimens doux et veloutés. Mais l'âge allait venir, et 
si l'amour s'emparait de cette âme ardente, quelles secousses! 
quelle éruption! quelles coulées de lave! lorsque, liée à un vieil- 
lard... Je revenais alors malgré moi aux épouvantables sinistres de 
la vallée du Jorullo. 

A la fin, je chassais les idées inquiétantes qui me traversaient 
l'esprit. Pour se croire heureux, pour l'être, il ne faut ni sonder 
l'avenir, ni le peupler de rêves, il faut se calfeutrer dans le présent. 
S'en tenir au présent, c'était une des maximes de don Carlos, qui, 
en dépit de la folie qui lui faisait pour l'heure oublier son âge et 
l'cmpèchoit de sentir la terre trembler sous ses pieds, était cepen- 
dant un homme sage. 

Les habitans d'Orizava ont beaucoup de l'esprit incisif des Anda- 
lous, parmi lesquels ils doivent compter de nombreux ancêtres. 
Aussi ce fut une belle rumeur dans la ville lorsque l'on sut que 
don Carlos Bezarez allait épouser Antonia Solar. Vingt propos mali- 
cieux, il fallait s'y attendre, furent aussitôt mis en circulation, et 
chacun les aiguisait en les répétant. Toutefois , les deux fiancés 
étaient trop généralement aimés, et surtout estimés, pour que les 
plaisanteries fussent cruelles ; mais, en dépit de sa maxime, don 
Carlos, s'il les eût entendues, se serait peut-être tourné vers l'ave- 
nir et l'eût vu menaçant. 

* 

Les quolibets, cela va sans dire, tombaient surtout des lèvres des 
jeunes gens. Ils s'occupaient peu, ceux-là, de l'humeur et des allures 
juvéniles du fiancé, et beaucoup, en revanche, de la beauté de la 
rtovia. Au fond, plus d'un homme mûr, j'eus occasion de le consta- 
ter le jour du mariage, s'inquiétait comme moi, sans pourtant con- 
naître l'histoire du « Mal pays, » des cataclysmes qui pouvaient ré- 
sulter de cette union. 

— La pauvrette ne sait ce qu'elle fait, me dit un de mes voisins 
à l'heure de la bénédiction nuptiale ; espérons que Dieu la proté- 
gera. Quant à don Carlos, qui oublie son âge et veut égayer sa vie, 
il la livre au caprice des vents, comme s'il ignorait qu'ils engen- 
drent la tempête. 

— Antonia est une honnête et très honnête enfant, m'empressai-je 
de répondre. 

— Qui dit le contraire, docteur? pas' moi, pour sûr. Ce que je 
dis, c'est que les jeunes filles deviennent des femmes, et que les 



it^S RBVDE DES DEDX MONDES, 

ftn mes, lorsqu'elles sont belles comme c'est ici le cas, ont encore 
plus que nous, misérables pécheurs, à compter avec le serpent. 11 
a séduit notre grande aïeule, ce monstre, et il est resté malin et 
sournois. Des pieds qui le foulent, il monte souvent au cœur et 
mord. Nos pères connaissaient sa malice, et s'en garaient du mieux 
qu'ils pouvaient ; sans cela, comment expliquer que tous les balcons 
des mait^ons qu'ils nous ont léguées soient garnis de grilles? 

Je ne répondis pas ; il y avait trop à répondre, et je regardai la 
mariée. 

la merveilleuse créature, et comme je l'admirai ! Jamais son 
visage, rayonnant de bonheur, ne s'était montré plus fin, plus sé- 
duisant, plus idéal, et je comprenais peu à peu l'enivrement de 
don Carlos. Comme le front de la jeune femme, — . elle venait de 
prononcer le oui sacramentel et avait déjà droit à ce titre, — por- 
tait fièrement les tresses de son abondante chevelure; comme ses 
yeux étaient doux avec leurs regards languissans et noyés, comme 
ils rayonnaient lorsqu'ils se levaient, timides, sur son époux ! Elle 
souriait alors, et ses dents nacrées, transparentes, semblaient de 
véritables perles entre ses lèvres rouges, charnues. Barranco, le 
peintre admiré des madones qui ornent presque toutes les demeures 
d'Orizava, et que l'on comparait naïvement à Raphaël, était en ex- 
tase devant la jeune épousée, dont il se préparait à faire le portrait. 
Le soir, pendant le repas, il me fit remarquer qu'il y avait plusieurs 
types de femmes dans la beauté mobile d'Antonia. Elle se transfor- 
mait à son insu, par un instinctif désir de plaire, selon la personne 
avec laquelle elle causait. Elle se montrait tour à tour sérieuse, 
enjouée, mélancolique, et chacune de ces allures lui seyait. Bar- 
ranco voyait en elle, et il ne se trompait pas, la séduction indolente 
des femmes de Mexico, la provocante vivacité des Poblanaises, la 
grâce ondoyante des femmes de Jalapa, le port altier et sculptural 
de celles d'Uajaca. II rêvait d'en faire une Vénus lorsqu'elle était 
au repos; une bacchante lorsqu'elle s'animait, et, l'instant d'après, 
il se décidait pour une sainte Cécile, tant il y avait de chasteté dans 
sa pose, de pureté sur son visage, de candeur*dansson regard franc. 

Ai-je parlé de l'esprit de cette « merveille? » 11 était vif, droit et 
loyal. Il manquait de culture, les femmes mexicaines, par suite des 
traditions espagnoles, étaient alors maintenues dans une ignorance 
intentionnelle. Toute la science d'Antonia, ou à peu près, se rédui- 
sait à savoir par cour les préceptes de la morale chrétienne. Or 
celte science, l' huitation a raison, est plus que suffisante pour se 
conduire et vaut tous les diplômes. Ce fut ma réflexion suprême 
lorsque je regagnai mon logis, heureux du bonheurjuvénile de mon 
vieil ami, mais pas au point de l'envier. 



I 



ANTONIA BEZAREZ. 169 



II. 



« Nul n'est prophète dans son pays, ni ailleurs, je crois. » Deux 
années après son mariage, don Carlos eût certainement été le plus 
heureux des époux, si son union ne fût restée inféconde. L'appari- 
tion d'un petit enfant dans cette maison, déjà si joyeuse, eût rendu 
complet le bonheur mérité de ses aimables hôtes. Aussi, pour ma 
part, je ne cessais de former des vœux pour la venue de ce mar- 
mot, dont je devais être le parrain. 

Duna Antonia, qui vivait autrefois si retirée, — la pauvreté de sa 
mère s'opposant à toute dépense de toilette, — était devenue, grâce 
à l'humeur sociable de son mari d'une part, et grâce de l'autre à sa 
beauté complètement épanouie, la reine de toutes les fêtes qui se 
donnaient à Orizava. Et pourtant je ne me souvenais du Jornl'o, des 
catastrophes que j'avais redoutées, qu'avec des sourires. C'est que 
la jeune femme, dans toutes ses actions, agissait avec la réserve, 
avec le tact d'une épouse accomplie. L'amour, que j'avais cru voir 
se dresser menaçant, redoutable, dans un avenir plus ou moins loin- 
tain, elle semblait en connaître la puissance et même les orages, 
car elle se montrait jalouse des moindres amabilités de son mari, 
lorsque ces amabilités s'adressaient à une autre femme qu'elle. 
Dans les réunions, dans les bals, alors qu'on la croyait tout occu- 
pée des figures d'un quadrille, elle le suivait d'un regard brillant, 
inquiet, et ne tardait guère à le rejoindre. Elle semblait ne possé- 
der d'autres volontés que celles qu'il manifestait, ne se préoccupait 
que de lui plaire, et c'était plus pour se conformer à ses désirs que 
par goût qu'elle se mêlait au monde. En somme, si l'affection qu'elle 
ressentait pour don Carlos n'était pas de l'amour, c'était certaine- 
ment plus que de l'amitié. 

Bien qu'il en coûte à mon amour-propre de l'avouer, je dois dire 
que les mœurs, qui en Europe sont une cause fréquente de chute 
pour les femmes, sont au Mexique ce qu'il faudrait qu'elles fussent 
partout, de solides barrières contre les mésaventures qui peuvent 
atteindre les maris, j'entends les mésaventures conjugales. Une 
épouse, par ce titre seul, à Orizava particulièrement, devient un 
être sacré que les jeunes hommes peuvent admirer, aimer plato- 
niquement, s'il leur plaît, rien de plus. Us respectent en elle le 
bonheur d'un foyer, l'amie de leurs mères ou de leurs sœurs, la 
compagne de leur ami. Il y a, entre elle et eux, une grille morale 
dont ils tentent rarement l'escalade, qu'ils franchissent plus rare- 
ment encore. Et pourtant la vie est loin d'être austère dans les 
villes mexicaines, et si la religion est là puissante, vigilante, elle 



170 REVCB l)KS DhLX *J(»DES, 

ne défend néanmoins nul plaisir licite. Il est bon d'ajouter, pour 
l'excuse et aussi pour la condamnation de notre Europe, que l'on 
ne connaît ^uère au Mexique que les mariages d'amour. Le ser- 
pent, si fatal à Eve, ne peut donc se glisser que très tard dans un 
intérieur créole ; il se trouve alors en face d'une nourrice défendue 
par un enfant, et recule. Par malheur, don Carlos et doua Antonia 
se trouvaient un peu en dehors de ces règles, et mes appréhen- 
sions, au fond, n'étaient pas de simples fantômes. L'amour, je ne 
pouvais me le dissimuler, n'avait eu que la moitié de son rôle ac- 
coutumé dans cette union, et la jalousie de la belle jeune femme, 
en montrant la force latente de ses passions, me ramenait, malgré 
moi, aux feux dévorans du Jorullo. 

Ce fut en rentrant chez moi, après avoir assisté à la célébration 
du second anniversaire du mariage de don Carlos, anniversaire fêté 
par un repas arrosé de vin de France, que je ^trouvai sur ma table 
une lettre de notre ministre plénipotentiaire près du gouvernement 
de Mexico. Il m'annonçait pour le ,5urlenderiiain l'arrivée à Orizav;i 
d'un de ses neveux, jeune homme, disait conlidentiellement la mis- 
sive, bridé jusqu'aux moelles parla vie parisienne, laquelle lui avait 
coûté une bonne part de sa fortune, et aussi de sa santé. Le ma- 
lade, établi depuis deux mois à Mexico, où il languissait, devait se 
reposer une huitaine de jours à Orizava, puis gagner Vera-Cruz, où 
mon savant confrère Jourdanet l'envoyait. L'air raréfié de Mexico, 
— celte ville est située à 2,280 mètres au-dessus du niveau de la 
mer, — convenait mal, en ellet, à cet estomac délabré, à cette poi- 
trine aflaiblie. Le ministre de France me priait d'examiner avec soin 
le jeune homme, puis de lui envoyer mon diagnostic. J'approuvai 
d'abord le départ de Mexico, et, après de minutieuses auscultations, 
je fus loin de juger l'état du patient désespéré. Il passa huit jours 
à Orizava, puis huit autres, et, séduit comme tous ceux qui la 
voient par la pittoresque vallée qui se déroule devant la vieille ville 
aztèque, il résulut de borner là son voyage. A dire vrai, je fus cause 
de sa détermination, car je luiallirmais, etles faits m'ont donné rai- 
son, que le doux climat de la Terre tempérée, eu dépit de ses pluies 
périodiques qui représentent l'hiver, convenait mieux à ses organes 
fatigués, non lésés, que la chaleur épuisante de la Terre chaude. 

Ce fut un gros événement dans ma vie que la présence de ce 
jeune homme à Orizava, que sa fréquentation. Il était né après mon 
départ de France, époque depuis laquelle je n'avais pas vu de Pari- 
sien. Aussi ses idées, ses façons de les e.\(>rimer, ses goûts me sur- 
prenaient, m'ahurissaient môme. Il ne me dissimulait pas que, de 
mon côté, je lui paraissais un être bizarre, « phénoménal, » comme 
il me le disait dans nos causeries. Ce mot, si étrangement appli- 



i 



ANTOiNlA ËEZAREZ. 171 

que, je saisissais mal le véritable sens qu'il lui prêtait. En vérité, 
bien que nous fussions compatriotes, nous ne pariions qu'à demi 
la même langue. 

D'autre part, je croyais rêver lorsque Robert Sauvière, don 
Roberio , comme le nommaient les Mexicains, m'expliquait les 
transformations de sou « adorable » Paris, et je reconnaissais dans 
ses opinions, dans la façon cavalière dont il les exprimait, des 
transformations morales plus radicales encore que celles dont il 
m'entretenait au point de vue matériel. Mes idées sur la société, 
sur l'homme, sur ses destinées futures, sur le Créateur, avaient le 
don d'égayer outre mesure mon jeune interlocuteur. 

— u Vieux jeu, » me disait-il à chaque instant et pour unique 
réponse, « vieux jeu, » senor. 

Cette locution, je l'avoue, me laissait perplexe. Dans sa bouche, 
je finis par le découvrir, elle remplaçait le mot « suranné » pris 
dans le sens de mode. 

En somme, s'il me comprenait toujours, je restais souvent bouche 
béante devant mon malade. Je sentais qu'il y avait un monde entre 
nous, ou, mieux dit, une génération. Aussitôt qu'il se retirait, je 
courais à mon dictionnaire pour chercher les mots étranges qu'il 
avait employés, ou le sens qu'il avait donné à ceux dont je croyais 
connaHre toutes les acceptions. Le plus souvent, le dictionnaire ne 
répondait à aucune de mes interrogations, bien que ce fût celui de 
l'Académie, édition de 1835. 

L'amabilité de don Roberto était grande, et son savoir assez 
maigre, bien qu'il se vantât de son titre de bachelier. Le sujet le 
plus ordinaire de sa conversation, celui auquel il me ramenait sans 
cesse, c'étaient les femmes, sur le compte desquelles il s'exprimait 
avec une légèieié, un mépris, qui m'indignaient. Quels jugemens 
saugrenus, bon Dieu, il formulait à l'adresse de ces êtres frivoles, 
j'en conviens, mais doux, bons, dévoués, poétiques I Ce dernier 
mot, lorsque je l'employai pour la première fois devant Robert, 
détermina chez lui un long rire. Du reste, non-seulement les 
femmes, mais la morale, mais Dieu, que je norumais volontiers, 
à l'exemple des Mexicains, étaient choses qui l'égayaient. Il m'af- 
firmait alors, avec un aplomb qui me faisait rire à mon tour, que 
rien de tout cela n'était « sérieux. » 11 se montra surpris lorsque 
je crus devoir lui recommander de ne pas exposer puljliqueraent ses 
théories à Orizava, où les femmes étaient encore des êtres respec- 
tables et respectés, où l'on avait toujours l'immuable croyance que 
l'univers est l'œuvre intelligente d'un Être suprême; où la vertu, 
l'honneur, la patrie et la fidélité conjugale n'étaient pas de sim- 
ples escarpolettes. Il disait « balançoires ; » mais j'ai toujours repu- 



172 BEVCE DES DEUX MONDES. 

gné à employer ce mot, dont il avait tenté de m'expliqiier l'étrange 
acception, et qui me choquait comme une grossièreté. 

Peu à peu, en dépit de ses paradoxes outrés, dont les phrases 
toutes faites qui lui servaient à les formuler étaient, je crois, en 
partie cause, je jugeai don Roberto trop intelligent et d ame trop 
généreuse , — il niait pourtant ce principe qui est la vie, — pour 
le croire convaincu, au fond, de ce qu'il avançait. A une heure où je 
le critiquais, il m'avait rappelé que, dans ma jeunesse, on « posait » 
pour « l'incompris. » Or les modes changent à Paris; et dans cette 
grande capitale, matériellement rajeunie, moralement vieillie, je 
vovais que le vent, — signe de déchéance, — soufflait à la négation. En 
réalité, nous n'étions pas le moins du monde incompris en dSAO, et 
peut-être Robert n'était-il pas si « blasé » qu'il cherchait à le paraître. 
Certes, le doute, cette lèpre, envahit parfois les âmes les plus fermes 
en face des énigmes de l'univers. Mais nier sans preuves est plus 
illogique encore que d'accepter k plus absurde des hypothèses : il 
est certain, par exemple, que l'infini existe, tandis que rien ne prouve 
que le néant soit autre chose qu'un vain mot. 

Oisif dans une ville où il ne connaissait personne, le jeune Pari- 
sien, qui trouvait en moi un interlocuteur complaisant, devint bien- 
tôt mon visiteur assidu. A force de me voir sécher des plantes, dis- 
séquer de petits mammifères ou piquer des insectes, il prit goût 
à l'histoire naturelle, et nos idées se réconcilièrent un peu. Il se ré- 
confortait à vue d'oeil et pouvait, sans trop de fatigue, m'accompa- 
gner lorsque j'étais appelé dans un des villages de la vallée. La vue 
du magnifique horizon qu'il avait constamment sous les yeux, les 
montagnes couronnées de verdure qui le bornaient; celle du grand 
ciel bleu dans les hauteurs duquel planaient sans cesse, calmes et 
majestueux , des oiseaux de proie décrivant des cercles sans fin, 
comme s'ils voulaient atteindre et dépasser le pic neigeux de l'Ori- 
zava, commençaient à enthousiasmer ce blasé, qui, un mois aupara- 
ravant, se déclarait mort à l'enthousiasme. 

Lorsque nous traversions la plaine d'Lscaméla, émaillée de fleurs 
dont la forme, les couleurs et le parfum le surprenaient; ou lorsque, 
par un détour médité, je le plaçais à l'improviste devant un lac aux 
eaux dorées , lisses , endormies à l'ombre d'orangers chargés de 
flturs et de fruits; lorsque je l'amenais au pied d'une cascade 
ombragée par des arbres gigantesques et dont le fracas l'avait 
d'avance intrigué, ou lorsqu'il s'arrêtait de lui-même pour re- 
garder voltiger des oiseaux-mouches au-dessus d'un buisson fleuri, 
je le sentais ému et j'en étais heureux; car celui qui admire l'œu- 
vre est bien près, sous peine d'inconséquence, d'admirer aussi 
l'ouvrier. 



I 



ANTOMA BEZAREZ. 173 

— Délicieux, exquis, ravissant ! murmurait mon compagnon en 
face des grandes scènes de la nature. 

Et je souriais de l'emploi singulier qu'il faisait de ces mots, de 
leur mièvrerie devant les merveilles qui les provoquaient. Au ré- 
sumé, je m'applaudissais d'avoir retenu le jeune homme, qui, à vue 
d'oeil, revenait à la santé. J'avais bien présumé du climat, de l'air 
tiède et parfumé de la chère vallée qui m'a vu vieillir, où, selon 
tonte apparence, me surprendra l'éternel sommeil qui nous sollicite 
dès l'heure de notre naissance, et auquel les uns tôt, les autres tard, 
nous finissons tous par céder. 

Ses forces suffisamment rétablies, je présentai mon nouvel ami à 
plusieurs jeunes gens de la ville, et bientôt il fut de toutes les chasses 
de toutes les ferrades, de toutes les fêtes. Les exercices violens 
dangereux, mais sains de la jeunesse mexicaine, de celle qui s'oc- 
cupe de chevaux, passionnèrent vite ce soi-disant impassible et le rap- 
prochèrent encore de la nature. En échange des leçons que lui don- 
nèrent ses nouvelles connaissances, soit pour lancer un lasso, soit 
pour éviter les coups de cornes des taureaux lorsqu'on les marquait 
au fer rouge, il leur enseigna quelques-unes de ses élégances de 
Parisien, et leur apprit une danse qui fit promptement fureur dans 
la ville : « le quadrille des Lanciers. » 

Robert, qui, maigre, exténué, marchait avec lenteur lors de son 
arrivée, et dont les soirées se passaient à me présenter des épin- 
gles pour fixer mes récoltes d'insectes, avait à peine attiré l'atten- 
tion. Maintenant, il était presque la personnalité la plus saillante 
d'Orizava. Sa qualité de Parisien , sa parenté avec le ministre de 
France, ma recommandation, le faisaient admettre dans toutes les 
familles, voire rechercher. On parlait beaucoup de ses hardiesses 
équestres, non qu'il fût le supérieur ni même l'égal de ses profes- 
seurs, mais il savait se tenir en selle et conduire la bête qu'il mon- 
tait, qualités rares chez les Français établis à Orizava, et par cela 
seul digne d'attention. Puis il avait adopté le pittoresque costume 
rehaussé d'or des rancheros, et cet hommage flattait l'amour-propre 
national des bons habitans d'Orizava, aussi développé que partout 
ailleurs. Une de mes clientes me parla un jour de la bonne grâce 
de mon compatriote, de ses yeux doux, de ses cheveux bouclés, de 
sa fine moustache noire, de ses dents magnifiques, et s'étonna de 
me voir surpris de ces éloges. 

— Allons, docteur, comme vous n'êtes pas aveugle, avouez que 
vous êtes jaloux, me dit la malicieuse personne. 

Non, je n'étais ni aveugle ni jaloux ; seulement, je n'avais jus- 
qu'alors, je dois en convenir, prêté aucune attention à l'ensemble 
des traits de mon compatriote. L'ayant rencontré quelques jours 
plus tard, je l'examinai, et je donnai raison à ma cliente. Je trouvai 



i~à REVUE DES DEUX MONDES. 

don Roberlo un très beau garçon, et je remarquai surtout ses ma- 
nières « exquises, » connue il eût dit dans son jargon auquel je ne 
pouvais m'accoutumer, et dont, c'est ma conviction, se fût verte- 
ment moqué Molière. 

La plus considérable des haciendas que possédait Carlos Bezarez 
était celle de ïéquila , laquelle avait appartenu à la famille de sa 
femme. Cette demeure, grâce à l'humeur aimable de ses proprié- 
taires, ('tait un lieu de fréquent pèlerinage. Les deux époux, bien 
qu'ils habitassent Orizava, passaient volontiers les mois d'avril et 
de mai dans ce domaine, où l'air, grâce à l'élévation du sol, est 
moins embrasé que daus le fond de la vallée. Robert, convié par 
don Carlos, séjourna j)rès d'une semaine à Tequila, et, dans un bal 
qu'il fut chargé d'ordonner, un soir que le vent du nord avait ra- 
fraîchi ratmos[)hère, il fil suivre les « lanciers » d'un « cotillon, » 
et le conduisit avec doua Antonia. On admira si fort le gracieux 
couple que, le lendemain, on ne p. Wait en ville que de la nouvelle 
danse. Partout on me demandait de l'expliquer, et mes clientes, — 
les jeunes, bien entendu, — s'étonnaient de m'entendre déclarer 
que ce fameux « cotillon, » qui préoccupait tous les esprits, m'était 
encore plus inconnu qu'à elles-mêmes. 

En rentrant chez moi pour déjeuner, le surlendemain, je trouvai 
don Carlos dans mon cabinet. 11 m'entretint aussitôt de la fête im- 
provisée, et son récit enthousiaste me causa un véritable malaise. 
En l'écoutant, mon esprit me re|)ortait à la visite d'il y avait deux 
ans, alors qu'il n'avait pas senti le sol trembler, et que je lisais un 
effrayant récit de la formation du Jorullo. Le Jorullo, je l'entendis 
gronder très distinctement lorsque mon vieil ami m'annonça qu'un 
nouveau cotillon, préparé à loisir, serait dansé la semaine suivante 
à Tequila, et qu'il venait m'inviter. 

— Antonia tient essentiellement à votre présence, docteur, me 
dii-il, et je suis chargé de vous déclarer qu'elle se fera malade, s'il 
le faut, pour vous obliger â venir. 

— Manque-t-elle par hasard de cavaliers? demandai-je avec gaîté. 

— Certes, non, me répondit mon interlocuteur; mais elle tient à 
vous voir, ou peut-être, ajouta-t-il avec malice, à être vue de vous. 
La vérité, docteur, c'est qu'elle a pour vous une afl'ection toute 
filiale. 

Ces derniers mots me firent, comme toujours, regarder mon ami 
avec une surprise que, par bonheur, il ne remarqua pas. Son âge 
dépassait le mien et, h chacune de nos entrevues, il ne manquait 
pas de me [)arlf'r de raUeclion toute filiale de sa femme pour ma 
personne, oubliant... 

— Vous viendrez, n'est-ce pas? me dit-il en se levant et en me 
prenant lu mau). 



antonia bezarex. 175 

— Qu'irais-je faire, répondis-je un peu indécis, au milieu de jeunes 
fous qui ne songent qu'aux plaisirs, ce qui est de leur âge, alors 
que j'ai tant de notes à coordonner et que je trouve toujours les 
heures trop courtes? 

— Gela ne vous amuse donc pas de voir la jeunesse s'amuser? 
Moi, cela me ravit. 

— C'est que vous êtes jeune vous-même. 

— De tête et de cœur, oui. Vous viendrez? 

— Non. 

Je vis le franc et loyal visage de don Carlos se rembrunir; il in- 
sista avec chaleur, et, comme je continuais à secouer négativement la 
tête : 

— Allons, dit-il, Antonia viendra vous prier elle-même; elle est 
plus éloquente que moi. 

On ne résistait pas à la grâce caressante d' Antonia, je le savais 
par expérience, et, pour lui épargner un déplacement, je fiais par 
céder. Hélas! la vie est faite de ces déplorables concessions, et nous 
gaspillons tous ce trésor qui nous est mesuré et que nous croyons 
inépuisable : le temps. 

Je demeurai rêveur après le départ de don Carlos, ressassant des 
idées que je voulais en vain chasser. J'ai toujours eu pour principe, 
en dehors des devoirs de ma profession, de ne pas m'occuper des 
affaires de mon prochain. Toutefois, plusieurs des faits que m'avait 
racontés mon vieil ami m'inquiétaient. Il me semblait le voir, 
l'excellent homme, courir vers un danger certain avec une aveugle 
confiance, et je l'aimais, je l'estimais trop pour que son sort me fût 
indifférent. Au fond, et c'est pourquoi je les repoussais, mes ap- 
préhensions étaient outrageantes pour doua Antonia. La belle jeune 
femme, depuis deux ans, ne se conduisait-elle pas avec un tact si 
parfait que la médisance, — elle existe dans la paisible vallée d'Ori- 
zava, — ne l'avait même pas effleurée? Puis quel prestige prêtai-je 
donc à don Roberto, — son image s'imposait à mon esprit dans toute 
cette affaire, — pour lui supposer le pouvoh- de troubler cette 
âme ferme, loyale? Oui; j'avais tort. Pourtant, qui ne le sait, 
l'amour est traître, il enivre ceux qu'il choisit pour victimes, en- 
dort leur vigilance, et c'est par des sophismes qu'il... Je me mis 
au travail, et je fus bientôt délivré de mes mauvaises pensées. 

Plongé dans l'examen minutieux d'un nid de colibri, — je voulais 
faire le dénombrement exact des tiges dont il est formé, des duvets 
qui le tapissent intérieurement, des lichens qui l'enveloppent, — 
j'étais à mille lieues de don Carlos, d'Antonia et du JoruUo, lorsque 
mon ex-malade parut. 

— Je suis à vous, lui dis-je en comptant le deux-centième brin 
de la fine graminée que les trochihdés semblent affectionner pour 



170 REVUE DES DEDX MONDES. 

la construction de leur nid, et je continuai mon calcul. Lorsque, 
cinq minutes plus tard, mes regards se levèrent sur mon visiteur, 
il semblait perdu dans une rêverie profonde, et je remarquai sa 
pâleur. 

— Bon Dieu! les anciens maux reviennent- ils? lui demandai-je. 

— Non, docteur; et, grâce à vous, je m'en crois à jamais débar- 
rassé. 

— Vous paraissez souiïrant, fatigué. 

— Fatigué! oui, peut-être. 

Il demeura un instant silencieux; puis me parla du San-Gristoval, 
montagne à laquelle sont presque adossés les bâtiments de Tequila. 
II avait vu là un coin de forêt vierge, et me décrivit son impression 
en termes à la fois si sentis, si poétiques, que je dressai l'oreille. 
Du San-Cristoval il passa à l'éloge de Tequila, puis m'interrogea sur 
don Carlos, dont il me vanta la bonne humeur et auquel, — la jeu- 
nesse exagère toujours, — il doi.nait soixante-dix ans. Je rectifiai 
ses idées sur ce point, et il nomma dofia Antonia; il y avait une 
heure que, me caressant le menton, je l'attendais là. 

Il fut réservé, et s'il s'attarda sur la beauté, la grâce, l'esprit de 
1,1 jeune femme, puis sur le bonheur de don Carlos, ce fut avec un 
tact parfait. J'écoutais et je ne répondais guère que par des mono- 
syllabes; mais la conversation ne languit pas pour cela. 11 me parla 
enfin du bal qui se préparait, s'anima, et ses yeux brillèrent, étin- 
celèrent. Puis, ayant remarqué que je l'observais, il se retira à 
rim[)roviste. De même qu'après le départ de don Carlos, je demeu- 
rai rêveur. 

Que se passait-il au fond de l'âme de Robert, — je persistais à lui 
en prêter une, — j'essayai en vain de le découvrir. Il s'était mon- 
tré silencieux, puis loquace, puis distrait, puis animé : dangereux 
symptômes. Il n'avait mêlé à l'éloge d'Antonia, je l'avais remarqué, 
aucun de ses nphorismes donigrans sur les femmes. Evidemment, 
il était préoccupé par la jeune épouse de mon ami : à quel point de 
vue? dans quel sens? I^tait-il amoureux ou, chasseur expérimenté, 
curieux, fort de la sécheresse de cœur qu'il devait à son matéria- 
lisme, cherchait-il à s'emparer d'une proie rare? Peu importait, au 
fond; et, qu'il se présentât craintif, soumis ou audacieux, il était 
redoutable. Aussi quel vacarme me fit entendre le JoruUo, que, 
malgré moi, je mêlais à toutes les phases de la vie de mon ami, de 
mon ami si sûr de son bonheur, le pauvre homme, qu'il continuait 
à np pas sentir le sol trembler! 

Que don Roberto lui amoureux ou de sang-froid, la question 
n'était pas sans importance. C'est par le sang-froid que les coquettes 
triomphent, et les libertins ne doivent guère procéder autrement. , 
Amoureux, il me semblait que Robert, — je suis peu expert dans ces ^ 



1 



I 



ANTONIA BEZAREZ. 1/7 

questions, — serait moins entreprenant que s'il agissait avec calcul, 
et je me pris à souhaiter qu'il fût amoureux. A moins, toutefois, 
qu'Antonia... 

Quel labyrinthe, bon Dieu, et quelle vaine chose que l'expérience 
en face de cet éternel inconnu : l'amour! 

Le lendemain, mes visites terminées, je cédai à la tentation qui 
me talonnait depuis la veille, et je fis un détour pour entrer chez 
don Carlos. Il était absent, et je ne fus pas fâché, je l'avoue, de me 
trouver en face d'Antonia, seule. Elle m'accueillit avec une joie 
visible, et me remercia avec effusion de ma promesse de la veille. 

— Vous avez toujours été si bon pour moi, me dit-elle avec sa 
grâce séduisante, que j'aime à vous associer à tous mes bonheurs, 
et même à tous mes plaisirs. Puis elle est si charmante, celte danse 
du cotillon, que je veux savoir de votre bouche si les Parisiennes 
s'en tirent beaucoup mieux que moi. 

— Hélas! ma chère enfant, je suis en cela un mauvais juge; le 
cotillon, l'ignores-tu donc/? n'était pas inventé quand je suis parti 
de Paris. 

— Don Roberto prétend que je m'en acquitte à merveille, dit- 
elle, ce qui, étant donnée sa courtoisie, signifie pour moi que j'y 
suis passable. Quel aimable jeune homme, docteur, que votre com- 
patriote! Je me figure que vous deviez être comme lui lorsque vous 
aviez son âge. 

— Tu te trompes; la coupe de mon visage... 

— Oh! je ne parle pas au physique, mais au moral. Il a votre 
douceur, votre politesse, votre respect pour les femmes, votre... 

— Ah! il a du respect pour les femmes! 

— (]omme vous dites cela drôlement; il ne vous a donc jamais 
parlé de sa mère? Moi, il m'émeut rien qu'en la nommant. 

— Hum ! le serpent s'agite et veut fasciner, grommelai-je. 
Je regardai la jeune femme dans les yeux. 

— Tu sais qu'il va partir, dis-je brusquement. 

— Partir ! répéta Antonia avec une vivacité anxieuse qui me fit 
tressaillir. 

— Oui ; il était ici pour se guérir, c'est fait, et son oncle le rap- 
pelle. 

— Partira-t-il donc avant la fête? 

— C'est possible. 

Antonia demeura un instant pensive; j'étais sur un gril. 

— Après tout, dit-elle en secouant sa jolie tête et en me regar- 
dant avec candeur, je conduirai le cotillon avec Antonio Valdez; 
c'est le premier de nos danseurs. 

J'embrassai Antonia, puis je me retirai. La conversation de don 
TOME LXXXV. — 1888. 12 



178 REVllP. DES DEUX MONDES. 

Carlos m'avait été pénible, celle de don Roberto douloureuse, la 
réponse de dofia Antonia me rendit toute ma quiétude. Le jeune 
Parisien semblait avoir une aile engluée; il allait peut-être souffrir, 
mais j'étais rassuré pour don Carlos et pour Antonia, car je ne vou- 
lais pas qu'ils souffrissent, ceux-là. Or le cotillon qu'elle devait 
conduire primait tout dans l'esprit de ma petite amie, et je trouvai 
cela « adorable, exquis, délicieux. » Je me hâte d'ajouter que je 
navais nullement plaidé le faux pour savoir le vrai, que le ministre 
de France, instruit par moi que son neveu avait retrouvé la santé, 
le pressait réellement de rentrer à Mexico. Le jeune homme tardait 
à obéir, et je savais un peu pourquoi. Seulement, aimait-il, ou, 
cédant à son humeur, à la curiosité, voulait-il simplement se faire 
aimer, pour ajouter une palme à ses trophées? Cette question, qui 
me revenait sans cesse à l'esprit, l'avenir seul, à défaut de Robert 
que je ne pouvais interroger, eût pu l'élucider. Mais l'avenir, et 
c'est un des grands actes de Su.gesse du Créateur, est muet jusqu'à 
l'heure où il cesse d'être, c'est-à-dire jusqu'à l'heure où il devient 
le présent. 

111. 

Orizava est une ville industrieuse : on y tisse le coton, on y fabri-" 
que des figurines en cire, des poupées en chiffon, et quelques rares 
ouvriers, à l'aide de procédés datant d'un siècle, y convertissent 
l'or en bijoux d'un travail recherché. Mais, en fait d'œuvres futiles, 
d'articles dits de Paris, la capitale de la Terre tempérée est très en 
retard. 11 fallut donc, pour se procurer les « accessoires » dn 
cotillon, dont la perspective tenait la ville en émoi, se résoudre ; 
les confectionner soi-même. On fit venir de Mexico des étoffes, dr 
carton, des papiers de couleur, des paillettes, cent colifichets, ei 
pendant une quinzaine, — on avait reculé la date de la fête, — le 
grand salon de la demeure de don Carlos fut transformé en un im- 
mense atelier, lequel devint vite un but de pèlerinage pour toutes 
les dames de la ville. Antonia, affairée, joyeuse, passionnée, était 
la première et la plus habile ouvrière de cet ouvroir improvisé, où 
don Roberto, avec «me dextérité qui provoquait d'incessantes adrai- 
raiions, taillait, faufilait, collait, façonnait des houlettes, des coif- 
fures de fantaisie, des drapeaux, nombre d'objets amusans, parmi 
lesquels apparurent soudain des mirlitons, les premiers que l'on 
eût vu, sous cette latitude. Lorsque dans une de mes visites, — je 
codais parfois à la curiosité générale, — dona Antonia me présenta 
un de ces jouets oubliés, je le saisis et, le portant à mes lèvres, je 
souillai y)Our faire vibrer la baudruche qui fermait ses extrémités. 
Le son que rendit le petit instrument me fit tressaillir, puis m'émut. 



V 



I 



ANTONIA BEZAkEZ. j 79 

ijU me reporta brusquement, ce son ridicule, à l'époque oîi je le 
trouvais harmonieux, et je vis défiler, tout au fond de mon cœur et 
soudainement évoqués, l'image de mon père, celle de ma mère, 
puis les espiègles visages de mes camarades de jeu. Je cessai de 
souffler, je laissai choir l'instrument pour couvrir mes yeux de mes 
mains. Comptant alors les tombes qui bordent la roule que j'ai 
parcourue depuis l'époque où c'était pour moi un bonheur de souf- 
ifler dans un mirliton, je sentis deux larmes rouler sur mes joues. 
Je me hâtai de me retirer, un peu honteux de voir tous les regards 
tournés vers moi et d'avoir découvert que, moi aussi, hélas! je 
savais encore pleurer. 

Un soir, vers huit heures, passant près de la maison de don 
'.ailos, je cédai à une nouvelle tentation de visiter les futiles tra- 
\ iix. Je trouvai l'atelier désert, et l'on m'annonça que, le maître du 
is étant parti depuis la veille pour Tequila, doiia Antonia était seule. 
Guidé par une camériste,je traversai la maison silencieuse, et je re- 
joignis la jeune femme, qui, assise dans un fauteuil à bascule placé 
sous uu des orangers qui ombragent la cour mauresque de sa mai- 
son, se balançait en regardant le ciel étoile. Elle se leva en m'en- 
.lendant venir, et me tendit sa petite main, que je sentis brûlante. 
I — Oh ! oh ! fis-je en plaçant mes doigts sur son pouls, voilà une 
chaleur anormale; serais-tu souffrante? 

• — Non, docteur; pourtant, depuis quelques jours, et ce soir 
particulièrement, il me monte au visage des bouffées de chaleur 
ijui m'ont amenée ici, où je cherche le frais. En outre, je sens des 
[langueurs que je ne puis m'expliquer. 
1 — Des langueurs, toi! 

1 Je l'interrogeai minutieusement, songeant à mon filleul qui, de- 
Ijiuis si longtemps attendu, s'annonçait peut-être enfin. Mon espoir 
|:ut de courte durée. 

t — Je crois, dis-je, qu'avec les préparatifs de ton fameux cotillon, 
iiu te surmènes plus que de raison, et qu'il serait l'heure de te re- 
iposer. 

\ Elle protesta, attribua son malaise à l'influence du lointain orage 
iont les éclairs silencieux embrasaient par instans le ciel, et me 
"jarla aussitôt de la fête à laquelle je venais de faire allusion. Le 
lom de Robert ne tarda guère à être prononcé. 

— Il ne part pas, me dit-elle, comme si elle répondait à ce que 
t'avais déclaré lors de notre dernière entrevue. 

— Mais il partira bientôt, répliquai-je ; je suis même chargé, par 
tt. le ministre de France, de le presser. 

— Don Roberto n'est-il pas indépendant? 

— Non; le malheureux a gaspillé la fortune qu'il tenait de ses 
oarens. Son oncle, qui se préoccupe aujourd'hui de l'avenir de ce 



^SO RKVDE DES DEDX MONDES, 

prodigue, voudrait faire de lui un diplomate, l'attacher à la légation 
de Mrxico. Il le rapi)elle donc avec instance, maintenant qu'il le sait 

guéri. 

— Comment don Roberto a-t-il perdu sa fortune? 

— Comme la perdent nombre déjeunes gens à Paris, en... spé- 
culant. 

On l'aura trompé, il est si confiant! Mon mari, qui aime à 

cau«:er avec lui, est toujours surpris de sa naïveté. 

— Ah! ton mari le trouve;., eh bien! sans le flatter, le naïf est 

ton mari. 

Aiitonia, qui regardait les étoiles tout en me parlant, et qui se 
balançait avec indolence, rabattit son fauteuil et demeura immo- 
bile. Dans la demi-obscurité qui nous enveloppait, je sentis son 
regard chercher le mien. 

— Que voulez-vous dire? demanda-t-elle. ' 

— Que don Roberto est tout ce qu'il te plaira, répondis-je, 
excepté naïf. 

— J'ai déjà remarqué, docteur, répliqua la jeune femme avec 
un son de voix qui m'alarma, que vous n'aimez pas don Roberto; 
cela lient, j ■ suppose, à ce que vous le connaissez peu. 

— Ou trop, mon enfant. 

— C'est une âme tendre. 

— Oui; autant qu'une âme de loup peut l'être. 

Au lieu de répondre, doua Antonia se renversa dans son fauteuil 
et se balança avec vélocité. Ce mouvement accéléré me révéla 
chez la jeune femme un dépit ou une colère qui n'étaient pas dans 
ses habitudes. 

— Vous êtes injuste, dit-elle enfin, la voix un peu tremblante, 
et vous, si indulgent d'ordinaire, je ne vous reconnais plus. Vous 
vous trompez, docteur, don Roberto est une âme tendre, et vous 
en seriez vite convaincu si vous l'entendiez parler, avec une émo- 
tion qu'il s'elTorce en vain de dissimuler... 

— I)t^ sa mère ! m'écriai-je. 

— Oui, de sa mère et de son père, que Dieu lui a repris avant 
qu'il ail pu le-< connaître. Si vous l'rntendiez parler, à de certaines 
heures, de son isolement, de sa ville natale, vous seriez attendri 
par les Irislcsscs que ce pauvre jeune homme cache, avec héroïsme, 
sous une gatlé feinte, il est malheureux, lui dont le cœur est 
aimanl, de se sentir seul dans la vie, sans autre parent que son 
oncle, lequel ne le comprend pas. Avec quelle amertume résignée, 
louchanie, il regrette de n'avoir pas, à défaut de mère, une sœur à 
qui confhT ses chagrins. 

— - Kl il l'a sans doute proposé, m'écriai-je de nouveau, d'être la 
sœur dont sa mélancolie profonde a besoin? 



AxNTONIA BEZAREZ. 181 

— Oui, répondit avec candeur l'adorable innocente; je le com- 
prends, moi. 

— Tu as accepté? 

— Je le plains tant ! 

Je me levai, et, pour cacher l'agitation que venaient de me cau- 
ser les paroles de ma petite amie, je me promenai un instant sous 
les orangers. Le loup était dans la bergerie, déguisé en mouton, et 
il se servait avec habileté de ce qu'il devait appeler lui-même le 
« vieux jeu, » encore acceptable et puissant, il l'avait reconnu, dans 
le milieu primitif où il agissait. le Jorullo, comme il gronda, et 
comme il importait de le ramener au silence! Ouvrir les yeux de 
la naïve Antonia, lui montrer le précipice auquel aboutissait la pente 
dangereuse sur laquelle on essayait de l'entraîner en excitant sa 
pitié, c'était peut-être une imprudence? D'autre part, se taire, 
n'était-ce pas devenir le complice de ce qui se tramait? Je ne voulus 
pas être complice, et je me rassis. 
f — Tu m'amuses, dis-je à la jeune femme d'un ton enjoué, tu 
m'amuses quand je te vois prendre un Parisien pour un être senti- 
mental, pour un contemplateur d'étoiles. Autrefois, c'est vrai, le 
sentiment régnait à Paris presque autant qu'ailleurs, mais il en est 
exilé depuis longtemps. Les Parisiens sont aujourd'hui, mon en- 
fant, — c'est don Roberto qui a pris la peine de me le démontrer 
en se donnant comme exemple, — je ne sais quelles bêtes mon- 
strueuses, filles raisonneuses d'un père qui pourtant ne raisonne 
pas : le hasard. Ces bêtes, douées d'appétits inavouables, ont pour 
devoir de les satisfaire à tout prix, car, pour elles, la morale est 
un vain mot, une convention qui a fait son temps. En ce moment, 
ma chère Antonia, je répète le galimatias et j'expose les doctrines 
de cette âme tendre en quête d'une sœur compatissante, les doc- 
trines de ce mélancolique don Roberto qui, sache-le, est un très 
joyeux compagnon. On ne lui a pas tout à fait dérobé sa fortune, à 
ce pauvre garçon, il l'a lui-même jetée aux vents de la terre, pour 
se gorgerde plaisirs dont il serait peut-être mort à l'heure présente, 
sans l'air réconfortant de la vallée où tu es née. Pour ce soi-disant 
rêveur, écoute-moi bien et surtout crois-moi, les femmes ne sont 
ni des anges ni des sœurs, mais des adversaires avec lesquels 
on lutte de perversité lorsqu'elles sont elles-mêmes des don Ro- 
berto, et que l'on essaie de briser pour voir si le sang de leur 
cœur est rouge, lorsqu'elles sont pareilles à toi. Non, ce n'est pas 
une âme tendre, ni poétique, ni sentimentale que celle de mon 
cher compatriote, lequel, entre parenthèse, ne croit pas plus à l'âme 
qu'à Dieu ou au diable. Il se moque donc simplement de toi lors- 
qu'il t'apitoie sur des peines qu'il ne ressent pas, et poursuit un but 
qui te révolterait si tu pouvais le soupçonner. 



1^S2 REVDB DES DEUX MONDES, 

— Pour la première fois depuis que je vous connais, docteur, 
me n-pondit la jeune femme en se levant et d'une voix indignée, 
\oilÀ que je viens de vous entendre calomnier quelqu'un. 

— Je ne calomnie pas, répondis-jc à ma petite amie en saisissant 
ses mains que je sentis moites et frémissantes, je ne calomnie pas, 
mon .'nfaiit, j'ajcumplis un devoir en te révélant la vérité, en l'op- 
posant au mensonge. 

Antonia dégaj^ea ses mains d'entre les miennes par une brusque 
SLCOUsse et ne répliqua pas. Eu ce moment, une faible brise lit 
chuchoter les feuilles de l'oranger qui nous abritait, et dans les 
intervalles de ce souille harmonieux, mesuré comme une respira- 
tion, j'entt^ndai.> le mince JHt d'eau du bassin de la cour gazouiller. 
Je >enais de parler a\ec franchise, en ménageant, à l'aide de péri- 
phrases un peu obscures, les oreilles délicates de celle à qui je 
m'adressais. Au fond, j'étais fort troublé. Nullement accoutumé au 
rôle d'accusateur, je ne savais plus si j'avais tort ou raison de faire 
ce que je faisais, de dire ce q"e je disais. En même temps que les 
baiicmens tumultueux du cœur d'Antonia, j'écoutais les doux mur- 
mures ipii rcsoiuiaient, et ces voix pures semblaient m'approuver. 
A l;i longue, le silence gardé j)ar la jeune femme devint pour moi 
une intol.-rabK* gène. 

— Mes paroles t'ont donc fâchée, lui dis-je d'un ton paternel, et 
m'en veux-tu de me montrer à ce point ton ami que je renonce à ma 
r(.^erve habituelle pour t'éclairer? 

— Nou, répondit Antonia, je ne vous en veux pas; si je me tais, 
< 't.'>i que je cherche, sans le trouver, quel mobile vous pousse à 
mti dirt* du mal de don Roberto, qui ne pense et ne dit, lui, que du 
bien de vous. 

— Ce mobile est ton intérêt, mon enfant, répliquai-je avec gra- 
vité, le souci de ton rei)os, la crainte de voir ton bonbeur compro- 
mis-. Il y a en ce moment un serpent sous les fleurs que foulent tes 
pieds, le voilà prévenue. Si douce quelle te paraisse, n'écoute pas 
l;i voi\ (le ce reptile, il ment. Chasse-le, écrase-le au plus vite, car 
s'il monte jusqu'à ton cœur, s'il le mord de sa dent redoutable, 
non-seulement ie paralis dans lecpiel tu vis sera perdu, mais 
loin Ion être, je te connais, saignera éternellement par cette bles- 
.sure. 

Anlonia ne répondit pas. Je l'interpellai de nouveau, et, la voyant 
pT-iisicr dans un silence obstine, je me retirai. Contre sa coutume, 
et j en fus navre, la jeune ffîmme ne me tendit pas la main, ne me 
reconduisit \nis. A peine eus-je atteint la grande rue, déserte et si- 
|,(,ri».|,.. . ,, ,Jéj,it (io l'heure [)eu avancée, que je fus assailli par 
"""•' 1 ' douloureuses. Je n'avais rien prémédité de ce qui 

veimii de .se passer, mon ailiiude. mon plaidoyer, étaient nés des 



AMOMA r,tZ,AREZ. 183 

circonstances. Mais, en essayant d'étouffer un commencement d'in- 
cendie, dont une étincelle entrevue m'avait fait deviner l'existence, 
voilà que je craignais de l'avoir avivé. Oui, mes paroles avaient 
été imprudentes, d'autant plus imprudentes que je ne redoutais, 
de la part de la jeune femme, ni scandale ni chute vu'gaire. Je 
connaissais trop sa droiture, et aussi la force de ses croyances 
religieuses pour craindre que les manœuvres astucieuses, savantes 
de don Roberto pussent triompher facilement d'une chasteté que 
ses hardiesses de Parisien, à un moment donné, effaroucheraient et 
révolteraient. Toutefois, par innocence, par ignorance, faute de sa- 
voir à qui elle avait affaire, Antonia pouvait aimer, souffrir, se lais- 
-•ser compromettre, et ni elle ni son mari ne méritaient ces mal- 
heurs-là. 

Je n'eus pas de peine, cette tâche est toujours facile, à me jus- 
tifier à mes propres yeux de ma conduite. Mais le résultat obtenu 
n'était pas fait pour me rassurer. Ne sachant rien .de l'amour, de 
sa force, de ses ruses, la jeune femme s'était révoltée. Sans pa- 
raître comprendre la nature du péril que je lui signalais, elle avait, 
douloureux symptôme, défendu celui que j'accusais. A l'heure pré- 
sente, elle me tenait pjour un félon, pour un calomniateur, et j'allais 
-désormais, impuissant, suspect, désolé, assister au désastre que 
je venais peut-être d'accélérer en voulant le conjurer. 

Tout à ces pensées, je dépassai inconsciemment ma demeure, et 
je ne sais où je me serais arrêté si je ne me fusse heurté contre une 
des barrières de la ville. Je me hâtai de rétrograder, et mon esprit, 
ikisant de son côté volte-face, se tourna vers don Roberto. Celui-là, 
je ne regrettais rien de ce que j'avais dit de lui, ayant toujours 
considéré comme un malfaiteur l'homme qui touche à l'honneur 
conjugal de son voisin. Je suis de ceux que les chagrins de Sgana- 
relle, alors même qu'il est ridicule, n'ont jamais eu le don d'égayer; 
de ceux pour qui c'est toujours un crime de violer un serment. Je 
maudissais donc mon compatriote d'avoir réussi à troubler, si peu que 
•ce fût, l'âme de ma petite amie, de menacer, dans la partie Ja plus 
intime de son bonheur, le galant homme qui l'accueillait avec une 
si confiante cordialité. Aussi, ma conscience se sentait à l'aise à 
l'égard de l'incrédule et pervers Parisien. A ses menées habiles, 
je venais d'opposer les armes que lui-même m'avait fournies ; 
n'était-ce pas de bonne guerre ? Du reste, ce que j'avais dit en 
L Arrière, je me préparais à le lui répéter en face, sans me préoc- 
cuper des conséquences possibles de mon action. Oui, en dépit de 
*non humeur pacihque, j'étais prêt à... Je souris aujourd'hui de ces 
velléités belliqueuses ; mais est-il un homme, celui qui, à une heure 
4onnée, a reculé devant des conséquences d'un devoir, devant les 
■ailes menaçantes d'un moulin à vent ? 



I 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le surlendemain, dans l'après-midi, on m'annonça don Roberto. 
Je l'attendais depuis la veille, calme, résolu, décidé à lui déclarer 
ouvertement la guerre. Le jeune homme entra la tête penchée, le 
visage pâle, les traits tirés. 11 me prit la main, me la serra en 
silence, et s'assit, absorbé, près de ma table de travail. Je restai 
d'abord indécis. Supposant mon visiteur instruit de ma conduite, 
je m'étais préparé à un choc, et devant l'homme contrit, accablé, 
qui se présentait à moi, je me sentais déconcerté. Ennemi juré des 
situations équivoques, je marchai droit sur l'ennemi. 

— J'ai eu l'occasion de parler de vous avant-hier, dis-je au jeune 
homme, et je l'ai fait en mal, je vous en préviens. Non que j'aie 
rien inventé sur votre compte, je suis incapable d'une pareille vi- 
lenie; mais j'ai dit la vérité sur quelques-uns des points de votre 
morale, mon devoir d'honnête homme l'exigeait. 

— Je sais cela, docteur, répondit le jeune homme avec douceur, 
et je ne vous en veux pas. 

Cette résignation, ce gén^'^eux pardon, me plongèrent dans un 
véritable embarras. 

« Le serpent s'est justifié, pensai-je, et il a réussi à se faire 
croire innocent. » 

— Je ne vous en veux pas, docteur, répéta llobert d'un ton do- 
lent, car vous ignoriez hier que l'homme que vous avez peint, que 
l'homme que j'ai été n'existe plus, qu'il est mort depuis plusieurs 
semaines. La grâce m'a louché, mes yeux se sont ouverts; je crois 
aujourd'hui à ce que je niais hier, j'adore ce que j'ai méprisé, je 
pleure de ce qui me faisait rire, et vous vous éloignez de moi, par 
undôj)lor.ible malentendu, au moment où je me rapproche de vous. 

,.« Quelle lactique est-ce là? pensai-je de nouveau; ce beau fils 
du Paris moderne espère-t-il me faire accroire, à moi aussi, que les 
loups ont de la laine sur le dos? » 

Mon adversaire avait ap[)uyé son coude sur ma table, et sa main 
soutenait son front soucieux. 11 me regardait d'une façon amicale, 
humble. 

— Monsieur, dis-je avec brusquerie, je crois devoir vous répéter, 
pour écarter tout malentendu, qu'avant-hier, causant avec dona An- 
lonia, je lui ai révélé, dans la mesure du i)essible, ce qui a été si 
souvent entre nous l'objet de discussions ardentes. Celte besogne 
m'a répu;,Mié, faites-moi l'honneur de le croire. Toutefois, le bon- 
heur d'êtres que j'aime profondément se trouvant en cause, je con- 
tinuerai, je vous en avertis, à les défendre contre vous. 

(ielle sortie, un peu véhémente, acheva de iran.-former les rôles. 

— Ne vous fâchez pas, docteur, répliqua le jeune homme; ne 
vous ai-je pas dit que je vous aj)prouve? Pour vous expliquer ma 
conversion, je ne prononcerai ((u'un mot : J'aime! 



ANTONIA 15EZAREZ. 185 

— Avec vos croyances et votre mépris pour les femmes, repris-je 
sans désar.ner, vous devez confondre vos désirs avec l'amour. 
Dona Antonia, sans coquetterie, par un don peut-être fatal de sa 
beauté, est de nature troublante, j'en conviens pour votre excuse, 
et sa grâce naïve, je le devine, est un appât de plus pour un homme 
comme vous. La proie est tentante et, sans vous préoccuper du mal 
qui peut en résulter, vous essayez de la saisir; ne m'avez-vous pas, 
hélas! vingt fois exposé vos désolantes théories? 

— En vérité, docteur, voilà les rôles renversés. J'aime dona 
Antonia et, sur mon honneur, je la crois moins fragile que vous 
semblez la croire vous-même. La vertu qui ne sait pas se garder 
n'est pas la vertu ; seriez-vous d'un avis contraire? 

— Non, certes; mais dona Antonia, et de là vient mon inquié- 
tude, est dans une situation exceptionnelle ; bien qu'épouse, elle 
ignore la puissance de cette passion aveuglante, tyrannique, qui... 

Je me tus; mon interlocuteur avait relevé la tête, son regard bril- 
lait. Je venais imprudemment, maladroitement, d'attirer l'attention 
de l'habile chasseur vers les côtés vulnérables de la proie qu'il con- 
voitait, et je me mordis les lèvres. Mais son regard reprit vite sa 
langueur, son corps, un instant redressé, son affaissement. 

— Encore un peu, docteur, dit-il, et vous alliez de nouveau 
m'amener à défendre dona Antonia contre vous. Je crois à la vertu 
de cette adorable jeune femme, et si vous me voyez accablé, mal- 
heureux, c'est que je l'aime et n'espère rien. 

— Néanmoins, vous allez tenter de tout obtenir? m'écriai-je avec 
un peu d'ironie. 

— Non ; je sais que ce serait en vain. Il y a entre dona Antonia 
et moi, je l'ai déjà senti, une inflexible droiture d'abord, puis l'in- 
vincible Dieu que j'ai si longtemps nié. 

Je regardai le jeune homme en face, me demandant s'il se mo- 
quait irrévérencieusement de moi ; l'examen prolongé de son visage 
me ramena à de meilleurs sentimens. Ce n'était pas moi qu'il pou- 
vait tromper au point de vue de la souffrance physique, et il souf- 
frait certainement. 

— Eh bien ! lui dis-je, si vous êtes sincère, ainsi que je le crois, 
n'est-il pas l'heure de vous souvenir q!ie votre oncle, inquiet de 
votre sort futur, vous rappelle en vain depuis près d'un mois? 
Partez. 

— Je ne songe pas à autre chose, docteur, et, d'ici à quelques 
jours... 

— Pourquoi, puisque vous souffrez, puisque vous n'espérez rien, 
ne pas faire acte de volonté et partir ce soir? 

— Parce que cette fuite sans motifs, à la veille d'une fête que 



\ 



j'ai organisée, dont je suis l'âme, pourrait être mal interprétée. 
AussilMl après le bal de Tequila, je me mettrai en route, je vous le 
promets. 

J'avais préparé la guerre, et, peu à peu, devant la soumission 
de mon adversaire, ma tenue perdit de sa raideur, ma voix de son 
t«»n sévère, mon visage de sa gravité. Bientôt ce fut d'une façon 
amicale que je raisonnai avec don Roberlo. Ce serpent me fascinait- 
il à mon tour? Mon, je surveillais de près ses manœuvres, et la 
contraction d'un seul de ses anneaux m'eût, sous ses allures de 
vaincu, révèle un victorieux. Ainsi, ma conversation avec dofia 
Antonia n'avait pas été inutile. Son dépit passé, l'esprit droit de la 
jeune épouse avait repris son équilibre, s'était enfin alarmé. Elle 
avait compris la loyauté de ma conduite, et ne voulait même pas 
Atre soupçonnée. L'a peu d'ordre se manifestait dans le chaos où je 
voyais à peine clair la veille, et la paix fut si cordialement signée 
entre mon adversaire et moi Tu'il me prit sans retard pour confi- 
dent de sa passion, de son amour sans espérances. En écoutant ses 
reiliies, en voyant ses yeux s'humecter de temps à autre, en enten- 
dant sa voix trembler lorsqu'il entamait l'éloge d'Antonia, et même 
celui de don Carlos, je lui prenais les mains pour les serrer, pour 
lu consoler, pour rendre un hommage d'admiration à ses sentimens 
nouveaux. Grâce à l'amour, grâce à la souffrance, voilà qu'il croyait, 
cet incrédule en apj)arence endurci, à l'âme, à Dieu, à tout ce qui 
est sain, à tout ce qui éclaire un peu nos ténèbres. L'âme, il la vou- 
lait immortelle maintenant, et séparé sur la terre de la seule 
femme qui eût réellement fait battre son cœur, de la seule qui eût 
pu lui donner le bonheur, il voulait la retrouver dans les espaces 
infinis où, devenu poète, il laissait errer ses pensées. Il est à re- 
marquer que, dans les bonheurs comme dans les malheurs extrêmes 
rjm nous afieclent, nous cherchons instinctivement un au-delà; n'est-ce 
pas une preuve qu'il existe? 

Après le départ de celui que je considérais à son entrée dans 
mon .•!.:.. -t comme un ennemi, et qui venait d'en sortir mon ami, 
j^ '1*1 un à un, en les pesant avec minutie, chacun des propos 

que nous avions échangés. C'est que, malgré moi, devant cette con- 
version si prompte, un peu de méfiance me revenait. Je ne tardai 
guère à la repousser, comme entachée d'injustice. En somme, le 
Jorullo, qui grondait le malin avec violence, ne faisait plus entendre 
qu'une va;;ue rumeur. Or si la terre eût tremblé, je l'aurais cer- 
laincment senti, n'étant pas amoureux. 

Le soir, anxieux de connaître l'état du cœur d'Antonia, de faire 
ma [)aix avec elle, et d'être en mesure de la consoler ou de la ré- 
conforter, je me dirigeai vers sa demeure. On m'apprit que, de- 



ANTOMA BEZAREZ. 187 

puis la veille, elle avait rejoint son mari à Tequila. Décidément mes 
conseils portaient leurs fruits, triomphe qui ne m'enivra pas. Je 
félicitai intérieurement la belle jeune femme de son acte coura- 
geux, et je plaignis un peu le malheureux qui déclarait « l'aimer à 
en mourir, » comme disent tous ceux qui aiment pour la première 
fois. 



IV. 

Est-il vrai que nos pères n'avaient pas le sentiment des beautés 
de la nature, que le pittoresque, dont nous abusons peut-être, ne 
disait rien à leur esprit? La preuve en apparence irréfutable de 
cette assertion, c'est qu'aucun des écrivains des siècles passés, 
même en remontant au-delà des Grecs, ne nous a laissé le moindre 
bout de description. Les plus explicites ont noté que la lune est 
« pâle, i) que les bois sont « ombreux » et les monts a sourcilleux,» 
rien de plus. Et pourtant, j'en ai la conviction, nos pères, non- 
seulement sentaient et admiraient un beau paysage, mais ils en 
jouissaient. Si les brins d'herbe qui ondulent, si l'insecte qui bour- 
donne, si la fourmi qui grimpe le long d'une tige ne paraissent pas 
les avoir aussi fortement séduits qu'ils nous séduisent, c'est qu'en 
toutes choses ils cherchaient les grandes lignes, qu'ils voyaient en 
presbytes et non, comme nous, en gens atteints de myopie. Cora- 
raeni expliquer sans cela le choix toujours heureux des sites dont 
ils faisaient élection pour édifier leurs demeures? A ce point de vue, 
le fondateur de Tequila avait certainement été un passionné du pit- 
toresque; il suffisait d'ouvrir les yeux pour en être convaincu. 

Ces réflexions me venaient à l'esprit une heure avant la chute 
du jour, alors qu'assis sous la véranda de la vaste construction 
hispano-mauresque qui domine le beau domaine, je contemplais, 
d'une hauteur de huit mètres environ, les différens aspects des ter- 
rains qui l'entourent. Du bâtiment lui-même, rien à dire; il n'est, 
comme toutes les constructions similaires au Mexique, qu'un vaste 
cube sans fenêtres extérieures, au péristyle soutenu, de distance 
en distance, par des colonnes taillées dans une lave bleuâtre. A. l'in- 
térieur, de larges corridors encadrent une cour dallée au centre 
de laquelle un bassin, sous la pluie du jet d'eau qui l'alimente, ga- 
zouille éternellement. 

Devant moi, — ici se révèle le goût du pittoresque que possédait le 
fondateur du domaine, — s'étendaitun vallon étroit, bordé de collines 
qui, par leurs dispositions, semblent servir de contreforts aux grands 
monts qui les dominent, contre lesquels elles s'appuient. A droite, 
un bois composé d'orangers, de goyaviers, de manguiers ; puis, sur 



188 REVDE DES DEUX MONDES. 

la pente presque subite, des acajous, des céïbas, des cèdres, des pins. 
Au-dessus de ces arbres, et comme eux variés de formes, de tailles, 
de couleurs, je regardais voltiger ou j'écoutais gazouiller, chanter, 
caqueter, roucouler, des ramiers bleus, des toucans à la poitrine 
sanglante, des cardinaux pourprés, des perruches vertes et jaunes. 
De temps à autre, toujours par couples, passaient des couroucous 
dont les plumes d'or vert, plus étincelantes que celles des paons, 
étaient autrefois réservées à la parure des grands seigneurs aztè- 
ques. Plus haut, des bandes de corvidés, à la livrée funèbre, tour- 
billonnaient. Plus haut encore, en plein ciel cette fois, planaient 
des faucons à plumage roux et blanc, et au-dessus d'eux, se per- 
dant parfois dans l'azur noyé de soleil, des aigles. 

A ma gauche, une tout autre nature, presque un autre monde. 
De ce côté des roches superposées, couvertes de lichens multico- 
lores, montraient çà et là de gigantesques écroulemens. De loin 
en loin, surgissant d'une anfractuosité, un arbre incliné, défiant 
les lois de l'équilibre, posait uie tache verte sur les pierres grises. 
Les racines de ce colosse, développées outre mesure, rampaient sur 
les blocs, les enlaçaient, les étreignaient et paraissaient, du point 
d'où je les regardais, un amas de monstrueux serpens. Elles surpas- 
saient en étendue, en grosseur, ces noires racines, les branches du 
centenaire qu'elles étaient non-seulement chargées de nourrir, mais 
de soutenir dans ses luttes presque journalières contre les oura- 
gans. 

D'une cavité entourée de verdure, ouverte à cinquante mètres 
de hauteur environ, mes regards s'arrêtaient volontiers sur une nappe 
d'eau qui, jaillissante et décrivant une courbe aérienne, s'engouf- 
frait dans une sorte d'entonnoir au-dessous duquel je la voyais re- 
paraître rugissante, écumeuse, et se précipiter d'étage en étage, de 
roche en roche, jusqu'au sol du vallon. Là, prisonnière au fond d'un 
canal creusé dans le granit avec l'aide des siècles, l'eau bouillonnait, 
pétillait, perdait peu à peu son écume, semblait reprendre haleine 
après ses formidables chutes. Enfin calmée, elle glissait limpide, 
transparente, sommeillante sur un lit de cailloux bordé de roseaux, 
passait à vingt pas de l'hacienda, puis avec de longs détours, usant 
la base d'un bloc de lave, elle allait, au-delà du vallon, mêler ses 
flots clairs aux ondes laiteuses et incrustantes du rio Blanco. 

J'étais là depuis une heure, admirant ce qui m'entourait, épiant 
les allures des oiseaux, écoutant leurs chansons, leurs cris sau- 
vages. Le soleil couchant embrasait les collines qui lui faisaient 
face, transformai i le glacier qui couronne l'Orizava en un gigan- 
tesque diamant. Le fracas de la cascade, à la distance à laquelle je 
me trouvais, n'était pas assourdissant; il berçait la pensée par sa 



ANTOMA BïZAREZ. iS9 

continuité, par ses chocs mesurés, presque rythmés. Comme je 
me sentais loin du monde au milieu de cette nature primitive, et 
comme j'oubliais ! Je ne revenais à la réalité que lorsque la voix de 
don Carlos résonnait. Je pensais alors qu'à sa place, avec une com- 
pagne comme Antonia, j'aurais enfoui ma vie dans cet Éden soi- 
gneusement tenu secret, et laissé à d'autres le soin de donner des 
fêtes, de faire tinter les grelots d'un cotillon. 

C'était le lendemain qu'il devait avoir lieu, le fameux bal, et 
n'ayant aucun malade auquel mes soins fussent indispensables, je 
m'étais accordé quatre jours de congé. J'avais fait route avec don 
Roberto, qui, mélancolique, et sauf deux ou trois allusions à son 
prochain départ, ne m'avait guère entretenu que de la beauté d' An- 
tonia, beauté qu'il me reprochait de ne pas assez admirer. Son en- 
thousiasme, je dois le dire, m'aidait à me disculper de ma fugue 
d'Orizava, car je ne songeais pas à me reposer à Tequila, et ma cu- 
riosité de voir le cotillon ne m'empêchait nullement de dormir. Ce 
qui troublait mon sommeil, ce qui m'avait décidé à me mettre en 
route, c'était le bruit sourd, il est vrai, mais très perceptible pour 
mon oreille, du redoutable Jorullo. Je me trouvais donc à l'hacienda 
avec la résolution bien arrêtée de me montrer importun, de ne 
perdre de vue ni mon compagnon de route ni Antonia. Ce rôle in- 
grat, je me l'étais imposé comme un devoir. J'eusse tout sacrifié 
pour sauver la vie de don Carlos ou celle de sa femme; or ne de- 
vais-je pas, sous peine d'une inconséquence dont j'ai vu nombre 
d'exemples, déployer le même zèle, faire montre de la même abné- 
gation, alors qu'il s'agissait de défendre le bonheur de mes deux 
amis? 

Tout à l'achèvement de ses préparatifs, et n'ayant plus qu'à per- 
fectionner, don Carlos rayonnait. 11 s'étonna bientôt de me rencon- 
trer sans cesse. 

— Par mon salut, docteur, dit-il de sa voix joyeuse en m'aperce- 
vant sous la véranda alors qu'il me croyait loin, n'y a-t-il donc plus 
de plantes dans la plaine, d'insectes dans les bois, ni de pierres 
sur les montagnes, que je vous vois, sans y croire, cloué dans la 
maison? Dans vos rares visites ici, je n'ai pu jouir à mon aise de 
votre présence, et voilà que vous profitez, pour vous tenir coi, 
de ce que je ne puis être avec vous. Vous n'êtes pas malade, au 
moins ? 

— Non, certes, mon ami, et mon repos inaccoutumé s'explique 
par... par un peu de fatigue. D'ailleurs, ajoutai-je en montrant un 
faucon qui poursuivait un oiseau-moqueur, je ne perds pas tout à 
fait mon temps, j'étudie le vol des rapaces. 

Soit hasard, soit connaissance des lieux, le chassé vint se réfu- 



190 REVOE DES DEUX MONDES. 

picr sous le corridor. N'osant le suivre sons cet abri, son ennemi 
poussa un cri fie déception et se mit à tournoyer au-dessus de 
nous. S'emparant du fusil de son majordome, arme toujours placée 
près de la j)orte d'entrée des haciendas, don Carlos ajusta l'oiseau 
de proie, qui bientôt, les ailes fracassées, tomba lourdement au pied 
de la ternisse. 

— Parblou, dit en riant mon vieil ami, tout en rechargeant le 
fusil dont il venait de se servir, voilà de l'ouvrage pour vous, doc- 
teur, et un brigand de moins. Je fais toujours la guerre aux faucons, 
ajouta-l-il, leur lâcheté me révolte. 

— Ils ne sont pas lâches, répundis-je, ils obéissent à des lois que ' 
nous devrions comprendre, puisque, de même qu'eux... 

En ce moment, comme s'il eût déjà oublié le danger auquel il 
venait d'échapper, ou compris que son ennemi n'était plus à crain- 
dre, le moqueur, posé sur la balustrade, lissait son plumage. H 
prit son vol vers un goyavier voisin, entre les brandies duquel je 
le vis bi'^nlôt exécuter ses c Jbuies ordinaires, en modulant une 
de ses gaies chansons. Les bétes, est-ce un privilège? vivent surtout 
dans le présent. 

Bien que ses regards ne perdissent guère de vue Antonia, la te- 
nue de Robert était correcte et ne me fournissait aucune occasion 
d'exercer le mandat que je m'étais donné. La jeune femme, à mon 
arrivée, m'avait accueilli avec amabilité, non avec son effusion lu 
co\itum''e. J'avais serré bien fort les doigts qu'elle m'avait tendue 
srms qu'elle eût répondu à mon amicale étreinte, décidément ellu 
me gardait rancune, et je m'en attristais. 

I*aifois, don tlarlos, de la cour de l'habitation, — c'est là que Ûl 
vail avoir lieu le bal, — nous appelait tous à l'improviste. Il vou- 
lait avoir notre avis sur une nouvelle disposition qu'il venait d'ima- J 
ginrr, sur l'harmonie d'un massif de fleurs. Pour juger de l'efTet. I 
Anlonia prenait le bras de son mari, et, la tête inclinée, s'appuyait 
sur lui de tout son poids. Cet abandon me plaisait; on eût dit que 
la chère petite, par instinct, s'abritait près de ce cœur qui ne bat- : 
tait que pour elle. Mais, tandis que je souriais, Robert jiâlissait. La 
jeune femmo, aussJKM, abandonnait le bras qu'elle pressait, et son , 
regard alaiigui, caressant, se croisait avec celui du jeune homme, ' 
dont les joues se coloraient. Que signifiaient ces manœuvres con- 
tradictoires? Avaient-elles pour but de rassurer don Carlos, qui n 
piraissait nulh^Tient alarmé, ou de provoquer la jalousie de Ru- 
b'Ti? (^ui l'eût pu dire? Pas même Antonia, peut-être. Dans les co- 
'['■■•'•■ ries des femmes, des femmes mexicaines au moins, il y h 
il plix -l'inconscience que de préméditation, i)lus d'instinct 
que d'art. 



ANTOMA BF/.ARK'A. 191 

Aussitôt après le souper, don Carlos nous amena sous la véranda 
on soufflait un semblant de brise. L'air était tiède, la terre obscure, 
le ciel étoiié. Debout depuis quatre heures du matin, mon vieil ami 
tombait de sommeil ; il s'excusa et se retira. Son départ fut suivi 
d'un long silence ; nous écoutions, Antonia, Robert et moi, le gron- 
dement de la cascade. Il s'entendait, ce grondement, avec plus 
d'intensité que pendant le jour; mais, loin d'étouffer le murmure 
du ruisseau ou le bruit des feuilles remuées, il s'alliait au con- 
traire avec eux. Il en résultait une harmonie réelle, et cette harmonie, 
sans doute à cause de l'heure, charmait, berçait, reposait. Parfois, 
une étoile semblait se détacher du ciel, le rayait d'une ligne phos- 
phorescente, et nous éclairait vaguement pendant une seconde. An- 
tonia se signait aussitôt; dans sa croyance, cette lueur rapide, fugi- 
tive, était produite par le vol d'une âme qui, dégagée de ses liens, 
fuyait la ten^e et retournait vers Dieu. 

()uel calme autour de nous ! Les orangers, par chaque souffle de 
la brise, nous envoyaient leur virginal parfum, et, de temps à 
autre, dans leurs branches chargées de fleurs et de fruits, j'enten- 
dais frémir des ailes. les admirables nuits tropicales, solen- 
nelles, apaisantes, si bien faites pour les rêveries tendres, pour les' 
pensées graves! Nous nous tenions silencieux, l'âme occupée de 

! buts divers. Pour ma part, oubliant mon corps sur le fauteuil où il 
gisait, ma pensée errait parmi les mondes qui scintillaient au-des- 

! sus de moi, parmi ces soleils dont nous avons pesé les masses, 

I mesuré les distances, calculé la marche vers d'autres astres plus 
grands, plus lointains encore, à jamais invisibles pour nos yeux. 
Comme ils nous font à la fois misérables et sublimes, ces calculs 
merveilleux qui, s'ils nous écrasent d'un côté, justifient de l'autre 
le fond de notre nature, l'orgueil. Il est certainement d'origine cé- 
leste, l'être qui se tient debout alors que tous les autres se traînent 
ou rampent, l'être qui a sondé l'infini et rapporté , de son éblouissant 

: voyage, le sentiment de son immortalité. 

Je planais loin de la terre, rêvant, lorsqu'un léger bruit me ra- 
mena en pleine réalité. 

— Tl dort, venait de murmurer Robert, penché vers moi. 

— .Non, me hâtai-je de répondre avec loyauté, je ne dors pas. 
Je viens de me promener parmi les étoiles, de voir Dieu. 

' Le jeune homme se leva, arpenta la galerie dans toute sa lon- 
gueur, puis s'accouda sur la balustrade et regarda à son tour les 
étoiles. Cherchait il à voir Dieu? iNon ; il maudissait évidemment 
ma présence qui lui faisait perdre une heure favorable, et je l'ex- 
cusais. Il revint s'asseoir et parla du cotillon, appuyant avec com- 
i plaisance sur des explications probablement déjà données, à propos 
de figures qui devaient être exécutées. Je l'écoulais avec attention. 



-10' REVIT DES DEIX MONDES, 

cuniiiR- si je prenais intérêt à ses paroles. En réalité, je pesais ses 
phrases et je cherchais, laborieusement, les sous-entendus qu'elles 
pouvaient contenir. 11 n'y eut pas de sous-entendus, ce fut, très 
habilement, entraîné en apparence par ce qu'il expliquait qu'il réus- 
sit à vanter la grâce, le pied cambré, la main mignonne, la che- 
velure opulente de l'être charmant, qu'avec ses yeux d'amoureux, 
il devait voir resplendir dans l'obscurité. Ântonia ne répondait que 
par des exclamations négatives aux louanges de son adorateur, et 
se cachait, bien qu'il fît nuit, derrière l'éventail qu'elle agitait. Peu 
à pou, Robert dévia, précisa, — veux-je dire. 

— Si j'avais rencontré une femme qui vous ressemblât, sefiora, 
dit-il d'une voix chevrotante, caressante, qu'il n'employait jamais 
en causant avec moi, je ne serais plus célibataire. Mais j'ai vu la 
France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, vos belles compatriotes de 
Mtxico, et je suis en mesure de pouvoir affirmer qu'il n'y a au 
monde qu'une beauté parfaite, la vôtre. 

Antonia lit un simple : « OL ' » Je crus bon d'intervenir. 

— Ces qualités physiques sont communes partout, dis-je, et, 
sans sortir de notre vallée, je pourrais citer des beautés rivales de 
don;i Antonia. En revanche, au point de vue moral, au point de 
vue de la raison, de la droiture, — j'appuyai fortement sur ce 
dernier mot, — je la déclare moi-môme unique. 

Je reçus un coup d'éventail sur les doigts, et je me levai comme 
pour me retirer. Robert dut m'imiter, et ne le fit qu'avec une ex- 
trême lenteur. Nous restâmes debout, l'un près de l'autre, immo- 
biles. Après quelques minutes d'hésitation, le jeune homme se 
décida â prendre congé d'Antonia, dont il tint la main assez long- 
temps prisonnière. Il s'éloigna pas à pas, tourné vers moi, surpris 
de ne pas se voir suivi. Lorsqu'il eut disparu, que ses pas eurent 
cessé d^ retentir, je souhaitai à mon tour le bonsoir à Antonia, lui 
conseillant de songer au repos. Absorbée, elle ne parut pas m'cn- 
tendre. 

— Ne vas-tu pas dormir? lui demandai-je. 

— Non ; je no me sens pas sommeil. 

— Si lu veilles trop, tu seras fatiguée demain, et ta beauté, qui 
vient d'être vantée, perdra de son éclat. 

— (}\ic m'importe ! 

— Oh ! oh ! E.st-ce que, par malheur, les bouffées de chaleur 
continuent? 

— Oui. 

Je demeurai un instant silencieux ; [)uis, au lieu de m'éloigner, 
je m'assis sur le fauteuil abandonné par Robert, et je le rapprochai 
de celui de la jeune femme. 

— Tu souffres? 



ANTONIA BE7.AREZ. 193 

— Beaucoup. 

Je pris sa main, elle brûlait. 

— Tu sais, lui dis-je paternellement, que confier ses peines à 
qui nous aime et peut les comprendre, c'est les alléger. Tu m'en 
veux d'avoir éclairé ta conscience, tu me boudes parce que j'ai été 
franc, tu as tort. En te parlant ainsi que je l'ai fait, je n'ai eu qu'un 
but, te sauver d'un danger. Voyons, ajoutai-je en me penchant 
vers elle : sommes-nous amis ou ennemis ? 

— Amis, répondit-elle. 

Puis, par un mouvement soudain, elle appuya sa tête contre mon 
épaule, et ses soupirs m'apprirent qu'elle pleurait. 

Mon émotion fut profonde; les sanglots étouffés de cette enfant, 
que je savais si énergique, me révélaient de cruelles tortures, et 
en partie la terrible lutte qui se livrait dans son âme, décidément 
troublée. 

— Ah ! pauvre chère ! dis-je, tu as trop écouté le serpent ; mais 
je suis là. Apaise-toi, et verse le trop-plein de ton cœur dans le 
mien, qui t'excuse et te plaint. 

— Croyez-vous toujours qu'il mente, lui ? 

— Mon. 

Elle se redressa et pressa ma main avec une force dont j'eusse 
cru ses doigts menus incapables. 

— Alors, dis-je avec appréhension, presque à voix basse : tu 
l'aimes ? 

— Je l'aime, répondit-elle en traînant sur ce mot, comme si elle 
voulait le rendre interminable, infmi. 

Je pris les mains de la pauvre petite, je les appuyai contre mon 
cœur, qui battait avec violence. Une immense pitié s'empara de 
moi, et je maudis une fois de plus Robert. Ce que je redoutais de- 
puis si longtemps arrivait, et les faits donnaient raison à mes fa- 
ciles pronostics. La vertueuse jeune femme connaissait enfin les 
orages de la plus impérieuse des passions humaines, et je devinais 
les angoisses auxquelles elle devait être en proie, l'intensité des 
souffrances qui la ramenaient à moi. 

— II est malheureux 1 reprit-elle avec accablement. 

— Certes, répondis-je, à peine surpris de sa préoccupation si 
féminine, car la curiosité, la pitié seront les deux éternelles pierres 
d'achoppement des femmes ; toutefois, tu es plus à plaindre que 
lui. 

— Ah ! s'écria-t-elle, que Dieu me fasse souffrir, mourir, pourvu 
qu'il soit heureux, lui! 

Elle ajouta bientôt : 

TOME LXXXV. — 1888. 13 



]q4 revde des deux mondes, 

— Vous me méprisez, n'est-ce pas? 

— Non, me hâtai- je de répondre, je te plains. 

Vous me méprisez, reprit-elle avec véhémence; il ne peut en 

être autrement, puisque je me méprise moi-même. Les pensées que 
je veux écarter se pressent sous mon front, reviennent aussitôt que 
chassées, s'imposent, me torturent, bravent ma volonté. Je suis la 
proie, la victime de je ne sais quel démon. l'amour, je voudrais 
qu'il fût une chose saisissable, croiser sur lui mes bras, l'étouffer. 
Je ferme mes oreilles à ses suggestions infâmes, je le repousse, je 
léchasse, je le crois vaincu et, l'instant d'après, il est là, prenant 
la voix d(> nui conscience, murmurant des mots qui me désespè- 
rent ou me charment, que j'écoute malgré moi. Parfois, ajoutâ- 
t-elle frissonnante, ce fantôme prend un corps, m'enlace ; je le 
maudis, je l'adore,.. Est-ce donc là l'amour? 

Elle se leva, s'avança vers la balustrade et regarda au loin, sans 
voir. 

— Il est là, dit-elle en étendant la main vers la plaine ; vous ne 
savez pas, vous, que cet homme est toujours là, et partout. Ses 
yeux me regardent, sa bouche me sourit, sa voix m'implore ; je le 
voi^, je le sens près de moi alors même qu'il est loin. Je prie, je 
demande à Dieu, à la Vierge de me le faire oublier, et mes prières 
se changent en invocations pour son bonheur. Quel filtre m'a-t-il 
donc fait boire pour que j'ose vous parler ainsi sans mourir de 
honte? 

— Parle, lui dis-je avec douceur, bien que bouleversé par ses 
paroles ardentes, par son ton passionné; parle, soulage ton esprit 
et ton cœur. 

File se laissa glisser sur les dalles, dans la gracieuse posture que 
prennent les dames de son pays dans les églises, leva ses bras vers 
le ciel, pria, implora, puis éclata en sanglots. Je jugeai bon de lais- 
ser se calmer cet orage, qui s'éteignit peu à peu. Prenant alors les 
mains de l'innocente, je l'obligeai à se relever, et la fis marcher. 
liélasî ses élans, ses affaissemens, ses transports, ses larmes ne 
m'élonnaient guère, mais tout cela m'effrayait. Si Robert la sur- 
prenait dans une de ces révoltes, dans une de ces crises, n'aurait-i! 
pas raison de cette âme affolée, de cette chair palpitante ([ui ne 
romptnit pas encore vingt ans? Elle succomberait peut-être, puis 
elle mourrait ; car, sa raison revenue, je la savais incapable de 
vivre avec un remords au cœur, un mensonge sur les lèvres, une 
huntc au front. 

Ses confidences, ses pleurs, sa prière, l'avaient un peu calmée ; 
la marche acheva de l'apaiser. 

— Pouvez-vous me guérir? me demanda-t-elle avec anxiété. 



J 



ANTONIA BEZAREZ. 195 

— Oui, répondis-je hardiment, ne songeant pour l'heure qu'à 
lui rendre un peu de repos. 

— Ce n'est pas ma faute, je vous le jure, dit-elle avec le ton 
d'un enfant qui, coupable d'un méfait, cherche à se justifier, et je 
ne sais comment j'en suis arrivée au délire qui me tient. Il m'a dit 
que j'étais belle, et la vanité m'a laissé l'écouter. Il m'a dit qu'il 
souffrait, et je me suis attendrie, il m'a dit qu'il m'aimait, et il m'a 
fallu du courage pour lui imposer silence, alors que ses paroles me 
ravissaient, alors que j'aurais voulu lui crier avec toutes les forces 
de mon être, que moi aussi, je... 

Je serrai le bras de la jeune femme, toujours passé sous le 



mien. 



— C'est vous, me dit-elle en s'appuyant plus fort sur moi, qui 
m'avez amenée à voir clair dans mon âme en me disant qu'il voulait 
se jouer de moi. Vos paroles m'ont été douloureuses, elles m'ont 
fait tomber du ciel sur la terre, réveillée brusquement alors que je 
rêvais, et je me suis sentie mauvaise. L'idée qu'il me mentait, qu'il 
ne souffrait pas, qu'il ne m'aimait pas comme ses regards me le 
faisaient croire, comme sa bouche me le disait, m'a dépitée, rendue 
curieuse, puis jalouse, puis coquette. J'ai voulu faire tomber le 
masque de l'imposteur, j'ai voulu être aimée pour me venger 
d'avoir été dupe. Je croyais, ajouta-t-elle en tordant ses bras, pou- 
voir ne donner de moi que ce qui me plairait; or celui que je vou- 
lais punir m'a regardée, une larme a mouillé ses yeux, et il m'a 
prise tout entière. 

Mes ongles s'enfoncèrent dans ma chair à ces aveux naïfs, et le 
sang afflua à mon visage. J'avais cru agir en sage en faisant ce que 
j avais lait,., ô vanité de notre sapience ! misère de notre or- 
gueil ! 

— Ah ! dit Antonia qui se remit à pleurer ; tout ce que je vous 
raconte je voudrais le taire, je parle malgré moi. Les secrets que je 
viens de vous révéler, je voudrais les reprendre ; car demain, quand 
il fera jour, je n'oserai plus vous regarder. 

-- Ne regrette rien, répliquai-je, ne suis-je pas ton ami, et ne 
sens-tu pas combien je compatis à tes souffrances? Tes confidences 
ont déjà soulagé ton cœur, et te voilà plus maîtresse de toi que tu 
l'étais il y a un instant. Tes luttes, tes désespoirs, tes aveux, me 
prouvent que je t'ai toujours bien jugée, que tu es une noble créa- 
ture. En ce moment tu subis un mal, une crise qui devait t'atteindra 
tôt ou tard, à laquelle tune pouvais échapper. Après demain, don 
Roberto sera sur la route de Mexico, et son image... 

— Restera là brûlante, dit la jeune femme en posant sa main 
sur sa poitrine ; je le sens. D'ailleurs, il ne partira pas. 



^96 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Sait-il doue avec certitude que tu l'aimes? 

— 11 le sait. 

_ Tu le lui as dit? 

— Avec les lèvres? pas encore. 

— Pas encore ! m'écriai-je; songes-tu donc à le lui dire ? 

— Oui ; pour qu'il parte, pour qu'il soit moins malheureux. 

— Ne fais pas cela, mon enfant, à moins que, résolue à te perdre, 
tu ne veuilles du même coup te jeter dans ses bras. 

Elle recula et, d'un mouvement pudique, croisa ses bras sur son 

sein. 

— Ne fais pas cela, répétai-je d'un ton suppliant, ce serait armer 

l'ennemi d'une façon redoutable, te mettre dans l'impossibilité de 
le défendre contre lui. 

— Vous allez trop loin, mon ami, dit-elle avec dignité, et voilà 
que, de nouveau, vous me montrez un abîme... Rassurez-vous, je 
le connais celui-là, il me fait horreur, je n'y choirai pas. Si par in- 
stans je ne suis plus maîtresse ni de mes pensées ni de mon cœur, 
je le suis, je le serai toujours de mon corps: il ne me commande 

pas. 

— Kn ce moment, tu peux le croire, ma pauvre innocente; l'en- 
nemi n'est pas là. Mais demain, le plaignant comme tu le plains, 
émue par la pensée qu'il t'aime, qu'il est malheureux... Il est des 
minutes, sache-le, où la chair révoltée fait taire la conscience. 

— Nous verrons, dit la jeune femme en se redressant, si elle 
/ait taire la mienne. 

j'allais répliquer, mais je songeai que l'heure était mal choisie 
pour faire entendre le langage de la raison à cet être surex- 
cité, dont les nerfs vibraient sous l'impulsion de sentimens op- 
posés. 

— Va te re{X)ser, lui dis-je; demain j'aurai réfléchi, tu auras ré- 
fléchi toi-même, et nous aviserons à te guérir, à te rendre la paix. 
Je te remercie, mon enfant, de l'appuyer en ce moment sur mon 
crur, d'a\uir confiance en moi. Je redoutais depuis longtemps pour 
toi l'heure à laquelle nous sommes, et si je suis ici, })Ourquoi ne 
te le dirais-jo pas? c'est que je veux te défendre contre don Roberto, 
au besoin contre toi-même. 

Je conduisis Antonia jusqu'au seuil de sa chambre, puis je gagnai 
la mienne à pas sourds. En approchant de la porte de Robert, je le 
vis debout sur le seuil. Il guettait mon retour, probablement inquiet 
et intrigué de ma longue conférence avec Antonia. 11 tenta de m'ar- 
rêler, de me parler d'elle; je ne me prêtai pas à son désir, et je 
continuai mon chemin, alléguant l'heure. Une fois dans ma chambre, 
je m'installai près de ma fenêtre et je repassai, un à un, tous les. 



ANTONIA BEZARIZ. 197 

aveux d'Antonia. Quels élans! quelle passion dans ce cœur si long- 
temps endormi, si brusquement réveillé! Et Robert, quelle science, 
quelles gradations irrésistibles dans ses manœuvres pour se faire 
aimer! Lui aussi avait débuté de sang-froid, et la trappe des pièges 
qu'il avait disposés était retombée derrière lui, l'emprisonnant. II 
souffrait, c'était justice. Mais Antonia ! 

Je demeurai longtemps à ma fenêtre, écoutant le bruit de la cas- 
cade, songeant aussi à celui du Jorullo. Robert et Antonia m'appa- 
raissaient jeunes, beaux, et physiquement, sinon moralement, di- 
gnes l'un de l'autre. Je tremblais en me demandant quel serait le 
dénoûment de cette aventure. Robert partirait-il le surlendemain? 
je me refusais à le croire, en dépit de ses affirmations. De temps à 
autre, un léger craquement me faisait sursauter ; car, pas plus que 
moi, les deux jeunes gens ne devaient songer au sommeil, et je 
m'en inquiétais. Seul, don Carlos n'entendait pas le bruit de la 
cascade, ne sentait pas le sol frémir: il est des grâces d'état. 



V. 

L'heure du bal est venue! Sur le ciel, où ne scintillent que quel- 
ques étoiles, la lune, qui les éclipse de sa lueur phosphorescente, 
promène son gracieux croissant. Cent couples tourbillonnent dans 
la vaste cour intérieure de l'hacienda, éclairée par des lampes aux 
globes dépolis. Au-dessus du bassin, un foyer a été édifié, et deux 
Indiens à demi nus, statues vivantes de cuivre rouge, l'alimentent 
de menues branches de liquidambar ou de copal. Ce foyer, qui par- 
fume l'atmosphère, pose une étincelle dans les yeux de toutes les 
danseuses, de tous les danseurs. Les toilettes ont des couleurs 
vives, tranchées, et dans les chevelures, généralement noires, sont 
tressées des fleurs naturelles, des rangs de perles ou de diamans. 
Il est près de minuit, et les valses havanaises, lentes, voluptueuses, 
se succèdent. De temps à autre, je me hisse sur la base d'une des 
colonnes qui soutiennent le toit des corridors, et je me crois en 
pleine féerie. Qu'elles sont belles et gracieuses, toutes ces jeunes 
femmes si bien parées, si bien transformées pour moi, qui ne les 
vois guère que dans leur intérieur, que j'hésite à les reconnaître. 
Les épaules et les bras nus, indolemment appuyées sur les cava- 
liers qui les conduisent, elles se laissent bercer, s'abandonnent. 
Leurs yeux sont souvent à demi clos, comme dans une extase vo- 
luptueuse, qu'accentuent leurs lèvres entr'ouvertes, leurs dents hu- 
mides. De lom en loin, les éventails déploient leur grande aile 
d'azur, de pourpre ou d'or, frémissent, et, de leurs battemens moel- 



I9S REVUE DES DEUX MONDES. 

leux, marquent la mesure des pas. L'orchestre discret, composé de 
harpes, de ojuitares et de mandolines, soupire plus qu'il ne chante, 
et son harmonie, plus plaintive que sonore, semble murmurer des 
paroles d'amour. Je n'ai pas assez d'yeux pour regarder, et parfois, 
— toute folie est contagieuse, — je suis tenté de prendre ma part de 
l'enivrement de la fête. Je pense qu'il doit être doux de tenir entre 
ses bras un de ces beaux corps palpitans, de le soutenir, de l'en- 
traîner, de voir de près, de tout près, ces jolis visages. Mais je n'ai 
plus l'càge où l'on danse; j'ignore, d'ailleurs, le premier mot de cet 
art, et i? n'est plus l'heure d'essayer. Je me contente d'admirer, et 
je me console d'être célibataire et vieux en voyant les maris, qui 
forment galerie pour la ])1upart, regarder passer leurs femmes, à 
domi pâmées, entre les bras déjeunes hommes qui. s'ils ont par- 
fois la couleur du bronze florentin, n'en possèdent certainement ni 
la froideur ni l'insensibilité. Si j'avais pris femme, je me serais 
difTicilement prêté à ces diverusîsemens ; j'aurais été un Othello, je 
le sens. 

Parmi les couples qui passent et repassent, c'est celui d'Ântonia, 
entre les bras de Robert, que suivent surtout mes regards. Je n'ai 
pu causer avec la jeune femme depuis la veille, car elle n'est sortie 
de sa chambre qu'à l'heure où les voitures et les litières ont com- 
mencé à paraître. Elle s'est montrée pâle, fatiguée, les yeux cernes 
bien que brillans, signes d'une fièvre que je ne m'expliquais que 
trop. Kn un instant, toutes les chambres ont été envahies par les 
invitées, qui, venues He loin, avaient quelques détails de toiletle à 
réparer. Antonia s'occupait d'elles, don Carlos des pères et des 
maris. Pour ma part, je fus aussi accaparé. Chacun, profilant de la 
rencontre, m'entretenait de ses maux passés ou présens, et je dus 
tâter i)lus d'un pouls, donner plus d'un conseil. C'est k la partie 
masculine des invités que j'eus surtout à répondre; les femmes, si 
elles sont souvent dolentes le lendemain d'un bal, le sont rarement 
la veille, je l'ai remarqué. 

Ce ne fut que vers neuf heures, alors que se forma le premier 
quadrille, que je cessai d'être médecin pour devenir un simple 
spertatfMir. Don Carlos figura dans ce premier quadrille, conduis;int 
la femme du préfet ci\il, tandis que le préfet militaire lui faisait 
vis-,V%is avec Aiitotiia. Elle était pâle, très pâle, ma ])etite amie, et 
sérieuse. Son amabilité, toujours si naturelle, se montrait, par sac- 
cades, forcée. Hobert, de son côté, semblait accablé de fatigue, 
morose. De neuf heures à minuit, il ne dansa qu'une seule fois avec 
Antonia, ctj'admirai sa réserve, ignorantqu'il ne devait plus la quitter 
aii.ssitot que commencerait le cotillon. 

A l'heure a laquelle je me rassurais, espérant qu'Antonia avait 



ANTOMA BEZAREZ. 199 

renoncé à sa folle idée d'avouer son amour, et où la tristesse visible 
de Robert m'annonçait qu'il songeait sérieusement à son départ, 
je remarquai avec inquiétude que don Carlos n'avait pas son allure 
joviale accoutumée. Il allait, venait, surveillait, grave, compassé, 
et, de tous les points, son regard cherchait Antonia, et aussi Robert. 
Avait-il surpris une œillade, un serrement de main, un propos? Je 
ne tardai guère à le supposer. Je manœuvrai aussitôt pour me rap- 
procher d'Antonia, à laquelle je dis rapidement : 

— Prends garde : les yeux de ton mari t'épient, ne perdent ni un 
de tes gestes ni un de tes mouvemens. 

La jeune femme devint plus pâle ; c'était peut-être cette pâleur 
qui, au fond, inquiétait don Carlos et lui enlevait la gaîté expan- 
sive qui faisait partie de son être. En outre, il y avait de la fatigue 
dans ses traits tirés ; ce n'est pas impunément qu'un vieillard, si 
bien conservé qu'il soit, oublie qu'il n'a plus vingt ans. 

Les danses lurent interrompues à minuit, et Ton se pressa autour 
d'une immense table dressée à l'extrémité des galeries. Les vins 
d'Espagne et de France, le Champagne surtout, puis l'amontillado, 
furent sablés à pleins verres. Les dames mexicaines ne boivent que 
de l'eau ; toutefois, l'étiquelte, la politesse, un peu de malice, veut 
qu'elles trempent leurs lèvres dans les coupes que leur présentent 
leurs cavaliers, qui les vident ensuite en leur honneur. Mais si les 
dames mexicaines ne boivent guère, en revanche elles fument beau- 
coup; aussi de minuscules cigarettes brillèrent bientôt entre tous 
les doigts, et les rires tintèrent. Pour moi, le bruit des conversa- 
tions, la multiplicité des lumières, le fourmillement des couleurs, 
commençaientà m'étourdir, accoutumé, ainsi que je l'étais, aux veilles 
solitaires et aux silencieuses méditations. Aussitôt le cotillon en 
train et ma curiosité satisfaite, je ruminais de me retirer, afin de 
prendre un peu de repos. Mais ma chambre, vers laquelle je poussai 
une reconnaissance, était, comme toutes les autres du reste, en- 
combrée de châles, d'écharpes, de mantilles. La perspective de 
veiller jusqu'au matin ne me souriait qu'à demi, et, dans le dessein 
de me préparer un abri, je me dirigeai vers le salon, simplement 
éclairé par la petite lampe d'argent allumée, nuit et jour, devant 
l'image de la patronne de l'hacienda. 11 était désert, le salon, et je 
débouchai sur la véranda. Là, je trouvai l'ombre, la solitude, un 
peu du silence relatif que je cherchais, et je m'en réjouis. 

Les fauteuils à bascule qui d'ordinaire meublaient ce lieu, par 
bonheur délaissé en ce moment, avaient été transportés sous les 
corridors. 

Je songeais à en rapporter un, sournoisement, lorsque je m'aper- 
çus que le hamac d'Antonia était à sa place accoutumée. Je ne pou- 



m 



200 REVDE DES DEUX MONDES. 

vais désirer une plus agréable ''ouche, et, cà titre d'essai, je m'étendis 
sur le mobile filet de soie, je le mis en branle. De la fête, je n'en- 
tendais jtlus qu'une lointaine rumeur, et le fracas de la cascade, 
éloulTé là-bas, dominait ici. Le croissant de la lune allait dépasser 
le sommet de la colline d'où jaillissait l'eau fuyante, et je la voyais, 
cette eau. décrire sa courbe écumeuse, bondir, rayer d'une ligne 
blanche, argentée, le flanc noir du coteau. L'air devenait lourd, et 
l'ombre, presque transparente grâce à la pâle lumière de la lune, 
me permettait de distinguer la forme vague des objets, reposait 
mes yeux. 

Tout à coup la musique résonna, mon hamac me parut plus moel- 
leux, et je me pelotonnai avant de le quitter. Mais non, il ne s'agit 
pas encore du cotillon, car les notes qui me parviennent sont plain- 
tives. Pedro Rubio, je le devine, se dispose à chamer la Paloiuui, 
cette naïve chanson d'amour avec laquelle les mères mexicaines 
bercent leurs enfans. Les rumeurs s'éteignent et la voix grave de 
Rubio, qu'accompagnent les mandolines, m'arrive nettement. Il ap- 
pelle, murmure, roucoule; une voix de femme, chaude, vibrante, 
amoureuse, lui répond soudain. Les deux voix s'unissent, s'atten- 
drissent, pleurent : il faut se quitter! Ce duo délicieux du tourte- 
reau et de la tourterelle me charme d'abord, puis me ramène à 
Robert, à Antonia. Qu'arrivera-t-il demain? Fidèle à sa promesse, 
le jenne homme partira-t-il, et aurai-je à consoler la tourterelle? Un 
froufrou de soie frappe mon oreille, puis c'est le bruit d'un pas lé- 
ger, rapide. Je vois paraître Antonia, et mon cœur de battre, car 
Rcbert la suit. La jeune femme s'avance jusqu'au milieu de la vé- 
randa, fait volte-face et dit : 

— Arrêtez. 

Robert obéit ; il est à cinq pas de celle qu'il semble poursuivre, 
implorer. 

— '.'lie voulez-vous? murmure Antonia d'une voix sourde, hale- 
lanlt*. 

— Vous dire avant de m'éloigner pour jamais, avant d'aller mou- 
rir loin de vous, ré[)ond le jeune homme avec passion, que je vous 
adore. 

Antonia demeure muette, et la chanson de Rubio, émouvante, trou- 
blante, semble réponrlrc pour elle. Je suis tenté de me redresser, 
de m'èlancer du hamar, de courir à la jeune femme. Je ne sais quelle 
pitié , quelle lâche complicité me retient. J'oublie un instant don 
(î.'irlos pour ne plus voir que ces deux jeunes êtres qui s'aiuieut, 
qui vont se le dire dans un adieu suprême, dont cette minute fu- 
gitive aura été tout le bonheur, et... 

— Je vous adore ! répète Robert les mains tendues, suppliant. 



I 



ANTOMA. BEZARE/.. 201 

— Taisez-vous, murmure Antonia, taisez-vous, et adieu. 

— Je vous adore I 

La jeune femme recule de plusieurs pas, bien que Robert n'ait 
pas avancé. 

— Eh bien ! dit-elle palpitante , dût mon salut éternel en être 
compromis, sachez... 

Elle porte ses mains à sa gorge, ne peut parler.Tout à coup, pen- 
chée, les dents serrées, avec un accent éperdu, passionné, doulou- 
reux, que j'entends encore, elle dit : 

— Pars ! pars heureux et désespéré , comme tu vas me laisser 
moi-même; car moi aussi, entends-tu? moi aussi, je t'aime ! 

Robert bondit, les bras ouverts. Antonia se rapproche de la ba- 
lustrade : 

— Un pas de plus, dit-elle impérieuse, résolue, montrant le vide 
et je tombe là. ' 

Robert s'arrête, hésite. 

— Partez, reprend la jeune femme d'une voix brève, ou laissez- 
moi passer; nous n'avons plus rien à nous dire. 

— Par grâce, une fois, une fois encore, répétez que vous m'ai- 
mez! 

— Non, répond Antonia, plus jamais. 

Il s'élance, la saisit, elle pousse un cri strident : je suis debout, 
près d'elle. Surpris, Robert recule, puis revient vers moi, mena- 
çant. Une détonation retentit; le jeune homme chancelle, ses bras 
s'ouvrent, battent un instant l'air, et il roule à mes pieds. Don Car- 
los se montre, se penche au-dessus de sa victime; puis, jetant avec 
violence sur les dalles l'arme dont il vient de se servir, il murmure : 

— Je n'aime pas les faucons. 

Antonia, terrifiée, s'était renversée sur la balustrade. Je l'avais 
entourée de mes bras pour la retenir, et je la sentais devenir inerte, 
défaillir. Rouleversé, je ne perdis pourtant pas tout sang-froid. On 
accourait, on apportait des lumières, on s'interrogeait. 

— Aidez-moi, dis-je au cavalier le plus rapproché de moi. 

Il prit les pieds de la jeune femme, et nous nous dirigeâmes vers 
sa chambre. 

— Venez, dis-je à don Carlos en passant près de lui. 

Il me regarda comme inconscient, et répéta d'une voix doulou- 
reuse, montrant Robert étendu : 

— Je n'aime pas les faucons. 

— Venez, lui criai-je avec autorité. 
Il me suivit machinalement. 

Une fois Antonia étendue sur son lit, je fis retirer, non sans peine, 

les curieux et les curieuses, et n'acceptai que l'aide de la camériste 

,de la jeune femme, que j'avais hâte de voir reprendre ses sens. 



I 



.,^2 REVUE DES DEUX MONDES. 

Téiat de ^on pouls me rassurait; mais quelles seraient les suites 
de la conimotiou qui venait de la frapper? Don Carlos, pressant son 
front, me regardait agir. ',',,-, 9 

— Fst-ce que je rêve? disait-il, est-ce qu Ântonia a ete atteinte? 
Est-ce qu'elle est morte? Réveillez-moi, docteur, réveillez-moi, je 

vous eu prie. . 

Tout à coup, il se rai)proclia du lit, se pencha au-dessus du vi- 
caf'e de sa femme et posa ses lèvres sur son front. 
^ Z- Va-t-elle mourir? me demanda-t-il en me regardant dans les 

^6UX. ,,11 • .• j 

' —Non, lui répondis-je, grandement soulage de le voir sortir de 
sa stupeur ; mais je crois prudent qu'elle ne vous aperçoive pas, du j 
moins à l'heure où elle se réveillera. j 

— Dort-elle donc? 

— Oui; épuisée, elle a passé d'une syncope au sommeil; c'est 
un cas rare dont... Asseyez- vous là, derrière la moustiquaire, et, si 
elle se réveille durant mon absence, que Rosa seule lui parle. 

— Vous allez vous éloigner? 

— Ne faut-il pas que... 

— Ah! dit-il en se couvrant les yeux, le malheureux 1 Je les 
crovais seuls, ;ijouta-t-il ; si je vous avais aperçu, si j'avais su que 
vous étiez là... Mais pourquoi avait-il les bras tendus pour la sai- 
sir? [>ourquoi a-t-elle crié? 

— Parce que,., je vous expliquerai cela plus tard. 

Mon vieil ami, avec une docilité d'enfant, s'assit à la place que 
je lui avais indiquée. 

— Moi un meurtrier 1 murmura-t-il, et je vis deux larmes rouler 

sur ses joues. 

Lorsque j'ouvris la porte, je me trouvai en face du préfet poli- 
tique et du préfet militaire; je m'y attendais un ])eu. 

— Que s'est-il passé? me demandèrent-ils à la fois. 

— Nous en causerons tout à l'heure, répondis-je un peu em- 
barrassé, quand j'aurai vu mon compatriote. 

— Kt Antonia? me crièrent des voix féminines. 

— Klle dort, et je réclame pour elle un peu de silence. 

M'ouvrant passage, et ne répondant à aucune interrogation, j'ar- 
rivai sous la véranda, où se pressaient quelques jeunes hommes. 
Robert gisait tel que je l'aNais laissé, nul n'ayant osé, par crainte 
superstitieuse, ni l'approcher ni le toucher. Je m'agenouillai pr» 
de lui; sa tête pâle, au regard cloué sur le ciel, reposait dans une 
flaque de sang, il avait été atteint au côté gauche du cou ; l'enve- 
loppe de la >eine jugulaire externe avait été déchirée : il était mort 
foudroyé. ^1 

Ce ne fut pas sans émotion que j'abaissai, sur ses pupilles morneFT 



i 



ANTOMA BE'/.AREZ. 203 

les paupières de l'infortuné. 11 avait des travers, et son matéria- 
lisme, ses paradoxes, m'avaient plus d'une l'ois irrité. Néanmoins, 
comme toute créature humaine, il possédait des côtés généreux, 
sympathiques. Son amour, bien que coupable, lui avait fait retrou- 
ver des croyances qui sont pour l'homme des titres de noblesse, 
qui ['élèvent au-dessus de la brute, de la matière. 11 venait d'expirer 
à l'heure où il méritait de vivre : la mort sait choisir 1 

Lorsque je me relevai, les deux préfets m'interrogèrent de nou- 
veau. Me dirigeant à la hâte vers la chambre d'Antonia, j'essayai 
d'esquiver toute réponse catégorique, ne voulant compromettre 
personne. 

— Ce n'est pas la curiosité qui nous fait vous importuner, doc- 
teur, me dit courtoisement un des magistrats, et je vous prie de 
songer que nous représentons la justice, que nous avons le devoir 
de verbaliser. Que s'est-il passé? S'agit-il d'un meurtre ou d'un 
accident? 

— D'un accident, m'empressai-je de répondre, d'un accident 
produit par une imprudence que don Carlos déplore, qu'il déplo- 
rera éternellement. Mais veuillez m'excuser, messieurs, avant de 
me mettre à vos ordres pour vous expliquer ce que j'ai pu voir, je 
me dois à doua Antonia et à don Carlos, qui m'inquiètent; les 
vivans, pour moi, vous devez le comprendre, passent avant les 
morts. Viens, toi, dis-je à l'Indien qui remplissait près de don 
Carlos l'office de valet de chambre, d'écuyer, et que j'aperçus près 
de la [)orte; ton maître t'a déjà demandé. 

Poussant en avant ce vieux serviteur, je pénétrai dans la chambre 
d'Antonia, où les préfets eussent bien voulu me suivre. Je refer- 
mai la porte avec vivacité, sachant qu'on ne la forcerait pas. La 
justice mexicaine, je le dis à son honneur, se distingue des autres 
justices autant par son indulgence que par ses formes courtoises; 
elle voit plus volontiers, précieuse mansuétude, des innocens dans 
les coupables que des coupables dans les iunocens. 

L'état des choses ne s'était pas modifié durant ma courte ab- 
sence : Antonia continuait à dormir, paisible en apparence. Que 
cachait ce sommeil? Etait-il la revanche d'une nuit d insomnie ou 
le résultat de quelque commotion cérébrale? Antonia folle ! Je fris- 
sonnais. Et pourtant, si elle devait vivre, ce serait peut-être un 
bienfait de Dieu que la malheureuse enfant ne pût se souvenir. 

Avant de tenter aucun essai pour la tirer de ce sommeil ou de 
celte torpeur, afin de savoir la vérité, je me rapprochai de don 
Carlos. Il s'était levé dès mon entrée et avait suivi chacun de mes 
mouvemens avec anxiété. Je rencontrai son regard; quelle tris- 
tesse! quelle douleur sur ce visage si gai d'ordinaire! j'en fus 



\ 



204 REVUE DES DEUX MONDES. 

ému. Au fait, il avait frappé Robert; mais que croyait-il d'An- 
tonia? Ktait-ce l'aveu de la jeune femme ou la violence que le 
jeune homme semblait vouloir lui faire en la prenant entre ses 
bras qui avait attiré sur lui le coup fatal? 11 me fallait agir avec 
prudence, ne parler qu'à bon escient. 

— Est-il?.. 

Don Carlos ne put achever la question qu'il voulait m'adresser; 

je compris ce qu'il voulait savoir. 

— A peu près, répondis-je; et il faut, maintenant, songer à 

vous. 

Mon vieil ami se laissa choir dans un fauteuil en répétant : 

— Moi, moi, un meurtrier! 

— Écoute, dis-je à son Indien, debout près de la porte, tu vas, 
aussi secrètement que tu le pourras, aller seller deux chevaux. Tu 
n'aimes ni les alguazils ni les juges, je suppose? 

Léandro fit un geste énergiaue de dénégation. 

Eh bien! il s'agit d'emmener ton maître hors de leur portée, 

dans la montagne, Jusqu'à l'heure où les hommes de loi auront Uni 
de grillonner. Me comprends-tu? 

L'Indien fit un signe de tête et sortit. 

Avez-vous entendu, demandai -je à don Carlos en posant ma 

main sur son épaule, les ordres que je viens de donner à Léandro? 

Oui, répondit le vieillard en se rapprochant du lit d'Antonia; 

seulement, je ne veux pas partir. 

— Il le faut pourtant. La justice, contre sa coutume, va forcé- 
ment se montrer rigoureuse et recevoir des ordres de Mexico. Il 
s'agit d'un neveu d'ambassadeur. 

— Je ne veux pas quitter Antonia. 

— C'est à cause d'elle, mon ami, que vous devez fuir. Dans 
quelques jours, elle ira vous rejoindre, ou vous reviendrez. 

— A quoi bon m'éloiguer? Je suis un notable, on me donnera 
ma demeure pour prison. 

— Non; vous avez à rendre compte de la mort d'un étranger, et 
je préfère vous voir attendre au loin que cette aventure s'éclair- 
cisse ou s'apaise. Je viens d'expliquer tout à l'heure aux deux pré- 
fets, repris-je avec lenteur, que c'est par accident que... 

Don Carlos se redressa, son regard brilla : 

— Ce n'est pas par accident, dit-il les dents serrées, que j'ai 
frappé votre compatriote, c'est parce qu'il insultait ma femme. Je 
l'avais vu la suivre, la regarder... Lorsqu'elle a crié, j'ai saisi 
l'arme qui se trouvait sous ma main, puis... 

Je respirai soulagé. 11 avait entendu le cri d'Antonia, non son 
imprudent et audacieux aveu. J'en rendis grâces à Dieu ; au moins. 



I 



ANTONIA BEZAREZ. 205 

les années qui restaient encore à vivre au malheureux homme ne 
seraient pas doublement empoisonnées. 

Quand le jour fut prêt à paraître, les deux préfets, que j'avais 
entraînés dans le salon, apprirent de ma bouche que c'était en 
jouant avec l'arme qu'il croyait avoir déchargée le matin sur un 
oiseau de proie que don Carlos avait atteint Robert, avec lequel je 
causais en compagnie de dofia Antonia. Les deux hommes d'esprit 
auxquels je m'adressais ne m'en demandèrent pas davantage; ils 
eurent même la délicatesse de ne pas se tourner du côté de la vé- 
randa au moment où don Carlos la traversa, conduit par Léandro. 
A l'heure où le soleil parut, les deux magistrats donnèrent le signal 
du départ ; mais les dernières litières ne purent se mettre en route 
que vers neuf heures. Je fus soulagé, je l'avoue, quand je n'en- 
tendis plus de bruit, quand je sentis enfin l'hacienda déserte. 

Je m'occupai aussitôt de la dépouille de Robert, que je disposai 
sur un lit de sangle, à l'endroit même où il avait été frappé. Les 
travailleurs indiens du domaine défilèrent devant lui, attirés par la 
curiosité. Les femmes s'arrêtaient volontiers devant le beau jeune 
homme qui semblait dormir; elles jetaient des soucis sur la funèbre 
couche, qui fut bientôt couverte de ces fleurs mortuaires. 

Resté seul, je regardai longtemps le corps de mon compatriote; 
je me souvenais de nos controverses, j'étais ému. 

— Il y aVait en toi une âme, lui dis-je en posant mes mains sur 
les siennes, que, selon la coutume mexicaine, j'avais croisées comme 
pour une prière suprême, il y avait en toi une âme, et tu te trom- 
pais lorsque tu le niais. Maintenant qu'elle a repris sa liberté, cette 
flamme céleste que tu as méconnue, tu ne me vois plus, tu ne m'en- 
tends plus, tu ne peux plus me répondre, mais tu n'es mort que pour 
la terre. 11 y avait en toi une âme immortelle comme il y a un Dieu 
éternel; œuvre sans ouvrier, que signifierait l'univers? œuvre sans 
lendemain, que signifierait la vie? 

Je m'éloignai et j'allai m' établir au chevet d'Antonia. Ce fut là 
que j'écrivis longuement à l'oncle du défunt en lui révélant la vé- 
rité, en confiant à son honneur celui de don Carlos. Cette missive 
terminée, je l'expédiai à Mexico par un Indien ; elle devait mettre 
trois jours à parvenir entre les mains de celui à qui elle était 
adressée. 

Le soir, ma chère malade ouvrit enfin les yeux, et parut sur- 
prise de me voir. Je me penchai vers elle et la questionnai avec 
anxiété sur le mal qu'elle sentait. Elle me répondit avec lucidité, 
sans paraître, toutefois, se souvenir d'aucun des terribles incidens 
de la nuit. Elle réclama son mari à plusieurs reprises. 

— Ne veut-il pas venir? me demanda-t-elle en se soulevant, en 
me regardant avec fixité. 



^ 



I 



e,QQ REVDE DES DEDX MONDES. 

— 11 était là il y a un instant encore, répondis-je pour calmer 
son anxiclù il l'embrassait el t'appelait doucement pour te réveil- 
ler. J^ l'ai envoyé à Ori/ava chercher des médicamens, comme di- 
vt rsion h son inquiétude. 

1 a jeun»' fenime secoua la tète et se tourna vers la muraille i 
bientôt je l\'nlendis pleurer : elle se souvenait! 

A minuit ce lut presque clandestinement, — il n y a pas de cé- 
rémonie*; funèbres au Mexicpie,— que je fis transporter le corps de 
Hobert au cimeUère de Tequila. Il y repose à l'ombre d'un palmier 
que j'ai fait planter, sous une pierre où se lit simplement son nom. 

Le surlendemain, Antonia, un peu fiévreuse, et que j'avais néan- 
moins obligée à se lever, s'essayait à marcher, appuyée sur mon 
bra./Elle'savait la vérité, toute la vérité : la mort de Robert et 
rexii prudent de son mari. J'avais grand'peine à lui faire prendre 
un peu de nourriture; aussi sa L:blesse était extrême, sa pâleur 
flTravante. On eût dit que, comme Robert, elle avait perdu tout son 
-ang dans la fatale nuit. 

— Don Carlos me croit-il coupable? me demanda-t-elle soudain. 

— Non ; il n'a entendu que ton cri d'épouvante, et la colère... 

_ J'aurais dû vous écouter, mon ami, écouter ma raison qui par- 
lait comme vous. J'étais folle, je souffrais, et pourtant que sont. 
iiélasl les souffrances que je ressentais alors, comparées à celk- 
que je ressens aujourd'hui? 

— Oui, dis-je avec tristesse, j'ai su prévoir et n'ai su rien eui- 
p.rh.T. li eût fallu... Voyons, ne te désole pas; le temps amènera 
la paix, l'oubli; ton bonheur renaîtra. 

— Le temps amènera l'apai.sement peut-être, mon ami; l'oubli, 
jamais! Mon sort est affreux ; mais ne l'ai-je pas mérité? 

"Son, ma j>auvre enfant, tu as été, tu es une victime. 

— Ineviclime! s'écria-t-elle, alors que j'ai fait de l'homme qui 
m'aimait un cadavre et de celui dont je porte le nom un meur- 
trier! 

Je lui parlai longuement, essayant de panser, de soulager son 

incurabb' l-l-^^-nre. 

Vou l'on, me dit-elle en me |)i-enant les mains, et il est 

doux, à de pareilles heures, de vous avoir pour ami. Vous m'aide- 
rez à consoler don Carlos, n'est-ce pas? ma vie n'aura plus d'autre 
but. Ce qu'il a fait.sera toujours |>our lui un crime, et le remords, je 
cot "n cneur, le tuera comme il me tuera moi-même. 

f.iii préparer la litière de la jeune femme, et quand nous 

if- .«a rhambre, il nous fallut traverser l'habitation. Les 

■^1 . , .-, de fleurs èiaiont fanées, partout des assiettes, des bou- 

des verres jonchaient le sol. Ce désordre d'un lendemain 

de fêle, d«'sordre que nul n'avait songé à faire disparaître, me pa- 




ANTONIA BEZARtZ. S.07 

rut poignant à cette heure de deuil. En traversant la véranda, je 
crus qu'Antonia allait défaillir ; mais, si son corps était faible, sa vo- 
lonté était énergique, vaillante. En dépit de mes instances, elle vou- 
lut d'abord marcher à pied, et nous atteignîmes le petit cimetière 
de Tequila, que côtoie la route. Elle s'arrêta en face de la haie de 
rosiers qui borde le lieu funèbre et se tourna vers moi ; je compris 
seulement alors son dessein. 

— Oui, répondis-je à sa muette interrogation, il dort là. 

Elle pria ; puis s'établit dans sa litière, dont elle ferma les rideaux. 
Je me mis en selle, et, jetant un dernier regard vers le vallon plein 
de lumière que la cascade emplissait de son bruit, je songeai à don 
Carlos fugitif, à Robert mort, à la belle désolée que j'entendais san- 
gloter, qui ne vivrait plus désormais que pour souffrir. Le Jorullo 
« le Mal pays, » passèrent une dernière fois devant mes yeux : hélas ! 
les désordres moraux sont aussi des cataclysmes, et j'avais eu raison 
de craindre. 

Il y a six ans que Robert dort sous son palmier grandi, et cinq 
que don Carlos, revenu de la montagne où Antouia avait été le re- 
joindre, repose, immobile à son tour, près de celui dont l'image 
sanglante a hanté sou esprit jusqu'à sa dernière heure. Il y a un 
an, j'ai transporté là le corps d'Antonia, morte en religion sœur 
Valérie des Sept-Douleurs. J'ai obtenu à grand'peine de la cono'ré- 
gation au sein de laquelle elle s'était réfugiée de pouvoir amener 
la dépouille de la jeune femme près de ceux qu'elle a maintenant 
retrouvés , près de ceux dont sa vie d'austérité a dû racheter les 
fautes. 

C'est en revenant d'accomplir cette tâche dont ma petite amie 
m'avait depuis longtemps chargé, et que j'avais acceptée tout en 
croyant retourner avant elle vers Dieu, que j'ai autrefois écrit 
ce drame intime, resté obscur pour nombre des habitans d'Ori- 
zava. C'est que xM. le ministre de France, instruit de la vérité 
par ma missive, s'opposa à toute enquête judiciaire, et donna là 
une preuve de sagesse, voire d'habileté diplomatique. Il n'y avait 
personne à venger ni à châtier au fond de cette affaire, dont les 
trois acteurs, n'ai-je pas raison de le dire? sont morts pour a\oir 
aimé. 



Lucien Biart. 



fcé_^ 



POÉSIE 



ÉPIGRAMMES ET BUCOLIQUES. 



LE CHEVRIER. 



berr,'er, ne suis pas dans cet âpre ravin 
Les bonds capricieux de ce bouc indocile; 
Aux gorges du Ménale où l'été nous exile, 
La nuit monte trop vite, et ton espoir est vain. 

Restons ici, veux-tu? J'ai des figues, du vin. 
Nous attendrons le jour en ce sauvage asile. 
Mais parle bas. Les Dieux sont partout, ô Mnasyle! 
Hécate nous regarde a\ec son œil divin. 

(le trou d'ombre, là-bas, est l'antre oi!i se retire 
Le Démon familier des hauts lieux, le Satyre, 
l'eut-ètre il sortira si nous ne l'effrayons. 

linlends-tu le pipeau (pii riiante sur ses lèvres? 

C'est lui I Sa doiible corne accroche les rayons, 

Kl. vois, au clair de lune il fait danser mes chèvres! 



POÉSIE. 209 



LES BERGERS. 



Viens. Le sentier s'enfonce au vallon de Cyllène. 
Voici l'antre et la source, et c'est là qu'il se plaît 
A dormir sur un lit d'herbe et de serpolet 
A l'ombre du grand pin où chante son haleine. 

Attache à ce vieux tronc moussu la brebis pleine. 
Sais-tu qu'avant un mois, avec son agnelet, 
Elle lui donnera des fromages, du lait? 
Les Nymphes fileront un manteau de sa laine. 

Sois-nous propice, Pan, ô chèvre-pied, gardien 

Des troupeaux que nourrit le mont Arcadien, 

Je t'invoque... Il entend! J'ai vu tressaillir l'arbre! 

Partons. Le soleil plonge au couchant radieux. 

Le don du pauvre, ami, vaut un autel de marbre 

Si d'un cœur simple et pur l'offrande est faite aux Dieux. 



EPIGRAMME VOTIVE. 



Au rude Ares ! A la belliqueuse Discorde I 
Aide-moi, — je suis vieux, — à suspendre au pilier 
Mes glaives ébréchés et mon lourd bouclier 
Et ce casque rompu qu'un crin sanglant déborde. 

Joins-y cet arc. Mais, dis, convient-il que je torde 
Le chanvre autour du bois, — c'est un dur néflier 
Que nul autre jamais n'a su faire plier, — 
Ou que d'un bras tremblant je tende encor la corde? 
TOME Lxxxv. — 1888, 14 



210 REVUE DES DEDX MONDES. 

Prends aussi le carquois. Ton œil semble chercher 
En leur gaine de cuir les armes de l'archer, 
Les flèches que le vent des batailles disperse ; 



Il est vide. Tu crois que j'ai perdu mes traits? 
Au champ de Marathon tu les retrouverais, 
Car ils y sont restés dans la gorge du Perse. 



ÉPIGRAMME FUNÉRAIRE. 



Ici git, Étranger, la verte sauterelle 
Que durant deux saisons nourrit la jeune Hellé, 
Et dont l'aile vibrant sous le pied dentelé 
Bruissait dans le pin, le cytise ou l'airelle. 

Elle s'est tue, hélas! la lyre naturelle, 
La muse des guérets, des sillons et du blé ; 
De peur (jue son léger sommeil ne soit troublé, 
Ah ! passe \iiv, ami, ne pèse point sur elle. 



(l'est là. Blanrhe, au milieu d'une loulTe de thym. 
Sa pi»Tre funéraire est fraîchement posée; 
(jue d'hommes n'ont pas eu ce suprême destin! 

Des larmes d'un enfaîit sa tombe est arrosée, 
Ll l'Aurore pieuse y fait chaque malin 
In© hbalion de gouttes de rosée. 



I 



POESIE. «211 



A SEXTIUS. 



Le ciel est clair. La barque a glissé sur les sables. 
Les vergers sont fleuris et le givre argentin 
N'irise plus les prés au soleil du malin. 
Les bœufs et le bouvier désertent les étables. 

Tout renaît. Mais la Mort et ses funèbres fables 
Nous pressent, et, pour toi, seul le jour est certain 
Où les dés renversés en un libre festin 
Ne t'assigneront plus la royauté des tables. 

La vie, ô Sextius, est brève. Hâtons-nous 
De vivre. Déjà lage a rompu nos genoux. 
Il n'est pas de printemps au froid pays des Ombres. 

Viens donc. Les bois sont verts, et voici la saison 
D'immoler à Faunus, en ses retraites sombres, 
Un bouc noir ou l'agnelle à la blanche toison. 



POUR LE VAISSEAU DE VIRGILE. 



Que vos astres plus clairs gardent mieux du danger, 
Dioscures brillans, divins frères d'Hélène, 
Le poète latin qui veut au ciel hellène 
Voir les Gyclades d'or de l'azur émerger. 

Que des souflles de l'air, de tous le plus léger, 
Que le doux lapyx redoublant son haleine. 
D'une brise embaumée enfle la voile pleine 
Et pousse le navire au rivage étranger. 



212 REVUE DES DEDX MONDES. 

A travers l'Archipel où le dauphin se joue, 
Guidez heureusement le chanteur de Mantoue; 
Prêtez-lui, fils du Cygne, un fraternel rayon. 

La moitié de mon âme est dans la nef fragile 
Qui, sur la mer sacrée oii chantait Arion, 
Vers la terre des Dieux porte le grand Virgile. 



MEDAILLE ANTIQUE. 



L'Etna mûrit toujours la pourpre et l'or du vin 
Dont l'Érigone antique enivra Théocrite, 
Mais celles dont la grâce en ses vers fut écrite, 
Le poète aujourd'hui les chercherait en vain. 

Perdant la pureté de son profil divin, 
Tour à tour Aréthuse esclave et favorite 
A mêlé dans sa veine où le sang grec s'irrite 
La fureur sarrazine à l'orgueil angevin. 

Tout se transforme ou meurt. Le marbre même s'use. 
Agrigente n'est plus qu'une ombre, et Syracuse 
Dort sous le bleu linceul de son ciel indulgent; 

Et seul le dur métal que l'amour fit docile 
Garde encor, dans l'éclat des médailles d'argent. 
L'immortelle beauté des vierges de Sicile. 



Jose-Maria de IIeredia. 



I 



LES 



MÉMOIRES D'ERx^EST II 



DU€ DE SAXE-COBOURG-GOTHA 



C'est une entreprise délicate pour un prince régnant que d'écrire 
ses Mémoires. Passe encore s'il laissait à ses hériiiers le soin de les 
publier! Mais il ne résiste pas toujours à la tentation de se voir im- 
primé tout vif, de donner lui-même son bon à tirer. S'il est de la race 
des audacieux, s'il a le courage ou l'imprudence de ne ménager rien 
ni personne, de dire leur l'ait à ses ennemis et leurs vérités à ses 
amis, il s'expose aux noires rancunes et il provoque les représailles. 
Le plus souvent, il se croit tenu d'être fort circonspect. Il ne règne 
peut-être que sur 1,900 kilomètres carrés, sa résidence est une petite 
ville de 17,000 âmes, et tout compté, tout rabattu, il n'a que 200,000 su- 
jets. Mais c'est quelque chose que d'être regardé par 200,000 hommes ; 
tous ces yeux braqués sur lui l'inquiètent et le gênent, il doit sauver 
son prestige, éviter de se montrer à son peuple dans un déshabillé 
compromeitant. Avant de publier son livre, il le revoit, le retouche, le 
récrit; il supprime les traits piquans, il émousse la pointe de son 
crayon, il adoucit les tons crus, il noie ses couleurs, il est avare de 
son sel et de son poivre, il se retranche dans les mystérieuses réti- 
cences. Il oublie que si l'indiscrétion est un grand défaut, elle est la 
première vertu d'un prince qui écrit ses Mémoires. Faut-il épargner 
les épices dans un plat de haut goût? 

Le duc régnant de Saxe-Cobourg-Gotha a pensé qu'on pouvait être à 
la fois circonspect et piquant. Ké en 1818, il a vu bien des choses, il 



L 



21 i REVUE DES DEUX MONDES. 

a connu bien des hoimnes, il s'est trouvé mêlé à de grands évéue- 
meus. < i il a entrepris de raconter en trois ^ros volumes son histoire 
et cello de son temps ([l). Le premier, qui a seul paru jusqu'à présent, 
el qui nous conduit jusqu'à la Dn de l'année 1850, était le plus facile 
à écrire, il n'y est question que d'événemens déjà lointains pour nous 
el d'acteurs qui ont quitté la scène de ce monde. Le duc a pu, sans 
se compromettre, peindre à son aise le prince de Metternich, le géné- 
ral B.iduwiu, lo roi Louis Philippe, le roi Frédéiic-GuiUaume IV, tels 
(lu'ils lui sont apparus. A mesure qu'il avancera dans sou rocii, il sera 
plus embarrassé, l'uurra-t-il nous dire toute sa pensée sur l'empereur 
Guillauiue, sur M. de Bismarck? La Prusse est bien grande, le duché 
de Cobourg est bien petit, et certaines inimitiés sont fort dangereuses. 
Lui sera-t-il possible de marier les ombres aux lumières, de tem- 
pérer Itloge. de faire ses réserves, sans offenser personne? Après tout, 
ce sont ses alVaires. Il est homme d'esprit, il saura sans doute se tirer 
de ce mauvais pas ou de ca puits. 

Sa i)remière intention était que ses Mémoires ne lussent publiés 
qu'après sa mon. Pouiquoi s'esi-il ravisé? Quoique l'Allemand uait 
pas crée le vaudeville, il a sa malice. On prétend chez nos voisins que 
las et un peu jaloux de tant d'hommages prodigués à la mémoire de 
sou oncle Léopold et de sou frère Albert, le duc Ernest a voulu se faire 
&a place à leurs cotés. Un leur élevait des statues, il travaille à la 
sienne. Uu parlait beaucoup d'eux; après avoir parlé de lui, on en 
parlt! beaucoup moins. Il en appelle ei, il s'est charge de se rendre 
jusli :e a lui-même. 

Il a vu son oucle devenir roi des Belges et sou frère cadet épouser 
la reine d'Angleterre. Il était resté duc de Saxe-Cobourg-Gotha, après 
avoir essasé d'être autre chose. 11 a voulu prouver que s'il n'avait pas 
rempli toute sa desiinue, ce n'était pas l'étoûe qui lui avait manqué, 
lJual^ le bonheur, que la faute eu est à l'ingrate fortune, et qu'au sur- 
plus il n'a pas laisse de jouer un rôle considérable dans l'histoire de 
l'Allemagne cuutempurame. — « La politique, dii-il, est dans ses ré- 
iuiltats le produit de fuices combinées. De même que les plus grands 
géu' raux out le plus vif sentiment de ce qu'ils doivent aux milliers 
d'houAmes qui ont coui battu sous leurs ordres, les houiiues d'état les 
plu» clairvowns sa veut mieux que peisuune que ce n'est pas une 
•euk Nuluitie qui se réalise dans les grands ëveneinens. Mais pour 
qu'un prince puisse espérer de trouver une place dans les récits de la 
po»lunie, il laul qu'il lui laisse des docuinens écrits sur ce qu'il a fait 
«t \*»ulu fane. •) Le duc a de bonnes raisons de croire que, si d'autres 



ff 4 M m^tnftit LrlH'ti uiui aux mniifr Zeit, voii lirnst Jl, llcrzog von .Sachsen- 
<. ih*. Uerlia, i!M7; erster Baad. 



LES MÉMOIRES DU DUC DE COBOURG. 215 

ont mené à bonne fin le grand ouvrage de la concentration politique 
de l'Allemagne, personne ne l'a souhaitée ni préparée avec plus d'ar- 
deur que lui, que si d'autres ont moissonné, il a travaillé aux semailles 
avec les ouvriers de la première heure, et il a tenu à rappeler, en com- 
mençant son livre, que dans le salon des glaces, le jour où fut pro- 
clamé l'empire allemand, l'empereur Guillaume lui donna l'accolade 
et lui dit : « Je sais tout ce que je te dois, toute la part qui le revient 
dans l'événement qui s'accomplit aujourd'hui. » 

Par la même occasion, Ernest II s'est fait un plaisir de constater, 
preuves en main, que dans plus d'une conjoncture imporiante il avait 
mieux discerné le vrai du faux, mieux raisonné sur les effets et les 
causes, vu plus clair dans les choses de ce monde qu'Albert le sage 
et que Léopold l'avisé. Ayant toujours vécu dans l'intimité de son frère 
et de son oncle, il entretenait avec eux une correspondance réglée, et 
les lettres inédites que renferme son premier volume sont aussi cu- 
rieuses qu'instructives. Les jug^mens des hommes varient avec leurs 
intérêts. Il était naturel que le mari de la reine d'Angleterre et le roi 
des Belges n'éprouvassent pas en toute rencontre les mêmes joies et 
les mêmes craintes qu'un petit prince allemand qui avait sa fortune à 
faire et prétendait ne la devoir qu'à son industrie ou à son épée. Tou- 
jours soucieux de la sûreté de son trône, le roi Léopold désirait que 
l'Europe se tint en paix et lui garantît ainsi sou royal repos; ce fut tou- 
jours dans le sens d'une politique pacifique que s'exerça son influence. 
Dans les derniers jours de novembre 1850, quand la Prusse et l'Au- 
triche firent àOlmùtz une paix fourréeou plâtrée, cette réconciliation ino- 
pinée chagrina le duc Ernest, qui ne craignait pas l'odeur de la poudre, 
et son oncle lui écrivait de Bruxelles : « Quoique je ne fasse pas par- 
tie du congrès de la paix tt que je n'aie aucune liaison avec Élihu 
Burrit, qui, comme Cobden, est d'avis qu'il ne faudrait faire la guerre 
que pour contraindre les gens à rester en paix, je bénis le ciel de ce 
qu'on n'en vient pas aux coups. De grands maux en seraient sûrement 
résultés; les élémens de l'ordre et les fotcesdesgouvernemens auraient 
été employés à leur destruction réciproque, pour le plus graud profit des 
anarchistes, qui se flattaient de pêcher en eau trouble. La France eût 
assisté avec un plaisir extrême à ce combat de taureaux, dans le doux 
espoir d'en profiter pour reprendre un bon morceau de ses vieilles 
frontières. » 

Comme son oncle, le prince Albert craignait la France et goûtait peu 
la démocratie ; mais il appréhendait moins que lui les changemens, 
les hasards des révolutions. Il n'éprouvait de vives sympathies ni pour 
le cabinet de Vienne, trop asservi à ses traditions, ni pour la Prusse, 
à laquelle il reprochait « d'avoir pris la Pomérauie à la Suède, la Silé- 
sie à l'Autriche, d'avoir dépouillé la Saxe, conclu une paix séparée avec 



216 BEVUE DES DEUX MONDES. 

la ri'-publique fran(;aise, partagé la Pologne et accepté le Hanovre que 
lui oiïrait l'empereur Napoléon. » Il était prêt cependant à tout par- 
donner au souverain, quel qu'il fût, qui restaurerait le saint-empire, 
en l'accommodant au gont moderne, et constituerait au cœur de l'Eu- 
rope une grande puissance militaire et conservatrice « capable de 
tenir en respect les barbares asiatiques et l'éternel trouble-fête, le 
Gaulois. » L'essentiel était que « l'Allemagne ne tombât pas dans les 
mains des clubs, des associations, des professeurs, des théoriciens et 
des charlatans. » Il ne lui déplaisait pas qu'elle fût privée quelque 
temps encore des dangereuses douceurs de la monarchie parlemen- 
taire; il pensait que, dans certaines circonstances, le régime patriarcal 
a du bon, et les opinions de son frère lui semblaient trop avancées. 
11 l'admonestait quekjuefois, il S'appliquait à le contenir. 

Le duc Ernest ne l'écoutait pas toujours. Il lui était permis de pen- 
ser à ses convenances, à ses intérêts et surtout à sa popularité, qui 
devait lui servir à jouer un rôle en Allemagne. Il prenait souvent l'avis 
de son frère et de son oncle, souvent aussi il leur expliquait avec 
quelque vivacité les raisons de situation qui l'empêchaient d'obtem- 
pérer à leurs désirs, de se conformer à leurs conseils. Dès 1866, il 
écrivait au roi des Belges que ses liens de parenté avec de hauts 
monarques de l'Occident lui rapportaient moins de profit que d'agré- 
ment. On avait plus d'une fois dénoncé Cobourg comme un mauvais 
lieu, comme un foyer d'intrigues antigermaniques : u Je dois devenir 
un bon et loyal Germain. C'est comme jeune prince allemand que je 
dois me recommander aux sympathies. A quoi me servirait-il de m'ap- 
puyer sur mes hauts parentages ? Ce n'est pas ma faute si tu es roi 
des Belges, si Albert est l'époux de la reine d'Angleterre et Ferdinand 
roi de Portugal. Je suis charmé que vous soyez mes parens et je nie 
réjouis de l'attachement que vous me témoignez; mais je ne puis 
m'orner de votre gloire pour réussir auprès des princes mes confé- 
dérés. » 

C'est une famille fort remarquablo que celle des Cobourg, et les mé- 
moires du duc Ernest nous aident à les bien connaître. Si différens 
qu'il» soient de caractère et d'humeur, ils ont des traits de ressem- 
blance. Ce qui distingue tout vrai Cobourg, c'est une certaine liberté 
d'esprit qu'on trouverait difTicilement au même degré dans d'autres 
familles régnantes et qui leur permet de s'accommoder sans peine, 
sans «tlori apparent, à des situations pour lesquelles il ne semblait 
pas né. L'éducation qu'avaient re(;ue le duc Ernest et le prince Albert 
•'•i:m bien propre à les affranchir de beaucoup de préjugés, à leur ou- 
\rir rehiHndeinent, à en faire des hommes de notre siècle. En même 
temps (ju'on leur apprenait le latin et les mathématiques, on les ini- 
tiait aux sciences naturelles, à la physique, à la chimie. On s'attachait 



LES MÉMOIRES DD DUC DE COBOURG. 217 

surtout à développer en eux le goût du raisonnement et de la discus- 
sion, et, comme le disent les Ml moires, on les mettait en garde contre 
l'obscurantisme. La Thuringe était l'asile ou la forteresse des doctrines 
rationalistes. De bonne heure, ces jeunes gens avaient acquis la con- 
viction que le christianisme doit se mettre en règle, entrer en arran- 
gement avec les idées modernes. Le duc remarque à ce sujet que, si 
le biographe le plus accrédité du prince-consort s'est cru tenu de 
rendre hommage « à sa piété naturelle, » il ne l'a fait que par égard, 
par complaisance pour le public anglais. Dès sa première jeunesse, 
le prince Albert n'avait qu'un médiocre respect pour les dogmes, sa 
raison lui semblait plus respectable. 

En enseignant l'histoire aux deux frères, on n'avait garde de leur 
prêcher le culte du bon vieux temps, et ils demeurèrent toujours étran- 
gers à la politique des regrets, aux dévotions gothiques et au roman- 
tisme des souvenirs. On les fît voyager, et, chemin faisant, ils fré- 
quentèrent des sociétés assez mêlées; ils ne craignaient pas de lier 
commerce avec des réfugiés mal pensans, avec des gens compromis. 
On les envoya à l'université ; ils y vécurent en vrais éiudians, et quel- 
quefois ils jugeaient leurs maîtres. « Fils d'une vieille race, nous nous 
sentions plus libéraux dans l'àme que des professeurs sans ancêtres 
qui tonnaient contre le rationalisme... Dans ses leçons sur le droit 
public, Perthes disserta longuement sur la royauté par la grâce de 
Dieu; nous l'interrompîmes par nos murmures et nos étonnemens, et 
quand il affirma la provenance divine de certaines institutions, nous 
lui déclarâmes à son grand chagrin que ce chapitre resterait en blanc 
dans notre cahier. » 

Un vrai Gobourg est un prince d'esprit moderne, d'humeur libé- 
rale; mais son libéralisme est un amour sans ferveur, sans enthou- 
siasme, qui ressemble beaucoup à une gracieuse indifférence. Oppor- 
tuniste raffiné et souvent ironique, il est convaincu que certaines 
formes n'ont pas l'importance que le vulgaire y attache, que rien 
n'est plus inutile que les regrets ni plus dangereux que les supersti- 
tions, que la souplesse du jugement, l'élasticité de l'âme, sont des 
dons souverains, qu'un prince doit prendre les choses telles qu'elles 
sont et le vent comme il souffle, se prêter aux circonstances, que le 
caractère des races supérieures est de s'adapter à tous les milieux. 

11 en coûta peu au roi Léopold d'accepter une royauté révolution- 
naire. On daubait sur lui dans plus d'une cour allemande, on s'indi- 
gnait qu'un prince de vieille souche eût consenti à mettre sur sa tête 
une couronne de pavés. Il en avait rejailli quelque déshonneur sur sa 
famille. Le prince Edouard d'Altenbourg déclarait à haute voix qu'il 
fallait rompre tout commerce de visites avec la cour de Gobourg, qu'on 
lÉétait sûr d'y entendre parler de la Belgique et de son roi, que d'au- 



21 s REVDE DES DEDX MONDES. 

gustes oreilles ne pouvaient s'exposer à de tels affronts. Léopold 1"^' 
laissait dire, et il devint le modèle, le vrai parangon du roi parlemen- 
taire. 11 entendait son métier comme personne; le roi Louis-Philippe 
aurait mieux fait de se régler sur les exemples que lui donnait son 
gendre, qui blâmait ses fautes et prévit sa chute : « Vous verrez que 
mon beau-père sera chassé comme Charles X. La catastrophe est im- 
minente. » Il disait aussi qu'il n'entendait point se compromettre dans 
cette affaire : « Le bon vieux monsieur, ajoutait-il, mangera lui-même 
sa soupe. » Cependant le roi Léopold n'avait pas une tendresse parti- 
culière pour le régime constitutionnel. Quand il allait à Berlin, il 
s'épanchait à ce sujet avec le roi Frédéric-Guillaume IV, il se répan- 
dait en plaintes sur 9 ces satanées petites constitutions, qui sont si gê- 
nantes pour les souverains, » Il maudissait aussi le sort des princes 
qui n'ont pas de domaines « et qui, réduits à une liste civile, ne sont 
qu'une sorte d^ mendians d'état. » Mais il jugeait que comme on fait 
son lit, on se couche, que les pires institutions deviennent passables 
quand on sait en tirer parti, que la vertu royale par excellence est le 
savoir-faire. 

Le duc Krnest II pensait de même. Il fut le plus libéral des princes 
allemands; avant 1848, il avait proposé à ses sujets des réformes qui 
leur semblèrent trop hardies. Comme son oncle, il estimait que le sa- 
voir-faire est tout, que la monarchie plus ou moins parlementaire a 
de graves inconvéniens, qu'il faut y remédier par une sage conduite 
et par l'esprit d'à-propos, que l'instabilité ministérielle est un grand 
mal, mais que le plus souvent ce mal eot imputable à la maladresse 
des souverains. Il a fait un miracle dont il lui est permis de se glori- 
fier : « M. de Seebach, nous dit-il, est resté mon ministre d'état depuis 
18/|9 jusfju'à ce jour, il a dirigé avec bonheur les affaires de mes du- 
chés durant près de quarante années, exemple peut-être unique dans 
les annales du régime constitutionnel. » 

Mais on donnerait une définition incomplète dos Cobourg si on ne 
voyait en eux que di.'S sages libres de tout préjugé ou des hommes 
d'affaires très avisés. A leur b(m sens, à leur excellent jugement, ils 
joignent les inquiétudes de l'imagination, le désir d'accroître leur bon- 
heur et d'étendre sans cesse leur gloire, l'amour des premiers rôles, 
le goût de se mettre en vue et de faire grand, et quand la fortune con- 
trarie leurs visées, ils en souffrent, ils se rongent. Le prince Albert 
avait ses ambitions cachée.-', qui, ne trouvant pas à se satisfaire, le 
tourmentaient. Son frère remarque qu'il y avait en lui des contrastes 
sir)guli»TB, qup re philanthrope méprisait 1<îs hommes, qu'il avait des 
Bentimens très humains et qu'il jugeait l'humanité avec hauteur, que 
ce prince affable était souvent un censeur âpre et acerbe, que dans 
mainte occurrence sa chaleur d'âme se changeait en une froideur gla- 



LES MÉMOIRES DU DUC DE COBOURG. 219 

ciale, qu'à mesure qu'il avança dans la vie, sa gaîté naturelle le quitta, 
qu'il perdit par degrés la joie de vivre et d'agir, que son esprit brillant 
lut atteint de chlorose, de la maladie des pâles couleurs, que d'année 
en année il devenait plus hypocondre. 

Si haute que fût sa situation, elle ne répondait pas entièrement à 
ses désirs; l'oiseau se trouvait à l'étroit dans sa cage, il n'y pouvait 
défdoyer ses ailes. Les méfiances ombrageuses que lui témoignaient 
les Anglais, la défense qui lui était faite de s'ingérer ouvertement 
dans les affaires de l'état, le chagrinaient. Faute de mieux et pour em- 
ployer ses loisirs, ce parfait civilisé était devenu le protecteur, l'intel- 
ligent et judicieux patron des lettres, des arts et des sciences; mais 
cette noble occupation ne lui suflisait pas. Il se sentait né pour gou- 
verner et s'adligeait d'être réduit à l'oUice de simple conseiller. C'est 
une des douleurs aiguës de la vie que d'être le mari d'une reine et 
de n'être pas roi. 

Plus heureux était son oncle Léopold. Si son royaume était petit, 
grande était l'influence qu'il avait su conquérir dans plus d'une capi- 
tale. 11 gouvernait la Belgique et il conseillait l'Europe. 11 s'était mis 
partout en crédit; on commentait ses oracles et on répétait ses épi- 
grammes; dans les cas graves, on appelait en consultation ce grand 
médecin politique. Et pourtant on assure que jusqu'à la fin il regretta 
d'avoir refusé le trône de Grèce. Il pensait à toutes les choses mémo- 
rables qu'il aurait pu faire dans la péninsule du Balkan. Peut-être au- 
rait-il eu la gloire de résoudre la question d'Orient ! Quelqu'un de sa 
famille, si on n'y met bon ordrp, se chargera volontiers de ce soin. 
Le prince Ferdinand a prouvé qu'il ne craint pas les hasards, les en- 
treprises aventureuses. Si l'Europe le laisse faire, si quelque fâcheuse 
étoile ou quelque lune musse ne traverse pas ses plans et ses espé- 
rances, il nous montrera sans doute combien les Cobourg sont élas- 
tiques, en s'adaptant sans tfïort à son étrange situation comme aux 
mœurs de ses sujets, en devenant un parfait Bu'gare. On peut croi'e 
aussi qu'il ne s'en tiendra pas là, qu'il s'occupera d'arrondir sa prin- 
cipauté, qu'au milieu de ses embarras il rêve déjà de se faire roi, et 
que sait-on? peut-être empereur. Les Cobourg savent que les grandes 
fortunes sont souvent préparées par des coramencemens obscurs, in- 
grats et lents; mais leur modestie n'est qu'apparente, leur devise est: 
Per parva ad majora. Ambitieux des grands bonheurs, ils sont trop 
sages pour vouloir tout envahir, mais ils se croient capables de tout 
mériter. 

Le duc Ernest II, lui aussi, fut dans sa jeunesse un de ces sages qui 
ont un coin de folie et que leur chimère tourmente. Sa sagesse éclata 
glorieusement dans les crises violentes que traversa l'Allemagne 
en 18/i8. Il avait vu venir la révolution; il aurait voulu qu'on la pré- 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

vîQt par des concossions opportunes, dont il avait donné l'exemple; 
mais il parlait à des sourds. 11 était fort populaire; ses ministres, qui 
rétaiont moins, s'abritaient sous ses ailes, comme des poussins effarés; 
il les enivrait, il les sauvait. 11 a consacré l'un des chapitres les plus 
intérossans de ses Mémoires à raconter « l'année folle, » cette grande 
tragi-comédie où il joua l'un de? meilleurs rôles. Tous les trônes cra- 
quaient et semblaient prêts à crouler. Les gouvernés osaient tout, 
et en un jour les gouvernans avaient perdu tout prestige, toute auto- 
rité, ils attristaient jusqu'à leurs ennemis par le spectacle de leurs 
défaillances. On ne savait sur quoi s'a[)puyer. Les fonctionnaires pac- 
tisaient ou conspiraient avec l'émeute. 

Aux scènes terribles se mêlaient des incidens grotesques. Tout s'ef- 
fondrait; ce n'était partout qu'anarchie, confusion des langues et des 
idées. Le plus petit pays, la plus petite ville, la moindre bourgade 
avait ses griefs et ses désordres particuliers. Le commerce et l'indus- 
trie se mouraient, on s'attendait à la banqueroute. Pendant que les 
gens raisonnables réclamaient les libertés constitutionnelles, la ré- 
forme des impôts, le redressement des abus les plus crians, l'aboli- 
tion du droit de chasse, les fons demandaient la lune, et n'accordaient 
ni su'-sis ni rabais; ils la voulaient tont de suite, tout entière et toute 
ronde, sur un plat d'argent; à défaut de la lune, on garde le plat. Le 
15 mars, le duc écrivait au roi Léopold : « On nous a déjà demandé 
impérieu'^ement tout ce qu'un mortel peut désirer, jusqu'à la santé et 
au don de longue vie. » 

Il fit bonne contenance dans ce désordre universel. 11 conserva 
tout son sang-^roid et jusqu'à la faculté de rire dans un temps où per- 
sonne ne riait. Il avait manifesté l'intention d'ouvrir ses nouvelles 
chambres dans les formes traditionnelles, avec le cérémonial accoutumé. 
Les députés l'avertirent que tout se passerait bien mieux si l'ouverture 
se faisait sans pompe et sans soldats. — «Qu'à cela ne tienne! répon- 
dit-il. Puisque mon appareil princier vous déplaît, je paraîtrai à la 
géan<'e dans mon habit de chasse. » En attendant de proclamer la ré- 
publique thuringienne, une et indivisible, on avait entrepris une vraie 
guerre d'extermination dans les chasses ducales : « On voulait mal de 
mort à tout ce qui vit dans Pt-au, glisse dans l'air ou court sur le sol.» 
Le duc ne s'affectait pas trop de ces petits désagrémens. On expulsait, 
on maltraitait ses fonctionnaires, il volait à leur secours. On le vit un 
jour à Cella descendre à l'auberge, s'emparer de la salle de danse, y 
convoquer une assemblée populaire, haranguer la foule et l'amener à 
composition. 

Il ■ ait de ses voisins, les assistait dans leurs effaremens. Le 

duc u MMMbuurg était retenu prisonnier dans son palais, où un gou- 
vernement provisoire d'humeur rébarbative et d'allure farouche le gar- 



LES MÉMOIRES DU DUC DE COBOURG. 221 

dait à vue. On prétendait lui imposer, pour président de son conseil, 
un certain docteur Krutziger, chef du parti démocratique, qui lui fai- 
sait horreur. Ernest II, accompagné d'un secrétaire, se rend à Alten- 
bourg dans un compartiment de seconde classe. Après avoir dîné au 
cabaret, il franchit deux barricades et réussit à pénétrer au château. 
Il raisonne l'auguste prisonnier, le réconforte, le rassure, le persuade, 
l'engage à vaincre ses répugnances et ses frayeurs, à s'arranger avec 
Rabagas, et le lendemain Rabagas reconduisait respectueusement le 
duc Ernest à la gare. Il portait encore un chapeau mou surmonté d'une 
plume couleur de sang; mais à quelques jours de là, nous as jure le 
duc. il était devenu un homme de gouvernement, un ministre fort mo- 
déré, presque sensé, qui en valait beaucoup d'autres. 

Tout en vaquant à ses affaires et à celles de ses voisins, Ernest H avait 
lieu de méditer à part lui sur les contradictions des hommes en général 
et des Allemands en particulier. Ayant sous son commandement deux 
très petits duchés, dont l'un était un bien de patrimoine et l'autre un 
acquêt, il tâchait depuis longtemps de rattacher plus étroitement Saxe- 
Gotha à Saxe-Cobourg, d'obtenir qu'elles consentissent à vivre sous la 
même constitution, à se laisser administrer en commun. Il y avait 
perdu ses peines. Non-seulement les populations étaient jalouses de 
leurs droits, de leurs intérêts séparés, les principaux fonctionnaires 
des deux duchés se détestaient cordialement. On aurait pu s'imaginer 
qu'en 1848, la réconciliation se ferait d'elle-même. D'un bout à l'autre 
de l'Allemagne, on ne parlait que d'unité nationale, de parlement na- 
tional, de grande patrie. Cependant Cobourg et Gotha s'entêtaient à 
vivre séparés de corps et de biens; c'était les prier de leur déshonneur 
que de les engager à s'entendre, leurs chiens refusaient obstinément 
de chasser ensemble : « Dans un temps où les hommes les plus rai- 
sonnables étaient en proie à des rêves de mégalomanie nationale, il 
était impossible de régler la plus simple affaire d'administration com- 
mune, et force était de constater qiie le particularisme ou la poli- 
tique de clocher est un héritage auquel l'Allemand ne renoncera ja- 
mais. » 

11 est beau de conserver toute sa tête dans un temps d'orages où 
tout le monde la perd. Les révolutions n'apportent que de cruels désa- 
grémens aux princes modestes ou pusillanimes qui cherchent le bon- 
heur dans le repos. Les ambitieux en prennent plus facilement leur 
parti; elles leur procurent les occasions qu'ils quêtaient, c'est dans 
l'eau trouble que se font les pêches miraculeuses. Le duc Ernest s'im- 
posait à l'attention de l'Allemagne et par son libéralisme et surtout par 
ses exploits dans la guerre très populaire du Slesvig-Holstein. Il ne 
nous dit pas jusqu'où il portait ses espérances; mais il raconte dans 
le plus minutieux détail ses campagnes, cette brillante affaire d'Eckern- 



1^ 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

foerde dont l'honneur lui revint et dans laquelle les Danois perdirent 

deux vaisseaux. 

Ces événemens lui sont restés si présens qu'il en parle comme d'une 
histoire toute fraîche, et le cœur lui bat encore en nous rappelant com- 
bien était noble et généreuse la cause qu'il défendit alors contre le Da- 
noig, superbe oppresseur de l'Allemand. Nous savons ce qu'il en faut 
pens'er. Dans ce temps, on se battait pour le principe des nationalités 
et la liberté des peuples; bientôt après, on déclarait qu'il n'y a pas 
d'autre droit que la raison d'état. En 18/i8, on s'occupait de délivrer 
« les frères opprimés du llolstein ; « vingt-deux ans plus tard, on con- 
quérait l'Alsace, dont un roi de Prusse avait dit, dès 1 709, que « ses habi- 
tans étaient plus Français que des Parisiens, « et que, si jamais l'empire 
germanique la reprenait, « il n'y trouverait qu'un amas de terre morte 
couvant un brasier d'amour pour la France (1). » Les vexations qu'ont 
endurées jadis les Allemands du Holstein nous paraissent bien douces 
quand nous p-nsons aux procédés barbares qu'on a inventés pour ré- 
duire les Alsaciens 11 y a des maîtres qui, se croyant d'une espèce su- 
périeure, née pour commander, ne se contentent pas d'être craints et 
obéis; ils exigent qu'on les admire, qu'on les respecte, qu'on se fasse 
honneur et gloire de les servir. « Vous nous tenez, disposez de nous, 
répoudent les opprimés; vous n'obtiendrez jamais que nous aimions 
notre et lavage, que nous baisions nos chaînes, la verge qui nous 
frappe et la poussière de vos pieds. » 

On a prête n^lu qu'en 1849 le duc de Saxe-Cobourg-Gotha avait été 
sur le point d'offrir ses services au parlement de Francfort, qui avait 
échoué dans ses négociations avec la Prusse, et de ceindre la cou- 
ronne impériale dont Frédéric-Guillaume IV n'avait pas voulu. C'est 
un conte en l'air, et on ne s'étonnera pas que \e& Mémoires n^ en disent 
rien. Le duc a pourtant pris la peine d'y transcrire tout au long une 
lettre qu'il re(;ut au mois de mai 18Ij9. L'inconnu qui l'avait écrite dé- 
clarait que le glorieux vainqueur d'Eckernfoerde, rejeton d'une race 
illustre, visiblement créée [our régler les destinées de toutes les na- 
tions de FFurope, éiait le héros, le sauveur promis à l'Allemagne. Il 
l'exhortait à lever un bataillon d'élite, une i halant^e de vaillans guer- 
riers allemands, il l'assurait qu'avant peu un peuple entier se range- 
rail à ses côtés Cet inconnu souffrait d'une maladie du foie et faisait 
uoecureà Kissingen. Le duc a toujours pensé que pour faire de bonne 
politique il faut avoir le foie sain. Cependant, l'impétueuse éloquence 
de ce malade lui avait fait quelque impression, car il écrivait à son 
frère que des inconnus lui adressaient de pressans appels, l'exhor- 

(1) NeurhtUel et la politique prussienne en Franche-Comté {1702-1713}, d'après des 
dor -■ l'dits, par Emile Bourgeois, docteur es lettres. Paris, 1887; Ernest L«' 

rou> ip. 



LES MÉMOIRES DU DUC DE COBODRG. 223 

taient à sortir de sa tente pour se mettre à la tête des affaires. « Heu- 
reusement il est trop tard, ajoutait-il, ce calice amer a passé loin de 
moi. )) Je crois avoir dit que le bon sens des Cobourg travaille six 
jours et cliôme le septième; pendant qu'il se repose, leur imagina- 
tion, qui ne se sent plus surveillée, prend ses ébats, s'échappe, 
voyage dans les espaces et ne se refuse rien. 

Frédéric-Guillaume IV ava't décliné par scrupule et par prudence, 
mais à regret, les offres de l'assemblée de Francfort. Pour se con- 
soler de n'être pas empereur, il tenta de grouper autouT" de lui les 
petits étals du nord de l'Allemagne, de constituer ce qu'on appelait 
l'union restreinte. Devenir le principal outil de la politique prus- 
sienne, jouer à Berlin le rôle de confident très cher et de conseiller 
d'honneur, le duc Ernest pouvait caresser ce rêve sans qu'on le taxât 
de folie. 11 approuva chaudement les desseins du roi, épojsa son 
idée, s'employa sans se ménager à la faire aboutir. Il se remuait, s'agi- 
tait: il était partout, usant de sa dextérité consommée pour suppri- 
mer les obstacles, lever les difficultés, concilier les différends, rame- 
ner les réfractaires, décider les hé-itan?. Il fréquentait les coulisses 
du parlement d'Erfurt. Il se flatta un instant d'obtenir que le congrès 
des princes alliés de la Prusse se tînt à Gotha, que le roi y parût en 
personne, ce qui Ot dire à un journal de Berlin que Gotha était une 
bien petite cage pour y loger un aigle. Frédéric-Guillaume IV acquies- 
çait, promettait et se ravisait. Le congrès se tint à Berlin ; le duc 
présida aux délibérations des princes, et le roi lui disait quelquefois : 
« Pas trop de zèle, mon ami, pas trop de zèle! » 

Les affaires se brouillaient entre la Prusse et l'Autriche, qui enten- 
dait rétablir l'ancienne Confédération germanique et en recouvrer la 
présidence. La guerre semblait imminente: le duc demanda et obtint 
que le roi lui confiât le commandement d'un corps composé des con- 
tingens de l'union et de quelques détachemens de l'armée prussienne. 
Quand Frédéric-Guillaume IV lui octroya cet honneur, il était décidé 
à ne pas faire la guerre. Il avait pensé intimider l'Autriche par ses 
préparatifs; l'Autriche ne reculant pas, ce fut lui qui rcîcula,il ne son- 
geait plus qu'à s'arranger. Il caressait le duc, flattait ses ambitions, 
ses désirs, l'inondait des torrens de sa verbeuse éloquence, lui annon- 
çait des projets qu'il n'avait pas et de glorieux événemens qui ne de- 
vaient jamais arriver. On aurait pu croire qu'il lui tardait d'en dé- 
coudre, que son épée ne tenait pas dans le fourreau. Le 25 novembre, 
il l'invita à dîner. Pendant tout le repas, il parla sur un ton d'extrême 
animation de sa prochaine entrée en campagne, de ses derniers pré- 
paratifs, des tentes et des voitures destinées au service de son quar- 
tier-général. La reine le regardait avec étonnement; elle était dans le 
secret, elle savait que la paix était quasi faite, que l'épée des Hohen- 



IL 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

zoUern se réservait pour des temps meilleurs, qu'on se résignait à 
mettre les pouces, qu'on préférait le pire des accommodemens à un 
procès qu'on était certain de perdre. 

Nous pardonnons dillicilement aux hommes qui se sont joués de 
U0U8. Le duc s'est montré sévère pour Frédéric-Guillaume IV; il lui 
reproche avec quelque amertume son mysticisme, sa volonté on- 
doyante. 8a pusillanimii.', ses éternelles tergiversations, les artifices 
auxquels recourait sa fausse bonhomie pour masquer ses faiblesses 
et déguiser ses incertitudes. Penserons-nous comme lui que le 
prédécesseur du roi C.uillaume a manqué par sa faute la plus belle 
des (^casions, que s'il avait eu plus de cœur, s'il avait osé braver les 
colères du prince de Schwarlzenberg, les armes combinées de l'Au- 
triche, de la Bavière et de la Saxe, et les foudres de l'empereur Nico- 
las, qui condamnait son entreprise, une facile victoire lui était assu- 
rée? il est permis de croire avec M. de Bismarck lui-même qu'en 1830 
la Prusse n'était pas prête, qu'au prix d'une humiliation, Frédéric- 
Guillaume IV épargna un désastre à son pays. Pour vaincre l'Autriche, 
il fallait aux Prussiens une armée réorganisée, un grand homme d'état, 
la neutralité bienveillante de la Russie et une alliance étrangère. Les 
mystiques voient quelquefois plus clair que les politiques les plus 
avisés, et il est des cas où les souverains timides méritent par leurs 
reculades la reconnaissance de leurs sujets. 

Espérances et déceptions! c'est ainsi que le duc Ernest a intitulé le 
dernier chapitre de son premier volume. Le second est sous presse; 
il y racontera d'autres espérances, d'autres dé^ej-tions. Le bon vieil- 
lard que Candide rencontra un jour prenant le frais à sa porte, sous 
un berceau d'orangers, ne possédait que vingt arpens; il les cultivait 
avec ses fils, et le travail éloignait d'eux trois grands maux, l'ennui, 
le vice et le besoin. « Ce bon Turc, dit Candide à Pangloss, me paraît 
8'étre fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui j'ai eu 
l'honneur de souper à Venise. » Mais, quand un prince a l'esprit très 
cultivé, des poùts vifs et des curiosités diverses, la fortune fùt-elle 
|icu complaisante pour sa chimère, il se console. N'ayant pu détacher 
de l'arbre niai^i(|ue la pomme d'or qu'il convoitait, il cueille les roses 
de jardin et les églantines des bois qui se trouvent à portée de sa 
main. Il remplace les grandes aventures par les petites, il trompe son 
inquiétude par d'aimables distractions, il amuse ses chagrins en leur 
contant des histoires, ou il les fatigue en les faisant courir, ou il les 
endort par de» chansons. Il chasse le chamois, il compose des opéras, 
ei, cjuand sa tète a blanchi, il écrit ses Mémoires et corrige lui-môme 
ses épreuve». 

G. Valbert. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



31 décembre. 



Les années passent vite et tombent l'une après l'autre dans l'im- 
lîiuable abîme des choses évanouies. Elles s'en vont, elles se précipi- 
tent, et lorsqu'à leur dernière heure comme aujourd'hui, avant leur 
.ji?parition définitive, on s'arrête un instant pour chercher ce qu'elles 
Oui fait, ce qu'elles ont produit, on est obligé de reconnaître périodi- 
quement qu'elles n'ont rien changé dans nos destinées, que tout, après 
elles, reste incertain et obscur. 

Parmi toutes ces années qui se sont succédé depuis longtemps, 
combien en esî-il qui aient été heureuses et bienfaisantes, qui aient 
mérité l'honneur d'échaoper à l'oubli ou aux dédains de l'histoire? La 
plupart ont passé sans éclat et sans profit. Elles ont été quelquefois 
saluées à leur première heure avec coaûance, avec ce besoin d'espé- 
rance qui reste toujours aux hommes ae bonne volonté; elles ont fini 
par disparaître sans laisser un regret. Elles ont eu beau se presser 
dans leur cours rapide : elles n'ont donne ni la paix assurée au monde, 
ni une tranquillité garantie et féconde à notre pays. Elles ont vu en 
Europe les complications se multiplier, les incidens se succéder comme 
des nuages noirs, la crainte perpétuelle des luttes gigantesques et 
sans merci envahir les esprits; elles ont vu en France tous les res- 
sorts de l'état ébranlés, la fortune publique compromise, les idées de 
droit obscurcies, les institutions battues en brèche, les pouvoirs con- 
fondus, les gouvernemens réduits à une incurable instabilité. Elles 
ont vu, en un mot, plus de mal que de bien, et ce qu'il y aurait 
de mieux serait de souhaiter à chaque année nouvelle de ne pas 
Toy^ Lxxxv. — 1888. 15 



•>2tf REVUE DES DEUÏ MONDES, 

ressembler à l'année qui finit. Malheureusement, c'est tout le contraire 
jusqu'ici : les années se suivent et se ressemblent, accumulant les 
mécomptes. Elles commencent par des crises, elles finissent par des 
crises, en passant par la série indéfinie des incidens prévus ou im- 
prévus. Un vit à travers tout, il est vrai : c'est la compensation, et s'il 
est un phénomène frappant, c'est cette énergique vitalité d'un pays 
qui se sent mal gouverné, qui subit tout, qui résiste à tout par la 
force de son génie pratique et de ses mœurs laborieuses, attendant 
toujours un meilleur lendemain lent à venir. 

C'est l'histoire du temps. Toutes ces années qui sont déjà derrière 
nous se res'^emblent sans douie : elles représentent une grande et 
meurtrière expérience, le règne des idées fausses, des passions de 
parti, des majorités violentes et incohérentes, des ministères sans 
fixité, et l'année qui s'achève aujourd'hui n'est que la suite de celles 
qui l'ont précédée et préparée. Qu'a-t-elle été, qu'a-t-elle produit en 
définitive? Elle a, il est vrai, dans son histoire, deux bons momens. 
Au printemps et à l'automne, elle a vu s'élever sur nos frontières des 
Vosgt'S, à Pagny-8ur-Moselle et à Vexaincourt, deux incidens singuliè- 
rement délicats qui pouvaient mettre la paix en péril, et il s'est trouvé 
dans le gouvernement des hummes qui ont su conduire ces graves af- 
faires avec une habile mesure, sans trouble et sans bruit. On a eu 
l'heureuse fortune de sauvegarder les droits et la dignité de la France, 
en écartant une complication redoutable, en évitant, pour tout dire, la 
guerre, que la plus légère imprudence aurait pu déchaîner. La paix a 
été préservée sans faiblesse, c'est ce qu'il y a de mieux. En dehors de 
ces deux événemens, qui ont fait la position et le crédit de M. le ministre 
des affaires étrangères encore aujourd'hui au pouvoir, que reste-t-il en 
vérité? Il reste des incohérences intérieures, de vaines querelles, l'im- 
puissance (lu parlement pour les œuvres utiles, les indécisions agitées 
d'une politique sentant qu'elle ne peut aller plus loin dans la voie oii 
elle a entraîné le pays et ne sachant ou n'osant se redresser. Il y a eu 
sans doute cx)mme diversion l'épisode héruï-comique, la grandeur et 
la décadence de M. le général Boulanger, le ministre prétendu néces- 
saire, à la popularité un moment bruyante, et dont on ne parle plus 
même aujourd'hui. Il y a eu les fureurs radicales contre un ministère 
de bonne volonté, qui a essayé un instant d'être modéré, qui a mal- 
heureusement mis ses bonnes intentions dans ses paroles plus que 
dans ses aclions, et dont le chef, M. Bouvier, a montré ce qu'il pour- 
rait peat-élre dans des circonstances moins ingrates. H y a eu des 
i' us, des intrigues, des agitations fetériles, et tout cela a été 

coui rc«; qui car.iciérise essentiellement cette année expirante: 

le» 11...,. .. .,, les scandales qui ont préparé la crise présidentielle ! 

Un n'aurait certes pu prévoir il y a un an, même il y a quelques 
mois, cette étrange et triste fia d'une présidence qui semblait garder 



RETUE. — CIIROMQLE. ^227 

encore toutes les apparences d'une autorité respectée et paraissait si 
sûre de son inviolabilité. Un jour est venu cependant où le torrent des 
délations et des infamies s'est déchaîné, est monté jusqu'à l'Elysée, et 
où M. Jules Grévy, menacé d'être submergé, abandonné par l'opinion, 
par la chambre, par le sénat lui-même, n'a plus pu se dégager que 
par une abdication forcée. M. Grévy est aujourd'hui dans la retraite, 
où il peut méditer sur ce que valent les partis. Il n'a pas eu certaine- 
ment la prévoyance, l'esprit d'à-propos et la résolution nécessaires 
dans la position difficile qui lui était faite, surtout aux derniers mo- 
mens de son pouvoir. II a été un peu aussi, il faut l'avouer, la victime 
des circonstances; mais, dans tous les cas, il y a deux choses que 
n'ont pas vues ceux qui ont mis le plus de violence à précipiter la 
chute du dernier président. La première, c'est qu'ils brisaient d'un 
seul coup l'inviolabilité de la constitution, et que ce qu'ils appelaient 
la crise d'une présidence était fatalement la crise de la république 
elle-même, atteinte dans sa stabilité légale, livrée désormais à tous 
les caprices des partis. Ce qu'on n'a pas vu de plus, c'est que, s'il y 
avait tous ces marchés honteux, ces trafics de faveurs, ces captations, 
ces corruptions qu'on dénonçait, et si devant tant d'abus il y avait des 
incohérences ou des complicités administratives, des défaillances de 
magistrature, c'était ni plus ni moins la conséquence et l'accusation 
la plus sanglante de la politique de dix années, de tout un règne de 
parti. Cette situation avilie et si profondément altérée, où tous les abus, 
toutes les faiblesses sont possibles, ce sont les républicains qui l'ont 
créée par leurs procédés administratifs, par les mœurs qu'ils ont propa- 
gées, par le plus audacieux favoritisme, — et cette crise de 1887 n'est 
par le fait que la répugnante liquidation des dernières années. Voilà 
la moralité, une des moralités de la dernière crise présidentielle ! 

Elles sont passées maintenant, toutes ces années, celle qui finit 
aujourd'hui comme celles qui l'ont précédée. Elles ne laissent pas 
un brillant héritage; elles viennent de se faire juger par leurs 
œuvres, par les habitudes d'anarchie morale et politique qui se sont 
dévoilées, et c'est à la lumière instructive de cette expérience qu'on 
entre dans l'année nouvelle, avec un nouveau président et même un 
ministère nouveau. Qu'en sera-t-il de tous ces changemens, de ce re- 
nouvellement partiel delà scène publique ? Est-ce la continuation du 
passé avec un changement de décor? Est-ce le commencement du 
retour à un régime de raison réparatrice? C'est là toute la question. 

Il n'y a pas encore un mois que M. Carnot est à l'Elysée ; lî a eu à 
peine le temps de s'accoutumer à son état et d'entrer dans son rôle 
de premier magistrat de la république. Il a l'avantage d'être arrivé 
au poste éminent et périlleux où il est placé sans être lié ou compro- 
mis par des brigues d'élection, par des engagemens avec les partis. 
U a été pour ainsi dire improvisé président sur le champ de bataille, 




228 REVUE DES DEUX MONDES, 

sans avoir dit un mot, sans qu'on lui ait demandé ni un gage ni un 
programme. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'à des opinions républi- 
caines dont on ne peut douter, il allie le goût de la modération, la droi- 
ture du caractùre et de bonnes intentions, probablement aussi l'inten- 
tion de rester le plus possible à l'Elysée. Le message qu'il a adressé 
aux chambres pour sa bienvenue, et qui est jusqu'ici le seul acte pu- 
blic par lequel il ait révélé sa pensée, est une déclaration de bonne 
volonté encore plus qu'un programme de gouvernement. Tout y est, il 
ne restai qu'à en dégager une politique sérieuse et décidée, un sys- 
tème de conduite précis. M. Carnot hésite visiblement, on le voit bien, 
et la première, la plus évidente marque de ses hésitations, a été la 
manière dont il a fait son ministère. Il aurait pu, c'eût été même la 
chose la plus simple, garder comme premier ministre M. Bouvier, qui 
avait un budget tout prêt, et qui de plus a montré de la tenue dans II 
les dernières crises. Il s'est laissé séduire par l'idée d'un nouvel essai | 
de fusion ou de concentration républicaine. Il a bientôt vu qu'on ne fait 
pas un i^ouvernement avec un amalgame d'élémens incohérens, avecune 
majorité anarchique. Le résultat de toutes ses tentatives a été en fin 
de compte un mmistèn* modeste et effacé, sous la présidence de 
M. Tirard, qui n'a eu rien de plus pressé que d'aller demander le 
mo\en de vivre, le vote de trois mois de subsides, et de porter aux 
chambn's un programme ministériel de plus, une déclaration encore 
moins décisive que celle de M. le président de la république. On lui a 
tout accordé sans confiance; on en est resté là, et les chambres sont 
partit's pour aller prendre un repos si bien gagné, — pour aller pré- 
parer aussi les élections sénatoriales qui vont ouvrir l'année. 

Ce n'est pas un denoùment, ou le sent bien. C'est tout au plus 
l'ajournement des résolutions nécessaires à la session prochaine, 
après le renouvellement du sénat, qui ne laisse pas d'avoir son im- 
portance à cette heure incertaine où se débattent peut-être les des- 
tinées de la France. Ce ministère Tirard, quelque bien intentionné 
qu'il puisse être comme M. le président de la république lui-même, 
n'est visiblement qu'un ministère de circonstance et d'attente, qui ne 
répond qu'incomplètement aux nécessités d'une situation si profon- 
dément ébranlée, qui ne résout rien. 11 a pu sans doute se présenter 
comme un cabinet d'affaires, promettre dans son programme de s'oc- 
cuper des caisses de secours et de retraite pour les ouvriers, de l'as- 
sistance publique dans les campagnes, du régime des mines, de 
l'eDReignement agricole, du code rural. C'est fort bien ! Le problème 
essentiel ne reste pas moins tout entier. Il s'agit avant tout de 
savoir quelle sera la direciion supérieure de la politique de la France, 
ce qu'on fera pour remettre l'ordre dans les finances, pour pacifier 
les esprité, pour ramener la vigilance et l'équité dans l'administration, 
pour raffermir l'organisation militaire ébranlée par des projets chimé- l 



m 



REVUE. — CHRONIQUE. 259 

riques ; il s'agit de rétablir l'autorité de la loi violée partout ! Ce n'est 
pas facile, nous en convenons, de se refaire une politique, de recon- 
stituer un gouvernement résolu à tenter l'œuvre de réorganisation et 
de réparation. La présidence nouvelle hérite des misères qu'elle n'a 
point créées, des conditions de vie publique qui lui ont été léguées, 
où elle peut avoir ses embarras du premier moment. Ce n'est pas 
facile de se tirer de là, disons-nous ; c'est cependant la plus pressante 
et la plus impérieuse des nécessités. Continuer le système qui a été 
suivi jusqu'ici, jouer par complicité ou par faiblesse le jeu du radica- 
lisme sous l'apparence d'une prétendue concentration républicaine, qui 
n'est qu'un mot, c'est aggraver le mal, sans être même assuré de vivre 
longtemps. Il n'y a donc, si on ne veut pas capituler, qu'à prendie dé- 
libérément son parti, à accepter sans défl comme sans défaillance 
une lutte inévitable. On aurait beau d'ailleurs se faire illusion, essayer 
de se dérober par des feintes et toutes les habiletés évasives, on n'en 
serait pas plus avancé : on se retrouverait sans cesse, de plus en plus 
désarmé, en face d'une solution compromise par dix années de fausse 
politique, devant les difficultés qu'on a laissées grandir et qui se mani- 
festent sous toutes les formes. 

Une des plus sérieuses de ces difficultés, sur laquelle il serait pué- 
ril de fermer les yeux, est certainement dans la position extraordi- 
naire, arrogante, qu'on a laissé prendre au conseil municipal de Paris. 
On Ta vu il y a quelques semaines, le jour où, en face du congrès 
réuni à Versailles pour l'élection présidentielle, l'Hôtel de Ville s'est 
tout simplement organisé en quartier-général de guerre civile, prêt 
à entrer en lutte contre le vote éventuel d'une assemblée nationale. 
Tout était prêt, organisé, les rôles étaient distribués, le gouvernement 
de la sédition était peut-être déjà désigné : les meneurs ont tout avoué 
pour qu'on ne pût l'ignorer ! Ce qui serait arrivé importe peu, l'inten- 
tion y était, il y a eu même quelque commencement d'exécution. Le 
gouvernement nouveau se serait, dit-on, préoccupé un moment de 
cette fantaisie d'insurrection municipale ; il aurait voulu, en dépit 
des protestations du conseil, prendre ses sûretés en établissant M. le 
préfet de la Seine, qui est en même temps maire de Paris, à l'Hô- 
tel de Ville. C'était assurément son droit, et, s'il s'est an été, c'est une 
concession de plus dont on ne lui saura aucun gré. Après cela, nous 
en convenons si l'on veut, c'était le petit côté de cette atTaire. Que 
M. le préfet de la Seine habite ou n'habite pas de sa personne l'Hôtel 
de Ville, ce n'est, après tout, qu'un détail plus ou moins significatif; 
mais il y a une chose bien autrement grave, c'est le rôle exorbitant, 
tout révolutionnaire, que le conseil municipal de Paris se donne tous 
les jours dans les affaires publiques. 

Le fait est que cette étrange représentation parisienne se moque 
ouvertement de tout, des lois, du gouvernement, des chambres, sans 



230 REVIE DKS DEIX MDNDES, 

parler du bon sens, qu'elle étend ses prétentions sur tout, sur l'ad- 
ininistraiion, sur la préfecture de police, sur la garde républicaine, 
sur les principes ûnanciers, sur l'instruction publique à tous les de- 
grés. Il y a quelques années, ce conseil municipal à tout faire a eu la 
fantaisie de créer une chaire en pleine Sorbonne, d'instituer un cours 
nouveau d'histoire de la révolution française, et on a eu la faiblesse 
de se prêter à son caprice, de lui ouvrir la vieille Sorbonne. Aujour- 
d'iiui, l'histoire ne lui sullit plus : il crée une chaire de « philosophie 
biologique, » il veut opposer les théories de Darwin au spiritualisme 
suranné de nos professeurs. Il a entrepris de régénérer la science et 
de donner une impulsion nouvelle à notre enseignement supérieur! 
A plus forte raison s'occupe-t-il de l'enseignement primaire. Là il 
règne en maître et souverain, sans s'occuper des réglemens [.ublics et 
des programmes olliciels. il réforme, bouleverse à son gré le régime 
intérieur des écoles. Il revise avec un soin jaloux les livres d'éducation 
ou de prix pour en bannir toute apparence d'un spiritualisme arriéré, 
toute allusion au « nommé » Dieu, — c'est le langage qu'on parle à 
l'Hùtel de Ville. Chose curieuse cependant! on a refusé à tous les 
conseils municipaux de France le droit d'avoir un avis sur leurs 
écoles, sur le choix de leurs instituteurs; on refuse aux pères 
de famille le droit de disposer de l'éducation de leurs enfans. 
Seul, le conseil municipal de Paris peut tout faire, tout régenter, sup- 
primer des traitemens si les professeurs ne lui plaisent pas, imposer 
ses fantaisies radicales et anarchistes, — au risque de pousser l'omni- 
potence jusqu'au ridicule! Et, bien entendu, il ne se borne pas à l'en- 
seignement. 11 est occupé aujourd'hui à réformer le système financier, 
à établir une nouvelle répartition de l'impôt personnel et mobilier à 
Paris, sans s'inquiéter des lois et des principes de notre régime finan- 
cier. Par une combinaison ingénieuse, par un abus du mot « d'indi- 
gent, » il a trouvé le moyen d'exonérer d'un seul coup la plus grande 
partie des habitans de Paris, ceux qu'il veut favoriser, et de faire peser 
toute la contribution mobilière sur le plus petit nombre, sur ceux qu'il 
appelle les « riches. » Il met son socialisme dans les finances comme 
il met sou radicalisme athée dans l'enseignement. Il va ainsi, cet 
étrange conseil, tranchant, bouleversant, désorganisant, à peine ar- 
r«Hù df temps à autre par quelque décret timide d'annulation qui n'em- 
pêche rien 1 

Eh bien! la question est de savoir si l'état, représenté par le gou- 
vernement, par les chambr.is, l'état légal de la France, peut admettre 
eu face de lui un pouvoir bravant les lois, dirigeant l'enseignement, 
maniant à bod gré l'organisation linaiicière, disposant arbitrairement 
d'un budget de 300 ou /»00 millions,— etau besoin prétendant opposer 
par l'insurrection sa voloiilé à la volonté nationale. La question est 
là tout entière aujourd'hui, à cette fin d'année; elle est entre deux po- 




RZTine. — CHRONIQUE. 231 

litiques qui ont naturellement leurs conséquences, et entre ces deux 
politiques plus que jamais en présence, la présidence nouvelle peut 
aisément choisir si elle veut être pour la France un gage de pacifica- 
tion et de réparation. 

Ce n'est pas dans les affaires de l'Europe que les années changent 
la condition générale des choses. Les incidens peuvent se succéder 
naître ou disparaître : la situation reste ce qu'elle était, obscure et 
douteuse, placée sous la sauvegarde des armemens gigantesques aux- 
quels toutes les puissances demandent la garantie de leur sécurité ou de 
leurs intérêts. On vit en désirant la paix, en protestant qu'on ne veut 
que la paix, et en se préparant à la guerre, en redoublant de surveil- 
lance jalouse et d'activité, comme si on se sentait toujours à la veille 
du conflit où viendront se résoudre tous les problèmes qui s'accumu- 
lent depuis longtemps. L'année qui finit aujourd'hui aura eu sans 
doute le privilège d'être encore une année de trêve, de n'être troublée 
du moins que par des crises momentanées, par des incidens promp- 
tement et heureusement dénoués. L'année qui s'ouvre reste une 
énigme. La question est de savoir si la paix, qui est dans le vœu des 
peuples, sera plus forte que la terrible logique qui est au fond des 
situations troublées. C'est le doute qui renaît sans cesse et tient l'Eu- 
rope en alerte, qui s'est réveillé plus que jamais depuis quelques se- 
maines au milieu de tous les bruits des polémiques de journaux, des 
explications, des récriminations et des controverses. Ce n'est plus la 
France qui est en cause pour le moment, qui est accusée de troubler 
le monde! le prétexte est venu, cette fois, des dispositions militaires 
de défense que la Russie a cru devoir prendre en Pologne, sur ses 
frontières de l'ouest, et qui ont excité une certaine émotion dans les 
deux empires voisins, à Vienne comme à Berlin. A Vienne on a ré- 
pondu, non par des demandes d'explications qui auraient pu être 
dangereuses, mais par des délibérations de conseils militaires, par 
des préparatifs plus ou moins secrets. A Berlin, on a fait partir en 
toute hâte l'ambassadeur d'Allemagne, M. de Schweinitz, pour Saint- 
Pétersbourg, — et, en attendant, les journaux ont ouvert le feu contre 
la Russie. Un jour la panique est partout, un autre jour elle s'apaise 
pour se raviver le lendemain. On en est encore là plus ou moins, et 
c'est avec cette perspective d'un conflit toujours possible, sinon im- 
médiatement menaçant, que l'Europe va entrer dans une année nou- 
velle. 

Au fond, quel est le secret, quelle est la signification précise de cette 
augmentation des garnisons russes en Pologne, de ces mouvemens de 
troupes devenus le prétexte d'une agitation toujours périlleuse? On 
cherche bien loin les causes de cet accroissement des forces du tsar 
sur la Vistule: elles n'ont rien de mystérieux, elles sont dans les faits 
qui se développent depuis quelque temps, dans la situation qu'on a 



232 REVUE DES DEUX MONDES, 

créée; elles sont tout à la fois de l'ordre militaire et de l'ordre poli- 
tique. Le nunistère de la guerre de Saint-Pétersbourg n'a pas caché 
les motifs de ses résolutions; il les a avoués par un de ses organes. 
l Invalide russe. La Russie a cru le moment venu pour elle de se mettre 
en garde contre toute surprise, d'assurer à tout événement sa défense 
dans ses provinces occidentales. Elle s'est armée parce qu'elle a vu 
l'Mlemaîîne et l'Autriche s'armer devant elle, multiplier leurs moyens 
de concentration par le développement de leurs chemins de fer straté- 
giques, doubler la force de leurs places. Elle a pris des mesures de 
prévoyance et de sûreté; mais ce n'est là encore, sil'on veut, qu'une 
explication partielle. La raison intime et profonde de ce qm arrive 
aujourd'hui, c'est celte triple alliance qui s'est constituée au centre de 
l'Europe, qui serait une formidable organisation de prépotence ou de 
guerre si la réalité n'-pondait toujours aux apparences. Elle est faite, 
dit-on. dans un intérêt uniquement défensif, pour la sauvegarde de la 
tranquillité européenne: c'est la « ligue de la paix! » On a beau em- 
ploNcr les euphémismes, on n'abuse personne. Cette alliance n'aaucun 
sens ou elle est par elle-même, par son caractère extraordinaire, un péril 
pour la paix même quelle prétend protéger; elle n'est qu'une puérilité 
fastueuse, — et M. de Bismarck quia noué cette coalition, qui en reste 
le maître, ne se livre pas à des jeux d'enfant, — ou elle est dirigée 
contre quelqu'un qu'on ne désigne pas. Une alliance semblable, œuvre 
d'un puissant artilice, est forcément un trouble dans l'économie euro- 
péenne. Elle est un déli, une menace pour toutes les politiques, rien 
que par son existence, et quand, à une combinaison de ce genre, vien- 
nent se joindre les armemens, des préparatifs croissans, des déclara- 
tions d'hostilité sous la forme d'encouragemens envoyés aux Bulgares, 
est-il bien surprenant qu'une puissance comme la Russie prenne ses 
mesures? La Russie a fait tout simplement acte d'indépendance et de 
prévoyance en faisant militairement un pas vers l'Occident, en réta- 
blissant un certain équilibre entre ses forces et les forces austro- 
allemandes. Elle a vu qu'elle avait à veiller à ses intérêts, elle a avisé 
sans truul)le et sans éclat, en se bornant aux plus strictes nécessités 
d'une première défense. Ce n'est pas la Russie, il faut l'avouer, qui a 
pria l'Initiative en tout cela : elle a répondu à une coalition qui pou- 
vait porter en peu de temps sur ses frontières les armées de deux 
empires. La conséquence est que, sans l'avouer, en gardant toutes 
le» apparences de la paix, on est aujourd'hui plus ou moins en pré- 
sence. 

C'est sans nul doute une situation aussi grave que délicate. C'est 
aoe phase de plus dans la crise politique où l'Europe est engagée 
depuis quf'lque temps. Est-ce à dire qu'on touche à un conflit inévi- 
Uble, immédiat ou prochain, que la guerre soit près de se déchaîner sur 
le conlincnt? On n'en est probablement pas encore là, et avant de se 




REVUE. — CHRONIQDK. 233 

laisser entraîner ou précipiter dans les hasards d'une conflagration 
universelle, on réfléchira sans doute. On a le temps d'y songer, de 
négocier, de chercher le moyeu d'échapper à un danger redoutable 
pour tous. D'ybord la guerre ne se fait pas si aisément en plein hiver, 
dans des contrées qui sont sous la neige, où les armées auraient de la 
peine à se mouvoir, où les plus simples opérations deviendraient 
presque impossibles dès les premiers pas. C'est la tiêve de la saison 
et de la nécessité laissée à la diplomatie. Et puis, on le remarquera, 
dans tous les camps, c'est à qui se retranchera dans une défensive 
rit;oureuse en désavouant toute intention agressive. La Russie s'est 
sentie offensée dans sa politique et dans son orgueil en Orient, dans 
les atïaires bulgares; tile a pu se croire menacée par une coalition qui 
la tient en échec : elle a pris position par ses mesures militaires, elle 
entend rester libre dans sa défense; mais elle s'est hâtée de déclarer 
qu'elle attendra l'attaque dans sa muette immobilité. L'Autriche, qui 
est la puissance la plus engagée, envoie à son tour des troupes, mobi- 
lise quelques réserves et se fortifie en Galicie; elle désavoue en même 
temps toute idée d'agression. Elle y est obligée, d'autant plus que, si 
elle attaquait elle-même, elle resterait livrée à ses propres forces, elle 
ne pourrait plus invoquer la triple alliance, dont elle n'est pas déjà si 
sûre. L'Italie, qui s'est jetée dans cette aventure sans savoir pourquoi, 
n'est probablement pas pressée de prendre les armes contre les Russes, 
de se compromettre pour des intérêts qui lui sont étrangers. Est-ce 
l'Allemagne, conduite par M. de Bismarck, qui voudrait précipiter les 
événemens? Mais l'Allemagne elle-même, quelle que soit sa puissance 
militaire et diplomatique, quelque conûance qu'elle ait dans ses forces, 
a plus d'une raison pour ne pas sortir de cette défensive, qui est le 
mot d'ordre universel. L'empereur a quatre-vingt-douze ans, et ce 
n'est d'ailleurs qu'à la dernière extrémité qu'il laisserait dans sa 
vieillesse ouvrir une campagne contre la Russie. Le prince impérial 
dispute toujours sa vie à un mal implacable. Le second héritier de la 
couronne, le prince Guillaume, a peut-être plus de fougue que de 
jugement et d'expérience. Le chancelier lui-même n'est point sans 
ressentir les atteintes de l'âge, et il a été récemment averti, dit-on, 
de la nécessité du repos. Ce ne sont point là, en définitive, des condi- 
tions bien favorables pour aller au-devant d'une grande guerre. 

De sorte que, par une série de fatalités et d'entraînemens, on est 
arrivé à cette situation assez extraordinaire où l'on est en présence, 
il est vrai, mais où personne ne veut être l'agresseur, où il y a toute 
sorte de raisons d'éviter un conflit pour lequel tout le monde a l'air 
de se préparer en le désavouant. Comment en sortira-t-on? Il faudra 
bien trouver une issue. M. de Bismarck, qui n'est point étranger aux 
récentes agitations de l'Europe, n'en est pas sans doute à la chercher; 
il n'a pas dit son dernier mot. Évidemment, quelque prix qu'il ait 



t 



23 ^ REVUE DES DEDX MOM>E-\ 

paru atiachor un moment à la triple alliance, le chancelier n'en est 
pas à une évolution près. 11 garde probablement encore, il gardera jus- 
qu'au dernier moment, l'espoir de se réconcilier avec la Russie, ef il 
pourrait bien un de ces jours aller chercher dans les Balkans, en Bul- 
garie, la solution dont il a besoin, dont le orince Ferdinand, l'élu des 
Bulgares contre l'influence russe, paierait les frais par une retraite 
forcée. Il le pourrait d'autant mieux qu'il n'a jamais abandonné le traité 
de Berlin, et ce serait par un retour plus ou moins déguisé à ce traité 
qu'il croirait trouver uns satisfaction qui pourrait apaiser le tsar. Reste 
à savoir si ce serait bien facile, si ce serait même une solution; mais 
y a-t-il des solutions aujourd'hui? y a-t-il en Europe autre chose qu'un 
provisoire gardé par la force? Lord Salisbury, dans une réunion con- 
servatrice à Derby, disait l'autre jour que le vrai danger était moins 
dans des incidens de diplomatie grossis par les journaux que dans les 
arméniens toujours croissans de toutes les puissances; que ce serait 
une témérité de vouloir prédire au-delà de l'heure présente. Le dan- 
ger existe sans nul doute; il est dans les arméniens démesurés, il est 
aussi dans ces combinaisons par lesquelles on croit protéger la paix, 
et on ne fait que rendre les antagonismes plus éclatans, plus redou- 
tables. C'est à la vérité une situation qu'on ne changera pas du jour 
au Icndt-main. Pour le moment, es serait déjà beaucoup si, sans cher- 
cher une solution insaisissable, on trouvait le moyen de prolonger 
la trêve des peuples, de gagner du temps, de préparer encore une 
annce de paix à l'Europe. 

Le malheur est qu'au milieu de toutes ces agitations de ce qu'on 
appelle la grande politique et de ces mêlées bruyantes de toutes les 
rivalités, les affaires plus modestes des peuples sont souvent inter- 
ro!iipue.s. Mieux vaudrait sans doute s'occuper un peu plus dans tous 
L's pajs de ce qui louche aux conditions pratiques de la vie nationale. 
Les iiitérêis 8«»nt de grands pacificateurs ; mais les intérêts devien- 
nent c-» qu'ils peuvent, et se ressentent inévitablement des passions, 
des jalousies, de toutes les inlluences qui régnent dans la politique. 
Dts questions qui devraient être résolues restent en suspens, et deux 
naiiuns comme la France et l'Italie risquent de se réveiller eu face 
d'une Kutrrji meurtrière de tarifs. C'est la faute du gouvernement ita- 
lien, cVsi la faute du gouvernement français, c'est la faute de tout le 
monde si l'on veut : les deux nations n'ont pas moins été exposées à 
voir leurs intérêts compromis, leurs relations commerciales troublées. 
(>)mmeut en est-on veuu là? C'est une histoire bien simple, où la poli- 
tique a uu peu son rôle, où la lutte du protectionnisme et du lil.re- 
^ • a ausH sa place. Le dernier traité de commerce entre les deux 

pa>:j aai« de 1881. L'Italie a cru devoir le dénoncer il y a un an, et 
'!- nÔK'ociaiious ont été ouvertes pour régler dans des conditions nou- 
V .!'« les relations commerciales. Ces négociations n'ont conduit à. 



RKVDE. — CHRONIQUE, 235 

rien, soit par suite de prèteuiiuus dilliciles à concilier, soit parce que 
les derniers négociateurs envoyés de Rome il y a quelques semaines 
sont arrivés à Paris en pleine crise présidentielle. Le traité dénoncé 
expirait cependant aujourd'hui même. Ou allait se trouver dans une 
situation singulièrement scabreuse; on restait en face d'un tarit gé- 
néral excessif voté il y a quelques mois par les Italiens, et il a fallu 
que notre chambre, avant de se séparer, votât en toute hâte une ré- 
solution autorisant le gouvernement à poursuivre la prorogation des 
anciennes conventions commerciales, en attendant un nouveau traité, 
ou l'armant, à tout événement, du droit de proportionner nos tarifs aux 
tarifs italiens. Le ministère s'est empressé d'envoyer à Rome M. Teis- 
serencde Bort,avecla mission de négocier un nouveau traité; et, avant 
tout, une prorogation assez courte, peut-être trop courte, du traité 
ancien, paraît avoir été convenue. Le premier danger est ainsi écarté; 
il n'est cependant écarté que pour le moment, pour ces deux mois de 
trêve qu'on s'est donnés. Les difficultés du nouveau traité restent en- 
core assez graves, précisément parce que cette négociation se com- 
plique de bien desélémens insaisissables, parce que de plus, des deux 
côtés des Alpes, les passions protectionnistes sont en éveil. ' 

Au fond, il n'est point douteux que les deux nations sont également 
intéressées à régler libéralement leurs relations, et la pire des éven- 
tualités serait qu'après une négociation infructueuse on fût ramené à 
cette dangereuse guerre de tarifs qu'on a voulu prudemment éviter 
La France en souffrirait dans ses industries sans aucun doute; l'Italie 
en souffrirait assurément encore plus que la France, et ce qu'il y au- 
rait de plus désastreux, ce serait que cette guerre d'intérêts sans raison, 
sans profit, ne servirait manifestement qu'à aigrir les rapports entré 
deux nations que tout devrait rapprocher, que les fausses politiques 
seules peuvent diviser. 

Les événemens ont donné Rome aux Italiens, ils ne l'ont pas com- 
plètement enlevée au pape, qui, en perdant ses états, n'a pas perdu sa 
grandeur. A côté du Quirinal, où règne le roi, le Vatican, asile du chef 
des catholiques du monde, garde sa majesté, et un des épisodes les 
plus curieux de cette fin d'année est assurément cette manifestation 
dont le saint-père est l'objet à l'occasion de son jubilé sacerdotal du 
cmquantième anniversaire de sa consécration ecclésiastique. C'est le 
jubilé du pape comme c'était, il y a six mois, le jubilé plus mondain 
de la reine d'Angleterre, et le souverain sans états n'est pas moins 
fêté que la souveraine dont l'empire s'étend jusqu'aux Indes. Rome est 
pour un instant le rendez-vous des délégués, des pèlerins de tous les 
pays allant porter au pape des présens de toute sorte, somptueux ou 
modestes. La plupart des chefs d'état, l'empereur d'Allemagne l'em- 
pereur d'Autriche, la reine régente d'Espagne, ont envoyé des ambas- 
sadeurs extraordinaires. La reine Victoria elle-même a choisi, pour la 



•23d REVUE DES PEUX MONDES. 

représenier, le chef d'une des graodes familles catholiques anglaises, 
le duc de Norfolk, dont la mission, toute de courtoisie en apparence, 
pourrait bien être le prélude d'une singulière nouveauté, du rétablis- 
semtMit de relations diplomatiques oUkielles entre l'Angleterre et le 
saini-siége. De toutes parts et sous toutes les formes, les hommages 
et les dons arrivent à Rome, au Vatican. 11 y a cinquante ans que 
Leou XIII a été fait prêtre; il y a bientôt dix ans qu'il a été élevé au 
poniilicat, et, dans ces dix années, il a certainement refait la position 
de la papauté par sa prudence, par son habile mesure. Les plus 
grandes puissances l'ont pris pour arbitre ; l'Angleterre le recherche 
comme médiateur dans ses affaires avec ses populations catholiques 
d'Irlande et du Canada. Les démonstrations dont il est aujourd'hui 
l'objet, sans avoir rien de politique, n'ont pas moins leur signiiica- 
tion. Elles prouvent que, dans ce temps de la force et du fer, des 
armées innombrables, des canons et des fusils perfectionnés, de la 
djnamite, un simple pouvoir moral, représenté par le plus sage des 
papes, garde toujours sa grandeur aux yeux des hommes. 

Ch. de Mazade. 



LE MOUVEMENT FINANCIER DE LA QUINZAINE. 



La srconde quinzaine de décembre a été la contre partie exacte de 
la première. L'élan qui avait suivi la terminaison de la crise présiden- 
tielle a été brisé. Les valeurs qui étaient en pleine voie de hausse se 
goMi arrêtées et ont commencé à reperdre du terrain. Plusieurs fonds 
d'états ont subi une dépréciation considérable. 

Ce brusque revirement a été causé par la panique dont le marché 
de Vienne a été saisi à la tuite des articles alarmans du Fremdenblatt 
et d'.iutre9 feuilles ofTicieuses autrichiennes et allemandes, et des 
grands conseils militaires tenus coup sur coup dans la capitale de l'Au- 
triche. ?ou8 la présidence de l'empereur François-Joseph. 

C'tte panique a infligé au marché viennois des pertes considérables 
que l'on a évaluées, avec une certaine exagération, semble-t-il, à plu- 




REVtTE. — CHRONIQUE. 237 

sieurs centaines de millions. Les fonds russes, autrichiens, hongrois 
et la rente italienne ont baissé comme si une guerre était imminente, 
et c'est à peine si l'on commence à se remettre de la perturbation 
causée par la persistance du conflit austro-russe. 

On espérait que l'alerte serait passagère et qu'une déclaration quel- 
conque du gouvernement de Saint-Pétersbourg allait promptement 
rassurer l'Europe sur le maintien de la paix. La Russie n'a fait aucune 
déclaration, et le gouvernement du tsar s'est contenté de la publica- 
tion, dans VInvalide russe, d'un article où les préparatifs militaires re- 
prochés à l'empire moscovite étaient mis en regard des armemens 
bien plus considérables de l'Allemagne et de l'Autriche. 

Cette publication n'a satisfait, à Vienne, ni les hommes politiques 
ni les financiers. On attendait mieux et plus de Saint-Pétersbourg. 
Les inquiétudes ne se sont pas dissipées. Le gouvernement impérial 
austro-hongrois a commencé à expédier des troupes en Galicie, et la 
Bourse ne s'est point relevée. La mission du général Schweinitz, am- 
bassadeur d'Allemagne à Saint-Pétersbourg, n'a pas eu les résultats 
qu'on en espérait. 

L'année 1887 se termine donc sur des impressions maussades, mo- 
roses. Personne ne peut croire à l'explosion d'une guerre sur les con- 
fias de la Pologne et de l'Autriche en pleine saison d'hiver, mais per- 
sonne n'est réellement sans inquiétude sur les complications que 
pourra voir surgir le printemps ou l'été prochain. 

La Russie ne veut point la guerre cependant; elle n'y est pas com- 
plètement préparée, et elle ne la déclarera pas, ayant donné trop de 
preuves, depuis l'origine des troubles bulgares, de la patience avec 
laquelle elle a résolu d'attendre une sclu ion favorable à ses vues. 
Mais la position indépendante qu'elle a pise, après sa sortie de l'al- 
liance des trois empereurs, gêne et inquiète la nouvelle triple alliance, 
celle où l'Italie a été introduite pour compléter, au centre de l'Europe, 
la barrière continue de grands états qui doit isoler la Russie de la 
France. 

On voudrait, à Vienne et à Berlin, obtenir du cabinet de Saint- 
Pétersbourg une déclaration positive d'intentions pacifiques, suivie 
d'actes qui attesteraient la sincérité de cette déclaration, par exemple 
le retrait de quelques-unes des troupes actuellement concentrées à la 
frontière. 

La spéculation internationale ne doute pas qu'une telle déclaration ne 
soit obtenue sous une forme ou sous une autre. Déjà les dépêches ont 
annoncé que des protestations rassurantes avaient été échangées à 
Saint-Pétersbourg et à Vienne entre ambassadeurs et ministres des 
affaires étrangères, et cette annonce a eu pour résultat d'enrayer la 
baisse des fonds sur les places allemandes. 



I 



*2S8 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le k pour 100 hoûgrois s'est arrêté à 78, le U pour 100 russe 1880 
à 77 1/2. 11 y a un mois, le premier était coté 81 1/2, le second 79. 
L'Italien, qui valait 97. CO le 30 novembre, est aujourd'hui à 96 francs. 
La liquidation s'est elTeciuée sans trop de difficultés à Berlin, et une 
certaine accalmie va permettre à la spéculation de reprendre son 
sang-froid dans les premiers jours de janvier. Le fonds qui a été le 
plus éprouvé est le k pour 100 autrichien or, qui de 91 est tombé 
à 86. 

Les autres fonds d'états ont subi, pendant cette période si troublée 
peu de variations. L'Extérieure d'Espagne et le 3 pour 100 portugais 
se retrouvent à peu près aux mêmes cours qu'au milieu du mois 
67.75 et 57.75. Une poussée de hausse avait été tentée sur les valeurs 
ottomanes à l'occasion des pourparlers engagés entre la Porte et le 
baron de Hirsch touchant les chemins de fer de Turquie; le mouve- 
ment a été entravé par le malaise général. 

Les renies françaises ont au contraire très vivement ressenti le 
contre-coup des alarmes éprouvées à Vienne et à Berlin. Le 3 pour 100 
s'était élevé à 82.60 après l'élection du président de la république. Un 
coupon trimestriel a été détaché le 16 courant, et presque immédia- 
tement un recul s'est produit qui laisse le 3 pour 100 en perte de 
fr. 85 à 81 francs. L'amortissable et le k 1/2 ont fléchi de fr 60 
à fr. 65. 

Cet écart pourra être regagné sans peine en janvier, si les rumeurs 
belliqueuses se dissipent; encore faut-il tenir compte du stock des 
rentes de la conversion, qui sans doute pèse encore sur le marché. 
Mais on ne saurait espérer que les fonds de l'Europe centrale rever- 
ront, au moins de quelque temps, les cours abandonnés depuis un 
mois. La Russie et l'Autriche sont condamnées, par leur situation ré- 
ciproque, à des armemens extraordinaires qui grèveront lourdement 
leurs finances et peuvent difficilement ne pas modifier dans une cer- 
taine mesure l'assiette de leur crédit. Quant à l'Italie, on sait mainte- 
nant qu'elle peut être au premier moment entraînée dans une grave 
complication européenne, en môme temps qu'elle s'est engagée à Mas- 
souah dans une entreprise dont elle ne sortira pas, même en cas de 
succès, sans de grands sacrifices au point (ie vue financier. A d'autres 
conditions doit correspondre une capitalisation nouvelle. Les porteurs 
de fonds publics de la Russie, de l'Autrichc-Hongrie et de l'Italie au- 
ront désormais à surveiller de près les budgets de ces trois états. 

Les valeurs sur lesquelles les haussiers s'étaient donné pleine car- 
rière dans la première quinzaine de décembre n'ont pu garder inté- 
gralement la plus-value acquise. Le Crédit foncier qui, de 1,382 en 
liquidation de fin novembre, s'était élevéàl,/|28 au raiheudu mois, 
a rétrogradé jusqu'à 1,400 francs. Les résultats des onze premiers 



REVUE. — CHRONIQUE, 239 

mois de l'exercice pour cet établissement permettent de compter que 
le dividende de 1887 sera de 62 francs, soit de 2 francs supérieur à 
celui de 1886. 

La Banque de Paris avait été portée de 755 à 782, le Crédit lyonnais 
de 560 a 583; on a coté, jeudi 29, sur la première valeur 772 et sur 
la seconde 572. 

Le dividende de la Banque de France, pour le second semestre de 
188/, a ete fixé à 72 francs net. L'action, du 15 au 29 courant, a fléchi 
de k,SoO a Z,,175, soit de 100 francs, en tenant compte du dividende 
mis en répartition. 

Les actions de nos grandes compagnies ont subi des offres qui par 
suite de l'étroitesse du marché, ont amené une réaction assez sen- 
sible des cours. Le Lyon a reculé de 1,252 à 1,235, le Nord de 1 560 
à 1,540, l'Orléansde 1,317 à 1,310. Le marché des obligations est resté 
très anime et d'une fermeté remarquable, en dépit des rumeurs poli- 
tiques. Voici la liste de ceux de ces titres qui ont maintenant atteint 
ou dépassé le cours de m francs : Dauphiné, Paris-Lyon-Méditer- 
ranee (fusion), Midi, Nord, Picardie et Flandres, Orléans, Grand-Cen- 
tral et Ouest. 

1 tL^^\\b^^^ °'^ P^'^" ^"^ ^ ^'^""^ '"^ 1^ '^^"sse importante (de 
1,308 a l,36o entre les deux liquidations) où le laissait la première 
moitié de décembre. Le Suez a dépassé 2,100 francs, mais pour re- 
venir en fin de mois à 2,072. 

I ^A ^^"f""^' ^ 1^ fiernière liquidation de quinzaine, était déjà re- 
levé de la dépréciation si rapide où une spéculation hardie l'avait 
jeie le mois précédent. 11 a, depuis, oscillé entre 300 et 325; et il était 
a 310 lorsque a paru l'annonce de la convocation de l'assemblée gé- 
nérale pour le 28 janvier prochain. Les actionnaires recevront, dans 
cette assemblée, communication du programme des travaux pour l'ou- 
verture a la grande navigation, en 1890, du Canal interocéanique et 
auront a approuver les voies et moyens. Le Panama s'est là-dessus 
relevé a 322. 

La baisse des fonds austro-hongrois ne pouvait qu'exercer une ac- 
tion fâcheuse sur les prix des valeurs qui se négocient à la fois ici et 
a Vienne Les Chemins autrichiens ont baissé de 15 francs à Z,/,5 les 
Lombards de 6 francs à 178, la Banque des Pays autrichiens de'^ÔO 
a 431, le Crédit foncier d'Autriche de 790 à 760. Les Chemins espa- 
gnols ont été constamment offerts, l'exercice 1887 ne devant apporter 
vraisemblablement aucune amélioration aux résultats médiocres de 
ia80. Le Nord de l'Espagne a encore perdu 18 francs de 315 à 297 et 
le Saragosse 15 de 270 à 255. 

Les actions des Mines de cuivre ont eu des fluctuations fort éten- 
aues. Le Rio-Tmto, après avoir atteint l'apogée de sa hausse à 560, a 




240 REVLE DES DEUX MONDES. 

reculé de 100 francs à I»60, pour reprendre et reperdre à plusieurs 
reprises le cours de 500, Le 14 novembre, on le cotait 516, le 29 nous 
le laissons à /j70. Le Tharsis a passé de 172 à 200, pour revenir à 166. 
La Société des Métaux a franchi largement 800, mais reste à 762. Sur 
toute celte catégorie de titres, la spéculation cherche à réaliser ses bé- 
néfices. 

Un journal avait annoncé, à deux reprises, que la maison Roth- 
schild, le (lomptoir d'escompte et plusieurs autres maisons de banque 
avaient formé un consortium ou syndicat pour contrôler la production 
et la vente du cuivre, diriger les mouvemens du marché de ce métal 
et prévt'nir les grandes variations de prix que l'on a vues se produire 
depuis plusieurs années. Cette information a été formellement démen- 
tie par une note de l'agence Havas. 

Si on consulte une cote de lin décembre 1886, on constate que l'an- 
née 1887, surtout dans les premiers et dans les derniers mois, n'a 
pas été bonne pour les fonds d'états. Nos deux 3 pour 100 ont perdu 
1 franc à i fr. 10. le /» 1/2 plus de 2 fr. 50. Le Hongrois était à 85, il 
esta 78. Le k pour 100 russe a été ramené de 83 à 78, l'italien de 
101.50 à 96 francs, le Turc de U.62 à 13.82, l'Unifiée d'Egypte de 
379 à 370. Au contraire, l'Extérieure a gagné un point à 67 1/2 et le 
Portugais deux points à 57 1/2. 

La lidiiqu'î ottomane a perdu environ 20 francs, la Banque des Pays 
autricliieub 50 fraucs, le Crédit foncier d'Autriche 50 francs. Une des 
plus fortes baisses de l'année est celle des a'tions de Panama et de 
Cormiht*, 100 francs sur l'une et sur l'autre; une des plus fortes 
hausses, celle du Hio Tinto. qui valait alors 270 et se cote aujourd'hui 
ii70, après avoir baissé dans l'intervalle jusqu'à 180. 

Parmi nos grandes valeurs, une encore a perdu 90 francs, le Gaz. 
Le Crédit foncier est a 20 fraucs seulement au-dessous de son cours de 
l'année dernière. La Banque de Paris, le Crédit lyonnais, la Société 
générale, le Crédit mobilier, etc., sont aux mêmes cours; de même 
l'action de Suez. 

Le Nord a baissé de (^^ francs; les actions des autres grandes com- 
pagnies se sont à peu près maintenues. 

Les Chetuins de fer étrangers ont eu des fortunes diverses. Les Por- 
tugais ont monté de 80 francs, les Méridionaux sont au même prix, les 
Lombards ont baissé de /<0 francs, les Autrichiens de 70, le Nord de 
l'Espagne et le Saragosse de 75 francs. 



Le directtur-géranl : C. Buloz. 



FORMATION 



DE LA 



FRANGE CONÏEMPOPxAINE 



PASSAGE DE LA RÉPUBLIQUE A L'EMPIRE. 



PREMIERE PARTIE. 



En toute société humaine, il faut un gouvernement, je veux dire 
une puissance publique ; nulle machine n'est si utile. Mais une 
machine n'est utile que si elle est adaptée à son service : autre- 
ment, elle ne fonctionne pas, ou elle fonctionne à l'inverse de son 
objet. C'est pourquoi, lorsqu'on la fabrique, on est tenu de consi- 
dérer d'abord la grandeur du travail qu'elle doit faire et la qualité 
des matériaux dont on dispose : il importe beaucoup de savoir au 
préalable si la masse à soulever est d'un quintal ou de mille quin- 
taux, si les pièces que l'on agence sont enfer et en acier, ou en bois 
vert et en bois pourri. — A cela, depuis dix ans, les législateurs 
n'avaient jamais songé ; ils avaient constitué en théoriciens, et aussi 
en optimistes, sans regarder les choses, ou en se figurant les choses 
d'après leurs souhaits. Dans les assemblées et dans le public, on 

TOME LXXXV. — 15 JANVIER 1888. 16 



2i2 REVUE DES DEUX MONDES. 

avait supposé la besogne facile, ordinaire, et la besogne était extraor- 
dinaire, énorme: car il s'agissait d'une révolution sociale à opérer 
et d'une guerre européenne à soutenir. On avait supposé les ma- 
tériaux excellens, aussi souples que solides, et ils étaient mauvais, 
à la fois réfractaires et cassans : car ces matériaux humains étaient 
les Français de 1780 et des années suivantes, c'est-à-dire des 
hommes très sensibles et durement froissés les uns par les autres, 
sans expérience ni préparation politique, utopistes, impatiens, indo- 
ciles et surexcités. On avait calculé sur ces données prodigieuse- 
ment fausses; par suite, au bout d'un calcul très correct, on avait 
trouvé des chiflres absurdes ; sur la foi de ces chiffres, on avait 
combiné le mécanisme, ajusté, superposé, équilibré toutes les pièces 
de la machine. C'est pourquoi la machine, irréprochable en théorie, 
restait impuissante en pratique : plus elle faisait figure sur le pa- 
pier, plus elle se détraquait sur le terrain. 

I. 

Tout de suite, dans les deux combinaisons principales, je veux 
dire dans l'engrenage des pouvoirs superposés et dans l'équilibre 
des pouvoirs moteurs, un vice capital s'était déclaré. — En pre- 
mier lieu, les prises qu'on avait données au gouvernement central 
sur ses subordonnés locaux étaient manifestement trop faibles; 
n'ayant pas le droit de les nommer, il ne pouvait pas les choisir à 
son gré, selon les besoins du service. Administrateurs de départe- 
ment, de district, de canton et de commune, juges au civil ou au 
criminel, répartiteurs, percepteurs et receveurs des contributions, 
officiers de la garde nationale et même de la gendarmerie, commis- 
saires de police et autres agens chargés d'appliquer la loi sur place, 
presque tous, il les recevait d'ailleurs : des assemblées populaires 
ou des corps élus les lui fournissaient tout faits (1). Ils n'étaient 
pour lui que des outils empruntés; par leur origine, ils échappaient 
à sa direction ; il ne pouvait les faire travailler à sa guise. Le plus t 
souvent, ils se dérobaient à sa main ; tantôt, sous son impulsion, 
ils demeuraient inertes; tantôt ils opéraient à côté ou au-delà de 
leur office propre, avec excès ou à contre-sens ; jamais ils ne fonc- 
tionnaient avec mesure et précision, avec ensemble et suite. C'est I 
pourquoi, quand le gouvernement voulait faire sa besogne, il n'y 
parvonnit pas. Ses subordonnés légaux, incapables, timides, tièdes, 
récalcilrans ou même hostiles, lui obéissaient mal, ne lui obéis- 

(1) La Révolution, i, p. 250 et suivantes, 292 et suivantes. Les dispositions de la 
CODstitiitinn do l'an m, un peu moins anarchiques, sont analogues; celles de la consti- 
tution montagnarde (an ii) sont tellement anarchiques qu'on n'a pas mOuie songé à 
les appliquer. 



i 



FORMATION DE LA FRANCE CONTEMPORAINE. 2Û3 

saient point, ou lui désobéissaient. Dans l'instrument exécutif, la 
lame ne tenait au manche que par une mauvaise soudure; quand 
le manche poussait, la lame gauchissait ou se détachait. — En 
second lieu, jamais les deux ou trois moteurs qui poussaient le 
manche n'avaient pu jouer d'accord; par cela seul qu'ils étaient 
plusieurs, ils se heurtaient : l'un d'eux finissait toujours par casser 
l'autre. La Constituante avait annulé le roi, la Législative l'avait dé- 
posé, la Convention l'avait décapité. Ensuite, dans la Convention, 
chaque fraction du corps souverain avait proscrit l'autre : les mon- 
tagnards avaient guillotiné les girondins, et les thermidoriens avaient 
guillotiné les montagnards. Plus tard, sous la constitution de l'an m, 
les fructidoriens avaient déporté les constitutionnels, le Directoire 
avait purgé les Conseils, et les Conseils avaient purgé le Directoire. 

— Non-seulement l'institution démocratique et parlementaire ne 
faisait pas son service et se disloquait à l'épreuve, mais encore, par 
son propre jeu, elle se transformait en son contraire. Au bout d'un an 
ou deux, il se faisait à Paris un coup d'état; une faction se saisissait 
du pouvoir central, et le convertissait en pouvoir absolu aux mains de 
cinq ou six meneurs. Tout de suite, le nouveau gouvernement refor- 
geait à son profit l'instrument exécutif et rattachait solidement la lame 
au manche ; il cassait en province les élus du peuple et ôtait aux admi- 
nistrés le droit de choisir leurs administrateurs ; c'est lui qui désor- 
mais, par sesproconsuls en mission ou par ses commissaires résidens, 
nommait, surveillait et régentait sur place les autorités locales (1). 

— Ainsi, à son dernier terme, la constitution libérale enfantait le 
despotisme centralisateur, et celui-ci était le pire de son espèce, à 
la fois informe et énorme ; car il était né d'un attentat civil, et le 
gouvernement qui l'exerçait n'avait pour soutien qu'une bande de 
fanatiques bornés ou d'aventuriers politiques ; sans autorité légale 
sur la nation, sans ascendant moral sur l'armée, haï, menacé, 
discordant, exposé aux révoltes de ses propres fauteurs et aux tra- 
hisons de ses propres membres, il vivait au jour le jour ; il ne pou- 
vait se maintenir que par l'arbitraire brutal, par la terreur perma- 
nente, et le pouvoir public, qui a pour premier emploi la protection 
des propriétés, des consciences et des vies, devenait entre ses 
mains le pire des persécuteurs, des voleurs et des meurtriers. 

IL 

Deux fois de suite, avec la constitution monarchique de 1791 et 
avec la constitution républicaine de 1795, l'expérience avait été 
faite ; deux fois de suite, les événemens avaient suivi le même 

(1) La Révolution, m, 02, 591, 625. 



24i RLVUE DES DEUX ¥ONDE=?, 

cours pour aboutir au même terme ; deux fois de suite, l'engin 
théorique et savant de protection universelle s'était changé en un 
engin pratique et grossier de destruction universelle. Manifestement, 
si, une troisième fois, dans des conditions analogues, on remettait 
en jeu le même engin, il fallait s'attendre à le voir jouer de même, 
c'est-à-dire au rebours de son objet. — Or, en 1799, les conditions 
étaient analogues et même pires ; car le travail qu'on demandait à 
la machine n'était pas moindre, et les matériaux humains que l'on 
avait pour la construire étaient moins bons. — Au dehors, on était 
toujours en guerre avec l'Europe ; on ne pouvait atteindre à la 
paix que par un grand effort militaire, et la paix était aussi diffi- 
cile à maintenir qu'à conquérir. L'équilibre européen avait été trop 
dérangé ; les états voisins ou rivaux avaient trop pâti ; les ran- 
cunes et les défiances provoquées par la république envahis- 
sante et révolutionnaire étaient trop vives; elles auraient sub- 
sisté longtemps contre la France rassise, même après des traités 
raisonnables. Même en renonçant à la politique de propagande 
et d'ingérence, aux acquisitions de luxe, aux protectorats impé- 
rieux, à l'annexion déguisée de l'Italie, de la Hollande et de la 
Suisse, la nation était tenue de veiller en armes ; rien que pour 
demeurer intacte et complète, pour conserver la Belgique et la 
frontière du Rhin, il lui fallait un gouvernement capable de con- 
centrer toutes ses forces, c'est-à-dire élevé au-dessus de la dis- 
cussion et ponctuellement obéi. — De même au dedans, et rien 
que pour rétablir l'ordre civil ; car, là aussi, les violences de la ré- 
volution avaient été trop grandes ; il y avait eu trop de spoliations, 
d'emprisonnemens, d'exils et de meurtres, trop d'attentats contre 
toutes les propriétés et toutes les personnes, publiques ou privées. 
Faire respecter toutes les personnes et toutes les propriétés privées 
ou publiques, contenir à la fois les royalistes et les jacobins, 
rendre à lZiO,000 émigrés leur patrie, et néanmoins rassurer les 
1,200,000 propriétaires de biens nationaux, rendre à vingt-cinq mil- 
lions de catholiques orthodoxes le droit, la faculté, les moyens de 
pratiquer leur culte, et cependant ne pas laisser maltraiter le clergé 
schismatique, mettre en présence dans la même commune le sei- 
gneur dépossédé et les paysans acquéreurs de son domaine, obli- 
ger les délégués et les détenus du comité de salut public, les mi- 
trailleurs et les mitraillés de vendémiaire, les fructidoriens et les 
fructidorisés, les bleus et les blancs de la Vendée et de la Bretagne 
à vivre en paix les uns à côté des autres, cela était d'autant moins 
aisé que les ouvriers futurs de cette œuvre immense, tous, depuis 
le maire de village jusqu'au sénateur et au conseiller d'état, avaient 
eu part à la révolution, soit pour la faire, soit pour la subir, mo- 
narchiens, feuillans, girondins, montagnards, thermidoriens, jaco- 



FORMATION DE LA FRA^CE CONTEMPORAINE. 245 

bins mitigés et jacobins outrés, tous opprimés tour à tour et déchus 
de leurs espérances. A ce régime, leurs passions s'étaient aigries ; 
chacun d'eux apportait dans son emploi ses ressentimens et ses 
partialités; pour qu'il n'y fût pas injuste et malfaisant, il fallait lui 
serrer la bride (1). A ce régime, les convictions s'étaient usées; 
aucun d'eux n'eût servi gratis, comme en 1789 (2) ; pour les faire 
travailler, il fallait les payer ; on s'était dégoûté du désintéresse- 
ment ; le zèle affiché semblait une hypocrisie ; le zèle prouvé sem- 
blait une duperie ; on s'occupait de soi, non de la communauté ; 
l'esprit public avait fait place à l'insouciance, à l'égoïsme, aux be- 
soins de sécurité, de jouissance et d'avancement. Détériorée par la 
révolution, la matière humaine était moins que jamais propre à 
fournir des citoyens : on n'en pouvait tirer que des fonctionnaires. 
Avec de tels rouages combinés selon les formules de 1791 et de 
1795, impossible de faire la besogne requise ; définitivement et 
pour longtemps, l'emploi des deux grands mécanismes libéraux 
était condamné. Tant que les rouages seraient aussi mauvais et la 
besogne aussi grosse, il fallait renoncer à l'élection des pouvoirs 
locaux et à la division du pouvoir central. 

III. 

Sur le premier point, on était d'accord; si quelqu'un doutait 
encore, il n'avait qu'à ouvrir les yeux, à regarder les autorités 
locales, à les voir à l'instant de leur naissance et dans le cours de 
leur exercice. — Naturellement, pour remplir chaque place, les élec- 
teurs avaient choisi un homme de leur espèce et de leur acabit; or 

(i) Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le département du 
Doubs, X, 472. (Discours de Briot aux cinq cents, 29 août 1799.) <i La patrie cherche 
en vain ses enfans; elle trouve des chouans, des jacobins, des modérés, des constitu- 
tionnels de 91, de 93, des clubistes, des amnistiés, des fanatiques, des scissionnaires, 
des antiscissionnaires; elle appelle en vain des républicains. » 

(2) La Révolution, m, 560, 622. — Rocquain, VÉtat de la France au 18 brumaire, 
360, 362. « ... Inertie ou non-présence des agens nationaux... Il serait bien affligeant 
de penser que leur défaut de traitement soit une des causes de la difficulté qu'éprouve 
l'établissement des administrations municipales. En 1790, 1791 et 1792, nous avons 
vu nos concitoyens briguer à l'envi ces fonctions gratuites et même s'enorgueillir du 
désintéressement que la loi leur prescrivait. » (Rapport au Directoire, fin de 1795.) 
A partir de cette date, l'esprit public est éteint, et il a été éteint parla Terreur. — 
Ibid., 368, 369. « ... Déplorable incurie pour les emplois publics.,. Sur sept cfficiers 
municipaux nommés par la commune de Laval, un seul a accepté, et encore est-ce 
le moins capable. Il eu est de même dans les autres communes.» — Ibid., 380. (Rap- 
port de l'an vu.) a ...Dépérissement général de l'esprit public. » — Ibid., 287. (Rap- 
port de Lacuée, sur la 1'* division militaire, Aisne, Eure-et-Loir, Loiret, Oise, Seine, 
Seine-et-Marne, Seine-etOise, an iï.) <i L'esprit public se trouve amorti et comme 




246 REVUE DES DEUX MONDES, 

leur disposition dominante et fixe était bien connue : ils étaient 
indifférens à la chose publique ; partant, leur élu l'était aussi. Trop 
xélc pour l'état, ils ne l'auraient point nommé : l'état n'était pour 
eux qu'un moraliste importun et un créancier lointain; entre eux 
et cet intrus, leur délégué devait opter, opter pour eux contre lui, 
ne pas se faire pédagogue en son nom et recors à son profit. Quand 
le pouvoir naît sur place et que ceux qui le donnent aujourd'hui 
en qualité de commettans le subiront demain en qualité de subor- 
donnés, ils ne remettent pas les verges à qui les fouettera; ils lui 
demandent des senlimens conformes à leurs inclinations; du moins, 
ils ne lui en souifrent pas de contraires. Dès le premier jour, entre 
eux et lui, la ressemblance est grande, et, de jour en jour, celte 
ressemblance grandit, parce que la créature reste sous la main de 
ses créateurs; sous leur pression quotidienne, elle achève de se 
Baodeler sur eux ; au bout d'un temps, ils l'ont faite à leur image. 
— Ainsi, du premier coup ou très vite, l'élu se faisait le complice 
de ses électeurs. Tantôt, et c'était le cas le plus fréquent, surtout 
dans les villes, il avait été nommé par une minorité violente et 
sectaire : alors il subordonnait l'intérêt général à un intérêt de 
coterie. Tantôt, et notamment dans les campagnes, il avait été 
nommé par une majorité ignorante et grossière : alors il subordon- 
nait l'intérêt général à un intérêt de clocher. — Si par hasard, 
ayant de la conscience et des lumières, il voulait faire son devoir, 
il ne le pouvait pas : il se sentait faible, et on le sentait faible (1); 
l'autorité et les moyens lui manquaient. Il n'avait pas la force que 
le pouvoir d'en haut communique à ses délégués d'en bas : on ne 
voyait pas derrière lui le gouvernement et l'armée; tout son re- 
cours était dans une garde nationale qui se dérobait au service, qui 
refusait le service, ou qui souvent n'existait pas. — Au contraire, 
il pouvait impunément prévariquer, piller, persécuter à son profit 
et au [irofit de sa clique; car il n'était pas retenu d'en haut; les 
jacobins de Paris n'auraient pas voulu s'aliéner des jacobins de 

(I) Rorqiiain. Ihiil., p. il. (Rapport do Français de Nantes sur la S"" division mili- 
taire, Naucluse, fSourhpjî-dii-Bh.inP. Var. BasscB-Alpcs, Alpe-j-MariLime», an ix.) « Les 
lémo n«. dnDH <|u«-l<|uos cfininiiinr"», n'osent pas disposer, et, dans toutes, les jiiR'^sde 
paix rrai^rnent de er faire des cnncîmii ou de ne pas être réélus. Il en était rie mftnn 
de» otnciiTR municipaux cliarpés de la dénonriation des délits, et que leur quali 
d'éleniffi et de t< tuporairefi rendait toujours timides dans les poursuites.» — /6i(/-,48. 
• Tous lp< ilirprfcur» dos douanes .se plaignent de hi fiarlialilé des tribunaux; )'•'• 
examina nu»i-m/'mo plusieuri nlTaires dm-» lesquelles les tribunaux de Marseille et • 
Toainn ont jnfré ronlrc le texte précis de la loi ot avec une partialité criminelle. » — 
\ 'I''^, sérift F", Hapports « sur la si nation, sur l'esprit public » de 

! " n'^s do \ill(\«, cantons, départemcns, de l'an m à l'an viii et au- 

delà. 



i 



FORMATION DE LA FRANCE CONTEMPORAINE. 2^7 

province; c'étaient là pour eux des partisans, des alliés, et le gou- 
vernement n'en avait guère; il était tenu, pour les garder, de les 
laisser tripoter et mal verser à discrétion. 

Figurez-vous un vaste domaine dont le régisseur est nommé, noa 
par le propriétaire absent, mais par les fermiers, redevanciers, 
corvéables et débiteurs : je laisse à imaginer si les fermages ren- 
treront, si les redevances seront fournies, si les corvées seront 
faites, si les dettes seront acquittées, comment le domaine sera 
soigné et entretenu, ce qu'il rapportera par an au propriétaire, 
comment les abus s'y multiplieront indéfiniment par omission et 
par commission, quelle sera l'immensité du désordre, de l'incurie, 
du gaspillage, de la fraude et de la licence. — De même en France, 
et pour la même raison (1) : tous les services publics désorganisés, 
anéantis ou pervertis ; ni justice, ni police ; des autorités qui s'abs- 
tiennent de poursuivre, des magistrats qui n'osent condamner, une 
gendarmerie qui ne reçoit pas d'ordres ou qui ne marche pas ; le 
maraudage rural érigé en habitude; dans quarante-cinq départe- 
mens, des bandes nomades de brigands armés; les diligences et 
les malles-postes arrêtées et pillées jusqu'aux alentours de Paris; 
les grands chemins défoncés et impraticables ; la contrebande libre, 
les douanes improductives, le trésor vide (2), ses recettes intercep- 
tées et dépensées avant de lui parvenir, des taxes que l'on décrète 
et qu'on ne perçoit pas, partout une répartition arbitraire de l'im- 



I) Cf. la Révolution, m, liv. v, ch. i. — Rocquain, passim. — SchmiJt, Tableaux 
lU la Révolution française, m, 9" et 10* parties, — Archives nationales, f, 3250. 
Lettre du commissaire du directoire exécutif, "23 fructidor, an vu.) « Des rassemble- 
mens armés interceptant la route de Saint Omer à Arras, ont osé tirer sur la dili- 
gence et enlever à la gendarmerie les réquisitionnaires arrêtés. » — Ibid. T'', 6565. 
Rien que sur la Seine-Iftférieure, voici quelques rapports de la gendarmerie pen- 
iant une seule année. — Messidor an vii, attronpemens séditieux de réquisitionnaires 
le conscrits dans les cantons de Motteville et de Doudeville. « Ce qui fait voir 
combien l'esprit des communes de Gremonville et d'IIérouville est perverti, c'est 
qu'aucun des habitans ne veut rien déclarer, et qu'il est impossible qu'ils ne fussent 
pas dans le secret des rebelles. » — Mêmes rassemblemcns dans les communes de 
' jaerville, Millcbose et dans la forêt d'Eu. « On assure qu'ils ont des chefs et qu'ils 
bot l'exercice sons le commandement de ces chefs. » — ('27 vendémiaire, an viii.) 
« Viugl-cinq brigands ou réquisitionnaires armés dans les cantons de Réauié et de 
îolbcc » rançonnent les cultivateurs. — (12 nivôse, an viii.) Dans le canton de Cuny, 
lutre bande de brigands qui opère de même. — (14 germinal, an vm.) Douze brigands 
,irrôlent la diligence de Neufcbàtel à Rouen; quelques jours aprè«, la diligence de 
iVouen à Paris est arrêtée, et trois hommes de l'escorte tués. — Dans les autres dé- 
)artemen8, rassemblemens et scènes analogues. 

("2) Mémoires (inéditsj de M. X..., i, 260. Sous le Directoire, « un jour, pour faire 
)artir un courrier e.xtraordinaire, le trésor a été obligé de prendre la recette de 
'Opéra, pai'ce qu'elle se faisait déjà en numéraire. Un autre jour, il a été au mo- 
nent d'envoyer à la fonte toutes les pièces d'or contenues dans le cabinet des mé- 
laiiles (valant au creuset 5,000 à 6,000 francs). » 




248 KEVUE DES DEUX MONDES, 

pôt foncier et de l'impôt mobilier, des décharges non moins iniques 
que les surcharges, en beaucoup d'endroits point de rôles dressés 
pour asseoir la contribution, çà et là des communes qui, sous pré- 
texte de défendre la république contre les communes voisines, 
s'exemptent elles-mêmes de la conscription et de l'impôt; des 
conscrits à qui leur maire délivre des certificats faux d'infirmité ou 
de mariage, qui ne viennent pas à l'appel, qui, acheminés vers le 
dépôt, désertent en route par centaines, forment des rassemble- 
mens et se défendent contre la troupe à coups de fusil; tels étaient 
les fruits du système. — Avec des agens fournis par l'égoïsme et 
par l'ineptie des majorités rurales, le gouvernement ne pouvait 
contraindre les majorités rurales. Avec des agens fournis par la 
partialité et la corruption des minorités urbaines, le gouvernement 
ne pouvait réprimer les minorités urbaines. Il faut des mains, et 
des mains aussi tenaces que fortes, pour prendre le conscrit au 
collet, pour fouiller dans la poche du contribuable, et l'état n'avait 
pas de mains. Il lui en fallait, et tout de suite, ne fût-ce que pour 
parer et pourvoir au plus pressé. Si l'on voulait soumettre et paci- 
fier les départemens de l'ouest, délivrer Masséna assiégé dans Gênes, 
empêcher Mêlas d'envahir la Provence, porter l'armée de Moreau 
au-delà du IVuin. on devait au préalable restituer au pouvoir central 
la nomination d^s pouvoirs locaux. 

IV. 

Sur ce second point, l'évidence n'était guère moindre. — Et 
d'abord, du moment que les pouvoirs locaux étaient nommés par 
les pouvoirs du centre, il était clair qu'au centre le pouvoir exé- 
cutif dont ils dépendaient devait être unique. A ce grand attelage 
de fonctionnaires conduits d'en haut, on ne pouvait donner en haut 
plusieurs conducteurs distincts; étant plusieurs et distincts, les 
conducteurs auraient tiré chacun de son côté, et les chevaux, tirail- 
lés en divers sens, auraient piétiné sur place. A cet égard, les com- 
binaisons de Sieyès ne supportaient pas l'examen; théoricien pur et 
chargé de faire le plan de la constitution nouvelle, il avait raisonné 
comme si les cochers qu'il mettait sur le siège étaient, non des 
hommes, mais des automates : au sommet, un grand électeur, sou- 
verain de parade, ne disposant que do deux places, éternellement 
inactif, sauf pour nommer ou révoquer les deux souverains actifs, 
deux consuls gouvernans; l'un de ceux-ci, consul de la paix et nom- 
mant à tous les emplois civils; l'autre, consul de la guerre et nom- 
mant à tous les emplois militaires et diplomatiques; chacun des 
deux ayant ses ministres, son conseil d'état, sa chambre de justice 
administrative; tous, fonctionnaires, ministres, consuls et le grand 



FORMATION DE LA FRANGE CONTEMPORAINE. 249 

électeur hii-même, révocables à la volonté d'un sénat qui, du jour 
au lendemain, peut les absorber, c'est-à-dire se les adjoindre en 
qualité de sénateurs, avec 30,000 francs de traitement et un habit 
brodé (1). Évidemment, Sieyès n'avait tenu compte ni du service 
à faire, ni des hommes qui en seraient chargés, et Bonaparte, qui 
faisait le service en ce moment même, qui connaissait les hommes, 
qui se connaissait, posait tout de suite le doigt sur les points fai- 
bles de ce mécanisme si compliqué, si mal articulé, si fragile. Deux 
consuls (2), « l'un ayant sous ses ordres les ministres de la justice, 
de l'intérieur, de la police, des finances, du trésor; l'autre, ceux 
de la marine, de la guerre, des relations extérieures ! » Mais entre 
eux le conflit est certain : les voyez-vous en face l'un de l'autre, 
chacun sous des influences et des suggestions contraires : autour du 
premier, rien que « des juges, des administrateurs, des financiers, 
des hommes en robe longue ; » autour de l'autre, rien que « des 
épaulettes et des hommes d'épée. » Certainement, « l'un voudra de 
l'argent et des recrues pour ses armées, l'autre n'en voudra pas 
donner. » — Et ce n'est pas votre grand électeur qui les mettra 
d'accord. « S'il s'en tient strictement aux fonctions que vous lui 
assignez, il sera l'ombre, l'ombre décharnée d'un roi fainéant. Con- 
naissez-vous un homme d'un caractère assez vil pour se complaire 
dans une pareille singerie? Comment avez- vous pu imaginer qu'un 
homme de quelque talent et d'un peu d'honneur voulût se résigner 
au rôle d'un cochon à l'engrais de quelques millions? » — D'au- 
tant plus que, pour sortir de ce rôle, la porte lui est ouverte. « Si 
j'étais grand électeur, je dirais, en nommant le consul de la guerre 
et le consul de la paix : « Si vous faites un ministre, si vous signez 
un acte sans que je l'approuve, je vous destitue. » De cette façon, 
le grand électeur devient un monarque actif et absolu. — « Mais, 
direz-vous, le sénat à son tour absorbera le grand électeur. » — 
« Ce remède est pire que le mal; personne, dans ce projet, n'a de 
garanties, » partant, chacun tâchera de s'en procurer; le grand 
électeur contre le sénat, les consuls contre le grand électeur, le 
sénat contre le grand électeur allié aux consuls, chacun inquiet, 
alarmé, menacé, menaçant, usurpant pour se défendre : voilà des 
rouages qui jouent à faux, une machine qui se déconcerte, ne fonc- 
tionne plus et finit par se rompre. — Là-dessus, et comme d'ail- 
leurs Bonaparte était déjà le maître (3), on réduisait tous les pou- 
Ci) Théorie constitutionnelle de Sieyès. (Extrait des mémoires inédits de Boulay de 
la Meurthe.) Paris, 1866, chez Renouaid. 

(2) Correspondance de Xapoléon Z^"", xxx, 345. (Mémoires.) — Mémorial de Sainte- 
Hélène. 

(3) Extrait des Mémoires de Boulay de La Meurthe, p. 50. (Paroles de Bonaparte 



250 REVl-E DES DEUX MONDES. 

voirs cxc^cuti^ à un seul, et, ce pouvoir entier, on le remettait dans 
sa main \ la vérité, « pour niéna-er l'opinion répubhcame (1), » 
on lui donnait deux adjoints avec le même titre que le sien; mais 
Hs n'claienl là que pour la montre, simples greiïiers ronsultans, 
subaltornes et serviteurs, dépourvus de tout droit, sauf ceUii de 
sic'uer après lui et « d'inscrire leur nom au procès-verbal » de ses 
ar'réiés; seul il commandait; « seul il avait voix déhbérative : il 
nommait seul à toutes les places, » en sorte qu'ils étaient déjà des 
sujets, comme il était déjà le souverain. 



Restait à constituer un pouvoir législatif, qui fît contrepoids à 
ce pot.voir executif si concentré et si fort. - Dans les sociétés 
organisées et à peu près saines, on y parvient au moyen d un par- 
lement élu qui représente la volonté publique; il la représente, 
parce rufil en est la copie en petit, la réduction fidèle; sa compo- 
sition fait de lui le résumé loyal et proportionnel des diverses opi- 
nions régnantes. En ce cas, le triage électoral a opéré correcte- 
ment • un droit supérieur, le droit d'élire, a été respecté : end autres 
termes les passions en jeu n'ont pas été trop lortes ; c'est que les 
intérêts maj.-urs n'étaient pas trop divergens. - Par malheur, dans 
la France désagrégée et discordante, tous les mtéréis majeurs 
étaient en conflit aigu; c'est pourquoi les passions en jeu étaient 
furieuses; elles ne respectaient aucun droit, et, moins que tout 
antre, le droit d'élire ; par suite, le triage électoral opérait à luux, 
et aucun parlement élu n'était ni ne pouvait être le re[)résentant vé- 
ritable de la volonté publique. Depuis 1791, l'élection violentée et 
désertée n'avait amené, sur les bancs de la législature, que des 
intrus sous le nom de mandataires. On les subissait, faute de mieux ; 
mais on n'avait pas confiance en eux, et on n'avait pas de défé- 
rence pour eux. On savait comment ils avaient été nommés et le 
peu que valait leur titre. Par inertie, peur ou dégoût, la très 
grande majorité des électeurs n'avait pas voté; au scrutin, les vo- 
lans s'étaient battus ; les plut- forts ou les moins scrupuleux avaient 
expulsé ou contraint les autres. Dans les trois dernières années du 
Directoire, souvent l'assemblé.- électorale se scindait en deux; cha- 
que fraction élisait son député et protestait contre l'élection de 

Siey** «'en va à la rarapupnp, n'-digcz-inoi vite un plan de constitution; je convo- 
qiiorai Un as»embltc» primaire» (laiiii huit jours, et je le leur ferai approuver, après 
atoir r«nvoyc le» commission» (conslituantes). ■ 

(1) Corruponiiance de Sapoleon I", x\\, 345, 3i0. (Mémoires.) « Les circonstances 
ètaÎPOt telle» qu'il Tallatt encore déguiser la magistrature unique du président. » — 
Cf. U CoDtlitution du ^2 frimaire an viii, titre iv, articles 4 et M. 



FORMATION DE LA FBANCE CONTEMPORAINE. 25\ 

l'autre; alors, entre les deux élus, le gouvernement choisissait, ar- 
bitrairement et toujours avec une partialité impudente; bieR 
mieux, s'il n'y avait qu'un élu et que cet élu fût son adversaire, il 
le cassait. En somme, depuis neuf ans, le corps législatif, imposé 
à la nation par une faction, n'était guère plus légitime que le pou- 
voir exéiîulif, autre usurpateur, qui, dans les derniers temps, le 
remplissait ou le purgeait. Impossible de remédier à ce défaut de 
la machine électorale ; il tenait à sa structure intime, à la qualité 
même de ses matériaux. A cette date, même sous un gouverne- 
ment impartial et fort, la machine n'aurait pu fonctionner utile- 
ment, extraire de la nation une assemblée d'hommes raisonnables 
et respectés, fournir à la France un parlement capable de prendre 
la part qui lui revient, ou même une part quelconque dans la con- 
duite des affaires publiques. 

Car supposez chez les nouveaux gouvernans une loyauté, une 
énergie, une vigilance extraordinaires, un prodige d'abnégation po- 
Htique et d'omniprésence administrative, les factions contenues 
sans que la discussion soit interdite, le pouvoir central neutre entre 
tons les candidats et pourtant actif dans toutes les élections, point 
de candidature officielle, nulle pression d'en haut, nulle contrainte par 
en bas, des commissaires de police respectueux et des gendarmes pro- 
tecteurs à la porte de chaque assemblée électorale, toutes les opé- 
rations régulières, aucun trouble dans la salle, les suffrages parfai- 
tement libres, les électeurs très nombreux, cinq ou six millions de 
Français autour du scrutin; et voyez quels choix ils vont faire. — 
Depuis fructidor, le renouvellement de la persécution religieuse, 
l'excès de l'oppression civile, la brutalité et l'indignité des gouver- 
nans ont redoublé et propagé la haine contre les hommes et les 
idées de la révolution. — Dans la Belgique récemment incorporée, 
où le clergé séculier et régulier vient d'être proscrit en masse (1), 
une grande insurrection rurale a éclaté. Du pays de Waes et de 
l'ancienne seigneurie de Malines, le soulèvement s'est étendu au- 
tour de Louvain jusqu'à Tirlemont, ensuite jusqu'à Bruxelles, dans 
laCampine, dans le Brabant méridional, dans la Flandre, le Luxem- 
bourg, les Ardennes et jusque sur les frontières du pays de Liège : 
il a fallu brûler beaucoup de villages, tuer plusieurs milliers de 



(1) La Révolution, m, 601, 617. — Mercure britannique, numéros de novembre 1798 et 
de janvier 1799. ^^Lettres de Belgique.) — « Plus de 300 millious ont été ravis à main 
armée à ces provinces désolées; pas un propriétaire dont la fortune u'ait été ou enle- 
vée, ou séquestrée, ou ruineuseraent endommagée par les contributions, par la grêle 
d«8 taies qui leur ont succédé, par les vols mobiliers, par la banqueroute dont i& 
France a frappé les créances sur l'empereur et sur les états, enfin par la confiscation. » 
— L'insurrection éclate, comme en Vendée, à. propos de la conscription, et la devkô 
des insurgés est : n Mieux vaut mourir ici qu'ailleurs. » 




25*2 REVUE DES DEUX MONDES. 

paysaDS, et les survivans s'en souviennent. — Dans les douze dé- 
parloniens de l'ouest (Ij, au commencement de 1800, les royalistes 
étaient maîtres de presque toutes les campagnes et disposaient de 
40,000 hommes armés, ayant des cadres ; sans doute, on allait les 
vaincre et les dé.sarmer ; mais on ne pouvait pas leur ôter leurs 
opinions conmie leurs fusils. — Au mois d'août 1799 (2), 10,000 in- 
surp»'s de la llaute-Cîaronne et des six départemens voisins, conduits 
par le comte de l'aulo, avaient arboré le drapeau blanc; tel canton, 
celui de Caduur, « s'était levé presque entier; » telle ville, Muret, 
avait donné tous ses hommes valides, lis avaient pénétré jusqu'aux 
faubourgs de Toulouse, et il avait fallu plusieurs combats, une^ 
bataille rangée, pour les réduire; en une seule fois, à Montréjeau, 
on en avait lue ou noyé -2,000; les paysans s'étaient battus avec 
fureur, « avec une fureur qui tenait du délire; m — on en avait vu 
faire entendre jusqu'au dernier soupir le cri de : Vive le roi! et se 
faire hacher plutôt que de crier : Vive la république! » — De Mar- 
seille à Lvon, sur les deux rives du Rhône, la révolte durait de- 
puis cinq "ans, sous la forme du brigandage; les bandes royalistes, 
grossies de conscrits réfractaires et favorisées par les populations 
qu'elles ménageaient, tuaient ou pillaient les agens de la république 
et les acquéreurs de biens nationaux (3). Dans plus de trente au- 

(1) De Martel, les Hit^torienx fantaisistes, 2* partie (sur la Pacification do l'Ouest, 
d'après lc8 rapporU des chefs royalistes et des généraux républicains). 

(2) Archives nationales, F'. 3218. (Rcsumé des dcpôclies classées par dates. — 
Lettres dp fadjiidant-gi'nrral Vicosc, 3 fructidor, an mi. — Lettres de Lamagdelaine, 
commissaire du Directoire exécutif, 26 thermidor et 3 fructidor, an vu.) — « Les scé- 
lérats qui ont égaré le pcuplo lui avaient promis, au nom du roi, qu'il ne paierait 
plus de conlrihulioiis, que les conscrits et les réquisiiionnaires ne partiraient pas, 
enfin qu'il aurait à sa disposition les prêtres qu'il voudrait. » — Près de Montréjeau, 
• le rarnajre a éi<' nfTroux. 2,000 hommes tués ou noyés, 1,000 prisonniers. » — (Lettre 
de M. Alquier au premier consul, 18 pluviôse, an viii.) « L'insurrection de thermi- 
dor a fait p<rir 3,000 cultivateurs.» — (Lettres des administrateurs du département 
et do» commissaires du gouvernement, 25 et 27 nivôse, 13, lô, 25, 27 et 30 pluviôse, 
»ntlll.)— L'in'urreciinn se prolonge par un très grand nombre d'attentats isolés, coups 
de Mbrc et de fu-il, contre h-a fonctionnaires et les paitisans de la république, juges 
de paix, maires, adjoint», employés au greffe, etc Dans la commune de Balbèze, 
;»0 conscrit», qui ont d«HtTlé avec armes et bagages, imposent dos réquisitions, 
donnent des htls le dimanche et se font remettre les armes des patriotes. Ailleurs, 
tel patriote connu est assailli dans son domicile par une bande de dix ou douze 
jeunes gens qui le rançonnent et le foriont à crier : «Vive le roi! etc. » — Cf. Histoire 
de tiii ■ — 'n'f de l'an VU, par 15. Lavigne, 1887. 

(H) .1 ilfs, F', 3-73. (Lettre du commissaire du Directoire exécutif 

près le département de Vaucluse, C fructidor, an vu) : u 80 royalistes armés ont 
pol''v<-, près du bois de Suzc, la caisse du percepteur du Bouchet, au nom de 
I»ui* Win. Il est a remarquer que ces scélérats n'ont pas touché à l'argent qui 
•ppArtenait en propre au percepteur.» — (Ibid , 3 thermidor, an vu.) «Si je promène 
mes rcRaris sur nos communes, je les vois presque toutes administrées par des mu- 
nicipaux royaliites ou fanatiques; c'est l'esprit L'énéral des paysans... L'esprit public 



FORMATION DE LA FRANCE CONTEMPORAINE, 253 

très départemens, il y avait ainsi des Vendées intermittentes etdissé- 
minées. Dans tous les départemens catholiques, il y avait une Ven- 
dée latente. En cet état d'exaspération, il est probable que, si les 
élections eussent été libres, la moitié de la France eût voté pour 
des hommes de l'ancien régime, catholiques, royalistes, ou tout au 
moins monarchiens de 1790. — En face de ces élus, imaginez, dans 
la même salle et en nombre à peu près égal, les élus de l'autre 
parti, les seuls qu'il pût choisir, ses notables, je veux dire les sur- 
vivans des assemblées précédentes, probablement des constitution- 
nels de l'an iv et de l'an v, des conventionnels de la Plaine et des 
feuillans de 1792, depuis Lafayette et Dumolard jusqu'à Daunoii, 
Thibaudeau et Grégoire, parmi eux des girondins et quelques mon- 
tagnards, entre autres Barère (1), tous entichés de la théorie, 
comme leurs adversaires de la tradition. Pour qui connaît les deux 
groupes, voilà face à face deux dogmes ennemis, deux systèmes 
d'opinions et de passions irréconciliables, deux façons contradic- 
toires de concevoir la souveraineté, le droit, la société, l'état, la pro- 
priété, la religion, l'église, l'ancien régime, la révolution, le présent 
et le passé : la guerre civile s'est transportée de la nation dans 
le parlement. Certainement, la droite voudra que le premier consul 
soit un Monck, ce qui le conduira à devenir un Cromwell ; car tout 
son pouvoir dépend de son crédit sur l'armée, qui est alors la 
force souveraine. Or, à cette date, l'armée est encore républicaine, 
sinon de cœur, du moins de cervelle, imbue des préjugés jacobins, 
attachée aux intérêts révolutionnaires, par suite aveuglément hos- 
tile aux aristocrates, aux rois, aux prêtres (2). A la première me- 

est tellement perverti, tellement opposé au régime constitutionnel, que ce n'est que 
par une espèce de miracle qu'on pourra le ramener au giron de la liberté. » — Ibid. 
F', 3199. (Documens analogues sur le département des Bouches-du-Rhône.) Les atten- 
tats s'y prolongent jusque très avant sous le consulat, malgré la rigueur et la multi- 
tude des exécutions militaires. — (Lettre du sous-préfet de Tarascon, 15 germinal, 
an ix,i : « Dans la commune d'Eyragues, hier, à huit heures, une troupe de brigands 
masqués ayant cerné la maison du maire, quelques-uns sont entrés chez ce fonction- 
naire public et l'ont fusillé sans qu'on ait osé lui donner aucun secours... Les trois 
quarts des habiians sont royalistes à Eyragues. » — Dans la série F", 7152 et sui- 
vantes, on trouvera l'énumération des délits politiques classés par du^jartement et par 
mois, notamment pour messidor, an vu. 

(1) Barère, représentant des Hautes-Pyrénées, avait conservé beaucoup de crédit 
dans ce département reculé, surtout dans le district d'Argelès, parmi les populations 
ignorantes de la montagne. En 1805, les électeurs le présentèrent comme candidat 
pour une place au corps législatif et au sénat; en 1815, ils le nommèrent député. 

(2) Mémoires {inédits), par M. X..., i, 366. Au moment du concordat, l'aversion 
« contre le régime des calotins » était encore très vive dans l'armée : il y eut des 
conciliabules hostiles. « Beaucoup d'officiers supérieurs y entrèrent, et même quel- 
ques généraux importans. Moreau n'y fut pas étranger, bien qu'il n'y ait pas assisté. 
Dans l'un de ces conciliabules, les choses furent portées si loin que l'assassinat du 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

nace d'une restauration monarchique et catholique, elle lui deman- 
dera de faire un 18 fructidor; sinon, quelque général jacobin, 
Jourdan, Lernadotte, Augereau, en fera un sans lui, contre lui, et 
l'on rentre dans l'ornière d'où l'on voulait sortir, dans le cercle fa- 
tal des révolutions et des coups d'état. 

VI. . 

Sieyès a compris cela : il aperçoit à l'horizon les deux spectres 
qui, depuis dix ans, ont hanté tous les gouvernemens de la France, 
l'anarchie légale et le despotisme instable; pour conjurer ces deux 
re\ enans, il a trouvé une formule magique : désormais « le pou- 
voir viendra d'en haut et la confiance d'en bas (1). » — En consé- 
quence, le nouvel acte constitutionnel retire à la nation le droit de 
nommer ses députés ; elle ne nommera plus que des candidats à la 
déi)utation, et par trois degrés d'élection superposés : ainsi, elle n'in- 
terviendra dans le choix de ses représentans que par « une partici- 
])aiion illusoire et métaphysique (2). » Tout le droit des électeurs, 
au premier degré, se réduit à désigner un dixième d'entre eux ; tout 
le droit de ceux-ci, au deuxième degré, se réduit aussi à désigner un 
dixième d'entre eux ; tout le droit de ceux-ci, au troisième degré, se 
réduit enfin àdésigner un dixième d'entre eux, environ six cents can- 
didats. Sur cette liste, le gouvernement inscrit lui-même, de droit 
et par surcroît, tous ses hauts fonctionnaires ; manifestement, sur 
une liste si longue, il trouvera sans difficulté des hommes à sa dévo- 
tion, des créatures. Par un autre surcroît de précaution, c'est lui 
qui, de sa seule autorité et en l'absence de toute liste, nomme seul la 
première législature. Lnfin, à tous ces emplois législatifs qu'il con- 
fère, il a pris soin d'attacher de beaux appointemens ; 10,000 francs, 
15,000 francs, 30,000 francs par an ; dès le premier jour, on les 
brigue auprès de lui, et les futurs dépositaires du pouvoir législa- 
tif sont, pour commencer, des solliciteurs d'antichambre. — Pour 
achever leur docilité, on a démembré d'avance ce pouvoir législa- 
tif : on l'a n'parti entre trois corps, invalides de naissance et passifs 

promicr consul fut résolu. Un certain Donnadieu, qui n'avait alors qu'un grade infé- 
rieur. s'ofTrit pour porter le coup. Le général Oudinol, qui était présent, avertit 
Davoust, et Donnadieu, mis au Temple, fit des révélations. Des mesures furent 
prises a l'instant pour disperser les conjurés, qu'on envoja tous plus ou moins loin; 
il >■ en eut quelques-uns d'arrêtés, d'autres exilés, parmi eux le général Monnier, 
qui avait commandé à Marcngo lune des brigades de Desaix. Le général Lccourbe 
étAit aussi de la conspiration. » 

(1) Extrait de$ Mémoires de lioulay Je la Meurthe, p. 10. 

(2) Paroles de Napoléon. [Correspondance, xxx, 3i3, mémoires dictés à Sainte- 
llélénc.) 



FORMATION DE Là. FRANCE CONTEMPORAINE, 255 

par institution. Aucun d'eux n'a d'initiative; ils ne délibèrent que 
sur les lois proposées par le gouvernement. Chacun d'eux n'a qu'un 
fragment de fonction : le tribunat discute et ne statue pas ; le corps 
législatif statue et ne discute pas ; le sénat conservateur a pour 
emploi le maintien de cette paralysie générale. « Que voulez-vous ! 
disait Bonaparte à Lafayette (1), Sieyès n'avait mis partout que 
des ombres : ombre de pouvoir législatif, ombre de pouvoir judi- 
ciaire, ombre de gouvernement. 11 fallait bien de la substance 
quelque part, et, ma foi, je l'ai mise là, » dans le pouvoir exé- 
cutif. 

Elle y est tout entière et dans sa main ; les autres autorités ne 
sont pour lui que des décors ou des outils (2). Chaque année, les 
muets du corps législatif viennent à Paris se taire pendant quatre 
mois; un jour, il oubliera de les convoquer, et personne ne s'aper- 
cevra de leur absence. — Quant au tribunat qui parle trop, d'abord 
il le réduit à un minimum de paroles, « en le mettant à la diète 
de lois ; » ensuite, par l'entremise du sénat qui désigne les mem- 
bres sortans, il se débarrasse des bavards incommodes; enfin, et 
toujours par l'entremise du sénat interprète, gardien et réforma- 
teur en titre de la constitution, il mutile, puis il supprime le tribu- 
nat lui-même. — C'est le sénat qui est son grand instrument de 

(1) Lafayelie, Mémoires, ii, 192. 

(2) Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon au conseil d'état, p. 63 : — « Le sénat 
se trompe, s'il croit avoir un caractère national et représentatif. Ce n'est qu'une auto- 
rité constituée, qui émane du gouvernement comme les autres. » (1804.) — Ibid.f 
p. 147 : « Il ne doit pas être au pouvoir d'un corps législatif d'arrêter le gouvernement 
parle refus de l'impôt; les impôts, une fois établis, doivent pouvoir être levés par 
de simples décrets. La cour de cassation regarde mes décrets comme des lois; sans 
cela, il n'}' aurait pas de gouvernement.» (9 janvier 1808.)— Ibid., p. 149 : « Si j'avais 
jamais à craindre le sénat, il me suffirait d'y jeter une cinquantaine de jeunes con- 
seillers d'état. » (1*'' décembre 1803.) — Ibid., p. 150 : « Si une opposition se formait 
dans le sein du corps législatif, j'aurais recours au sénat pour le proroger, le chan- 
ger ou le casser. » (29 mars 1806.) — Ibid., p. 151 : « Il y a maintenant chaque an- 
née 60 législateurs sortans, dont on ne sait que faire : ceux qui ne sont point 
placés vont porter leur bouderie dans leurs départemens. Je voudrais des proprié- 
taires âgés, mariés en quelque sorte à l'état par leur famille ou leur profession, 
attachés par quelque lien à la chose publique. Ces hommes viendraient tous les ans 
à Paris, parleraient à l'empereur dans son cercle, seraient contens de celte petite 
portion de gloriole jetée dans la monotonie de leur vie. (Même date.) — Cf. Thi- 
baudeau. Mémoires sur le Consulat, ch. iiii, et M. de Metternich, Mémoires, i, l'20. 
(Paroles de Napoléon à Dresde, printemps de 1812.) « Je donnerai une organisation 
nouvelle au sénat et au conseil d'état. Le premier i*emplacera la chambre haute, le 
second celle des députés. Je continuerai à nommer à toutes les places de sénateurs; 
je ferai élire un tiers du conseil d'état sur des listes triples; le reste, je le nommerai. 
C'est là que se fera le budget et que seront élaborées les lois. » — On voit que le 
corps législatif, si docile, l'inquiétait encore, et très justement; il prévoyait la ses- 
sion de 1813. 



•256 REVDB DES DEDI MONDES. 

rè""ne; il lui commande des sénatus-consultes dont il a besoin. 
Par cette comédie qu'il fait jouer en haut, et par une autre comé- 
die compU'mentaire, le plébiscite, qu'il fait jouer en bas, il trans- 
forme son consulat de dix ans en consulat à vie, puis en empire, 
c'est-à-dire en dictature définitive et légale, pleine et parfaite. De 
cette façon, la nation est livrée à l'arbitraire d'un homme qui, étant 
homme, ne peut manquer de songer avant tout à son intérêt propre. 
Reste à savoir jusqu'à quel point et pendant combien de temps cet 
intérêt, tel qu'il le comprend ou l'imagine, sera d'accord avec l'in- 
térêt public. Tant mieux pour la France, si cet accord est complet et 
permanent. Tant pis pour la France, si cet accord est partiel et tem- 
poraire. Le risque est terrible, mais inévitable : on ne sort de l'anar- 
chie que par le despotisme, avec la chance de rencontrer, dans le 
même homme, d'abord un sauveur, puis un destructeur, avec la 
certitude d'ap[)artenir désormais à la volonté inconnue que le génie 
et le bon sens, ou l'imagination et l'égoïsme, formeront dans une 
âme enllamniée et troublée par les tentations du pouvoir absolu, 
par l'impunité et par l'adulation universelle, chez un despote irres- 
ponsable sauf envers lui-même, chez un conquérant condamné par 
les entraînemeiis de la conquête, à ne voir lui-môme et le monde 
que sous un jour de plus en plus faux. — Tels sont les fruits 
amers de la dissolution sociale : la puissance publique y périt ou 
s'y pervectit ; chacun la tire à soi, personne ne veut la remettre à 
un tiers arbitre, et les usurpateurs qui s'en emparent n'en restent 
les dépositaires qu'à condition d'en abuser; quand elle opère sous 
leurs mains, c'est pour faire le contraire de son olTice. Il faut se 
résigner, faute de mieux et crainte de pis, lorsque, par une usur- 
pation finale, elle tombe tout entière dans les seules mains capa- 
bles de la restaurer, de l'organiser et de l'appliquer enfin au service 
public. 

VII. 

Quel est le service que la puissance publique rend au public? — 
II en est un principal, la protection de la communauté contre l'étran- 
ger et des particuliers les uns contre les autres. — Évidemment, 
pour rendre ce service, il lui faut, dam tous les casy les outils in- 
dispensables, à savoir une diplomatie, une armée, une flotte et 
des arsenaux, des tribunaux civils et criminels, des prisons, une 
gendarmerie et une police, des impôts et des percepteurs, une 
hiérarchie d'agens et de surveillans locaux, qui, chacun à sa place 
et dans son emploi, concourent tous à produire l'effet requis. — 
Évidemment encore, pour appliquer ces outils, il lui faut, selon les 



FORMATION DE LA FRANCE CONTEMPORAINE. 257 

ras, telle ou telle forme et constitution, tel ou tel degré de ressort 
et d'énergie : selon l'espèce et la gravité du péril extérieur ou in- 
térieur, il convient qu'elle soit divisée ou concentrée, pourvue ou 
affranchie de contrôle, libérale ou autoritaire. Contre son méca- 
nisme, quel qu'il soit, il n'y a pas lieu de s'indigner d'avance. A 
proprement parler, elle est un grand engin dans la communauté 
humaine, comme telle machine industrielle dans une usine, comme 
tel appareil organique dans le corps vivant. Si l'œuvre ne peut être 
faite que par l'engin, acceptons l'engin et sa structure : qui veut 
la fin veut les moyens. Tout ce que nous pouvons demander, c'est 
que les moyens soient adaptés à la fin, en d'autres termes, que les 
myriades de pièces, grandes ou petites, locales ou centrales, soient 
déterminées, ajustées et coordonnées en vue de l'effet final et total 
auquel elles coopèrent de près ou de loin. 

Mais, simple ou composé, tout engin qui travaille est assujetti à 
une condition : plus il devient propre à une besogne distincte, plus 
il devient impropre aux autres ; à mesure que sa perfection croît, 
son emploi se restreint. — Partant, si l'on a deux instrumens dis- 
tincts appliqués à deux besognes distinctes, plus ils deviennent par- 
faits chacun dans son genre, plus leurs domaines se circon- 
scrivent et s'opposent : à mesure que chacun devient plus capable 
de remplir son emploi, il devient plus incapable de remplir 
l'emploi de l'autre; à la fin, ils ne peuvent plus se suppléer; 
et cela est vrai, quel que soit l'instrument, mécanique, physiolo- 
gique ou social. — Au plus bas degré de l'industrie humaine, le 
sauvage n'a qu'un outil : avec son caillou tranchant ou pointu, il 
tue, il brise, il fend, il perce, il scie, il dépèce; le même instrument 
suffit, tellement quellement, aux services les plus divers. Ensuite 
viennent la lance, la hache, le marteau, le poinçon, la scie, le cou- 
teau, chacun d'eux plus adapté à un office distinct et moins efficace 
hors de cet office : on scie mal avec un couteau et l'on coupe mal 
avec une scie. Plus tard apparaissent les engins très perfectionnés 
et tout à fait spéciaux, la machine à coudre et la machine à écrire : 
impossible de coudre avec la machine à écrire, ou d'écrire avec la 
machine à coudre. — Pareillement, au plus bas de l'échelle orga- 
nique, quand l'animal n'est qu'une gelée homogène, informe et 
coulante, toutes ses parties sont également propres à toutes les 
fonctions : indifféremment et par toutes les cellules de son corps, 
l'amibe peut marcher, saisir, avaler, digérer, respirer, faire cir- 
culer ses liquides, expulser ses déchets et reproduire son espèce. 
Un peu plus haut, dans le polype d'eau douce, le sac intérieur qui 
digère et la peau extérieure qui sert d'enveloppe peuvent encore, à 
la rigueur, échanger leurs fonctions : si l'on retourne l'animal 
TOME LÏXXY. — 1888, 17 



258 REVUE DES DEDX MONDES. 

comme un gant, il continue à vivre; devenue interne, sa peau fait 
r(»irice d'estomac ; devenu externe, son sac digestif fait l'oflice d'en- 
veloppe. Mais, plus l'on monte, plus les organes, compliqués par 
la di\ision et la subdivision du travail, divergent, chacun de son 
côté, et réjiugnent à se remplacer l'un l'autre : chez un mammi- 
fère, le cœur n'ist plus bon qu'à pousser le sang, et le poumon qu'à 
rendre au sang de l'oxygène; impossible à l'un d'eux de faire l'ou- 
vrage de l'autre; entre les deux domaines, la structure trop parti- 
culière du premier et la structure trop particulière du second inter- 
|)Osent une double barrière infranchissable. — Pareillement enfin, 
au plus bas de l'échelle sociale, plus bas que les Andamans et les 
Fuegiens, on entrevoit une humanité inférieure, où la société n'est 
qu'un troupeau; à l'intérieur du troupeau, point d'associations dis- 
tinctes en vue de buts distincts; il n'y a pas même de famille, au 
moins permanente; nul engagement mutuel du mâle et de la femelle, 
rien que la rencontre des sexes. Par degrés, dans cet amas d'indi- 
vidus tous égaux et semblables, des groupes partiels s'ébauchent, 
se forment et se séparent : on voit apparaître des parentés de plus 
en plus précises, des ménages de plus en plus fermés, des foyers 
de plus en plus héréditaires, des équipes de pêche, de chasse ou 
de guerre, de petits ateliers de travail; si le peuple est conquérant, 
il s'établit des castes. A la fin, dans le corps social élargi et pro- 
fondément organisé, on trouve des communes, des provinces, des 
églises, des hôpitaux, des écoles, des corporations et des compa- 
gnies de toute espèce et grandeur, temporaires ou permanentes, 
volontaires ou involontaires, c'est-à-dire une multitude d'engins 
sociaux construits avec des personnes humaines, qui, par intérêt 
j>ersonnel, contrainte et habitude, ou par inclinaiion, conscience et 
générosiié, coo|)èrent, d'après un statut exprimé ou tacite, pour ef- 
fectuer, dans l'ordre matériel ou sj)irituel, telle ou telle œuvre dé- 
teniiinée : en France, aujourd'hui, nous comptons, outre l'état, 
quatre- vingt six dùpartemens, trente-six mille communes, quatre 
églises, quarante nulle paraisses, sept ou huit millions de familles, 
des njillions d'ateliers agricoles, industriels ou commerciaux, des 
insiitjits de science et d'art par centaines, des établisseniens de 
chanté et d'éilucation par milliers, des sociétés de bienfaisance, 
de secours mutuels, d'allaires ou de plaisirs par centaines de mille, 
bref, d'uinumbrables associations d'espèce diverse, dont chacune a 
son objet pro(>re, et, comme un outil ou un organe, exécute un 
travail distinct. 

Or, en celte qualité doutil ou d'organe, elle est soumise à la loi 
commune : plus elle excelle dans un rôle, plus elle est médiocre ou 
mauvai.->e dans les autres rôles; sa compétence spéciale lait son in- 



FORMATION DE LA FltANCE CONTEMFORAIMi. 259 

compétence générale. C'est pourquoi, chez un peuple civilisé, au- 
cune d'elles ne peut bien suppléer aucune des autres. « Très proba- 
blement, une académie de peinture qui serait aussi une banque 
exposerait de très mauvais tableaux et escompterait de très mauvais 
billets. Selon toute vraisemblance, une compagnie du gaz qui se- 
rait en même temps une société d'éducation enfanlme élèverait mal 
les enfans et éclairerait mal les rues (l). » — C'est qu'un instru- 
ment, quel qu'il soit, oulil mécanique, organe physiologique, asso- 
ciation humaine, est toujours un système de pièces dont les ell'ets 
convergent vers une fin ; peu importe que les pièces soient des 
morceaux de bois et de métal, comme dans l'outil, des cellules et 
des fibres, comme dans l'organe, des intelligences et des âmes, 
comme dans l'association; l'essentiel est la convergence de leurs 
effets ; car, plus ces efl'ets sont convergens, plus l'instrument est 
capable d'atteindre une fin. Mais, par cette convergence, il est tout 
entier oriente dans une direction, ce qui l'exclut des autres : il ne 
peut pas opérera la fois dans deux sens différens; impossible d'aller 
à droite et, en même temps, d'aller à gauche. Si quelque instru- 
ment social, construit en vue d'un service, entreprend de faire 
par surcroît le service d'un autre, il fera mal son olfice propre et 
son office usurpé. Des deux œuvres qu'il exécute, la première nuit 
à la seconde, et la seconde à la première. Ordinairement, il finit 
par sacrifier l'une à l'autre, et, le plus souvent, il les manque toutes 
les deux. 

VIII. 

Suivons les effets de cette loi, lorsque c'est la puissance publique 
qui, par-delà sa tâche principale et première, entreprend une tâche 
différente et se substitue aux autres corps pour faire leur service, 
lorsque l'état, non content de protéger la communauté et les par- 
ticuliers contre l'agression extérieure ou intérieure, se charge par 
surcroît de gouverner le culte, l'éducation ou la bienfaisance, de 
diriger les sciences ou les beaux-arts, de conduire l'œuvre indus- 

(1) Macaulay's Essays; Gladstoiies on Church and State. — Ce principe, d'une im- 
portance capitale et d'une fécondité extraordinaire, peut être appelé principe des spé- 
ciatilés. Il a d'abord été établi pour les machines et pour les ouvriers par Adam 
Smith. Macaulay l'a étendu, des machines, aux associations humaines. Miine Edwards 
en a fait l'application aux organes dans toute la série animale. Herbert Spencer l'a 
développé largement pour les organes physiologiques et pour les associations humaines 
dans ses Principes de biologie et dans ses Principes de sociologie. J'ai essayé ici de 
montrer les trois branches parallèles de ses conséquences, et, de plus, leur racine 
commune, qui est une propriété constitutive et primordiale, inhérente à tout instru- 
ment. 



.)(jQ REVDE DES DEUX MONDES. 

irielle a^M-icole, commerciale, municipale, provinciale ou domes- 
li,,iie.— Sans doute, auprès de tous les corps autres que lui-même, 
il peut intervenir; c'est son droit et aussi son devoir; il y est tenu 
par son ofiice même, en sa qualité de défenseur des personnes et 
des propriétés, pour réprimer, à l'intérieur du corps, la spoliation 
et l'oppression, pour y faire observer le statut, pour y maintenir 
chaque membre dans ses droits fixés par le statut, pour y juger, 
d'après ce statut, les conflits qui peuvent s'élever entre les admi- 
nistrateurs et les administrés, entre le gérant et les actionnaires, 
entre les desservans et les desservis, entre les fondateurs morts et 
leurs successeurs vivans. A cet effet, il leur prête ses tribunaux, 
ses huissiers et ses gendarmes, et il ne les prête qu'à bon escient, 
après avoir examiné et adopté le statut. Cela aussi est une obliga- 
tion de son office : son mandat l'empêche de mettre la puissance 
publique au service d'une entreprise de spoliation ou d'oppres- 
sion ; il lui est interdit d'autoriser un contrat de prostitution ou 
d'esclavage, à plus forte raison une société de brigandage ou 
d'insurrection, une ligue armée ou prête à s'armer contre la com- 
munauté, contre une portion de la communauté, contre lui-même. 
— Mais, entre cette intervention légitime par laquelle il maintient 
des droits et l'ingérence abusive par laquelle il usurpe des droits, 
la limite est visible, et il franchit cette limite, lorsque, à son em- 
ploi de justicier ajoutant un second office, il ri'fiit ou il défraie un 
autre corps (l). En ce cas, deux séries d'abus se déroulent : d'une 
part, l'état fait le contraire de son premier office ; d'autre part, il 
s'acquitte mal de son emploi surajouté. 

IX. 

Car d'abord, pour régir un autre corps, par exemple^ l'église, 
tantôt il nomme les chefs ecclésiastiques, comme sous l'ancienne 
monarchie, après l'abolition de la Pragmatique-Sanction, par le 
concordat de 1516; tantôt, comme l'assemblée nationale en 1791, 
sans nommer les chefs, il invente une nouvelle façon de les nom- 
mer; en d'autres termes, il lui impose une discipline nouvelle, con- 
traire à son esprit ou même à ses dogmes. Parfois même, poussant 
plus loin, il réduit les corps à n'être que des branches de sa propre 
administration et transforme leurs chefs en fonctionnaires révoca- 

(l; Cf. la Hàvolulion, ni, livre ii. ch. ii. On y iraile des empiètemens de l'état et 
de leur» conséquence» pour l'individu. Il s'agit ici de leurs conséquences pour les 
rorp». Lirf. sur le même sujet, (ilad.ilone's on Cliurch and State, par Macaulay, et 
The Man versus the State, par Herbert Spencer, deux essais où la rigueur du raison- 
Demcot et l'abondance des iHu^stralions soni admirables. 



FORMATION DE LA FRANCE CONTEMPORAINE. 261 

bles, dont il commande et conduit tous les actes : tels, sous l'em- 
pire et la restauration, le maire et les conseillers dans la commune, 
les professeurs et proviseurs dans l'université. Encore un pas, et 
l'invasion s'achève : naturellement, quand il entreprend un nou- 
veau service, il est tenté, par ambition ou précaution, par préjugé 
ou théorie, de s'en réserver ou d'en déléguer le monopole ; avant 
1789, il y en avait un au profit de l'église catholique par l'interdic- 
tion des autres cultes, et il y en avait un au profit de chaque com- 
munauté d'arts et de métiers par l'interdiction du travail libre; 
après 1800, il y en eut un au profit de l'université, par les entraves 
et gênes de toute espèce imposées à l'ouverture et à la tenue des 
écoles privées. — Or, par chacune de ces contraintes, l'état empiète 
sur le domaine de la personne. Plus il étend ses empiètemens, plus 
il ronge et réduit le cercle d'initiatives spontanées et d'actions indé- 
pendantes qui est la vie propre de l'individu. Si, conformément au 
programme jacobin, il pousse à bout ses ingérences (1), il absorbe 
en soi toutes les vies individuelles : désormais il n'y a plus, dans la 
communauté, que des automates manœuvres d'en haut, des rési- 
dus infiniment petits de l'homme, des âmes mutilées, passives, et, 
pour ainsi dire, mortes. Institué pour préserver les personnes, l'état 
les a toutes anéanties. — Même effet à l'endroit des propriétés, s'il 
défraie les autres corps. Car, pour les défrayer, il n'a d'autre argent 
que celui des contribuables ; en conséquence, par la main de ses 
percepteurs, il leur prend cet argent dans leur poche. Bon gré mal 
gré, tous indistinctement, ils paient une taxe supplémentaire pour 
un service supplémentaire, même quand ce service ne leur profite 
pas ou leur répugne. Si je suis catholique dans un état protestant 
ou protestant dans un état catholique, je paie pour une religion qui 
me semble fausse et pour une église qui me semble malfaisante. 
Si je suis sceptique et libre penseur, indiiférent ou hostile aux reli- 
gions positives, aujourd'hui, en France, je paie pour alimenter quatre 
cultes qui me semblent inutiles ou nuisibles ; si je suis provincial 
ou paysan, je paie pour entretenir l'Opéra, où je n'irai jamais, 
Sèvres et les Gobehns, dont je ne verrai jamais une tapisserie ni 
un vase. — En temps de calme, l'extorsion se déguise; mais, en 
temps de troubles, elle s'étale à nu. Sous le gouvernement révo- 
lutionnaire, des bandes de percepteurs à piques s'abattaient sur 
les villages et y faisaient des razzias comme en pays conquis (2j : 
saisi à la gorge et maintenu avec accompagnement de bourrades, 
le cultivateur voyait enlever ses grains de son grenier, ses bestiaux 



(1) La Révolution, m, 455. 

(2) Ibid., III, 371. 



232 revi:k des oeui munhk.s, 

de son étable ; « tout cela prenait lestement le chemin de la ville, » 
et autour de Paris, sur un rayon de hO lieues, les départemens 
jeûnaient pour nourrir la ca[)itale. Avec des formes plus douces, 
c'est une exaction pareille qui s'accomplit sous un gouvernement 
régulier, lorsque l'état, par la main d'un percepteur décent, en 
redingote, puise dans nos bourses un écu de trop pour un office qui 
n'est pas de son ressort. Si, comme l'état jacobin, il s'arroge tous 
les offices, il vide la bourbe jusqu'au fond : institué pour préser- 
ver les propriétés, il les confisque toutes. — Ainsi, à l'endroit des 
propriétés comme à l'endroit des personnes, quand la puissance 
publique se propose un autre objet que leur garde, non-seulement 
elle outrepasse son mandat, mais elle agit au rebours de son 
mandat. 

X. 

Considérons maintenant l'autre série d'abus et la façon dont l'état 
fait le service des corj)S qu'il a supplantés. — En premier lieu, il y a 
des chances i)Our que, tôt ou tard, il s'y dérobe; car ce nouveau 
service est plus ou moins coûteux, et, tôt ou tard, lui semble trop 
coûteux. — Sans doute, il a prorais de le défrayer; parfois même, 
comme la Constituante et la Législative, ayant confisqué les revenus 
qui l'alimentaient, il en doit l'équivalent; il est tenu, par contrat, 
de suppléer aux sources locales ou spéciales qu'il s'est appropriées 
ou qu'il a taries , de fournir en échange une prise d'eau sur le 
grand réservoir central, qui est le trésor public. — Mais si, dans 
ce réservoir, les eaux baissent, si l'impôt arriéré n'y déverse plus 
régulièrement son alllux, si la guerre y ouvre une large brèche, si 
la prodigalité et l'incapacité des gouvernans y multiplient les lé- 
zardes et les fuites, il ne s'y trouve plus d'argent pour les services 
accessoires et secondaires ; l'état, qui s'en est chargé, s'en dispense : 
on a vu, sous la Convention et sous le Directoire, comment, ayant 
pris les biens de tous les corps, provinces, communes, instituts 
d'éducation, d'art et de science, égUses, hospices et hôpitaux, il 
s'est acquitté de leur office ; comment, après avoir été spoliateur et 
voleur, il est devenu insolvable et s'est déclaré failli; comment 
son usurpation et sa banqueroute ont ruiné, puis anéanti tous les 
autres services; comment, y)ar le double elTet de son ingérence et 
de sa désertion , il a détruit en France l'éducation , le culte et la 
bienfaisance; pourquoi, dans les villes, les rues n'étaient plus ba- 
layées ni éclairées; pourquoi, dans les départemens, les routes se 
défonçaient et les digues s'eflbndraient; pourquoi les écoles et les 
églises étaient vides ou fermées; pourquoi, dans l'hospice et l'hô- 



FORMATION DE LA FRANCE CONTEMPORAINE. 263 

pital, lesenfans trouvés mouraient, faute de lait, les infirmes faute 
de vêtemens et de viande, les malades faute de bouillon, de médi- 
camens et de lits (1). 

En second lieu , même quand l'état respecte ou fournit la dota- 
tion du service, par cela seul qu'il le régit, il y a des chances pour 
qu'il le pervertisse. — Presque toujours, lorsque les gouvernans 
mettent la main sur une institution, c'est pour l'exploiter à leur 
profit et à son détriment : ils y font prévaloir leurs intérêts ou 
leurs théories; ils y importent leurs passions; ils y déforment 
quelque pièce ou rouage essentiel ; ils en faussent le jeu , ils en 
détraquent le mécanisme; ils font d'elle un engin fiscal, électo- 
ral ou doctrinal, un instrument de règne ou de secie. — Tel, au 
xvni® siècle, l'état-major ecclésiastique que l'on connaît (2), évê- 
ques de cour, abbés de salon, appliqués d'en haut sur leur diocèse 
ou sur leur abbaye, non résidons, préposés à un ministère qu'ils 
n'exercent pas , largement rentes pour être oisifs , parasites de 
l'église, outre cela, mondains, galans, souvent incrédules, étranges 
conducteurs d'un clergé chrétien, et qu'on dirait choisis exprès pour 
ébranler la foi catholique chez leurs ouailles et la discipline monas- 
tique dans leurs couvons. — Tel, en 1791 (3), le nouveau clergé 
constitutionnel, intrus, schisraatique, superposé à la majorité or- 
thodoxe, pour lui dire une messe qu'elle juge sacrilège, et pour lui 
administrer des sacremens dont elle ne veut pas. 

En dernier lieu, même quand les gouvernans ne subordonnent 
pas les intérêts de l'institution à leurs passions, à leurs théories, à 
leurs intérêts propres, même quand ils évitent de la mutiler et de 
la dénaturer, même quand ils remplissent loyalement et de leur 
mieux le mandat surérogaloire qu'ils se sont adjugé, infailliblement 
ils le remplissent mal , plus mal que les corps spontanés et spé- 
ciaux auxquels ils se substituent ; car la structure de ces corps et 
la structure de l'état sont différentes. — Unique en son genre, ayant 
seul l'épée, agissant de haut et de loin, par autorité et contrainte, 
l'état opère à la fois sur le territoire entier, par des lois uniformes, 
par des règlemons impératifs et circonstanciés, par une hiérarchie de 
fonctionnaires obéissans qu'il maintient sous des consignes strictes. 
C'est pourquoi il est impropre aux besognes qui, pour être bien 
laites , exigent des ressorts et des procédés d'une autre espèce. 
Son ressort, tout extérieur, est insuffisant, trop faible pour soutenir 
et pousser les œuvres qui ont besoin d'un moteur interne, comme 



(1) La Révolution, m, 462, 547. 

(2) L'Ancien régime, 82, 83, 97, 98, 155, 156, 382. 

(3) La Hévolution, i, p. 231 et suivantes. 



264 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'intérêt privé, le patriotisme local, les aiïections de famille, la cu- 
riosité scientifique, l'instinct de charité, la foi religieuse. Son pro- 
cédé, tout mécanique, est trop rigide et trop borné pour faire mar- 
cher les entreprises qui demandent à l'entrepreneur le tact alerte et 
sûr, la souplesse de main, l'appréciation des circonstances, l'adap- 
tation changeante des moyens au but, l'invention continue, l'initia- 
tive et l'indépendance. Partant, l'état est mauvais chef de famille, 
mauvais industriel, agriculteur et commerçant, mauvais distribu- 
teur du travail et des subsistances, mauvais régulateur de la pro- 
duction, des échanges et de la consommation, médiocre adminis- 
trateur de la province et de la commune, philanthrope sans discer- 
nement, directeur incompétent des beaux-arts, de la science, de 
l'enseignement et des cultes (1). En tous ces offices, son action est 
lente ou maladroite, routinière ou cassante, toujours dispendieuse, 
de petit effet et de faible rendement, toujours à côté ou au-delà des 
besoins réels qu'elle prétend satisfaire. C'est qu'elle part de trop 
haut et s'étend sur un cercle trop vaste. Transmise par la filière 
hiérarchique , elle s'y attarde dans les formalités et s'y empêtre 
dans les paperasses. Arrivée au terme et sur place, elle applique 
sur tous les terrains le même programme, un programme fabriqué 
d'avance, dans le cabinet, tout d'une pièce, sans le tâtonnement ex- 
périmental et les raccords nécessaires, un programme qui, calculé 
par à peu près, sur la moyenne et pour l'ordinaire , ne convient 
exactement à aucun cas particulier, un programme qui impose aux 
choses son uniformité fixe, au lieu de s'ajuster à la diversité et à la 
mobilité des choses, sorte d'habit-modèle, d'étoffe et de coupe obli- 
gatoires, que le gouvernement expédie du centre aux provinces, par 
milliers d'exemplaires, pour être endossé et porté, bon gré mal gré, 
par toutes les tailles, en toute saison. 

XI. 

Bien pis, non -seulement dans ce domaine qui n'est pas le sien, 
l'état travaille mal, grossièrement, avec plus de frais et moins 
de fruit que les corps spontanés, mais encore, par le monopole légal 
qu'il s'attribue ou par la concurrence accablante qu'il exerce, il tue 
ces corps naturels, ou il les paralyse, ou il les empêche de naître ; 
et voilà autant d'organes précieux qui, résorbés, atrophiés, ou avor- 

(I) Exemples pour l'Angleterre dans les Essais de Herbert Spencer, intitulés 
Over-legislation et Représentative govermnent. Eicmplcs pour la France dans la 
Liberté du travail, par Charles Dunoyer (1845). Ce dernier ouvrage contient, par 
anticipation, presque toutes les idées d'Herbert Spencer; il n'y manque guère que 
les illustiations phj siolosiques. 



FORMATION DE LA. FRANCE CONTEMPORAINE. 265 

tés, manquent désormais au corps total. — Bien pis encore, si ce ré- 
gime dure et continue à les écraser, la communauté humaine perd 
la faculté de les reproduire : extirpés à fond, ils ne repoussent plus; 
leur germe lui - même a péri. Les individus ne savent plus s'associer 
entre eux, coopérer de leur propre mouvement, par leur seule initia- 
tive, sans contrainte extérieure et supérieure, avec ensemble et long- 
temps, en vue d'un but défini, selon des formes régulières, sous des 
chefs librement choisis, franchement acceptés et fidèlement suivis. 
Confiance mutuelle, respect de la loi, loyauté, subordination volon- 
taire, prévoyance, modération, patience, persévérance, bon sens pra- 
tique, toutes les dispositions de cœur et d'esprit, sans lesquelles au- 
cune association n'est efficace ou même viable, se sont amorties en 
eux, faute d'exercice. Désormais la collaboration spontanée, paci- 
fique et fructueuse, telle qu'on la rencontre chez les peuples sains, est 
hors de leur portée ; ils sont atteints d'incapacité sociale, et, par suite, 
d'incapacité politique. — Défait, ils ne choisissent plus leur consti- 
tution ni leurs gouvernans : ils les subissent, bon ^Té ma! gré, tels 
que l'accident ou l'usurpation les leur donne; chez eux, la puissance 
publique appartient au parti, à la faction, à l'individu assez osé, as- 
sez violent pour la prendre et la garder de force, pour l'exploiter en 
égoïste et en charlatan, à grand renfort de parades et de prestiges, 
avec les airs de bravoure ordinaires et le tintamarre des phrases 
toutes faites sur les droits de l'homme et le salut public. — Elle- 
même, cette puissance centrale, n'a sous la main, pour recevoir ses 
impulsions, qu'un corps social appauvri, inerte et flasque, capable 
seulement de spasmes intermittens ou de raidissemens artificiels 
sur commande , un organisme privé de ses organes secondaires, 
simplifié à l'excès, d'espèce inférieure ou dégradée, un peuple qui 
n'est plus qu'une somme arithmétique d'unités désagrégées et 
juxtaposées; bref, une poussière ou une boue humaine. — A cela 
conduit l'ingérence de l'état. Il y a des lois dans le monde moral 
comme dans le monde physique; nous pouvons bien les mécon- 
naître, mais nous ne pouvons les éluder. Elles opèrent tantôt pour 
nous, tantôt contre nous, à notre choix, mais toujours de même et 
sans prendre garde à nous ; c'est à nous de prendre garde à elles; 
car les deux données qu'elles assemblent en un couple sont insé- 
parables : sitôt que la première apparaît, inévitablement la seconde 
suit. 



H. Taine. 



AMOUR D'AUTOMNE 



TROISIÈME PARTIE (I^ 



XIII. 

Après s'être séparé de M™® Archarabault dans la cour de l'Abbaye, 
Philippe resta un moment indécis à l'ombre des marronniers du 
petit port. Il était travaillé par une sourde angoisse et ne se sen- 
tait plus le courage de se présenter au Vivier. Lentement, d'un 
pas incertain, il remonta le sentier qui côtoie les murs de l'ancien 
couvent et gagna à travers les vignes la route de Saint-Germain. 
Encore abasourdi du coup qu'il venait de recevoir, il avait peine à 
retrouver sa lucidité. — Ce qui lui arrivait était dans la logique des 
choses; il aurait dii s'y attendre, et pourtant il n'y était nullement 
préparé. Jamais il n'avait prévu que M™® Archambault viendrait le 
surprendre à Talloires ; au contraire, il s'était imaginé qu'elle re- 
noncerait à toute idée de voyage. Lorsque l'image de son ancienne 
amie s'était dressée entre lui et Mariannette, il l'avait brusque- 
ment écartée comme une idole profane qu'on éloigne en hâte d'un 
temple dont elle compromettrait la sainteté. — Un souvenir qu'on 
eiïace de sa mémoire, chaqne fois qu'il y apparaît, est comme un 
visiteur fâcheux auquel on refuse sa porte chaque fois qu'il y frappe ; 
à la fin il se lasse et ne revient plus. — Depuis un mois, le souvenir 
de Camille, sans cesse banni du cœur de Philij)pe, était devenu 
aussi confus et lointain qu'une pâle statue au fond d'une allée en- 
vahie par un brouillard d'automne. — Et voilà que tout à coup, au 

(1) Voyez la Revue du 15 dcccinbre 1887 et du 1" janvier 188S. 



AMOUR d'automne. 267 

détour d'un chemin, Desgranges se retrouvait face à face, non plus 
avec une image impalpable et vague, mais avec une vivante et me- 
naçante réalité. Impérieusement mis en demeure de se prononcer 
entre sa maîtresse d'autrefois et sa jeune fiancée, il lui fallait 
prendre immédiatement un parti ; sa dignité autant que l'intérêt 
de son amour exigeaient qu'il sortît au plus tôt d'une situation dan- 
gereuse et équivoque... 

A force de marcher, il était arrivé à la plate-forme où deux anti- 
ques tilleuls ombragent la petite église de Saint-Germain, séparée 
du vignoble de Talloires par cent mètres de murs rocheux tom- 
bant à pic. D'une brèche de cette muraille de pierre, une cascade 
jaillissait bruyamment dans un fouillis de chênes et de hêtres, et 
tout au fond de cet entonnoir de feuillée, un peu à gauche, on 
apercevait à la marge des vignes la façade blanche et les toits rouges 
du Vivier. De cette hauteur, le regard de Philippe planait presque 
au-dessus de l'habitation de Mariannette ; il aurait pu compter les 
carrés du potager, à travers lesquels Perronne en ce moment allait 
et venait, point noir mouvant et affairé dans la verdure... 

Philippe redoutait maintenant d'aborder M^'® Diosaz, qui l'atten- 
dait et s'étonnait déjà sans doute de ne point le voir. Il lui sem- 
blait que le pur regard de sa fiancée lirait immédiatement sur 
son visage l'angoisse qui le torturait. — Cette odieuse équivoque 
ne pouvait durer longtemps ; le moindre hasard pouvait mettre en 
présence Mariannette et Camille, et le meilleur moyen de sortir 
honnêtement d'embarras, c'était encore de dire la vérité à l'une ou 
à l'autre. — Mais à laquelle? — A Mariannette? — Desgranges re- 
doutait d'avouer à la jeune fille une de ces liaisons que le monde 
parisien tolère, mais que la province juge et condamne sévèrement. 
Gomment, avec sa nature loyale et tout d'une pièce, accueillerait- 
elle une pareille confession ? En supposant qu'elle aimât assez 
Philippe pour amnistier le passé, lui pardonnerait-elle le silence 
qu'il avait gardé la veille ? Ne l'accuserait-elle pas de l'avoir cruel- 
lement trompée en lui affirmant qu'il était libre et qu'il l'aimait 
exclusivement? Avec son inexpérience des contradictions et des 
complications du cœur humain, M"^ Diosaz ne comprendrait pas 
l'enivrement passionné qui s'était emparé de Philippe et lui avait 
fait tout oubher. Elle n'admettrait pas qu'il fût resté sincère tout 
en déguisant une partie de la vérité. Elle le soupçonnerait de men- 
songe, et son amour tendre et fragile comme une plante naissante 
ne résisterait pas à cette périlleuse épreuve. En confessant sa faute 
à Mariannette, Desgranges risquait de se perdre aux yeux de la 
jeune fille, et il l'aimait trop ardemment pour exposer son bonheur 
à un naufrage presque certain. — Mieux valait encore tout dire à 
M"® Archambault. 



268 REVUE DES DEUX MONDES. 

Camille, en effet, connaissait mieux la vie et était plus capable 
de comprendre les étranges reviremens, les soudains illogismes 
du cœur. Elle appartenait à un monde où. ces mystérieuses évolu- 
tions de l'amour sont fréquentes et où on les accepte souvent avec 
une indulgence résignée. Elle s'irriterait à coup sûr de cet aban- 
don qu'elle pressentait déjà peut-être ; elle en souffrirait sans doute 
sur le moment; mais Philippe, avec ce cruel égoïsme de la passion, 
préférait épargner un chagrin à la femme qu'il aimait, dût-il faire 
saigner le cœur de celle qu'il n'aimait plus. — Et ainsi se rejetant 
vers l'autre alternative, il se décidait à avoir une explication caté- 
gorique avec M™^ Archambault. 

Mais là encore, si impatient qu'il fût de dénouer des liens qui 
lui pesaient, il était tenu à une certaine circonspection. Il était 
trop galant homme pour briser brutalement une liaison de quinze 
années, en renvoyant comme une vulgaire maîtresse la femme qui 
lui avait donné le meilleur de sa vie. L'eût-il voulu d'ailleurs, la 
plus simple prudence lui conseillait d'agir avec discrétion. Il con- 
naissait le caractère emporté de Camille et savait que, dans un accès 
de jalousie, elle était capable de ne garder aucun ménagement. 
Philippe désirait éviter une scène: d'abord parce que la colère pou- 
vait pousser M™° Archambault à de fâcheuses extrémités, ensuite 
parce qu'il avait déjà l'expérience de ces crises violentes, à la suite 
desquelles l'homme, affaibli par les larmes de la femme sacrifiée, 
finit par retomber sous le joug qu'il avait voulu secouer. — 11 fal- 
lait donc agir avec précaution, procéder avec adresse et épier un 
moment favorable... En résumé, malgré sa loyauté naturelle, Phi- 
lippe Desgranges se trouvait conduit par la force des choses à user 
des deux moyens qui lui répugnaient le plus : — la duplicité et la 
duperie. — Il se faisait honte à lui-même, et quand il eut pris enfin 
la résolution de redescendre à Talloires par le sentier le plus court, 
ce fut dans un état de malaise inexprimable qu'il sonna à la porte 
du Vivier. 

Perronne vint lui ouvrir, et, dès les premières paroles de la vieille 
servante, Philippe comprit que Mariannette s'étonnait déjà de son 
peu d'empressement. Lorsqu'il entra dans le salon où les volets 
clos entretenaient une obscure fraîcheur, la jeune fille se leva pré- 
cipitamment et s'avança vers lui avec la vivacité anxieuse de quel- 
qu'un qui a supporté impatiemment l'attente et qui s'est forgé dans 
l'intervalle mille chimériques inquiétudes. 

— Comme vous venez tard ! s'écria-t-elle en lui tendant les 
mains... Je commençais à me tourmenter, et j'allais envoyer Per- 
ronne au Toron! 

Un frisson passa dans tout le corps de Desgranges, à la pensée 
que Perronne aurait pu le rencontrer au bras de M™^ Archambault 



AMOUR D AUTOMNE. 260 

et raconter la chose à Mariannette. Ainsi, dès la première heure, il 
pouvait pressentir à quelles fâcheuses alertes l'exposerait le double 
personnage qu'il voulait jouer. Cette réflexion augmentait son 
trouble ; dans l'état misérable où il se trouvait, il en était réduit à 
se féliciter de l'obscurité du salon, qui empêchait du moins la jeune 
fille de lire son embarras sur sa figure altérée. 11 lui semblait que le 
son même de sa voix trahissait déjà ses préoccupations. 

— Non, dit-il en serrant timidement les mains de M'^^ Diosaz, 
non, il ne m'est rien arrivé... Rien de grave, du moins... Mais il 
m'a été démontré ce matin que le monde n'est pas si grand que 
nous l'imaginons, et que, même en habitant un village ignoré, on 
n'échappe pas à des rencontres parisiennes... J'ai eu tout à l'heure 
la visite d'un ménage de touristes, débarqués à l'Abbaye par le 
premier bateau... Ils ont appris par hasard ma présence à Talloires, 
et ce sont eux qui m'ont retardé. 

Il avait débité cela péniblement et en cherchant ses mots. La 
possibilité d'une apparition de Perronne au Toron le rendait cir- 
conspect, et afin de prévenir tout incident malencontreux, il croyait 
sage d'avouer une partie de la vérité. 

— Ah ! reprit Mariannette avec une moue ennuyée, ce sont des 
amis à vous? 

— De simples relations, répondit-il rapidement ; mais, vous sa- 
vez, en voyage, les gens avec lesquels on a échangé quelques vi- 
sites se croient le droit de vous traiter en amis. 

— Resteront-ils longtemps à l'Abbaye? 

— Je... ne le pense pas. 

— Tant mieux !.. Voyez-vous, poursuivit Mariannette en faisant 
asseoir Philippe près d'elle, j'ai longuement pensé à notre conver- 
sation d'hier... J'y ai pensé en bon, ajouta-t-elle en tournant vers 
Desgranges ses yeux limpides, car je n'ai emporté de ma soirée 
que des pensées heureuses... Je crois donc que, pour mettre un 
terme aux commérages du bourg aussi bien que pour fermer la 
bouche à mes tantes, il est nécessaire d'établir nettement notre 
nouvelle situation... N^'êtes-vous pas de mon avis? 

— Oui, certes, murmura Philippe. 

— En ce cas, ne croyez-vous pas, continua-t-elle en rougissant, 
qu'il serait convenable d'annoncer franchement que nous sommes 
fiancés?.. Et comme, dans l'isolement où je me trouve, il me pa- 
raît impossible de prolonger beaucoup ce temps des fiançailles,., 
peut-être serait-il à propos de s'occuper dès maintenant de... de 
l'avenir... 

La veille encore. Philippe eût accepté avec un élan de joie cette 
proposition qui hâtait le moment où Mariannette serait toute à lui; 
mais aujourd'hui qu'un mot, une démarche imprudente, un éclat 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

de jalousie de M™^ Archambault pouvaient tout compromettre, il 
jugeait déloyal, presque criminel, d'engager M"^ Diosaz publique- 
ment, avant d'avoir négocié une rupture définitive et obtenu l'éloi- 
gnement de Camille. Il était navré de refuser la prompte réalisation 
d'un bonheur qu'il avait si longtemps cru inaccessible, et cette mor- 
tification redoublait encore le désordre de son esprit. 

— Assurément, répliqua-t-il, si je ne consultais que mon égoïsme, 
je vous dirais: hâtons-nous... Mais, chère Mariannette, je ne veux 
pas qu'on m'accuse d'avoir abusé de votre inexpérience... Je désire 
qu'avant de vous lier officiellement, vous preniez le temps de me 
mieux connaître, afin que vous n'ayez pas un jour à vous repentir 
d'une décision qui doit engager toute votre vie. 

Mariannette le regardait avec étonnement et demeurait songeuse. 
Au fond, son amour-propre souffrait du peu d'empressement de 
Philippe. Insensiblement elle était à son tour prise de scrupules, 
et une rougeur lui montait au front. Elle se demandait si elle ne 
s'était pas illusionnée ; si Philippe, qui parlait maintenant de « re- 
pentir, » ne regrettait pas lui-même de s'être trop avancé la veille; 
— et, comme elle ne pouvait jamais cacher ce qui se passait dans 
son âme, elle résolut de s'en expliquer sur-le-champ avec lui: 

— Pardonnez-moi, dit-elle, devons parler ouvertement de choses 
sur lesquelles les jeunes filles n'ont pas l'habitude de raisonner 
elles-mêmes... Peut-être ma franchise vous paraît-elle choquante?.. 
Mais songez que je suis seule au monde et que je ne puis prendre 
conseil que de mon cœur... C'est à vous de m'éclairer, vous qui 
êtes un homme et qui avez l'expérience de la vie... Si tout ce que 
nous avons projeté depuis hier a pu aujourd'hui faire naître en 
vous une arrière-pensée ou un regret, avouez-le-moi, sans craindre 
de me chagriner. 

Cette candeur et cet oubli de soi-même touchaient intimement 
Desgranges et le navraient encore davantage. 11 avait honte de ses 
paroles embarrassées. Derechef, pour un moment, il oublia tout: 
la présence de M'"^ Archambault et le danger qui menaçait son nou- 
vel amour, il ne vit plus que la virginale beauté de Mariannette et 
ne songea plus qu'à se montrer digne de cette tendresse qu'elle 
lui offrait si ingénument : 

— Chère bien-aimée, s'écria-t-il en l'attirant vers lui et en la 
pressant contre sa poitrine, je n'ai qu'une pensée, c'est de passer 
le reste de ma vie à vous rendre heureuse; qu'un regret, c'est de 
ne pas vous mériter assez... La seule cause de mon hésitation est 
la conscience du peu que je vaux, quand je me compare à vous !.. 

Dans un mouvement d'adoration et de reconnaissance, il fut sur 
le point de se jeter aux pieds de Mariannette et de tout lui avouer. — 
C'eût été une bonne inspiration, l'honnêteté, suivant le dicton an- 



AMOUR d'automne. 271 

glais, étant encore la meilleure des politiques. Mais en cette occa- 
sion, ce Parisien, qui avait passé sa jeunesse à déchiffrer les cœurs 
féminins les plus compliqués, manqua absolument de pénétration 
et de clairvoyance. Habitué à juger l'âme féminine d'après des na- 
tures exceptionnelles, faussées ou déséquilibrées par un excès de 
civilisation, il ne devina pas les trésors d'indulgence que peut ren- 
fermer le cœur naïfd'une jeune fille, et il se tut, craignant que cette 
confession ne lui aliénât irrémédiablement l'amour de Mariannette. 
Il se borna à rassurer M"*" Diosaz par de tendres protestations, 
d'autant plus brûlantes et sincères qu'elles partaient d'un cœur 
agité par de cuisans remords. 

Pourtant, à mesure que l'heure avançait, Philippe était repris du 
malaise et des transes qui s'étaient un moment dissipés auprès de 
Mariannette, mais qui reparaissaient avec plus d'acuité, maintenant 
qu'approchait le moment de retourner à l'Abbaye. La pensée de 
revoir M""^ Archarabault et d'être obligé de recommencer une série 
de mensonges glaçait l'expansion de Desgranges et arrêtait les 
mots d'amour sur ses lèvres paralysées. Il y avait dans sa conte- 
nance une contrainte dont Mariannette finissait par s'apercevoir et 
qui la rendait elle-même inquiète et moins démonstrative. Tout à 
coup, cinq heures sonnèrent à la pendule. Philippe se leva et se 
promena un moment à travers la pièce. 

— Il faut que je vous quitte, mon enfant, murmura-t-il d'une 
voix sourde. 

— Gomment, s'écria la jeune fille, vous partez?.. J'avais compté 
que vous dîneriez ici. 

— Pardonnez-moi... J'ai promis à ces amis dont je vous ai parlé' 
de leur tenir compagnie ce soir... C'est une corvée dont je n'ai pu 
me dispenser... Mais demain je m'arrangerai pour venir au Vivier 
de bonne heure. 

Mariannette restait silencieuse, et ses yeux devenaient humides. 

— A demain, répéta Philippe en lui baisant tendrement le front, 
et dites-vous bien, Mariannette adorée, que, de loin comme de près, 
ma pensée et mon cœur sont tout entiers avec vous... 

Elle se le disait, elle en était convaincue, et pourtant, quand il 
fut parti, elle demeura oppressée et chagrine dans le salon désert, 
en songeant que cette visite trop brève ne lui avait déjà plus 
donné ni la joie franche ni la sereine tendresse des effusions de la 
veille. 

XIV. 

— Sans reproche, mon cher, l'exactitude n'est pas votre vertu I 
dit M'"^ Archambault à Philippe, lorsqu'il entra dans la première des 



27*2 REVUE DES DEUX MONDES. 

deux pièces qu'elle occupait à l'Abbaye. — Elle consulta une montre 
de voyage accrochée à sa ceinture : — Cinq heures et demie! 
ajouta-t-elle avec un soupir rentré. 

Tout en s'excusant, Philippe examinait Camille du coin de l'œil et 
constatait qu'elle avait employé une bonne partie des heures de 
l'attente à parfaire une toilette savamment raffinée, sur laquelle 
elle comptait sans doute pour le reconquérir complètement. — Elle 
était vêtue d'une robe de cachemire blanc, dont l'étoile souple et 
légère moulait son corps mignon sans le serrer trop étroitement. 
Les manches, courtes et amples, laissaient à nu l'avant-bras potelé, 
aux attaches élégantes et minces. La jupe, artistement drapée, tom- 
bant en plis moelleux sur les hanches, découvrait deux petits pieds 
chaussés de souliers mordorés et de bas de soie bleu pâle. Les 
cheveux, d'un blond roux, noués en torsades lâches, semblaient à 
chaque instant vouloir échapper au peigne d'écaillé et se répandre 
sur la nuque. Le visage avait été l'objet d'un maquillage adroit et 
sobre, destiné non pas à rajeunir une carnation encore fraîche, 
mais à rehausser, à l'aide d'une ombre noire autour des yeux et 
d'une note rouge sur les lèvres, l'expression originale de la 
physionomie. — Tout, dans ce voluptueux ajustement, disait 
la femme qui aime et qui veut être aimée, et ces visibles inten- 
tions d'amour augmentaient encore le supplice de Desgranges. Il 
était las déjà de la comédie qu'il jouait, et la seule pensée d'être 
de nouveau condamné à mentir pendant toute une soirée lui soule- 
vait le cœur. Il considérait comme une action honteuse d'abuser 
Camille par de feintes caresses ; après avoir, l'instant d'avant, 
baisé le front pur de Mariannette, il lui répugnait de poser ses 
lèvres sur les lèvres peintes de M™^ Archambault. Il était bien dé- 
cidé à résister froidement aux séductions de son ancienne maî- 
tresse, et si cette froideur la blessait, si elle amenait une scène de 
reproches, ce serait tant mieux. Cela lui donnerait l'occasion d'une 
explication qu'il était impossible de retarder. De cette façon, il met- 
trait plus vite fin à une situation comparable à celle d'un patient 
étendu sur un lit de torture. 

Dès le début, il se tint donc sur la réserve. Il se montra dis- 
trait, presque maussade, et affecta de répondre avec une dureté 
agressive aux coquettes avances de Camille. H spéculait sur les 
violences de ce caractère emporté et impérieux, et il s'attendait à 
une brusque explosion ; mais son attente fut trompée. Il croyait 
connaître le cœur de sa maîtresse, et il n'en avait jamais pénétré 
l'arrière-fond énigmatiqur. 11 oubliait de quels subterfuges une 
femme qui aime est capable lorsqu'elle devient soupçonneuse. Chez 
les natures passionnées, l'exaltation s'allie très bien avec un singu- 
lier esprit de calcul et une apparente longanimité. On sait de quel 



AMOUR d'automne. 273 

art de dissimulation les fous sont doués, et dans la passion il entre 
toujours un grain de folie. — Camille ne semblait pas disposée à 
s'offusquer des inégalités d'humeur de Philippe ; au contraire, met- 
tant de côté tout amour-propre de jolie femme, elle se faisait douce 
et indulgente. Elle affectait de le traiter en enfant capricieux, avait 
pour lui des attentions de sœur plutôt que des caresses d'amante, 
n'exigeait rien et maintenait habilement la conversation dans les 
limites d'une affectueuse causerie à bâtons rompus, roulant sur les 
sujets les plus divers et les plus étrangers à l'amour. 

Elle avait lu dans le jeu de Desgranges, et le voyant occupé à 
chercher un motif de fâcherie, elle s'évertuait à ne lui en fournir 
aucun. De fait, il se trouvait fort empêché, et le hasard se montrait 
fort peu soigneux de le servir. La mansuétude patiente de Camille 
le mettait dans l'impossibilité de faire naître 'a querelle sur laquelle 
il comptait pour sortir d'embarras. A moins d'user d'une brus- 
querie grossière et discourtoise qui répugnait à son caractère, il 
lui était difficile de provoquer à la lutte un adversaire qui se déro- 
bait. D'ailleurs, comme on l'a vu déjà, s'il n'aimait plus M™^ Ar- 
chambault, il se souvenait qu'il l'avait aimée, et il ne voulait pas 
ajouter au chagrin qu'il allait lui causer l'inutile injure d'un procédé 
brutal. Il ajourna donc de nouveau l'aveu qu'il méditait, et l'entre- 
tien continua de rouler sur des sujets impersonnels. 

Camille l'avait retenu à dîner, et on dressa le couvert dans la 
pièce où elle l'avait reçu. Pendant toute la durée de ce dîner, la 
femme de chambre qui les servait resta en tiers avec eux, et sa 
présence conserva naturellement à la causerie son caractère banal 
et superficiel. 

Quand on eut desservi et qu'ils se retrouvèrent seuls dans la 
pièce haute de plafond, éclairée faiblement par les dernières lueurs 
du couchant. Desgranges se reprit à envisager avec une certaine 
angoisse les conséquences possibles de ce tête-à-tête, rendu encore 
plus périlleux par la tombée du crépuscule. Par bonheur, l'ameu- 
blement peu confortable de cette chambre d'auberge, composé uni- 
quement de six chaises de crin et d'un fauteuil de paille, se prêtait 
mal aux causeries trop intimes. Philippe et Camille furent obligés 
de s'asseoir cérémonieusement à une certaine distance l'un de 
l'autre, ce qui éloigna pour le moment le péril redouté. D'ailleurs, 
M""^ Archambault ne paraissait pas désireuse d'abandonner son atti- 
tude expectante et réservée, car, au bout de quelques minutes, 
elle dit à Desgranges : 

— Je ne vous garderai pas longtemps ce soir, mon ami ; ces 
deux jours de voyage m'ont fatiguée et j'ai grand besoin de dor- 
mir... Vous verrai-je demain? 

TOVIE LXXXV. — 1888. 18 



!27A REVUE DES DEUX MONDES. 

— Non, répondit-il, ma journée de demain ne m'appartient 
pas... J'ai un rendez-vous à Annecy avec des hommes d'aiïaires et 
je ne rentrerai que fort tard... Mais après-demain, si vous le per- 
mettez, je viendrai passer avec vous l'après-midi. 

Il se félicitait d'avoir imaginé cette défaite ; si Camille s'en forma- 
lisait, il était fermement décidé à profiter de ses récriminations 
pour lui dire toute la vérité; si au contraire elle n'insistait pas, 
c'était du moins un jour de gagné, et, dans l'intervalle, le hasard 
lui fournirait peut-être un moyen moins cruel de provoquer l'ex- 
j)lication qu'il souhaitait et craignait tout ensemble. Mais M™® Ai'- 
chambault ne formula aucune objection. Un vague sourire courut 
sur ses lèvres, puis elle répliqua : 

— Décidément, mon cher, cette mission dont on vous a chargé 
n'est pas une sinécure, et cette jeune fille doit vous en savoir un 
gré particulier... La connaissiez-vous avant de venir en Savoie? 

— Non, mais son père était mon meilleur ami;., un ami de 
vingt-cinq ans, un des plus beaux caractères que j'aie rencontrés, 
et j'aurais cru trahir notre vieille amitié en refusant de me dé- 
vouer aux intérêts de sa fille. 

— C'est très bien, cela!.. Et cette jeune personne est aussi un 
beau caractère, naturellement?.. 

— Ne vous moquez pas... Elle est la franchise et la droiture 
même. 

— IIô ! ho!., ce sont des qualités rares chez une femme... Com- 
ment se fait-il qu'avec ces vertus... mâles, cette fille, qui est ma- 
jeure, ne puisse surveiller elle-même ses intérêts? 

— Elle n'entend rien aux affaires. 

— En vérité?.. Je croyais qu'en province on avait l'esprit plus 
pratique. 

— Elle fait sans doute exception, car, sur ce chapitre, elle est 
ignorante et simple comme une plante sauvage. 

Bien qu'il éprouvât une certaine gêne à parler de M"° Diosaz de- 
vant Camille, cette gêne était mêlée d'un secret plaisir... Incou:- 
sciemment, il était heureux de proclamer les qualités qui l'avaient 
surtout charmé ; il y trouvait en quelque sorte la justification de 
son infidélité, et ainsi il se laissait entraîner à faire l'éloge de Ma- 
riannette, sans se douter que M'"" Archanibault épiait jusqu'à l'in- 
tonation de ses moindres réponses et conduisait cet interrogatoire 
avec la sagacité d'un juge d'instruction. 

— Au moins, continua-t-elle, son père lui a-t-il laissé quelque 
argent ? 

— Elle a une fortune honorable. 

— Elle vit seule? 

— Oui, elle habite seule le Vivier. 



AMOUR d'actomtve. 275 

— Ah!.. Et comnriftnt, se nomme-t-e1ie, votre plante sauvage? 

— Elle se nomme Mariannette Diosaz. 

— Mariannette... C'est gentil, un vrai nom d'églogue!.. Allons, 
mon ami, ajouta-t-elle en étoufTant un bâillement, vous devez voya- 
ger demain, et moi je tombe de sommeil... Je ne vous reliens plus. 

Elle sonna sa femme de chambre. 

— Céline, reconduisez M. Oesgranges ! 

En lui souhaitant le bonsoir et en le congédiant avec une poi- 
gof^e de main, elle ne se départit pas de son air calme et bon en- 
fant; mais, quand la porte se fut refermée sur Philippe, le sourire 
disparut brusquement de ses lèvres. Sa figure prit une tragique 
expression de colère et de menace, et une lueur d'indignation 
flamba dans ses grands yeux aux paupières bistrées. 

— Couchez-vous ! cria-t-elle à Céline qui rentrait, je me déferai 
seule... 

Une fois qu'elle eut clos la porte de sa chambre à coucher, Ca- 
mille, avec des gestes d'une violence farouche, déboutonna sa robe 
et se dévêtit rageusement de cette toilette sur laquelle elle avait 
compté pour vaincre la froideur de Philippe. Elle suffoquait, il sem- 
blait que tout le sang de son corps lui montât à la gorge. Elle dé- 
grafa son corset, le jeta loin d'elle et resta un moment debout, les 
épaules nues, la poitrine haletante. Ses tempes cuisaient, ses mains 
étaient glacées, et, sentant l'approche d'une crise de nerfs, elle ser- 
rait contre ses dents la batiste de son mouchoir pour étouffer les 
cris qu'elle était tentée de pousser par manière de soulagement. 
Elle enveloppa à la bâte ses épaules frissonnantes dans un peignoir 
et s'affaissa sur un fauteuil, en proie à une sorte de spasme dou- 
loureux, tordant et détordant ses mains crispées. 

A travers ce trouble nerveux, par secousses intermittentes, une 
pensée, toujours la même, passait dans son cerveau et y produisait 
un ébranlement pénible, comme ces lourds chariots qui roulent sur 
le pavé des rues en faisant trembler les maisons de la base au 
faîte! — Philippe ne l'aimait plus!.. Philippe la trompait ! — Ainsi, 
après avoir triomphé des méfiances d'un mari soupçonneux, déjoué 
sa surveillance, couru les routes pendant huit jours et risqué sa 
réputation, lorsqu'elle arrivait enfin près de l'homme dont elle 
avait fait le seul intérêt de sa vie, cet homme était métamorphosé. 
Au lieu de lui donner ces consolations et cette tendresse dont elle 
avait besoin, il lui portait le coup le plus meurtrier et lui infligeait 
la plus sanglante injure, en la dédaignant et en la trahissant... Car 
il la trahissait!.. Camille avait le pressentiment qu'une femme s'était 
interposée entre elle et lui, et cette femme ne pouvait être que 
M»« Diosaz. . 

Peu à peu l'irritation nerveuse de M""^ Archambault faisait place 




276 REVUE DES DEDX MOCSDtS. 

à un morne abattement, suivi d'une brusque explosion de larmes; 
— et ces larmes répanduos amenaient une détente, un calme rela- 
tif, qui permettaient à Camille de chercher avec plus de sang- 
froid à se rendre compte de l'étendue du désastre. — De quelle 
nature était l'aiïection de Philippe pour cette Mariannette?.. S'agis- 
sait-il d'un de ces caprices, purement passagers, que le voismage 
d'une jolie fille inspire à un homme déjà mûr? Ou bien y avait-il 
quelque chose de plus sérieux?.. Desgranges, las du célibat, vou- 
lait-il épouser cette orpheline?.. Ces premières questions, fiévreu- 
sement agitées et non résolues, en engendraient d'autres qui 
venaient à la file poser à son esprit de nouveaux points d'mterro- 
gation : — M'"" Diosaz était-elle jolie? Appartenait-elle à la caté- 
gorie des filles avec lesquelles on peut flirter impunément, ou à 
celle dfs filK's qu'on épouse?.. Enfin, en supposantque Philippe fût 
sérieusement épris, l'amour qu'il éprouvait était-il payé de retour? 
Toutes ces hypothèses surgissaient tour à tour dans le cerveau 
de Camille et y enfonçaient successivement de douloureux coups 
de marteau. Avant tout', il fallait les vérifier, puisque de leur réalité 
plus ou moins solide dépendait le succès de la lutte. —Car M"' Ar- 
chauibault voulait combattre. Elle n'était pas de celles qui reculent 
devant le premier obstacle. Elle entendait conserver ce cœur qui lui 
appartenait depuis quinze ans. Philippe était son bien, sa chose; 
elle l'aimait avec la tendresse exclusive d'une femme qui n'a eu 
que cette passion et qui sent venir l'âge où l'on ne peut plus hon- 
nêtement recommencer un roman d'amour. — 11 fallait donc tout 
d'abord savoir ce que c'était que Mariannette, et Camille résolut de 
mettre à profit l'absence de Desgranges pour commencer le combat. 
Elle s'endormit tard et eut un sommeil agité. Le lendemain, dès 
le matin, elle était debout, et, après une rapide toilette, elle sortit 
de l'Abbaye. Il lui fut facile d'obtenir les indications nécessaires 
pour trouver le logis Diosaz, et, vers neuf heures, elle longeait len- 
tement la route sur laquelle donnaient l'une des façades et la grille 
du Vivier. Cette première inspection lui permit de se faire une idée 
de l'importance du domaine; mais ce qu'elle désirait connaître 
surtout, c'était la maîtresse du logis, et la chose était moins aisée. 
Sans se lasser, elle contourna les clôtures, suivit le chemin de ha- 
lage qui bordait le lac, put apercevoir les massifs du jardin, ainsi 
que les glycines de la loggid ; puis elle remonta le chemin caillou- 
teux qui va du petit port à la route et se retrouva à l'encoignure 
de lu maison Diosaz. Là enfin, le hasard la servit à souhait. A l'ex- 
trémité de la terrasse, Mariannette, penchée sur le parapet, était 
précisément occupée à causer avec le vieux gardeur de chèvres de 
Perroir, auquel elle remettait son aumône hebdomadaire. M'"" Ar- 
chambault vil jusqu'à moitié du buste une personne svel te, livrant 



AMOUR d'automne. 277 

sans crainte du haie son cou et sa figure aux caresses du soleil, 
qui jouait dans les boucles de ses cheveux châtains et illuminait 
ses yeux bruns. La jeune fille paraissait heureuse ; un clair sourire, 
entr'ouvrant ses lèvres fraîches, creusait des fossettes dans ses 
joues; sa voix tintait musicalement dans l'air du matin. 

— Grand merci, mademoiselle Diosaz, disait le vieux pasteur de 
chèvres en saluant, je vous remercie bien humblement et en toute 
gratitude, et que Dieu vous le rende ! 

Camille saisit au vol ces derniers mots, qui ne lui laissèrent plus 
de doute sur l'identité de Mariannette. Il lui avait du reste suffi de 
la voir. Rien qu'à l'aspect de la jeune fille, une épine lui était entrée 
dans le cœur et elle avait deviné une rivale. 

— Jolie, oui, elle l'était, et plus que jolie, — séduisante. — Mal- 
gré toute la haine qu'elle vouait déjà à l'orpheline, M""® Archam- 
bault était douée d'un goût trop sûr pour ne pas reconnaître que 
Mariannette possédait ce qui constitue le charme. Elle avait de 
beaux yeux expressifs, elle avait la grâce, le naturel et par surcroît 
la jeunesse ! — De nouveau Camille sentit se rallumer en elle toutes 
les colères de la veille. Son cœur se mit à battre avec une telle vio- 
lence qu'il lui fut impossible de continuer à marcher; elle quitta 
la route et alla s'asseoir au bas d'un sentier qui escaladait la mon- 
tagne et qu'ombrageaient d'énormes noyers. La jalousie lui enfié- 
vrait le corps et l'âme; — non plus cette crainte enfantine dont elle 
était coutumière et qui ne reposait que sur de chimériques suspi- 
cions, mais une jalousie féroce, ayant pour objectif une créature 
vivante, un être de chair et de sang, qui respirait à quelques pas 
d'elle. Son imagination surexcitée se représentait Philippe auprès 
de M"^ Diosaz, Philippe hôte assidu du Vivier et s'enivrant chaque 
jour du charme capiteux de cette jeunesse en plein épanouisse- 
ment!.. A cette pensée, ses extrémités se glaçaient, les battemens 
de son cœur s'arrêtaient et des picotemens aigus lui brûlaient les 
tempes. — Par cette claire matinée d'août, devant ce paysage heu- 
reux et reposé, son âme était pleine de rancunes et de tempêtes. 
Sa souffrance était intolérable, et cependant elle voulait souffrir 
plus encore. Elle n'était point satisfaite de ce qu'elle avait appris, 
elle brûlait d'en savoir davantage. Un irrésistible désir d'aller jus- 
qu'au bout de sa douleur la possédait tout entière. Elle était impa- 
tiente de voir Mariannette de plus près, face à face, et de la faire 
parler. De cette façon, elle jugerait mieux la situation, elle parvien- 
drait à deviner si l'amour de Philippe était partagé par l'orpheline, 
et, qui sait? elle pourrait peut-être porter à cet amour naissant un 
coup qui ne lui laisserait pas le temps de grandir... 

Elle se leva, décidée à mettre son projet à exécution. — Une 
source coulait à ses pieds, parmi les véroniques et les cressons ; 




278 RKVl'E DtS i)i:ix mondks. 

elle y trempa son mouchoir, bassina ses tempes et son front; puis, 
plus calme en apparence, comprimant éncrgiquement la colère qui 
grondait dans son cour, elle se dirigea de nouveau vers la grille 
du Vivier. 

XV. 

Chaque jour, Mariannette consacrait une partie de la matinée à 
soigner les massifs de son jardin. — Après plusieurs semaines de 
grand soleil et de sécheresse, les dernières pluies avaient rafraîchi 
la terre et déterminé un mouvement de sève dans les arbustes et 
les fleurs. Cette végétation remontante avait besoin d'être régula- 
risée et aménagée à coups de sécateur. Les pelouses reverdies dé- 
versaitMit leurs hautes herbes sur les plates-bandes; les résédas 
poussaient jusque dans le gravier des allées; sur les rosiers, les 
roses de l'été maintenant desséchées encombraient les branches et 
demandaient à être coupées pour faire place à de jeunes boutons. 
M""' Diosaz était donc fort alfairée. Coiffée d'un grand chapeau de 
paille, ayant relevé jusqu'au-dessus des chevilles la jupe de sa 
robe noire, elle allait de la pelouse aux quinconces, maniant alter- 
nativeulent le râteau ou le sarcloir, et l'action mettait une teinte 
rose sur ses joues. — Le léger brouillard de mélancolie, produit la 
veille par la trop brève visite de Philippe, s'était déjà dissipé avec 
l'espoir certain de passer près de son fiancé une bonne partie de la 
journée. La mauvaise impression d'hier n'existait plus ; elle était 
remplacée par une nouvelle disposition d'esprit légère et souriante 
comme la lumière du malin. — Ceux qui croient aux pressentimens 
prétendent que nous sommes avertis des chagrins qui nous mena- 
cent par une sorte de mystérieuse angoisse intérieure... 11 n'en était 
rien pour Mariannette, qui allait et venait, rassérénée, allègre, et 
ne se doutant pas (\ue le malheur l'attendait, tapi derrière la porte. 

On sonna, et comme la jeune fille se trouvait en ce moment près 
de la grille, ce fut elle qui l'ouvrit. Le lourd battant de tôle grillée 
tourna sur ses gonds, et Mariannette aperçut sur le seuil une incon- 
nue en éh'gante toilette de voyage. Elle crut d'abord à quelque 
méprise, et elle s'a|)prochait pour renseigner charitablement cette 
étrangère, qui, sans doute, se trompait de porte, quand la visiteuse 
dit d'une voix nettement articulée : 

— Mademoiselle Diosaz? 

— C'est moi, madame, répondit Mariannette étonnée. 

— Pardonnez-moi, reprit M"' Archambault, de vous déranger si 
malin, mademoiselle, mais je suis pour peu de temps à Talloires 
et je n'ai pu choisir une heure plus convenable... 

— Veuillezentrer,madarae,dit poliment lajeune fille très intriguée. 



AMOUR d'altomne. 279 

lit, précédant Camille, elle la conduisit sous les platanes, lui 
offrit un des sièges rustiques et s'assit en face de la visiteuse, sur 
un banc adossé à l'un des arbres. 

Sous la fouillée épaisse des platanes, traversée par quelques rais 
de lumière blonde, le contraste de ces deux jeunes femmes s'exa- 
minant curieusement, et offrant chacune un type de beauté si divers, 
eût donné l'idée d'un joli tableau à un peintre de genre. — Marian- 
nelte s'était débarrassée de son chapeau de jardin, et ses cheveux 
un peu en désordre, s'échappant de tous côtés en mèches re- 
belles, encadraient capricieusement sa figure ouverte aux yeux si lim- 
pides et à l'expression si franche qu'on lisait sur ses traits tout ce 
qui se passait dans son esprit. L'étoffe noire et mince de sa mo- 
deste robe du matin faisait ressortir sa taille bien prise, la grâce 
robuste de son cou, ses épaules d'un modelé ferme et pur, et aussi 
les attaches un peu trop fortes de ses mains. — Camille, plus mince, 
plus mignonne et plus onduleuse, montrait dans l'encadrement de 
son chapeau aux brides de gaze nouées sous le menton le charme 
étrange de sa figure mobile, la briàlante lueur fauve de ses yeux 
peints et le sourire sarcastique de ses lèvres rouges. Sa toilette 
de tussore, à la fois simple et raffmée, moulait admirablement les 
rondeurs délicates et les souples flexions de son corps serpentin. 
Chez l'une, ce que l'on admirait le plus, c'était l'éclat de la jeu- 
nesse saine et harmonieusement équilibrée, le naturel et une ex- 
quise fraîcheur; — chez l'autre, c'était une beauté rare et fine, 
mise en valeur avec un art savant et illuminée par la flamme inté- 
rieure d'une âme tragiquement passionnée. 

— Elle est belle, conclut mentalement M™® Archambault après 
quelques secondes d'un minutieux examen, mais d'une beauté trop 
rustique... Elle n'a aucun usage... Gomment Philippe peut-il être 
sérieusement épris de cette grâce savoyarde?.. 

Mise un peu mal à l'aise par le regard aigu et le silence de cette 
étrangère qui la dévisageait, Mariannelte se décida à demander avec 
une certaine raideur : 

— Pardon, madame, voulez- vous avoir l'obligeance de me faire 
connaître l'objet de votre visite? 

— Très volontiers, mademoiselle, répliqua M"^* Archambault 
avec son persistant sourire de sphinx ; voici en deux mots ce qui 
m'amène... Je suis étrangère, votre pays me plaît, et je désire- 
rais acheter ou louer une maison de campagne au bord du lac. 

La figure de M'^^ Diosaz exprima sans doute une complète inin- 
telligence du rapport qui pouvait exister entre ce désir et la visite 
de l'inconnue, car celle-ci se hâta d'ajouter : 

— Votre habitation est merveilleusement située... Oi> m'a dit 




280 REVIE DES DEUX MONDES. 

dans le bourg que vous aviez rintention de vous en défaire, et je 
viens vous demander si vous consentiriez à me la vendre. 

_- Mai^ madame, on vous a trompée! s'écria ingénument Ma- 
riannelte ébahie ; le Vivier n'est ni à vendre m à louer 1 

En même temps, elle s'était levée comme pour mdiquer à la visi- 
teuse qu'il n'v avait j.lus aucune raison de prolonger l'entretien; 
mais M"' Archambault ne parut pas comprendre ; elle resta posée 
sur sa chaise et continua avec son inquiétant sourire : 

_- Ah! quel dommnge!.. On m'avait affirmé que vous aviez le 
proiet de quitter ce pavs prochainement pour vous fixer à Pans, 
ramille avait jeté ces mots au hasard, un peu comme 1 araignée 
lance d'abord à l'aventure ses premiers fils, espérant que l'un d eux 
s'accrochera à quelque branche et lui servira de point d'appui pour 
ourdir sa toile. Elle lut sur la figure de la jeune fille moins d'eton- 
nement que d'embarras. En elfet, Mariannette se rendait compte 
de la façon dont le bruit de son départ avait pu s accréditer dans 
Te^^prit des gens du bourg.— On avait déjà parlé de ses fiançailles, 
on savait que Philippe était Parisien, et on avait dû en conclure 
qu'elle suivrait son futur à Paris. — A mesure qu'elle y rélléchis- 
sail, l'erreur qui avait motivé la démarche de i\P« Archambault lui 
semblait très explicable, mais en même temps elle éprouvait une 
certaine gène à l'idée que cette étrangère devinait, ou tout au moins 
pressentait là-dessous une histoire d'amour. Elle ne put donc s'em- 
pêcher de ro'gir très fort en répondant à son interlocutrice : 

— Je n'ai fait part de mes projets à personne ; tout ce que je 
puis vous dire, madame, c'est que j'aime trop cette maison pour la 
quitter... Mon père y a vécu, j'y ai été heureuse, et je n'ai nulle- 
ment l'intention de la vendre... A présent, moins que jamais! 

Ces dernières paroles, prononcées d'une façon plus vibrante, don- 
naient comme une réplique aux insinuations de l'inconnue. Elles 
semblaient signifier : « Quoi qu'on ait pu vous dire de mes projets 
de mariage, je garde cette maison ; elle m'est plus chère encore 
maintenant, i»arce que j'y ai connu mon fiancé, et parce que j'y i»i 
été aimée. » — Du moins, c'est dans ce sens que les interpréta la 
jalousie de M""= Anhambault. La rongeur et l'animation de Marian- 
nette n'a\ aient pas échaj)pé à son regard perspicace.— Elle l'aimel 
pensa-t-elle, et j'ai touché juste... Elle compte se faire épouser par 
Philippe et le cloîtrer au Vivier pour le restant de ses jours! — Et, 
bien qu'elle n'eût plus aucune raison de prolonger sa visite, bien 
qu'en dedans elle souflrlt à crier, elle résolut de ne point quitter 
la place avant d'avoir inflige quelque meurtrière blessure à cette 
jeune fillf, dont la beauté bien portante et la sécurité heureuse 
avaient l'air de la narguer. 



AMOUR d'automne. 281 

— Je suis vraiment confuse, répondit-elle en se levant, d'avoir 
cru trop légèrement à des propos de village et je vous en demande 
pardon, mademoiselle ; avant de vous déranger, j'aurais dû con- 
sulter une personne sérieuse et mieux informée, que j'ai eu le 
plaisir de rencontrer hier à Talloires... M. Philippe Desgranges. 

A ce nom brusquement jeté en avant, la rougeur de Mariannette 



augmenta. 



— M. Desgranges! répéla-t-elle. 

— Parfaitement... II est votre conseil, je crois? 

— Vous le connaissez, madame? 

— Oui, mademoiselle, et j'ai été agréablement surprise de le 
retrouver ici. 

— Seriez-vous, demanda curieusement Mariannette, l'une des 
personnes avec lesquelles il a passé la soirée hier? 

— Ah 1 fit Camille avec une intonation aiguë et sarcastique qui 
troubla singulièrement la jeune fille, il vous a parlé de moi? 

— Non, madame; M. Desgranges m'a simplement dit qu'il avait 
rencontré un de ses amis descendu avec sa femme à l'Abbaye. 

— II est prudent, pensa M"' Archambault avec un frisson de co- 
lère; il pousse la précaution jusqu'à me faire voyager en famille! 
— Elle haussa les épaules et eut un signiilcatif hochement de tête 
qui pouvait se traduire par : « A la bonne heure, j'aurais été étonnée 
qu'il songeât à vous entretenir de moi. » Puis elle reprit de sa voix 
mordante : 

— Je suis très fâchée de n'avoir point vu M. Desgranges aujour- 
d'hui... Quand je suis montée tout à l'heure au Toron, on m'a dit 
qu'il était absent. 

— Mon Dieu, madame, repartit Mariannette qui commençait à 
être agacée, si vous étiez venue un peu plus tard au Vivier, vous v 
auriez trouvé M. Desgranges, car je l'attends cette après-midi. 

Camille se mordit les lèvres : — lî mentait! songeait-elle avec 
une sourde ironie rageuse, et ce voyage à Annecy n'était qu'une 
défaite pour se débarrasser de moi ! 

— C'est du guignon ! murmura-t-elle en s'efforçant de ramener 
sur ses lèvres un sourire pâle et menaçant comme un soleil d'orage; 
malheureusement mes momens sont comptés, nous partons se soir 
ou demain matin... Je regrette vivement ce contre-temps et notre 
ami le regrettera comme moi;., nous avions encore tant de choses 
à nous dire ! 

Le sourire contraint, le regard acéré et scrutateur de xM"'^ Archam- 
bault, l'accent sarcastique de ses paroles déconcertaient de plus en 
plus W'' Diosaz. Elle en arrivait à douter de la réalité du prétexte 
invoqué par l'étrangère pour se présenter au Vivier, et à chercher 
~uel pouvait être le véritable motif de cette mystérieuse visite. 




282 REVDE DES DEUX MONDES. 

— Vous connaissez beaucoup M. Desgranges? demanda-t-elle 

avec une gravité froide. , , • 

_ Beaucoup, mademoiselle ; nous sommes de très vieux amis... 
Il V avait dans la façon perfide dont elle rythma et souligna ces 

mots « de très ^ieux amis » un tel accent d'àpreté amère et de tels 

ironiques sous-entendus que Mariannetie en reçut une blessure au 

cœur Elle pàlit et devint toute tremblanle. 

— Oui continuait Camille sur le même ton, de vieux amis de 
quinze ans... C'est une connaissance qui date déjà, comme vous 
vovez' Philippe pourra vous dire, si vous lui parlez de moi, que 
nous avons dansé ensemble notre première valse à une époque où 
vous étiez encore une enfant... Cela ne nous rajeumt m l un m 

l'autre, hélas!.. , , . . . . ^■ 

En entendant cette femme, dans laquelle elle devinait instinctive- 
ment une ennemie, appeler familièrement Desgranges par son pré- 
nom l'orpheline se sentit péniblement choquée, mais ce choc dou- 
loureux eut pour eiïet de lui rendre le sang-froid et l'assurance 
Qu'elle perdait. Elle enfonça son regard clair et droit dans les yeux 
étincelans de son interlocutrice, et l'interrompit d'un air très digne 

et très ferme i 

— Puisque vous connaissiez depuis si longtemps M. Desgranges, 
ie re<-rette comme vous, madame, que vous ne lui ayez point i)arle 
de vos projets dès hier. - Il vous eût épargné une démarche 

^" — ^Mon Dieu, je n'v ai plus pensé, répliqua M°^^ Archambault bat- 
tant peu à peu en retraite et se rapprochant de la grille; nous avons 
causé de tant de choses, réveillé de si anciens souvenirs, en nous 
retrouvant ici, que j'ai oublié ce détail... D'ailleurs, je voulais mé- 
nager à M Desgranges la surprise de mon installation a iaik^ires 
et ne lui rien dire avant d'avoir vu le Vivier... J'aime assez àjuger 
des choses par moi-môme... Maintenant j'ai vu et je suis hxee... 
Adieu, mademoiselle! .. 

Et laissant Mariannette sous l'impression de ces dernières paroles 
cnigmali(iues, Camille salua brièvement et disparut. 

XYI. 

Cette visite aussi étrange qu'inattendue avait brusquement troublé 
la sérénité de la joune llUc. Oubliant son jardinage, elle était re- 
venue s'asseoir sous les platanes, et là, dans sa posture familière, 
_ accoudée à la table, les mains no'.ées sous son menton, — elle 
se remémorait avec ennui les moindres détails de sa conversation 
avec cette inconnue, qui était entrée si cavalièrement chez elle et 
qui ne s'était même pas nommée. - Quel avait été son véritable 



A.MODR d'automne. 283 

but en venant au Vivier? Avait-elle obéi à un vulgaire sentiment de 
curiosiié? Mais cette curiosité, à propos de quoi était-elle née? Phi- 
lippe avait donc parlé d'elle à cette dame, et d'une façon assez 
particulière pour lui donner l'envie de pénétrer au Vivier? En tout 
cas, ce qu'il en avait dit n'avait pas eu pour effet de la rendre 
sympathique à cette étrangère, car Mariannette avait clairement dé- 
mêlé dans les paroles et dans le regard de l'inconnue une secrète 
malveillance. Quel besoin avait cette femme de faire sonner si haut 
sou amitié de vieille date avec M. Desgranges, qu'elle appelait 
a Philippe » tout court? Éiait-ce pure affectation ou y avait-il là 
une intention blessante? Et pourquoi ce désir de blesser une per- 
sonne qu'elle n'avait jamais vue?.. Cette malveillance ne pouvait s'ex- 
pliquer que par un sentiment de jalousie éveillé à la nouvelle du 
futur mariage de Philippe... Mais alors?.. Une pareille supposition 
ouvrait à l'âme droite et honnête de Mariannette de troublantes per- 
speciives. Cette inconnue aurait donc eu des droits sur le cœur de 
son fiancé?.. Non, c'était impossible... Philippe lui avait affirmé 
n'avoir avec la voyageuse descendue à l'Abbaye que de simples re- 
lations mondaines, et elle le savait trop loyal pour recourir à un 
mensonge. — Et, malgré cela, il y avait dans toute cette aventure 
quelque chose de louche et d'obscur qui la tourmentait. 

Par momens, pour se rassurer, elle se disait qu'elle s'alarmait 
à tort, que son imagination grossissait singulièrement les choses 
et qu'elle était sotte de s'égarer ainsi sur une fausse piste. Comme 
toutes les natures candides, elle avait peine à croire au calcul et à 
la dissimulation chez les autres. L'explication assez naturelle que 
lui avait donnée la visiteuse lui paraissait tout à coup fort vraisem- 
blable. Celte dame n'était pas la première voyageuse que la beauté 
du site eût attirée et qui eût cherché à s'installer pour l'été à Tal- 
loires. Mais, cette hypothèse, si acceptable qu'elle fût, ne tranquil- 
lisait pas Mariannette. Elle était prise d'une nouvelle inquiétude à 
l'idée d'avoir pour voisine de campagne cette Parisienne, qui pré- 
tendait connaître M. Desgranges depuis sa jeunesse et qui lui était 
instinctivement antipathique. De quelque façon qu'elle l'envisageât, 
cette visite lui paraissait un fâcheux présage et lui laissait le cœur 
plein d'inquiétude. 

Mariannette était devenue triste : non pas, cependant, qu'elle 
douiâi de l'amour de Philippe et qu'elle crût son bonheur sérieu- 
sement menacé. Elle était à l'âge heureux où l'on possède une im- 
perturbable confiance dans sa force. Quand on a vingt ans, on est 
armé d'uue foi si candide en soi et dans les autres, qu'à moins de 
ceriaines prédispositions maladives, on est presque invulnérable à 
la jalousie. La jeunesse a de ces grâces d'état, de ces aimables pré- 
boiiipiious qui la iivreuL lacdement aux sentimens généreux, mais 




2Si REVUE DES DEUX MONDES. 

qui la rendent impénétrable aux passions inférieures. M'^® Diosaz se 
croyait si solidement aimée par Desgranges, qu'il ne lui venait pas 
à l'esprit de voir une rivale dangereuse en M™^ Archambault. Elle 
n'était pas jalouse, mais elle avait peur. L'équivoque démarciie de 
cette matinale visiteuse avait jeté de mystérieuses ténèbres dans 
son Cd'ur. Elle sentait une ombre planer sur la sincérité de Des- 
granges, et pour cette âme limpide, si éprise de franchise et de 
netteté, cette obscurité même passagère était une souffrance. Pen- 
dant tout le reste de la matinée, elle demeura tourmentée et sou- 
cieuse, et ce fut dans cette disposition d'esprit que la trouva Phi- 
lippe, lorsqu'il arriva au Vivier après déjeuner. 

11 était, lui, sinon tout à fait tranquille, du moins plus à l'aise et 
moins énervé. Heureux de s'être assuré la liberté de sa journée, 
trompé aussi par l'apparente résignation de AF"^ Archambault, il 
avait ajourné au lendemain la solution des difficultés qui le tour- 
mentaient; il accourait au Vivier avec l'intention de fiiire oublier 
son humeur morose de la veille et de se consacrer tout entier à sa 
fiancée. 

Dès en entrant, il fut frappé de la figure anxieuse de la jeune 
fille. Le front si pur de Muriannette était plissé de rides transver- 
sales comme par le travail d'une pénible méditation, et ses yeux 
si limpides étaient voilés d'une brume de tristesse. — Gomme tous 
les gens qui n'ont pas la conscience en repos, il eut immédiatement 
le pressentiment de quelque mésaventure : 

— Qu'avez-vous, Mariannette chérie, demanda-t-il tendrement en 
lui prenant les mains, êtes-vous soulfrante? 

— Non, répondit-elle Je suis seulement encore préoccupée de ce 
qui m't st arrivé ce matin. 

— Et que vous est-il arrivé? s'écria Desgranges en l'enveloppant 
tout entière d'un regard inquiet. 

— Oh! rien de fâcheux, rassurez-vous, mais rien d'agréable non 
plus. . . Asseyez-vous là, je vais tout vous conter. . . Nous ne devons avoii* 
l'un [)0ur l'autre rien de secret,., aucune arrière-pensée!.. Je me 
suis donc {)romis de tout vous dire... J'ai reçu une visite singu- 
lière, qui m'a laissée dans l'état de malaise où vous me voyez. 

— Une visite? murmura Philippe dont tout le sang reflua au 
cœur. 

Avant môme que Mariannette achevât de s'expliquer, il pres- 
sentit quelque coup de tête de Camille et trembla intérieurement : 

— (Jui, continua-t-elle, la visite d'une dame étrangère qui vous 
connaît et qui est descendue à l'Abbaye. 

Il trouva la force d'articuler : — M™® Archambault? — Mais ce 
fut tout ce qu'il put faire. Sa poitrine et sa gorge se serrèrent; 
une flamme rouge lui passa devant les yeux et ses oreilles liutè- 



AMOUR d'automne. 2vS5 

rent. Il lui semblait entendre tout l'édifice de son bonheur s'écrou- 
ler avec un craquement sinistre. 

— Elle ne m'a pas dit son nom, mais c'est certainement l'une 
des personnes dont vous m'avez parlé hier. 

— Et quel était le motif de cette visite? demanda-t-il en détour- 
nant les yeux. — Il n'osait plus regarder en face la loyale figure 
de Maiiannetie; il avait trop peur de laisser voir les transes mor- 
telles qui lui poignaient le cœur. 

— Elle désire acheter une maison de campagne à Talloires ; elle 
croyait que le Vivier était à veiidre, et elle venait me prier de lui 
donner la préférence. 

— Maudite fourberie féminine ! s'exclamait intérieurement Phi- 
lippe. — Il comprenait qu'il avait été joué, que Camille avait tout 
deviné, et que son indillérence apparente n'avait eu d'autre but 
que de l'endormir dans une fausse quiétude et de tromper sa sur- 
veillance. Il avait donné dans le piège comme un enfant et, tandis 
qu'il la croyait devenue plus raisonnable, elle méditait félinement 
le coup perfide qu'elle lui avait porté ce matin... Une flambée de 
colère lui montait au cerveau. Si une malédiction avait pu tuer 
M™® Ârchambault, la malheureuse femme eût été sur-le-champ im- 
molée. — Qu'avait-elle dit à Mariannette? Quelles insinuations em- 
poisonnées avait-elle versées dans le cœur de la jeune fille, et jusqu'où 
s'éiait étendue son œuvre de destruction? Comment le savoir sans 
questionner trop ouvertement Mariannette? — Toutes ces réflexions 
se succédaient en lui avec une rapidité électrique, tandis qu'après 
une courte pause méditative, M"^ Diosaz reprenait timidement : 

— C'est par ce désir d'acheter le Vivier qu'elle a explique sa 
visite... Mais, je vous l'avoue, la raison qu'elle m'a donnée m'a eu 
l'air d'un prétexte et m'a rendue défiante... Comment, en elïet, 
cette dame, qui vous connaît et qui vous avait vu la veille, ne 
s'est-elle pas avisée de vous interroger, vous, qui êtes mon conseil 
et qui vous êtes occupé de la succession de mon père? 

— Elle l'ignorait peut-être, murmura péniblement Philippe. 

— Si fait, elle le savait, et c'est elle qui m'a parlé de vous la 
première... Elle m'a appris d'autres détails encore qui m'ont 
causé une impression désagréable... Pardonnez-moi de vous en- 
ireienir de ces choses qui vous sembleront peut-être des enfantil- 
lages, mais la meilleure manière de vous prouver mon affection, 
c'est de vous ouvrir entièrement mon cœur et de vous confesser 
tout ce que j'éprouve, tout ce que j'espère et tout ce que je crains... 
Eh bien! depuis que j'ai reçu cette visite,jemesens triste... Volon- 
lain-ment ou non, cette dame a exercé sur moi une maligne in- 
fluence... Elle a jeté je ne sais quel trouble dans mon esprit, elle 
m'a inspiré des doutes... 



28(5 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Des doutes?.. Sur quoi? interronipit vivement Desgranges. 

— Sur voire sincérité... Oh! pardonnez-le-moi, j'en suis hon- 
teuse... Mais enlin, hier, en m'annonçant l'arrivée de ces Parisiens 
à l'Abbaye, vous m'en avez parlé comme de simples relations... El 
pouriani cette dame m'a laissé entendre, à plusieurs reprises, que 
vouN étiez de vieux amis, liés depuis quinze ans... Je sais bien 
quelle a pu se vanter... Mais dans quelle intention, et pourquoi 
une p;ireille insistance? 

Dans nos i)ays de l'iisi, on dit que « les garçons ont trois fois le 
droit d'essayer leur chance. » Pour la troisième fois en deux jours, 
la destinée olïVaii à Philippe l'occasion de dire la vérité à Marian- 
neite et d'obtenir l'absolution du passé au moyen d'un aveu com- 
plet de ses hésitations et de ses erreurs. — S'il eût été plus jeune» 
il eût risqué hardiment cette entière confession, et il eût été sauvé. 
La jeunesse a de ces audaces heureuses qui changent en victoires 
les hatailles les plus compromises. Un jeune homme n'hésite pas à 
avouer à la femme qu'il aime les infidélités les plus graves, i)arce 
qu'il [lossède en lui-même un vert talisman qui lui conquerra in- 
dulgence et pardon. — Mais l'homme déjà mûr n'a plus de ces 
vai'lantes témérités. 11 ne marche plus d'un pied sûr dans le 
senti'M- de l'amour. 11 est plein de timidités, de scrupules et de 
tergiversations déj;\ séniles. Étant moins indulgent pour lui-même, 
il ne croit pas à l'indulgence des autres. H arrive à l'heure dou- 
l':'use du crépuscule et perd les belles audaces que donne la pleine 
clarté du soleil. Il voit se poser devant lui pour la dernière fois 
l'iiinour conmie un oiseau aux ailes frémissantes, et il se dit : « Si 
je rt-llarouche, il prendra son vol et ne reviendra plus! » A l'aspect 
de la figure soucieuse et déjà effrayée de Mariannette, Philippe 
Desgranges crut son bonheur menacé, et trembla de le perdre à 
tout jamais en exposant à la jeune fille la misérable situation où il 
était n'duit. Il manqua de décision et de conliance; il rélljchit au 
lieu d'agir; il calcula que la peili le manœuvre de M"'® Archam- 
baull lui fournissait du moins le prétexte qu'il cherchait depuis la 
veille, et il résolut d'en profiler pour provoquer le jour même celte 
rupiuro qu'il avait eu la faiblesse de retarder. — 11 se borna donc 
à répon Ire d'une manière évasive et embarra-^sée : 

— Mon Dieu, je la connais, il est vrai, depuis longtemps... Mais, 
à Paris, ou prodigue le titre d'ami comme on prodigue les poignées 
de main,., et, vous sa\e/., cela ne lire pas à conséquence... 

— pourtant, objecta Mariannette en hochant la tète, elle vous 
appelle Philippe tout court, ce qui indi({ue un certain degré d'in- 
Uuiiié? 

Phili|)pe ne put s'empêcher de rougir. 

— Je vois, dit-il, que mes paroles ne réussissent pas à vous cou- 



AMOUR d'automne. 287 

vaincre... Pourquoi doutez-vous de moi, qui vous aime profondé- 
ment? 

— Je ne doute pas de votre affection; si j'en doutais, vous me 
verriez autrement malheureuse... Non, mais, depuis cette visite, je 
ne puis me défendre d'une mystérieuse appréhension!.. Je sens 
entre nous quelque chose d'obscur qui m'elFraie... Certes, je n'ai 
pas l'enfantillage d'être jalouse de votre passé, mais c'est pour notre 
bonheur présent que je tremble depuis que cette méchante femme 
est venue me jeter du noir dans l'âme... Elle part demain, m'a- 
t-elle dit? Ah! je voudrais déjà qu'elle fût loin du Vivier ! 

— Oui, elle partira demain I s'écria Philippe, plus décidé que 
jamais à courir à l'Abbaye et à exiger le départ immédiat de 
^yjme Archambault... Vous n'entendrez plus parler d'elle, et demain 
nous serons rendus à nous-mêmes... Jusque-là, chère enfant, ayez 
confiance en moi. Aujourd'hui comme avant-hier, je vous jure que 
vous avez tout mon cœur, toutes mes pensées, toute ma tendresse, 
et que je n'ai qu'un rêve : vous donner dans l'avenir tout le bon- 
heur que vous méritez... 

Elle vit qu'il se levait et se préparait à sortir : 

— Vous me quittez ? murmura-t-elle avec un son de voix si triste 
que Desgranges en eut un frisson. 

— Oui, je vais prendre congé de ces gens de l'Abbaye... Je veux 
savoir ce que signifie celte indiscrète visite et leur dire un adieu 
définitif... 

11 s'était rapproché de Mariannette, lui avait saisi les mains et 
voulait lui baiser le front ; mais, d'un mouvement de tète, elle évita 
ce baiser, qui effleura seulement ses cheveux. 

— Vous me gardez rancune, Mariannette? 

Elle lui fit signe que non, mais sur son visage sérieux persis- 
tait une expression de fâcherie qui le désola. Elle restait immobile 
au milieu de la pièce, tandis qu'il s'éloignait lentement : 

— Je vous en supplie , lui cria-t-il encore, sur le pas de la porte, 
ne doutez pas de moi... A demain I 

XVII. 

]^me Archambault était à sa fenêtre quand Philippe entra dans la 
cour de l'Abbaye. A la façon dont il précipitait le pas en baissant la 
tête et dont sa canne martelait les cailloux du chemin, elle comprit 
qu'il revenait du Vivier et qu'il en revenait furieux. Cette colère ne 
l'étoniiait pas; elle s'y attendait. Aussi, tandis que Desgranges es- 
caladait rapidement les degrés de pierre, elle eut le temps de se 
préparer à rendre coup pour coup. 

Bien qu'elle fût encore secouée par les émotions qui avaient dé- 



2SS REVUE DES DEUX MONDES. 

terminé sa visite matinale, hi satisfaction d'avoir infligé une pre- 
mière blessure à Mariannette avait un peu soulagé son cœur et dé- 
tendu ses nerfs. Elle était plus maîtresse d'elle-même et résolue à 
disputer à sa rivale le terrain pied à pied. — Si M"^ Diosaz avait 
l'avantage de la jeunesse et le charme de la nouveauté, elle avait, 
elle, la puissance que donne une longue possession; elle connais- 
sait Philippe à fond, elle savait par quels ralîinemens d'esprit et de 
voluptueuse coquetterie elle pourrait le ressaisir, et elle se croyait 
d'ailleurs trop supérieure à cette naïve petite provinciale pour n'en 
pas venir à bout. Assurément, Desgranges, hypnotisé par l'ennui 
et la monotonie de la vie campagnarde, avait pu s'amouracher de 
cette beauté paysanne, mais ce ne devait être qu'une passade, et 
elle espérait bien l'en guérir. 

A ce moment, la porte de sa chambre fut impétueusement ou- 
verte, et Philippe parut, encore tout essoufllé. 

— Bonjour! lui dit-elle d'un ton très calme; comment, vous 
voilà!.. Je vous croyais à Annecy... Vous vous êtes donc ravisé? 

Desgranges s'attendait à une explosion de colère, et le calme de 
cet accueil le déconcerta. 

— Oui, répondit-il en jetant à Camille un regard assombri et mé- 
fiant, j'ai changé d'avis. 

— De quel air vous dites cela!.. Vous avez la mine piteuse d'un 
écolier qui vient de recevoir sur les doigts... Est-ce que votre filleule 
vous a prêché un sermon et reproché vos manquemens à la messe 
paroissiale?.. A propos, je l'ai vue ce matin, votre fleur sauvage !.. 

Philippe, avec un geste irrité et violent, ouvrait la bouche pour 
protester, mais elle ne lui laissa pas le temps de l'interrompre : 

— Oui, poursuivit-elle, après le portrait que vous m'en aviez fait, 
j'ai voulu juger par moi-même s'il n'était pas trop flatté... Eh bien I 
non,., elle n'est vraiment pas mal; elle a d'assez beaux yeux, pour 
des yeux de Savoyarde... Par exemple, les extrémités laissent à dé- 
sirer : des mains de servante et des pieds de guide ascensionniste... 
C'est fâcheux ! 

— Assez de sarcasmes!., s'écria durement Desgranges; je vous 
défends de vous moquer de cette jeune fille ! 

— Mais je ne me moque pas, répliqua-l-elle de sa voix mordante, 
je constate tout simplement... Je me plais au contraire à rendre jus- 
tice aux qualités de votre protégée. Elle a la naïveté d'une idylle, et 
si elle était un peu moins mal fagotée, elle ne manquerait pas d'un 
certain charme... agreste... Je suis sûre qu'elle a un tas de ver- 
tus domestiques ! Elle doit traire ses vaches elle-même et laver son 
lingpù la fontaine, comme Nausicaa. Dites-moi, c'est peut-être pour 
cela qu'elle a les mains ronges?... 

— Taisez-vous! répéta Philippe impérieuseme^)t ; je ne supporte- 



AMOUR d'aIjTOMNE. 28b 

rai pas davantage que vous l'outragiez devant moi... C'est assez de 
vous être permis de vous introduire chez elle, malgré ma défense. 

— Votre défense?., repartit Camille en haussant les épaules; je 
ne sache pas que vous m'ayez interdit de circuler dans les rues de 
Talloires, et d'ailleurs je ne croyais pas vous désobliger en rendant 
visite à une personne à laquelle vous vous intéressez... Les amis 
de nos amis ne sont-ils pas un peu nos amis? 

— Je vous avais recommandé d'être très circonspecte dans ce 
pays, où la moindre démarche est commentée, et votre visite était 
à la fois indiscrète et imprudente. 

— Oh ! rassurez-vous, j'y ai mis des formes... — Je me suis pré- 
sentée à cette jeune Savoyarde comme une de vos amies, et je lui 
ai simplement demandé si sa maison était à vendre... Ma conduite 
a été très correcte. 

— Elle a été malveillante et impertinente ! s'exclama Desgranges 
hors de lui. 

— Permettez, mon cher, riposta M"^^ Archambault avec hauteur, 
il n'y a ici d'impertinent que vous-même. Vous vous fâchez,., donc 
vous avez tort I — Et la jalousie lui faisant perdre un peu de son sang- 
froid, elle ajouta avec aigreur : — Soyez donc plus franc et avouez 
que vous vous êtes amouraché de cette petite fille !.. Mon Dieu! 
dans ce pays perdu, la chose est excusable... Vous vous ennuyiez 
et vous avez cherché des distractions!.. Seulement, prenez garde, 
mon pauvre ami, vous baissez ! 11 faut maintenant des fruits verts 
à vos goûts d'homme mûr... C'est un signe de décrépitude, cela! 

— Soit! s'écria-t-il, saisissant avidement l'occasion enfin offerte 
de trancher dans le vif; oui, j'aime M''^ Diosaz, et je vous ordonne 
de la respecter ! 

— Vous m'ordonnez!.. Voilà de bien gros mots à propos d'une 
amourette de village ! 

Elle était devenue nerveuse : ses doigts déchiraient machinalement 
le papier d'un éventail japonais qu'elle avait pris sur la table, et 
ses grands yeux fauves cherchaient ceux de Philippe, comme pour 
y plonger avidement et y ressaisir le charme qu'ils exerçaient au- 
trefois ; mais il soutint bravement ce regard enflammé et répéta 
d'un air de défi : 

— Oui, je l'aime ! 

— A ia bonne heure, dit-elle avec un éclat de rire forcé, voilà au 
moins de la franchise!.. Je préfère cela, et vous auriez dû vous 
confesser nettement dès le jour de mon arrivée, au lieu d'essayer 
déjouer au plus fin... Peine perdue, mon cher!.. Je n'étais pas de- 
puis un quart d'heure chez vous quej'avais deviné votre infidélité... 
Vous savez mal mentir pour un homme qui cherche à tromper deux 

TOME LXXXV. — 1888. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

femmes! Vous eussiez été plus adroit en m'avouant tout de suite 
votre faiblesse ; je vous jure que je n'aurais pas été jalouse ! Je con- 
nais ces caprices-là ; ils ne poussent qu'à la campagne et ne prennent 
pas raciue ailleurs. Après avoir pendant deux jours respiré l'air de 
Paris, vous ne penseiez plus àvotre idylle savoyarde... Vrai, je vous 
aurais pardonné de grand cœur cette peccadille, si vous aviez été 
plus franc avec moi. 

Desgraiiges avait reçu d'abord cette grêle de sarcasmes avec l'ahu- 
rissement d'un taureau dans la peau duquel on pique les premières 
bandirilltis- puis, brusquement, il se rebella et, regardant Camille 
bien en face : 

— Eh bien ! répondit-il gravement, je serai plus franc ce soir... 
Oui, j'ai eu tort de ne pas vous instruire tout de suite de ce qui est 
arrivé .. J'ai eu tort, en vous revoyant, de chercher àvous tromper... 
Celte supercherie était indigne de vous et de moi, et j'en ai été 
cruelltment puni parce que j'ai souffert depuis deux jours... La vé- 
rité est que j'aime cette jeune fille et que j'ai l'intention de l'épouser. 

Elle tressaillit, et son visage devint aussi blanc que les jasmins 
dont elle avait fleuri son corsage. Elle sentait cette fois que c'était 
sérieux, qu'il ne s'agissait plus d'un caprice comme elle l'avait es- 
péré, et que le ton ferme et résolu de Desgranges n'admettait pas 
de réplique. Elle articula seulement d'une voix sourde : — Ah ! — 
et s'assit le front baissé, les mains glacées. 

Il y eut un moment de silence profond, interrompu seulement par 
le bruit léger du store que le vent faisait mouvoir dans l'embrasure 
de la fenêtre ouverte; et tout à coup, dans ce grand silence, on en- 
tendit monter du fond de la cour la voix d'un jeune garçon occupé 
à nettoyer une futaille vide; il chantait à pleine voix, et les paroles 
de sa chanson paysanne se déiachaient très distinctes sur un rythme 
tanlùt traînant et tanlôt lestement scandé : 

Marguerite, ma mie, 
Pr(^te-moi loii mouchoir 
Pour essuyer les larmes 
Qui coulent de moa visage; 
Les larmes do mes yeux 
Sont pour tu dire adieu. 

Philippe, effrayé de l'aveu qu'il venait de faire, se promeniit 
lentement à travers la pièce, sans oser tourner la tète vers Camille. 

— La vie que nous menons, reprit-il, est misérable, convenez-en !.. 
Elle le serait plus encore dans l'avenir... Vous m'avez déclaré déjà 
que vous en H'wz lasse... Elle me })ése plus qu'àvous, car, ainsi que 
vous me l'avez insinué tout l'heure, je suis arrivé à la maturité... 
Quand on est jeune, on accepte aisément une existence agitée et 



AMOUR D AUTOMNE. 291 

décousue; mais, à mon âge, il n'est plus permis d'errer à tra- 
vers le monde comme un bohème, et on a besoin de se reposer 
dans une affection paisible... Ce repos, je l'ai trouvé au Vivier, près 
d'une enfant à laquelle je me suis peu à peu attaché, et... Bref, j'ai 
résolu de me créer ici une famille... Je sais bien que vous m'ac- 
cuserez de ne sonf^er qu'à moi... Mais en brisant une liaisoa qui nous 
donne à l'un et à l'autre plus d'amertume que de contentement, vous 
reconnaîtrez vous-même, plus tard, que j'agis autant dans votre in- 
térêt que dans le mien... 

11 s'interrompit , s'attendant à quelque réplique violente , mais 
M""^ Archambault gardait sa taciturne immobilité de statue ; — et 
dans ce silence morne , la voix du chanteur résonna de nouveau : 

Marguerite, ma mie, 

Piêie-moi tes ciseaux 

Pour couper l'alliance 

Que nous avons ensemble, 

Alliance d'amour. 

Adieu, belle, et pour toujours... 

Philippe était de plus en plus gêné et irrité par ce persistant mu- 
tisme, qui semblait le mettre dans son tort. Aussi, ce fut avec des 
intonations plus froides et plus dures qu'il continua, en s'arrèlani 
à quelques pas de Camille : 

— Dans la situation pénible où nous sommes, vous comprendrez 
sans doute que, pour vous comme pour moi, il convient d'éviter le 
bruit et le scandale... C'est déjà trop de la fâcheuse visite de ce ma- 
tin... Entre nous, tout doit se dénouer silencieusement. J'espère donc 
que vous serez raisonnable et que vous jugerez à propos de retour- 
ner à ALx... 

Cette fois, tout l'orgueil de M"*^ Archambault se révolta; une 
rougeur lui monta aux joues, sa dignité offensée fit flamber un éclair 
dans ses yeux sombres, et relevant la tête : 

— C'est un congé ! dit-elle sèchement; tranquillisez-vous, je par- 
tirai demain matin. — Puis elle reprit sa farouche immobilité mar- 
moréenne. 

Desgranges était déjà près de la porte. Au moment de faire le 
dernier pas qui devait les séparer à jamais, il se reprocha sa du- 
reté; il fut touché d'une soudaine compassion, au spectacle du muet 
désespoir de cette femme qu'il avait aimée pendant quinze ans. Au 
risque de tout compromettre dans un accès de sensibilité, il revint 
vers M""*^ Archambault : 

— Camille I murmura-t-il sourdement, pardon... et... adieu! 

iSans tourner les yeux vers lui, sans faire un geste, elle l'inter- 
rompit d'une VOIX rauque : 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Assez!.. Laissez-moi 1 

Et il sortit en baissant la tète. 

XVIII. 

Longtemps après le départ de Philippe, Mariannette était restée 
sous l'impression pénible des événemens de la journée. Son imagi- 
nation était offusquée et comme noircie par les obscures insinuations 
de M""^ Archambault, et elle en voulait à Desgranges de n'avoir pas 
su dissiper cette obscurité inquiétante. Ainsi qu'elle le lui avait dé- 
claré, elle ne doutait [)as de son affection, mais il lui semblait qu'il 
aurait pu trouver des affirmations plus nettes et plus rassurantes 
pour effacer le mauvais effet produit par la visite suspecte de cette 
étrangère. Elle lui gardait rancune de ses réponses trop évasives 
et de son trop brusque départ. Elle ne lui pardonnait pas surtout 
d'être parti, la sachant triste et angoissée, et de l'avoir quittée pour J 
aller prendre congé de cette inconnue, cause de tout le mal. — 
Pourtant, lorsque après souper elle revint sur la galerie, la tombée 
du jour apaisa insensiblement son humeur chagrine. Du haut des 
cimes violettes une sérénité descendait sur le lac où flottait encore -1 
çà et là un lambeau de pourpre dorée, et peu à peu cette sérénité 
entrait dans l'âme de Mariannette. A mesure que des étoiles appa- | 
raissaient dans le bleu verdi du ciel, ses appréhensions s'envolaient . 
une à une. Il y avait un souille de tendresse épandu dans l'air tiède 
et calme de la soirée, et cette tendresse se communiquant au cœur 
de la jeune fille l'emplissait de mansuétude. 

Elle se reprochait maintenant ses craintes enfantines de la jour- 
née, et surtout cet accès de bouderie qui lui avait fait refuser son 
front au baiser de son liancé. Dans la candeur de son âme, elle se 
disait que Philippe avait dû croire à un mouvement de sotte jalou- 
sie, et qu'il avait sans doute emporté une triste opinion de son ca- à 
ractère. Une réaction se produisait dans son esprit et, à son tour, 
elle s'en voulait d'avoir laissé partir Desgranges sur cette mauvaise j 
impression. Il lui en coûtait de penser qu'il allait s'endormir avec " 
celte bouderie sur le cœur ; elle regrettait de n'avoir pas dissipé 
sur-le-champ ce léger nuage qui allait persister entre eux jusqu'au 
lendemain. — Elle avait toutes les adorables superstitions de l'amour 
qui commence, et il lui était insupportable qu'une longue nuit se 
passât sans qu'ils eussent fait la paix. — Et brusquement elle était 
prise d'un véhément désir d'aller lui serrer la main avant que la 
soirée fût plus avancée. Aussi quand, après avoir mis son ménage 
en ordre, Perronne vint la rejoindre sur la galerie, elle lui dit : 

— Ma bonne, la nuit est si belle que ce serait dommage de rester 
euferuiée... Mets ton ciiàle, nous irons jusqu'au Toron souhaiter le 



1 



AMODR d'alto.mne. "293 

bonsoir à M. Desgranges, et nous nous en reviendrons tranquille- 
ment, après avoir respiré le grand air... 

Perronne avait l'habitude de ces promenades du soir, pendant 
lesquelles elle servait de chaperon à sa jeune maîtresse. La chose 
lui parut donc fort naturelle, et elle ne formula aucune objection. 
Dès que la vieille servante se fut enveloppée dans son tartan, elles 
traversèrent le bourg côte à côte et s'engagèrent sur la route qui 
décrit ses zigzags entre les prés et les vignobles. 

La nuit était d'une transparence et d'une beauté incomparables. 
Les étoiles qui fourmillaient dans le ciel paraissaient plus grosses 
et plus rapprochées ; elles semblaient danser des rondes radieuses 
au-dessus des montagnes, et leur lumière accrue éclairait mollement 
la route blanche entre les pampres obscurs où, çà et là, des mû- 
riers dressaient leur feuillée épaisse. De tous côtés, sur la pente 
des vitines, le chant grêle, flûte et tremblotant des rainettes tra- 
versait le silence de la campagne. Les notes claires et multipliées 
coulaient avec douceur dans l'atmosphère tiède, comme un terrestre 
accompagnement du scintillement des étoiles. Ce susurrement cris- 
tallin, qui charme les nuits du lac d'Annecy pendant toute la belle 
saison, était bien la musique qui convenait à cette heureuse soirée 
de la fm d'août, qui semblait caressée par des souffles amoureux. 
Il y avait de l'amour dans l'air. Mariannette le respirait en marchant 
et se sentait intimement rassérénée. Avec un tremblement in- 
térieur, doux comme les trilles flûtes des rainettes, elle songeait : 
« Je ne resterai près de Philippe qu'une minute... Le temps de lui 
souhaiter le bonsoir, de lui dire que j'ai foi en lui et que je ne veux 
pas mendormir sans que nous ayons fait la paix... Puis nous nous 
séparerons plus contens l'un de l'autre... » Et tout d'un coup une 
crainte pénétrait en elle : « S'il était sorti?.. Il a peut-être eu, 
comme moi, le désir de marcher à travers champs, ou bien... peut- 
être est-il resté à l'Abbaye ?.. Qui sait si je le trouverai la-haut?.. » 

Philippe était au Toron. — Il se promenait en fumant autour du 
parterre qui avoisinait son cabinet de travail. Par la fenêtre éclai- 
rée, on apercevait l'intérieur de la grande pièce, où la flamme va- 
cillante des bougies projetait l'ombre démesurée des meubles sur 
les fresques des murs. Philippe parcourait du regard le lac endormi 
sous le ciel constellé ; il entendait la chanson des rainettes ; mais 
ni la beauté de la nuit, ni les susurremens cristallins épars dans 
les vignes, ne lui donnaient la même sensation de rassérénement 
qu'à Mariannette. — Quand nous sentons ce malaise moral que 

Inous appelons la voix de la conscience, le silence même de la nuit, 
au lieu de nous calmer, augmente le tumulte de cette troublante 
voix intérieure. — Desgranges se répétait en vain que le sacrifice 
était maintenant consommé, et que sa rupture avec M™® Archamhault 



294 REVUE DES DEUX ilONDES. 

allait enfin lui permettre de chérir Mariannette sans appréhension 
et sans réserve ; il se sentait envahi par une indéfinissable tristesse. 

On a beau ne plus aimer, on ne rompt pas sans déchirement 
une liaison qui dure depuis des années. On arrache difficile- 
ment ces liens résistans et frôles qui composent ce qu'on est con- 
venu d'appeler « une chaîne; » — liens que l'habitude a solidifiés 
et qui se rattachent par mille imperceptibles racines aux émotions 
de notre jeunesse. En nous détachant d'une femme jadis aimée, 
nous nous séparons aussi d'une partie de nous-mêmes, et nous 
regrettons dans l'abandonnée un fragoieat de notre vie qui s'en 
va avec elle. — Ce regret amèrement mélancolique, Desgranges 
l'éprouvait en ce moment. 11 songeait que sa rupture avec Camille 
creusait un fossé profond entre deux, périodes de sa vie, et, à la veille 
d'entrer dans cette seconde phase d'existence, il sentait dans tout 
son être moral un ébranlement qui l'effrayait... A. l'heure même oîi 
il allait pouvoir se consacrer tout entier à Mariannette, il était tour- 
menté de nouveaux scrupules et de nouvelles craintes. Il avait beau 
se dire : « Tu es libre, réjouis-toi ! » il demeurait triste, anxieux, et, 
en creusant ce douloui^eux état d'âme, il découvrait peu à peu que la 
cause de son anxiété gisait surtout dans l'appréhension de quelque 
retour olfensif de M""® Archambault. — Libre 1 l'était-il réelle- 
ment?.. N'avait-il rien à redouter de l'avenir?.. 11 savait Camille 
exallée, despotique et violente, capable des plus dangereux coups 
de tète, et il avait été étonné de la hautaine résignation avec la- 
quelle elle avait accepté l'idée d'une séparation. Dans un mouve- 
ment d'orgueil blessé, elle avait promis de s'éloigner, mais elle 
n'était point partie encore. Toute une nuit devait s'écouler avant 
l'heure du départ; une réaction pouvait se produire et changer les 
résolutions de son esprit mobile... 

Tandis qu'il ruminait ces choses, un léger frôlement sur l'herbe 
de l'allée le fit retourner, et il se trouva face à face avec Camille. 

Enveloppée dans un ample manteau, elle se profilait en noir sur 
le ciel étoile. Ou ne voyait de sa figure que le scintillement de ses 
yeux sous les bords de son chapeau de voyage;. Mais il n'y avait pas 
à se tromper: c'était bien elle. En la leconnaissant , Desgranges 
eut un serrement de cœur et uu mouvement d'irniaiion ; 

— Vous? murmura-t-il entre ses dents. 

Ayant marché très vite, elle était essoulUée et avait peine à re- 
trouver sa voix : 

— Oui, ariicula-t-elle péniblement, je suis lâche, n'est-ce pas?... 
Mais d'abord, je vous en supplie, laiss^-z-moi entrer et m'asseoir !.. 

Il pou.ssa brusquement la [)urte-lenuLre qui ouvrait sur son cabi- 
net, et d'un geble resigné : 
— Venez I dit-il froidement. 



AMOUR n"Ai:ïUM%E. 295 

A peine entrée, elle se jeta dans un fauteuil. Il y avait sur la table 
une carafe et un verre ; elle se versa de l'eau et but avec avidité. 
Tandis qu'elle essuyait machinalement ses lèvres, Desgranges, encore 
ébahi, regardait son visage d'une pâleur tragique, pleine de menaces. 

— Vous m'avez fait un mal atroce, commença-t-elle d'une voix 
sourde et saccadée; après que vous avez été parti, j'ai douté de ce 
que j'avais entendu... J'ai cru que c'était un mauvais rêve... Je ne 
pouvais pas y croire... J'ai pensé que vous-même, vous ne vous étiez 
pas rendu compte de la portée de vos paroles , et que vous aviez 
cédé à un coup de colère... Il y a des choses qu'on dit dans un mo- 
ment d'irritation et qu'on regrette après... Aussi j'ai mis de côté 
tout amour-propre... Je suis venue ici pour que vous me répétiez 
de sang-froid, bien en face, que vous ne voulez plus de moi et que 
nous devons nous quitter pour toujours. 

Dans la haute pièce où les bougies promenaient leur lueur va- 
cillante, il y eut un instant de profond silence. On n'entendit -plus 
que le léger bourdonnement des phalènes entrées par la fenêtre 
ouverte; elles tourbillonnaient autour des lumières, et parfois leurs 
ailes laineuses s'y grillaient avec un crépitement sec. — Puis, du 
coin d'ombre où il se tenait debout, Philippe répondit d'une voix 
morne, mais ferme : 

— Oui,., il le faut! 

Le pâle visage de Camille se contracta, ses lèvres tremblèrent 
un moment. 

— C'est bien , reprit-elle. . . En ce cas, et puisque tout est fini, je vous 
rapporte les- lettres que vous m'écriviez... Je veux les brûler devant 
vous, afin que plus rien de votre passé ne subsiste et ne vous gêne... 

D'un geste nerveux, elle rejeta son manteau, fouilla dans le cor- 
sage croisé de son peignoir et en tira un paquet noué d'une faveur 
bleue. Elle dénoua violemment le ruban de soie, et les lettres s'épar- 
pillèrent sur la table. 

— Les voici toutes,, continua-t-elle avec un sourire navrant, du 
moins toutes celles que j'ai gardées, parce qu'elles m'étaient les 
plus chères; celles que j'aimais à relire quand j'étais loin de vous... 
Elles ne mentaient pas, celles-là;., et vous étiez sincère, alors!.. 

Elle en avait saisi une au hasard et la dépliait d'un air égaré; 
puis elle en lut hâtivement quelques lignes à voix haute : u ... Je 
ne vous ai pas vue hier, ô vous qui êtes ma chère et constante pen- 
sée, aurai-je plus de bonheur aujourd'hui?..» Elle date de notre pre- 
mière année, celle-là; c'était au temps où un jour passé sans me 
voir vous semblait trop long!., 

— Camille, interrompit précipitamment Desgranges, qui redou- 
tait la prolongation de cette pénible scène, je vous en prie, arrê- 



296 REVUE DES DEUX. MONDES. 

tez-vous !.. A quoi bon ajouter une souffrance nouvelle aux autres?.. 
Vous vous faites mal 1 

— Laissez donc ! répliqua-t-elle avec un ricanement doulou- 
reux, cela me fait du bien, au contraire!.. Je suis comme ces mi- 
sérables allâmes qui apaisent leur estomac en se rappelant les bons 
dîners d'autrefois... Moi aussi, je trompe ma faim!.. 

A ce même moment, Mariannette et Perronne, après avoir cheminé 
presque à tâtons sous la voûte obscure des arbres verts, et franchi le 
porche drapé de vigne-vierge, débouchaient dans le potager du To- 
ron. Pendant cette lente traversée parmi les opaques ténèbres des 
sapins, la jeune fille s'était répété intérieurement : — Pourvu qu'il 
soii chez lui ! — Et maintenant, en apercevant sur les verdures du 
jardin le reflet des fenêtres éclairées, elle murmurait joyeusement 
à l'oreille de Perronne : — Il y est... Marchons tout doucement!.. 

Oui, il y était, mais, — qui eût pu prévoir pareille chose? — il 
n'était pas seul. Dans le recueillement silencieux de la nuit d'août, 
une voix montait par intervalles. — Oh! cette voix saccadée, cou- 
pante, sarcaslique, Mariannette l'avait trop longtemps entendue, ce 
matin même, pour ne pas la reconnaître!.. Un cruel pressentiment 
secoua l'orjjheline de la tête aux pieds ; le cœur serré comme dans 
un étau, elle recula dans l'ombre et entraîna avec elle la servante 
interdite. Quand elles furent à l'autre extrémité du jardin : 

— Perronne, chuchota Mariannette, va m'atiendre à l'entrée de 
l'avenue... Laisse-moi seule un moment; je te rejoindrai bientôt.. .Va! 

Elle parlait avec un accent à la fois si suppliant et si impérieux 
que Perronne, malgré son ébahissement inquiet, obéit sans deman- 
der d'explications. Quand la vieille servante eut disparu, Marian- 
nette, avec précaution, se dirigea vers l'une des fenêtres ouvertes. 
Dans l'allée négligée, l'herbe avait poussé si dru qu'elle formait un 
tapis sur lequel on pouvait marcher sans bruit. En outre, le jasmin, 
qui avait envahi la baie de la croisée, formait un rideau protecteur, 
derrière lequel on pouvait voir sans être vu. M"' Diosaz s'avança 
aussi près que jwssible, — tellement près, que les dernières fleurs 
des jasmins frôlaient son \isage et lui envoyaient leur pénétrant 
parfum. — Elle se disait que la, derrière ce voile de feuillage, la 
iemme (jui, de])uis deux jour», troublait son bonheur, était instal- 
lée chez Philip[)e et semblait y jiarler en maîtresse; elle pressen- 
tait qu'en l'écoutant elle allait avoir l'explication de ce mystère 
qui l'angoissait, et elle voulait tout savoir, — dût-elle en souffrir 
atrocement aj)rès ! 

Comprimant les battemens de son cœur, retenant son souflle, elle 
penchait sa tète en avant et distinguait à travers le jasmin la sil- 



AMOUR d'automne. 297 

houette de M""^ Archambault, assise dans le vieux fauteuil de tapis- 
serie où elle-même s'était reposée l'avant-veille. Elle voyait les 
lettres éparses sur la table et entendait le froissement du papier 
qu'on déplie... 

— Oui, poursuivait Camille avec une sarcastique âpreté, vous 
m'aimiez à cette époque et vous trouviez, pour me le dire, de ces 
mots qui me déchirent le cœur, maintenant que je les relis et que 
je compare! — Elle avait repris la lettre commencée et la lisait de 
sa voix mordante : « Quand, après vous avoir vue, je rentre dans 
mon isolement, j'emporte avec moi le son de vos paroles, l'enchan- 
tement de votre regard et jusqu'à cette grisante odeur de mimosa 
qui embaume votre salon. Tous ces souvenirs où un peu de vous 
reste imprégné m'aident à remplir les heures que je passe sans 
vous voir... » — Ha! ha! s'exclamait-elle, ce sont d'autres souve- 
nirs maintenant qui vous aident à charmer votre solitude du 
Toron !.. Ceux-ci ne sont plus bons qu'à être brûlés... Au feu! 
au feu ! 

Elle avait tortillé le papier dans ses doigts, elle l'allumait à la 
bougie et le lançait tout flambant dans la cheminée vide. Puis ses 
mains remuaient les lettres éparses et elle en dépliait une autre : 

— Tenez, vous souvenez- vous de ce billet?.. Vous me l'écriviez 
d'Angoulême, après notre fugue... Vous aviez obtenu ce que vous 
désiriez; je m'étais donnée à vous corps et âme, mais vous n'étiez 
pas encore las de moi... Ah! quel concert d'actions de grâces!.. 
Quel lyrisme!.. Vous me promettiez des tendresses sans fin... Écou- 
tez plutôt!.. « Chère mienne adorée, te voilà loin, mais je veux 
t'écrire ma première lettre ici, dans ce vieil hôtel où nous avons 
passé huit jours de paradis en pleine solitude... Je suis resté dans 
notre chambre, d'où l'on voit, par-dessus les tilleuls de la terrasse, 
la vallée très verte où la Charente miroite entre les peupliers... 
Cette grande pièce a gardé quelque chose de toi, une odeur d'amour 
qui me grise tandis que je t'écris... N'est-ce pas que nous y avons 
été bien heureux et que nous nous aimerons toujours ainsi?.. Quand 
nous serons très vieux, mais toujours amoureux l'un de l'autre, nous 
nous rappellerons avec délices cette chambre au papier à ramages, 
avec ses lithographies sentimentales qui nous ont tant amusés, 
et ce canapé de velours d'Ctrecht où, blottis l'un contre l'autre, 
nous regardions la rivière rougir au soleil couchant... » 

— Hein ! comme on se vante ! s'écriait- elle en s'interrompant ; 
nous ne sommes encore décrépits ni l'un ni l'autre, et il n'y a pas 
apparence que nous reparlions davantage du vieil hôtel d'Angou- 
lême!.. Allons, allons, au feu!.. 

Philippe, toujours rencogné dans l'ombre, la regardait d'un air 
effaré et quasi stupide tordre et déchirer ces lambeaux du passé; 



29 s REVUE DES DEUX MONDES. 

il n'osait bouger et se sentait impuissant à faire cesser cette scèn& 
cruelle. Mais le malaise qu'il éprouvait n'était pas comparable à la 
souffrance de Mariannette, immobile de l'autre côté de la fenêtre 
et assistant à ce lamentable dénoùment. — Enfm le voile était 
déchiré ; elle avait la révélation complète de toute cette mysté- 
rieuse tragédie, et elle apprenait en même temps jusqu'où va la folie 
de l'amour défendu. — Que valait sa timide tendresse de jeune fille 
à côté de cette dévorante passion , et combien l'eau pure de son 
honnête amour devait paraître fade à Philippe, après le vin capi- 
teux que cette femme lui avait versé!.. D'ailleurs, quelle confiance 
pouvait-elle avoir en lui, à présent qu'elle connaissait tout ce qu'il 
lui avait caché? — Elle se sentait navrée, découragée et désenchan- 
tée; elle voulait s'enfuir, et pourtant une impitoyable curiosité la 
retenait près de la fenêtre. — Pendant ce temps, la voix de M'"- Ar- 
chambault montait, toujours plus aiguë et plus véhémente : 

— Vous avez raison, disait-elle, cette lecture me fait mal... A quoi 
bon remuer ce passé qui m'humilie et me tue?.. Au feu, tous ces 
décombres 1 

Elle s'était levée, prenait les lettres à poignées et les lançait avec 
rage dans l'àtre où les deux premières achevaient de brûler. Bien- 
tôt une flamme plus vive s'alluma dans la cheminée, et à cette sou- 
daine clarté qui illuminait toute la pièce, Mariannette vit distincte- 
ment la pâle figure tirée de Camille et ses yeux sombres tournés 
vers Philippe. 

— Maintenant, vous pouvez vous rassurer, poursuivait-elle, tout 
brûle, et il ne restera plus bientôt une ligne de votre écriture... 
Dieu, est-ce ainsi que cela devait finir?.. Après m'avoir répété à 
satiété toutes ces tendresses, après m'avoir adorée, vous me quit- 
tez, vous me jetez brutalement dehors... Peu vous importe ce que 
sera ma vie, ce que je vais souffrir et ce que je souffre déjà!.. 

La dépense nerveuse qu'elle venait de faire avait épuisé ses 
forces. Elle retomba dans le fauteuil, exténuée, à demi évanouie, 
— ne pouvant pas pleurer, mais ayant le gosier plein de sanglots 
qui l'étouiTaient et soulevaient douloureusement sa poitrine. — Elle 
était vraiment misérable, et Philippe en eut pitié. 

Il s'était approché d'elle, très effrayé ; il lui parlait doucement, 
comme à un enfant malade dont on veut apaiser les cris : 

— Camille! murmurait-il, pardonnez-moi!.. J'ai été stupidement 
cruel, je le reconnais et j'en suis au désespoii"... Vous me voyez 
désolé de la rudesse de mes paroles... Elles ont été plus loin que 
ma pensée. — Je serais le dernier des ingrats si je ne vous gardais 
up.e place dans mon Cd-ur... 

Il .soulevait affectueusement la tête chancelante de la malheureuse 
femme et il lui avait pris les mains : 



AMOiîR d'autom>e. '199 

Gomment pourrais-je vous oublier, vous qui m'avez donné le 

lueilleur de votre jeunesse?.. Quoi qu'il arrive, je serai toujours 
votre ami, un ami sûr et... et tendrement dévoué... 

La tête renversée sur le dossier du fauteuil, elle plongeait dans 
les yeux de Desgranges ses sombres regards fauves et elle lui ser- 
rait convulsivement les mains. 

— Bien vrai, balbutiait-elle, tu ne m'abandonneras pas?.. Tu ne 
me jetteras pas dehors comme un vieux vêtement usé?.. 

Impétueusement elle se leva, lui passa les bras autour du cou et 
se tint pressée contre sa poitrine. 

— Oh! continua-t-elle d'une voix passionnée, dis que tu m'aimes 
encore, que je suis toujours ta tienne., et que tu n'as pas oublié 
tout ce qu'il y avait de bon dans mes baisers!.. 

En même temps, — d'abord humblement, puis avec plus de har- 
diesse, les lèvres de Camille se posaient sur le cou, sur les yeux 
de Philippe, et son étreinte se resserrait. — Elle était venue au 
Toron en peignoir ; la résolution de courir chez Desgranges l'avait 
prise brusquement, au moment où elle était déjà à demi dévêtue. 
— Philippe sentait contre lui l'ondulation de la taille souple et 
libre, la tiède é'asticité de la chair palpitante. Une émotion unique- 
ment due à la surprise des sens, mais singulièrement oppressive, 
le secouait tout entier. Soudain les lèvres humides de M™^ Archam- 
bault se collèrent aux siennes en lui arrachant un baiser... 

Là, à la place même où il avait promis à Mariannette de l'aimer 
exclusivement!.. La jeune fille n'en put supporter davantage; 
surmontant l'indignation qui la paralysait presque, elle s'enfuit à 
travers le verger et accourut haletante à l'extrémité de l'allée où 
Perronne l'attendait dans l'ombre. 

— Est-ce toi, Perronne? demanda-t-elle d'une voix à peine dis- 
tincte. 

— Oui, mademoiselle... Bon Dieu, qu'y a-t-il? 

La servante ne pouvait voir dans la nuit la figure bouleversée 
de M"® Diosaz, mais elle devinait à l'altération de sa voix que quel- 
que chose de douloureux s'était passé. — Sans répondre à cette 
question, Mariannette posa sa main tremblante sur le bras de la 
vieille femme, et l'entraînant : 

— Viens, Perronne, vite!.. Bien vite!.. Allons-nous-en! mur- 
mura-t-elle entre deux sanglots. 

André Theurizt. 



(La dernière partie au prochain n".) 



L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL 



LA FAUSSE INDIGEKCE. — LA CHARITE EFFICACE. 



Dans les différentes études que j'ai publiées ici même sur Paris 
bienfaisant, je crois avoir démontré que nul groupe social ne ré- 
pudie la charité, qui est la vertu par excellence. Si calomniée que 
soit la grande ville, si décriée qu'elle soit par les étrangers qui s'em- 
pressent d'y apporter leurs mauvaises mœurs, si entraînée qu'elle 
soit souvent à faire des sottises, elle vaut mieux que sa réputation ; 
ne l'étudier que dans ses vices, c'est se contenter de la regarder 
à la surface : il faut aller au fond, pénétrer dans son cœur et s'in- 
cliner, car on y découvre des sentimens élevés auxquels un pays 
peut se ressaisir et reprendre le rang qui lui appartient. Une na- 
tion se maintient à des hauteurs enviables, si elle veut s'appuyer 
sur les fortes qualités qui vibrent en elle, ne pas lâcher la proie 
pour l'ombre, fermer l'oreille aux promesses décevantes des exploi- 
teurs de leur propre ambition, se résoudre à n'être plus la dupe 
des mensonges dont on leurre ses espérances et revenir à ce qui 
fait seul la grandeur des peuples : le travail et l'abnégation. L'exem- 
ple est donné, il ne s'agit que de s'y conformer. Partout j'ai trouvé 
la bienfaisance en activité; c'est un labeur qui parfois serait in- 
grat, s'il ne trouvait sa récompense en soi-même. Loin de le dédai- 
gner, on le recherche et l'on s'en montre digne. Les catholiques, les 



l'assistance par le travail. 301 

protestans, les israélites, les indifférens ne se refusent aucune des 
joies de la charité ; les œuvres que j'ai choisies, parmi celles qu'ils 
ont fondées et qu'ils entretiennent, prouvent que chez eux la com- 
misération, l'effort et la ténacité dans le dévoûment sont invin- 
cibles. Les personnes riches ou d'aisance médiocre, qui donnent 
leur argent ou se prodiguent elles-mêmes, forment au milieu de la 
population parisienne une sorte de tribu de la compassion et du 
bienfait. C'est vers ce groupe vaillant au bien que montent les cla- 
meurs désespérées et que se tendent les mains suppliantes ; mais 
c'est à lui que s'adresse également la fainéantise qui simule l'indi- 
gence, car elle préfère l'aumône aléatoire aux certitudes du tra- 
vail rétribué. 

J'ai rappelé que le livre des Proverbes a dit : « La fortune du 
riche, c'est sa ville fortifiée. » La forteresse est assiégée jour et 
nuit;'à toutes les portes, devant loutes les échauguettes, _ sous 
toutes les embrasures, on sonne l'assaut et l'on s'ingénie en 
mille roueries pour pénétrer dans la place. L'armée des malan- 
drins est multiple et elle est partout; elle se déguise, elle revêt 
toutes les formes, elle parle tous les langages; mieux qu'Ulysse 
elle est fertile en ruses, rien ne la décourage, elle sait d'avance 
qu'elle finira par remporter la victoire, qui est celle de l'imposture, 
car elle s'attaque à ce qu'il y a de plus facile à tromper : aux cœurs 
compatissans. J'ose à peine dire à quel chiffre on peut évaluer le 
nombre d'individus pour lesquels la mendicité plus ou moins oc- 
culte est un métier, sinon une vocation. Des hommes intelligens, 
qui ont fait de cette question une étude spéciale, m'ont affirmé, 
avec preuves à l'appui, que l'on ne serait pas éloigné de la vérité 
en fixant à 200,000 la troupe des combattans du mauvais combat. 
Et je ne parle pas de la mendicité qui vague dans nos rues, sur 
nos boulevards, psalmodiant sa plainte et gueusant les gros sous ; 
je parle de ce que l'on pourrait appeler la mendicité épistolaire, 
de celle qui ne se montre pas volontiers, qui dépose une lettre, — 
toujours la même, — à domicile et « viendra chercher la réponse 
chez M. le concierge. » Celle-là n'est ni humble ni modeste : si 
elle se dissimule, c'est pour n'être pas dévisagée ; elle est arro- 
gante, elle lève tribut sur les fortunes particulières, et s'imagine 
que ce tribut est une redevance qui lui est due. Elle se recrute dans 
toutes les classes de la société. Ne point travailler semble être le 
premier devoir de ces volontaires de la paresse, vivr? en para- 
sites est leur unique préoccupation; ils y parviennent et parfois 
avec de grands efforts qu'ils n'ont jamais l'idée d'appliquer au 
travail. J'y vois des employés de commerce congédiés pour des 
causes qu'ils laissent ignorer, des officiers qui ont quitté les rangs 
et ont cherché la fortune qu'ils n'ont point rencontrée, des 



3C2 REVUE DES hECX MONDES. 

gens de noblesse minés par le jeu et qui nienrlient afin de se mienx 
conformer à l'adage coupable : qui travaille déroge; des négocians 
qui ont trop compté sur leur capacité ou sur leur crédit ; d'anciennes 
lemmes galantes qui jouent les veuves éplorées et qui n'ont rien 
su conserver des prodigalités offertes au plaisir vénal ; j'y vois un 
spécimen de toutes les défaillances, et c'est à peine si, çà et là, j'y 
découvre quelques êtres intéressans que l'infortune a frappés et 
qui n'ont j)U résister aux duretés du sort. 

Ces individus portent un nom dans le langage des chevaliers du 
méfait, qui les connaissent et les fréquentent : on les appelle les 
/'nmrs-hourgrois ou les drogucurs de Ui lunite. D'un mot français, 
ce sont des escrocs. Pour tromper la bonne foi, abuser de la com- 
passion, arracher l'aumône aux personnes charitables, tout pr('>texte 
est bon, tout mensonge est utilisé. Je les trouve plus méprisables 
que les voleurs, car le voleur risque sa liberté toujours et parfois 
son existence. Eux ne s'exposent qu'à une rebuffade; nul péril ne 
les menace, ils « travaillent » en sécurité, sans vergogne, mais sans 
peur; car ce ne sont pas les riches qu'ils volent, ce sont les mal- 
heureux, en pillant le budget de la charité, en diminuant la part que 
la bienfaisance réserve à ceux qui souffrent. Le préjudice que cette 
aristocratie de la mendicité cause aux vrais misérables, à ceux qui 
sont dignes de secours, est incalculable. Avec ce qu'ils reçoi- 
vent, on fonderait plus d'une œuvre dont pourraient profiter l'in- 
firmité, l'indigence et la vieillesse; car la moyenne de ce qu'ils 
enlèvent à la charité, à force d'astuce et de mensonges ne s'éloigne 
guère de la somme de six millions; six millions extorqués à la 
crédulité, — à la naïveté parisienne, — qui ne sait se protéger 
contre elle-même , quelle fortune de bienfaits entre des mains 
intelligentes et désintéressées! Bien faire l'aumône est un art; 
lorsqu'on ne le possède pas, il arrive trop souvent qu'au lieu de 
porter aide au malheur, on encourage la paresse et l'on nourrit 
l'oisiveté. 

Cet inconvénient ost grave, non point parce que les gens riches 
font sortir quelque argent de leur bourse, mais parre qu'ils don- 
nent mal et qu'ils versent entre des mains indignes l'offrande qu'ils 
voulaient garder pour de sérieuses infortunes; double inconsé- 
quence qui augmente le nombre des malheureux et le nombre des 
faméans. Un homme a essayé et essaie avec persévérance de remé- 
dier à cet état de choses, et il a créé une œuvre de secours où l'au- 
mône n'pst [)lus un don gratuit et devient la rémunération du 
travail; mais pour n'être point trompé par des manœuvres frau- 
duleuses, il y a adjoint un service do renseignemens. Son but est 
de relever l'individu abattu par la fortune adverse en lui procurant 
un labeur qui doit, s'il est probe, lui interdire de tendre la main, et 



l'assistance par le travail. 303 

de rejeter hors des générosités charitables les hommes valides 
que l'habitude de la quémanderie abrutit et déshonore. Son 
principe est celui-ci : aux indigens incurables, l'aumône; — aux 
indigens temporaires, le travail; — aux indigens volontaires, le 
travail forcé dans la réclusion. Avant de dire quels moyens il em- 
ploie et propose d'employer pour parvenir à ce résultat, nous de- 
vons parler du genre de mendicité contre lequel il est sage de se 
tenir en garde. 

I. — LA FAUSSE IKDIGENCE. 

<( La charité, s'il vous plaît! » c'est la vieille phrase consacrée 
de la mendicité ; c'est celle qui se larmoie au coin des rues, c'est 
celle qui s'écrit dans les lettres menteuses à l'aide desquelles on 
se joue des cœurs généreux ; mais c'est également celle qui bien 
souvent ne trompe pas, affirme la détresse et obtient un secours 
justifié. 11 est parfois difficile de distinguer la vraie pauvreté de la 
pauvreté feinte : toutes deux ont les mêmes apparences et procèdent 
de la même façon. La mendicité a cela de cruel et de diabolique, 
— perseverarc diuh'olicum, — qu'elle s'empare de celui qui, dans 
une heure de désespoir, n'a pas craint de recourir à elle, et que 
pour lui elle devient une habitude, sinon une passion. La popula- 
tion parisienne a toujours en poche le denier de l'aumône. Le mal- 
heureux qui, pour la première fois, l'a implorée, s'en va le gousset 
plus garni qu'il n'eût osé l'espérer, et il constate qu'une journée 
de mendicité lui a rapporté plus qu'une journée de travail. Ses 
scrupules, s'il en a, s'apaisent; son courage à la vie laborieuse 
s'éteint; la première honte est bue qui est la plus amère. A quoi 
bon se tuer au profit d'un patron? 11 est dur de rester tout le jour 
debout et pleurnicheur à l'angle d'une porte -cochère, mais c'est 
moins dur, après tout, que de raboter des planches ou de limer 
le fer : le métier est bon, il est fructueux et sans chômage, car la 
charité n'en a pas. L'homme qui a mendié une fois par nécessité et 
qui a fait ces réflexions est perdu; il appartiendra désormais à la 
tribu des quémandeurs, et si ses journées sont employées à ramas- 
ser l'aumône, il aura du moins la liberté de ses soirées, et Dieu sait 
ce qu'il en fait ! « Les ténors, » c'est-à-dire ceux qui savent chan- 
ter, pénètrent dans les cours et entendent les gros sous pleuvoir 
autour d'eux; ils n'empochent point toute la recette, car ordinaire- 
ment et par suite d'un accord tacite, ils en remettent le tiers ou le 
quart au portier qui ne leur a point interdit l'entrée de la maison. 

Pour ces gens d'âme basse et sans vigueur, la paresse devient 
une telle habitude, un besoin si impérieux, qu'elle crée l'impossibi- 
lité morale, et par conséquent l'impossibilité matérielle de tra- 



30Â REVCE DES DECl MONDES. 

vailler ; ils ne sont point faibles, cependant, et leur musculature est 
pleine de promesses; ils le savent, et, pour vaincre les objections 
que leur apparence fait naître, il n'est ruse qu'ils n'inventent, il 
n'est simagrée qu'ils n'imaginent. Bien plus simple est l'action de 
l'infirme, qui se contente d'exposer son infirmité sous les yeux du 
public, l^.tre manchot, avoir une jambe de bois, c'est être rentier. 
J'ai entendu, un jour, un balayeur dire à un cul-de-jatte qui se 
plaignait d'avoir été éclaboussé : « Eh! va donc! millionnaire! » 
Le mot est exagéré ; mais tout est relatif; une infirmité qui frappe 
les regards ouvre bien des bourses et procure une abondance 
d'aumônes qui équivaut à un revenu régulier. J'ai raconté autre- 
fois que certains aveugles, après avoir fait la saison d'hiver à Paris, 
à genoux sur un trottoir, montrant leurs yeux laiteux et portant au 
cou un tableau attendrissant, vont passer l'été cà la campagne, dans 
leur maison, et y vivent comme de bons bourgeois retirés du com- 
merce. L'infirmité est un gagne-pain assuré; on le sait si bien, 
qu'il y a des pays où l'on fabrique des infirmes, comme dans la 
Forêt-Noire on fabrique des horloges qui sont toujours détraquées : 
c'est un article d'exportation. On s'attache surtout à ffiire des culs- 
de-jatte, qui sont très demandés sur le marché de la mendicité. Les 
principales usines sont situées à La Gorogne. Là on choisit de petits 
Espagnols un peu contrefaits, d'une dizaine d'années, et avec pré- 
caution on achève l'œuvre ébauchée de la nature. Boiteux, bancal 
ou bossu, cela ne sufiit pas à émouvoir sérieusement la charité: on 
prend le malheureux, à l'aide de courroies on immobilise, dans une 
position déterminée, les membres inférieurs : six semaines, deux 
mois sulTisent à provoquer l'ankylose des articulations; les jambes, 
les cuisses s'atrophient, le torse se développe ; on met le monstre 
dans la buîte à roulettes qui lui ser\ira de véhicule et de lit, puis 
on rex]:)édie en France, le bon pays oii la sébile des mendians 
est souvent pleine. La (plupart restent dans les déparlemens voisins 
des Pyrénées, surtout dans celui de la lIaute-(!aronne. Quelques- 
uns viennent à Paris, mais ceux-là s'appartiennent rarement à eux- 
mêmes ; ils sont aux gages d'un entrepreneur qui les a loués à 
forfait, les exploite, s'empare de leur recette, les nourrit et les 
couche, souvent une douzaine ensemble, dans la même charrette 
sous hangar, côte à côte, comme des veaux liés aux pattes et con- 
duits au marché. Lorsque, sur nos boulevards riches, vous enten- 
dez un cul-de-jatte parler un charabia mélangé d'espagnol et de 
français, soyez certain que vous êtes en présence d'un produit in- 
dustriel de La Gorogne. Le scandale est devenu si grand qu'au 
mois de mai 1887 le directeur de la siireté générale au ministère 
de l'intérieur a lancé une circulaire, — inutile, — pour mettre ob- 
stacle à cet abominable commerce. 



l'assistance par le travail. 305 

L'aumône que l'estropié reçoit est en raison directe de la gravité 
de son infirmité. Dans les quartiers opulens de Paris, qui sont les 
seuls que j'aie étudiés de près, la recette quotidienne varie de 10 à 
25 francs ; parfois elle s'élève jusqu'à 30 francs, mais c'est là une 
aubaine exceptionnelle et « sur laquelle, me disait un cul-de-jatte, 
il serait imprudent d'établir son budget. » Cependant, à quelque 
heure du jour que l'on mette la main à la poche d'un de ces éclo- 
pés, on n'y trouvera jamais plus d'une vingtaine de sous. Gela 
tient à ce que le mendiant « travaille » rarement seul; il a un 
compagnon, le plus souvent une compagne, qui reste en surveil- 
lance en face de sa station, et plusieurs fois au cours de la jour- 
née vient faire ce que l'on nomme « la collecte, » c'est-à-dire lui 
prendre, pour la mettre en réserve, la recette déjà effectuée; ac-te 
de prévoyance pour éviter les vols dont les mendians sont fréquem- 
ment victimes, mais surtout acte de prudence destiné à dérouter 
les curiosités de la police, qui sait à quoi s'en tenir à cet égard 
et ferme volontiers les yeux devant ce péché véniel. Des per- 
sonnes charitables , craignant pour le mendiant l'entraînement 
du cabaret, remplacent l'aumône en argent par un de ces « bons 
de fourneaux » à l'aide desquels on se procure des alimens en cer- 
tains endroits désignés. Beaucoup de maisons bienfaisantes, de 
grands magasins, de congrégations religieuses, distribuent, à jours 
et à heure nommés, ces bons, qui sont dus à l'initiative de la So- 
ciété philanthropique. Autrefois, les mendians ne les recevaient qu'en 
rechignant ; ils grommelaient : « Que voulez-vous que je fasse de 
ce morceau de carton? Donnez-moi deux sous, j'aime mieux cela. » 
Aujourd'hui, ils se sont fort radoucis et les acceptent volontiers, 
car ils en font trafic. Quand un de ces malingreux a réuni trente 
bons, représentant, pour celui qui les a achetés, une valeur de 
3 francs, et au moins une valeur double pour celui qui voudrait les 
utiliser correctement, il va les vendre à des marchands de vin connus 
dans le monde de la gueuserie pour en faire marchandise. Trente 
bons sont payés couramment 16 sous, plus un double petit verre 
d'eau-de-vie, d'absinthe ou de verjus. L'affaire n'est point mauvaise 
pour le marchand de vin, chez lequel les 80 centimes sont généra- 
lement dépensés et bus; en outre, il envoie chercher la nourriture 
par différentes personnes ou à différons fourneaux, afin de ne pas 
éveiller les soupçons ; il la « raccommode » et la sert à bon prix 
aux cochers de voiture de place, car leur cabaret est presque tou- 
jours voisin d'une station de fiacres. C'est de l'argent placé à gros 
intérêts : les trente portions achetées par eux 16 sous sont reven- 
dues 30 centimes chacune ; et c'est ainsi, sans le soupçonner, que 
la charité parisienne enrichit certains débitans de boissons. 

TOME LXXXV. — 1888. 20 



30<> REVUE DES DEUX MONDES. 

Je l'admire, cette charité imperturbable qui, dans la crainte 
d'avoir tort vis-à-vis d'elle-même, commet souvent des erreurs ; 
mais je ne puis m'empêcher de la plaindre lorsque je vois avec 
quelle laciiiiè elle se laisse duper et combien il est facile d'abuser 
de sa sensibilité. Que de fois nous avons vu les passans s'ar- 
rêter autour d'un malheureux et faire une collecte en sa faveur ! 
Si un sergent de ville est là, regardez-le, et au sourire ironique de 
ses lèvres, vous comprendrez qu'il a ses raisons pour ne pas s'asso- 
ciera l'émotion générale. Entre vingt exemples qui se pressent dans 
mon souvenir, j'en citerai un qui s'est produit il y a peu de temps 
et qui, du reste, était déjà connu sous le nom du « coup du noyé. » 
On ne le fait guère qu'en été, et pour cause. Le 28 août 1887, un 
dimanche, à l'heure où la population est nombreuse sur les quais 
voisins des Champs-fclysées, un homme mal vêtu pousse un cri 
le désespoir et se jette à la Seine, près du pont de l'Aima. La foule 
s'amasse, elle voit le malheureux reparaître sur l'eau qu'il frappe de 
gestes incohérens, et couler encore comme s'il avait plongé. A cet 
instant, un autre homme, costumé en ouvrier, se précipite à la 
rivière, na^e avec vigueur, saisit le noyé et, à grands efforts, le 
ramène sur la berge. Tout le monde accourt ; on environne le sau- 
veteur et le nové. Celui-ci semble sortir d'un évanouissement, et 
s'écrie : «Ou'as-tu fait? pourquoi ne m'as-tu pas laissé mourir? je 
n'ai plus d'ouvrage, et voilà trois jours que je n'ai mangé! » il se |l 
relève et veut s'élancer vers la rivière; on le retient, il se débat : 
« Laissez-moi ! laissez-moi mourir ! » Le sauveur intervient ; il 
fouille dans ses poches, en tire 50 centimes : « Tiens, voilà 
tout ce qui me reste; j'en serai quitte j)our ne point dîner au- 
jourd'hui! » Ces deux pauvres gens tombent dans les bras l'un 
de l'autre et se donnent l'accolade fraternelle des grands dévoû- 
mens. Oui rf^sisterait à un tel spectacle ! Tous les cœurs s'émeu- 
vent, les yeux sont humides, et chacun mei la main à sa poche. 
Les gros sous, les pièces blanches, deux pièces d'or sont donnés 
à cet infortuné qui est à jeun depuis trois jours. Les deux cama- 
rades s'éloignent, se soutenant, à petits pas tant qu'ils sont sur les 
quais, un peu plus vite lorsqu'ils approchent de Chaillot, lestement 
dès qu'ils se croient hors des regards. Deux agens de la siàreté, 
sceptiques par métier et par conviction, avaient assisté aux inci- 
dens de l'aventure; ils suivirent, — ils filèrent, — les acolytes, 
qui entrèrent dans un cabaret, où les attendait une compagnie d'as- 
pect peu édifiant. On étala sur la table l'argent récolté ; on fit de 
grand? cris de joie, on s'ébroua comme des chiens mouillés pour 
secouer l'eau du suicide et du sauvetage, puis en riant de la bêtise 
de « ces brutes de bourgeois, » on commanda u un P.althazar. » Trois 
heures après, les deux compagnons de bain, encore humides, mais 



l'assistance par le travail. 307 

ivres-morts, étaient arrêtés par les agens qui les guettaient et con- 
duits au Dépôt, d'où ils n'eurent pas long chemin à faire pour aller 
jusqu'aux chambres de la police correctionnelle. Ces ingénieux per- 
sonnages étaient des repris de justice qui avaient voulu faire un 
bon repas aux dépens des âmes compatissantes. 

Intéressans ou non, dignes de pitié ou dignes de prison, les 
hommes dont je viens de parler exercent en plein jour, comme 
de loyaux industriels qui n'ont rien à cacher de leur com- 
merce ; ils accostent, ils sollicitent le passant, « à la rencontre, » 
et quoiqu'ils aient presque toujours des cliens attitrés dont 
chaque jour ils reçoivent une aumône, c'est à la charité ano- 
nyme, a celle qui passe, donne et continue sa route, qu'ils doivent 
le plus sûr de leur recette. 11 n'en est point de même pour les faux 
indigens dont la spécialité est de « droguer la haute, » ce qui signifie 
en français « escroquer les gens riches. » Ceux-là ne reçoivent pas 
l'offrande de la bienfaisance, ils l'extorquent. Le plus souvent, on 
ne les voit pas, mais en revanche on est assailli de leurs lettres. 
Les plus hardis pénètrent dans les maisons, se recommandent sou- 
vent d'un nom connu, et lorsqu'on donne audience au récit de leurs 
infortunes, il est rare qu'ils se retirent les mains vides. Ils sont 
dangereux, et, s'ils en trouvent l'occasion, ne se font point scru- 
pule de décrocher une montre ou tout objet précieux à portée 
de leur main, dont, parfois, l'habileté est excessive. 11 y a quelque 
dix-huit ou dix-neuf ans, à l'époque où j'étudiais de près les mal- 
faiteurs qui pullulent dans Paris, on me prévint, au moment où 
je venais de me mettre à table, qu'un homme me demandait 
pour une communication urgente et d'une extrême importance. 
Je donnai ordre de le faire entrer dans mon cabinet. Je vis 
un individu âgé d'environ quarante ans, solide, fraîchement vnsé, 
ne portant que ses favoris, les cheveux en, coup de vent, la 
main charnue, l'œil impudent et de costume convenable. A ma 
question : « Que désirez-vous? » il se campa de trois quarts, le 
regard levé vers le plafond , la bouche crispée par un sourire 
amer; il poussa un soupir, et avec une voix de traître de 
mélodrame, il s'écria : « Ah! c'est une étrange histoire que la 
mienne, monsieur ! » Je n'en écoutai pas davantage ; je l'interrom- 
pis sans respect pour son infortune, et je lui dis : « Mon garçon, tu 
es un drogueur de la haute ; il n'y a rien à barboter dans la cam- 
brouse, la braise et la toquante sont dans le radin, et le radin est 
bouclé ; donc esbigne-toi et tire tes pattes en vitesse. » Je n'ai 
jamais vu une expression plus étonnée. L'homme, sans mot dire, 
tourna les talons, et je l'entendis descendre l'escalier comme s'il 
avait la maréchaussée à ses trousses. Je venais de lui dire : « Il 
n'y a rien à voler dans l'appartement, l'argent et la montre sont 




305 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans le tiroir et le tiroir est fermé ; donc décampe promptement. » 
A cette époque, j'allais parfois passer une partie de la nuit aux fours 
à chaux des carrières d'Amérique. Vêtu à la diable et méconnais- 
sable, je n'avais pas tardé, en causant avec mes compagnons de 
hasard, à apprendre le langage qu'ont parlé les Argonautes partis 
à la conquête de la toison d'or. Gela m'avait permis d'adresser à 
mon faux indigent une phrase qu'il ne se fit pas répéter. 

Ceux qui ne reculent point devant l'audace de la visite montrent 
souvent des certificats ou des listes de souscription signés des 
noms les plus honorables ; bien souvent les signatures sont fausses, 
mais souvent aussi elles sont réelles, données par insouciance, par 
bonté, pour se débarrasser d'un importun. Grave imprudence qu'il 
faut se garder de commettre, car elle ne sert qu'à faire des dupes. 
Un prêtre d'une des religions reconnues par l'état, — abbé, pas- 
teur ou rabbin, cela importe peu, — prête 10 francs à un indigent, 
qui les renvoie quelques jours après avec une lettre de remercî- 
ment. Le prêtre, qui ne comptait guère sur un remboursement, 
écrit à ce débiteur délicat pour le féliciter de son exactitude et 
l'engager a. persévérer dans la probité dont il vient de fournir un 
bon témoignage. Gette lettre, colportée chez les personnes chari- 
tables, montrée comme une attestation de rectitude et de probité,, 
rapporta plusieurs mille francs à celui qui l'utilisait et savait lui 
faire produire de prétendues avances, relativement considérables, 
qu'il ne restituait jamais. Dix francs bien placés, — bien rendus, — 
lui valurent un crédit dont il abusa pour mener l'existence avec 
gaîté. Ce coup-là aussi est connrt; il est plus fréquent et plus facile 
à exécuter que le coup du noyé : on l'appelle le coup de « la rem- 
bourse. » 

L'action des faux indigens qui exploitent la crédulité des 
bonnes âmes s'exerce sur une catégorie sociale déterminée ; 
elle vise, elle ne peut viser que les gens riches et les gens 
connus. Certains financiers, célèbres par leur richesse et par 
leur bienfaisance, reçoivent annuellement plus de cinquante mille 
demandes. Chez ces personnages opulens, qui ont un budget 
spécial de charité, «ni trouverait une sorte d'aumônerie oîi des em- 
ployés intelligens sont chargés de faire des enquêtes et de s'in- 
former de l'état réel des misères signalées. Malgré les précautions 
prises et qu'indique la préoccupation de la vraie charité, ils sont 
trompés, le savent, ne se récusent pas, car le plus souvent c'est 
pour eux-mêmes qu'il leur réj)ugne de refuser, quoiqu'ils ne se fas- 
sent guère d'illusion sur la moralité de ceux qui les sollicitent et 
sur l'usage que l'on fera des secours accordés. A Paris, tous les 
gens « qui donnent, » qui se laissent « carotter » par générosité 
ou par indifférence, sont cotés sur la place de la mendicité. On sait 



l'assistance par le travail. 3U9 

jusqu'où l'on peut pousser l'insistance, ce que l'on est en droit 
d'en attendre ; on connaît l'époque de leur départ pour la campagne 
et celle de leur retour. Bien plus, il existe des agences où l'on se 
procure leurs noms et des notes sur la façon la plus fructueuse de 
s'adresser à eux , chaque renseignement fourni est frappé d'un droit 
fixe de fr. 10. Ainsi pour 100 sous on obtient la désignation et 
l'adresse de 50 personnes qui « lâcheront 1 ou 2 ronds, » c'est- 
à-dire feront remettre 5 ou 10 francs au quémandeur. Beaucoup 
de ces faux indigens forment en outre une confrérie dont les 
membres échangent d'utiles indications et se réunissent sou- 
vent le soir pour dépenser en commun le produit de la journée, 
car il est à constater que tous ces mendians qui crient famine 
aiment le plaisir, le vin, l'eau-de-vie, le reste, surtout le reste, 
et s'y abandonnent avec passion. Les personnes charitables ont 
pu faire l'observation que voici : lorsqu'elles ont répondu favora- 
blement à une demande de secours, elles reçoivent coup sur coup, 
à un ou deux jours d'intervalle, plusieurs lettres plaintives qui font 
appela leur bon cœur. C'est parce que le malandrin qui a empoché 
la première aubaine s'est empressé de faire savoir à ses compagnons 
d'escroquerie qu'en telle maison, tel homme ou telle fernme ne 
ferme ni l'oreille ni la bourse aux doléances, — à moins que ce ne 
soit le même individu qui, sous différons noms, renouvelle une 
démarche dont il n'a pas eu à se repentir. Ce fait est très fréquent, 
car souvent ces gens habiles, pour mieux déguiser leur écriture, 
se sont appris à écrire de la main gauche. Plusieurs ne sont point 
embarrassés pour se munir de pièces d'identité variée, qu'ils 
emploient successivement et souvent avec succès, en les enfermant 
dans leurs lettres de sollicitation et en priant qu'on les fasse dé- 
poser chez le portier, où ils viendront les reprendre. Le procédé 
pour se procurer les pièces est très simple, quoiqu'il tombe sous 
le coup de lois sévères. 

C'est généralement dans les « garnis » que l'on opère ce genre 
de détournement, dont le résultat aide à commettre un faux 
en écritures privées. Un drogueur de la haute s'adresse à de pau- 
vres diables tombés en détresse par suite de chômage, de mala- 
die ou de causes moins avouables ; il les plaint, il voudrait les pro- 
téger et leur propose d'écrire à ses « belles connaissances, » afin 
de les aider à sortir de misère. On accepte avec gratitude et on lui 
remet le livret, ou l'acte de naissance, ou l'acte de mariage, ou un 
certificat quelconque, afin qu'il puisse prouver que l'on n'a pas 
aftaire à de « mauvaises gens comme il y en a tant. » Une fois 
muni de ces pièces, l'honnête homme décampe, s'en va dans une 
de ces maisons où on loge à la nuit, recommence les mêmes ma- 
nœuvres auxquelles se prête la crédulité intéressée, et au bout 




;»10 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'une semaine se trouve en possession d'une demi-douzaine d'états 
civils dont i' va se servir à son profit. Ces filous portent un nom 
dans leur monde: on les appelle dos « rinceurs de fafiots, » des 
voleurs de papiers. Plus que le riche, le pauvre est exposé à être 
dépouillé. Je me ra[)pelle un fait qui m'a laissé une vive impres- 
sion : une femme, hâve et mourant do faim, tombe d'inanition à la 
porte d'un bureau de commissionnaire au mont-de-piété, dans le 
quartier Saint- Jacques; on s'empresse autour d'elle. Lorsqu'elle 
revient de sa syncope, elle cherche le paquet de linge qu'elle venait 
engafiî^pr et ne le retrouve plus : un voleur l'avait enlevé. Heureu- 
sement on la conduisit chez le coraraissaire de police, où elle reçut 
«n secours immédiat. Le vice saisit toute occasion de se manifes- 
ter : la nuit, sur le boulevard, pendant l'incendie de l'Opéra-Comique, 
alors que les sinistres civières charroy aient les cadavres, le vol et 
la débauche ne se gênaient guère au milieu de la foule. 

Les lettres expédiées par l'indigence menteuse, — qui n'en a 
reçu? — ont toutes un air de famille auquel on les reconnaît. Les 
aventures sont diverses, les infortunes sont différentes, mais le ton 
général est le même et les formules sont identiques : éloges ou- 
trés da futur bienfaiteur, abus d'épithètes, désespoir emphatique; 
ce qui domine, c'est l'accent de l'imposture que l'on exagère pour 
en faire l'accent de la vérité. La suscription seule de l'adresse est 
un indice auquel ne se trompent point les personnes accoutumées 
à recevoir ce genre de correspondance. Tout événement connu, 
tout sinistre retentissant sert de prétexte à la quémanderie. Après 
la guerre franco-allemande, la plupart de ces requêtes étaient signées 
par des individus que le patriotisme avait forcés à quitter Stras- 
bourg (Lorraine) ou Metz (Alsace). Ils n'y regardaient pas de si près; 
bien des braves gens, envoyant leur auraAne, n'y regardaient pas 
plus qo'eux, et l'on pouvait admettre que la charité leur avait fait 
oublier la géogmphie. Lorsque notre Midi fut ravagé par des inon- 
dations, on n'était i)l us sollicité que par des inondés qui se trouvaient 
réduits à la dernière misère, après avoir sauvé quelques femmes 
et plusieurs onOins. Ceux-là ne réclamaient qu'un prêt, un simple 
prêt, afin de pouvoir attendre la récompense pécuniaire que le 
gouvernement leur avait promise. Je garde précieusement la lettre 
d'un bon l'Vançais, qui me j)riait fie venir à son aide parce que le 
tremblement do terre d'Ischia l'avait complètement ruiné, « car, 
me disait il, ce cataclysme inénarrable l'avait empêché d'établir à 
Casamirciola un hôtel perfectionné où il n'aurait pu manquer de 
îairt; fortune. » Ce motif no put mo convaincre. 

La pureté des sontimens relijjieux de quelques-uns de ces drôles 
est édifiante; seulement leur ferveur varie selon la qualité des per- 
sonney qu'ils invoquent, et sans grand efTort ils sont tour à tour 



l'assistance par le travail. 311 

catholiques, Israélites ou protestans. L'un d'eux, né en Suisse, et 
qne l'on devrait reconduire à la frontière en vertu du second ar- 
ticle de la loi de vendémiaire an ii, a exploité le monde de la reli- 
gion réformée de 1880 à 1885; il a tant saigné la veine qu'elle 
s'est épuisée, et alors il a été touché de la grâce, car il s'est brus- 
quement converti à la mendicité envers le catholicisme. J'ai sous 
les veux trente-deux lettres de lui, sans compter une demi-douzaine 
qu'il m'a fait l'honneur dem'adresser sous trois noms différens, mais 
avec des formules semblables qui dénoncent chez lui quelque stérilité 
d'imagination. Sa piété est extrême et faite pour toucher les cœurs 
les plus endurcis. Que l'on en juge : « Sancta Dei genitrix, ora pre 
nobis! Au nom du Dieu d'amour et de charité, je viens faire appel 
à votre grande générosité et solliciter votre noble cœur. » Une 
demande d'emploi qu'il a fait parvenir aux administrations publi- 
ques est apostillée par des sénateurs, par des conseillers mu- 
nicipaux, par le maire du *** arrondissement. Mais, en atten- 
dant la réponse, qui ne peut être que favorable, il est obligé de loger 
en garni, en « chambrée, dans un hôtel à la nuit où je n'entends 
parler que de vol et d'assassinat ; c'est pour moi un vrai suicide 
moral. Ce qui me soutient, c'est la méditation des belles paroles 
prononcées par le regretté W^ Dupanloup. » Suit une citation qui 
n'a aucun rapport avec l'objet de la lettre. Habiter en chambrée, 
« au milieu de futurs criminels et de repris de justice, me rend 
matériellement impossible d'accomplir cette année dignement mes 
devoirs religieux, à l'occasion des belles fêtes de Pâques. »Il ne peut 
se recueillir et se préparer a célébrer les saints mystères de noire 
religion vénérée qu'en louant un cabinet où il restera seul vis-à- 
Tis de sa conscience. Il demande qu'on lui paie le premier mois de 
loyer: coût, 30 francs, « qu'il espère trouver chez le concierge en 
venant chercher la réponse. » Cette réponse et cette avance, on 
ne les lui refusera pas, à lui qui chaque jour récite la prière qu'il 
a composée : 

J'ai soif de ta présence 
Divin chef de ma foi, 
Dans ma faiblesse immense 
Que ferais-je sans toi? 

Puis il termine : a Dans l'espoir d'un bon accueil, je fais des vœux 
pour que Dieu vous accorde, monsieur et honoré maître, des jours 
purs comme le beau printemps, et que votre belle vie, remplie de 
bonnes œuvres, coule paisiblement comme un limpide ruisseau à 
travers une plaine fleurie. » J'avoue la sécheresse de mon cœur : 
ces calembredaines ne m'ont jamais touché, et les lettres de ce ca- 




312 REVUE DES DEUX MONDES. 

tholiqiie sont restées sans réponse. Bien m'en a pris. Un person- 
nage riche, ayant reçu des lettres analogues, avait déjà plu- 
sieurs fois envoyé des aumônes. Les demandes se répétant, 
il fut pris de doute sur tant de vertu alliée à tant de malheur, 
et, un soir, il se fit conduire au garni indiqué par le sollici- 
teur, qui n'était pas au logis. Comme le bienfaiteur se retirait 
par un couloir étroit, il se rangea pour n'être point heurté par 
un couple ivre, qui battait la muraille en se dirigeant vers l'esca- 
lier. Quoiqu'il s'effaçât de son mieux, il fut frôlé par la femme, qui 
l'apostropha : « Tu ne peux donc pas faire attention, espèce de 
marsouin! » L'homme, en vrai chevalier français, s'arrêta : 
« Qu'est-ce qu'il t'a fait, cet animal-là, que je lui casse la figure! » 
Le bienfaiteur s'éloigna sans répondre, songeant avec tristesse aux 
voisins déplorables qui troublaient son protégé dans la préparation 
de la communion pascale. Le garçon du garni vint à lui : « C'est 
là M. X..., que vous demandiez. » Le choc fut dur. « Est-ce qu'il 
est marié? » — « Oh! non ; mais il se marie de temps en temps, 
comme ça se trouve. » Le bienfaiteur fut édifié et pour toujours: 
Sancla Dei (jciiitrix, ont pro iiobis ! 

Je reçus un jour une lettre assez touchante, de ferme écriture et 
de bonne orthographe ; les explications que l'on me donnait ne 
s'éloignaient guère de celles que je connaissais depuis longtemps : 
chômage, dilTicuIié de trouver un emploi, misère lancinante, me- 
nace d'être expulsé du garni. Au-dessous de l'adresse, qui indiquait 
un des endroits les plus mal famés de Paris, on avait ajouté et sou- 
ligné : « où je ne pourrai probablement rentrer ce soir, monsieur, 
qu'avec l'aide de votre bienveillante aumône. » Il est pénible de se 
dire que faute d'un secours un homme peut être exposé à passer la 
nuit à la belle étoile en plein hiver. Je fis remettre de quoi vivre 
pendant plusieurs jours. Le quémandeur eut une défaillance de mé- 
moire, car, deux mois après, il déposa chez moi une lettre accom- 
pagnée du même post-scriptum qui m'avait ému. Je m'enquis de 
l'individu : il fait métier de mendicité et il en vit assez confortable- 
ment. C'est un ancien percepteur des finances qui a quitté son ad- 
ministration pour des motifs que j'ignore, qui dupe les gens, re- 
cule devant le travail et ne manque point d'esprit pour tromper la 
charité. 

Quelques-uns écrivent eu prose ou en vers, iid libitum ; ils « tour- 
nent M le couplet, ils façonnent le dithyrambe, ils s'élèvent jus- 
qu'à l'ode, toujours sur le même thème : « Un petit sou, s'il vous 
plaît! » Ceux qui exercent le métier de cette manière en sont les 
Crcsus; l'un d'eux excelle à entremêler ses phrases de strophes 
plus ou moins bien rimées. Il ne se contente pas de solliciter, il met 
en demeure et ne manque point d'impertinence ; il écrit à l'un de 



l'assistance par le travail. 313 

ses bienfaiteurs attitrés : « Aiguisez, si vous voulez, toutes les pointes 
de votre subtile dialectique, je vous mets au défi de me prouver 
que je déraisonne en vous priant de me trouver aujourd'hui même, 
soit chez vous, soit chez quelque membre de votre comité, un peu 
d'argent. » 11 paraît que ses façons d'être sont acceptées, car, de 
son propre aveu, il se fait 16,000 livres de rente. C'est là un maxi- 
mum qui doit être rarement dépassé, car, en général, cette indus- 
trie rapporte de 4,000 à 8,000 francs par an, lorsqu'elle est exercée 
par un individu seul ; mais si une famille, composée du mari, de la 
femme, d'un ou de deux enfans, concentre ses efforts et sait les di- 
viser pour les rendre productifs, la recette devient considérable, 
permet un loyer d'un millier de francs et les services d'une bonne 
à tout faire. C'est l'aristocratie du genre, et les représentans en 
sont moins rares qu'on ne le pourrait croire ; l'un d'eux est de 
vieille maison inscrite, en bonne place, à l'armoriai de notre pays. 
Sa femme et lui rivalisent de zèle pour mendier. 11 écrit : « Je vous 
prie de faire le plus modique sacrifice pour soulager une des plus 
anciennes familles de France qui souffre avec résignation. » Sa 
femme expédie, de son côté, lettre sur lettre. Son orthographe est 
inférieure à son blason ; elle parle des malheurs qui l'ont « frap- 
pées » et de (c son bras excrofié. » On a proposé un emploi à ce 
gentilhomme ; il a répondu que, lorsque l'on avait des pères qui 
ont porté le fanion des ducs de Bretagne, on ne s'abaissait point 
à un travail manuel. Cet homme est un exemple mémorable des 
ravages que l'aumône mal appliquée peut produire sur une nature 
sans résistance à soi-même. 11 est fils d'un ofiicier supérieur de la 
garde royale; il est sorti d'une école militaire, il a servi et a porté 
la double épaulette d'or. 11 a quitté l'armée française, où il n'a 
pu rentrer, après avoir vainement essayé d'être pourvu d'un 
grade important dans des troupes levées par un souverain électif 
étranger. Son patrimoine avait été rapidement dissipé ; un beau 
jour il se réveilla pauvre, n'ayant pour toute ressource que 
son énergie, qui était nulle. Grâce à son nom et à ses relations, 
il obtint je ne sais quelle fonction sur une ligne de chemin 
de fer. H séduisit et épousa la fille du notaire d'une ville voisine 
de nos frontières. 11 abandonna son emploi, dévora promptement 
la dot de sa femme et, revenu à Paris, incapable de la volonté qui 
fait rechercher le travail, il se mit à mendier par lettres ; sa femme 
l'imita, et ses trois enfans, livrés à eux-mêmes, allèrent aussi qué- 
mander de-ci et de-là. On accusa la destinée au lieu d'accuser sa 
propre paresse, et l'on demanda à l'absinthe l'oubli des maux que 
l'on avait mérités. Aujourd'hui, le père est abruti par l'alcoolisme; 
la mère sollicite toute charité ; la fille aînée, âgée de vingt-deux 
ans, a déserté le domicile paternel et court des hasards ou nous 




âl4 REVUE DES DEIX MONDES, 

n'avons pas à la suivre, les deux autres enlans n'ont d'autre instruc^ 
tien que d'avoir appris à frapper aux portes de la bienfaisance : 
cinq personnes perdues sans retour, parce qu'au lieu de leur im- 
poser le travail rétribué, on les a admises à d'abondantes aumônes 
qui ont développé leurs vices et rendu leur faiblesse incurable. 

Là oîi l'enfant est mêlé à la mendicité des parens, la loi devrait 
intervenir ; car, dans bien des cas, l'état a mission de faire acte 
de père de famille. La quémanderie est pour l'enfant une école de 
démoralisation et de perversité. Un homme que connaissent bien 
tous les tjens de plume auxquels il s'adresse de préférence a fait 
de son fils le messager de ses demandes de secours , toujours 
justifiées par des infortunes extraordinaires. A quatre ans, l'enfant 
a débuté dans ce métier de perdition, où je l'ai vu travailler avec 
une astuce larmoyante dont j'ai été stupéfait; aujourd'hui, à douze 
ans, il le continue encore. C'est à peine s'il a reçu quelques notions 
d'enseignement élémentaire; mais il sait lire les suscriptions des 
lettres, ne se trompe ni de nom ni d'étage, et excelle à soutirer 
l'argent, car il n'ignore pas que, s'il revient sans bonne réponse, il 
sera souffleté par son père, qui l'attend à l'angle de la rue voisine. 
Yeut-on savoir ce que deviennent ces pauvres petits êtres irrespon- 
sables que la rapacité des parens envoie mendier à domicile? Kno- 
block, condamné aux travaux forcés dans une affaire qui fit grand 
bruit, il y a peu d'années; Marchandon, exécuté sur la place de la 
Roquette pour un assassinat commis dans d'horribles circonstances, 
portaient tous deux, au temps de leur enfance, les lettres que leurs 
mères écrivaient pour se faire donner le pain quotidien qu'elles re- 
fusaient de demander à leur travail. Il ne faudrait point de longues 
recherches dans les greflés des cours d'assises pour multiplier de 
tels exemples. Dumolard, l'assassin dont la spécialité était de tuer 
les servantes, afin d'anéantir les preuves d'un crime préalable, avait 
mendié dès l'âge de cinq ans. Pour beaucoup de criminels, la men- 
dicité a été la {)remière étape du chemin qui mène au bagne et à 
l'échafaud. 

Qui croirait que des élégans dont l'on a jadis admiré les che- 
vaux, les maltresses et les belles allures, se sont laissé réduire à 
cet état d'abjection? En voici un qui a soixante-cinq ans; au temps 
de ma jeunesse, on en parlait, et je me rappelle l'avoir vu sortir du 
Café (il- Paris, le cigare aux lèvres et une rose mousseuse à la bou- 
tonnière. 11 a été le compagnon de certains lions, — c'est ainsi que 
l'on disait alors, — qui ont laissé quelque renommée dans le monde 
où l'on no s'ennuie pas, et où l'on ne se respecte guère. La vie à 
outrance l'a ruiné, et il est tombé si bas, si bas que jamais il ne 
s'est relevé : il a touché le fond de la mendicité par l'escroque- 
rie. Ses lettres, qu'il multiplie, se divisent en deux catégories dis- 



1 



L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 315 

tinctes, qui font honneur à son imagination. Les premières bro- 
dent sur un thème connu et paraphrasent le vers d'une chanson 
qui eut de la célébrité dans les ateliers de l'École des Beaux-Arts : 
u C'est pour ma mère, on me respectera. » Sa mère est âgée, 
infirme, sa mère est rainée par des revers de fortune; passant 
ses journées en courses infructueuses pour obtenir un emploi, 
il prie, il conjure que l'on vienne à son aide, pour qu'il puisse 
au moins arracher aux tortures de la faim celle qui lui a donné 
le jour. On ne resta point insensible à cette voix filiale et les au- 
mônes furent larges. Fort alléché, ce bon fils dépassa la me- 
sure, et ses demandes furent trop fréquemment renouvelées : il 
inspira quelque méfiance, et s'en aperçut en voyant ses recettes 
diminuer. Il s'abstint et fit le mort pendant quelque temps. 
Tout à coup, la mère intervint à son tour, cette mère pour laquelle 
on n'avait point recalé devant la honte de tendre la main. Elle 
est si vieille, si affaiblie, si ravagée par la douleur, qu'elle ne 
peut que signer les lettres que l'on écrit pour elle. Un malheur irré- 
parable l'a frappée : son fils, ce fils exceptionnel qui bravait tout pour 
elle, tout jusqu'à l'opinion de la caste noble à laquelle il apparte- 
nait , ce modèle des fils lui a été enlevé par une maladie qu'ont 
provoquée les angoisses et la pauvreté. Seule au monde, que va- 
' t-el!e devenir, à demi paralysée, presque grabataire, isi les âmes 
charitables n'ont point pitié d'elle? Plusieurs lettres écrites par 
des voisines compatissantes, qui se relaient pour la soigner, exécu- 
tent quelques variations sur le même air. Le lecteur a compris. 
Toutes ces lettres, dont l'écriture même se trahit, malgré les efforts 
que l'on a faits pour la déguiser, sont rédigées par l'ancien viveur 
qui se porte fort bien, et dont la mère est morte alors qu'il était au 
collège. On s'enquiert de lui ; que Ton me pardonne le mot : il vit 
dans « la crapule, » gaspille en orgies tout l'argent qu'il récolte, cour- 
tise les cuisinières et a emprunté à l'une d'elles 200 francs qu'il 
ne lui a jamais rendus. On estime à plus de 200,000 francs les 
sommes que cet habile homme a extorquées depuis qu'il est entré 
dans la bande des escrocs, où il a pour acolyte un bon gentil- 
homme dont le fils s'est noyé accidentellement et qui profite de 
cet « incident » pour demander des secours à tort et à travers. 

Parfois, au lieu de mendier, on fait, — on a l'air de faire, — un 
petit commerce. Les femmes s'y empressent; l'une d'elles, ancienne 
institutrice, « instruite, bien ronde et potelée, vit largement aux dé- 
pens des personnes charitables. » Le procédé est autre et parvient 
au même résultat. On envoie, avec une lettre à la fois explicative et 
I suppliante, une boîte de plumes de fer que l'on viendra reprendre le 
" lendemain, si elle ne convient pas. La boîte a coûté 1 fr. 50, et il 
est rare qu'en échange la personne à qui elle est envoyée ne donne 




316 REVUE DES DEUX MONDES. 

pas 5 ou 10 francs. Un bienfaiteur curieux se rendit au domicile de 
cette vendeuse ambulante; il aperçut sur la table le volume de 
ToKt-Ptiris ouvert et une quarantaine de lettres auxquelles la su- 
scription manquait encore. Que pense-t-on de ce comte espagnol, 
hidalgo impétueux, 

Plus délabré que Job et plus fier que Bragance, 

qui écrit : « J'ai servi dans l'armée borbonique, non sans un mé- 
rite onéreux, » et qui envoie son portrait gravé, afin qu'on ne le 
puisse confondre avec « les pitoyables dont la basse honte ne craint 
pas de revêtir son nom, ses titres et ses décorations pour en abu- 
ser. » Celui-là ne vend pas des plumes de fer, il vend des bro- 
chures dont il se dit l'auteur. 

Les œuvres les meilleures servent de prétexte à l'exploitation de 
la charité. On a mis en recherche, et je crois que l'on n'a pu dé- 
couvrir, un escroc qui se présentait dans les maisons du faubourg 
Saint- Germain et dans les ambassades pour quêter au nom de 
V/Iospitdlilc' de nuit; c'est la fausseté du timbre et de la signature 
qui a fait reconnaître la supercherie à laquelle plus d'une bonne 
âme a dû se laisser prendre. Non- seulement on se recommande 
des œuvres existantes, mais on en invente, on en crée avec pièces 
à l'appui : prospectus, attestations imprimées, approbations de 
hauts personnages, livres à souche, bulletins, reçus timbrés signés 
du percepteur, du contrôleur et du directeur; c'est complet, mais 
ça exige une certaine mise de fonds préalable pour fabriquer tant 
de paperasses. On y est pris, j'y ai été pris comme les autres. 
11 s'agissait d'un ori)helinat que trois coquins avaient imaginé pour 
en bien vivre; l'un d'eux était une sorte d'instituteur qui rédigeait 
les requêtes pour amorcer « les pantres, » c'est-à-dire les imbé- 
ciles, — les pantres, c'est vous et moi. — Pour 300 francs, on 
obtenait un diplôme d'honneur; pour 100 francs, on était membre 
fondateur, et membre titulaire pour 50. Les metteurs en action de 
cette escroquerie, qui a eu des proportions considérables, rele- 
vaient dans les Prlitcs-A/Jîchrs le nom et l'adresse des gens qui 
demandaient un emploi ; d'eux l'on n'exigeait rien, sinon qu'ils 
eussent une bonne tenue. On leur donnait leurs instructions et on 
les envoyait quêter en leur accordant 35 pour 100 sur leur recette. 
Vingt quêteurs bien stylés rapportaient chacun une moyenne de 
100 francs par semaine, soit ensemble 2,000 francs. Gomme en été, 
pondant la saison des déplacemens, le produit est toujours moindre, 
l'escroquerie ne fournissait guère plus de 75,000 francs par an. 
L'orphelinat, avec cette somme, aurait pu être nombreux et sérieu- 
sement entretenu. En réalité, il se composait d'une chambre où 



I 



l'assistance par le travail, 317 

l'instituteur distribuait des leçons de lecture et de morale à deux 
élèves payans. Un négociant à qui « le diplôme d'honneur » fut 
proposé flaira quelque vilenie et fit arrêter les quêteurs. L'orphe- 
linat en mourut ; il renaîtra. 

La religion est un appât puissant que l'on utilise avec fruit. Un 
homme encore très jeune, que les scrupules de conscience parais- 
sent ne point tourmenter, et qui a débuté dans la vie par obtenir, 
en Lorraine française, deux ans de prison pour escroquerie, non 
content de solliciter les secours de l'impératrice Eugénie, de la 
reine d'Espagne, de quelques maréchales, de quelques duchesses 
auxquelles il explique que ses opinions antirépublicaines lui fer- 
ment toute carrière, a imaginé une industrie nouvelle où l'histoire 
sainte et la lanterne magique, mêlées dans de savantes proportions, 
doivent nécessairement ramener la nation française aux principes 
de la vraie foi. Membre de la Société de Saint-Vincent-de-PauI, 
« cousin d'un examinateur de l'École polytechnique qui est absent 
pour plusieurs mois, » il écrit et quête à domicile. II ne manque 
point de faconde ; il explique son projet, l'avantage moral que l'on 
en peut retirer : foin des bénéfices! il ne veut que le bien et la 
conversion du peuple. Total, 100 francs l'action. Carnet, registre, 
grand-livre, paperasserie à vignettes, timbre humide, timbre sec 
et autant de signatures que l'on voudra : la comédie est bien ou- 
tillée et a souvent du succès. On souscrit, et l'on souscrit d'autant 
plus volontiers que ce chevalier d'industrie religieuse est recom- 
mandé par un homme qui, tout en portant un costume respecté, 
serait sans doute fort empêché de se recommander lui-même. Au- 
tour de ces deux personnages principaux gravitent quelques che- 
napans qui les aident à frauder la charité catholique. Celle-ci est si 
ample, si généreuse, si infatigable, que c'est pitié de la voir ainsi 
détroussée. 

Les orphelins, la religion, exploités par les drogueurs de la haute, 
ont servi à escroquer bien des sommes d'argent dont les vrais mal- 
heureux auraient pu profiter. Un individu dévoyé peu à peu par la 
facilité même avec laquelle il récoltait des aumônes a quêté pour 
une œuvre de son invention ayant pour devise : « Dieu et patrie ! » 
et que je ne nommerai pas, car elle a été patronnée par des 
personnages qui n'en soupçonnaient point la vilenie. Tout ce 
qu'il a recueilli, — et il a recueilli beaucoup, — a été dissipé 
en ce que nos grands-pères appelaient « la godaille. » Cet homme, 
qui a fini par se rendre la justice qu'on lui devait, a commis une 
sorte de crime moral dont il a su tirer grand parti. Une femme 
veuve, arrivée au dernier période de la phtisie, mère de quatre 
enfans en bas-âge, connue de cet industriel, avait été transportée 
i l'hôpital Necker. Il conduisit les enfans près de la moribonde, et. 



I 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

levant la main vers le ciel, il jura de les adopter, de leur servir de 
père et de négliger tous ses devoirs pour accomplir ce « devoir 
sacré. » La pauvre femme mourut, sinon consolée, du moins plus 
tranquille : ses enfans avaient trouvé un protecteur. 11 fut ingé- 
nieux, ce père adoptif: il fit imprimer l'anecdote, où il jouait le 
rôle de la Providence. Dans le texte, il intercala une gravure repré- 
sentant le lit de la mourante, au pied duquel les enfans sont age- 
nouillés pendant qu'il prête son serment de paternité, et, sous 
l'estampe, il ajouta l'explication que voici : « M. B... visite, à l'hô- 
pital Necker, la veuve R... et la console à ses derniers momens, en 
lui promettant de placer ses chers enfans dans une excellente mai- 
son d'éducation. Après la mort de leur mère, ces enfans, dignes 
d'intérêt et de pitié, ne sont pas restés abandonnés, grâce à des 
personnes charitables et compatissantes qui sont venues en aide à 
M. B... » On voit d'ici les lettres de quête : « Au nom de quatre or- 
phelins que j'ai juré à leur mère expirante d'arracher à la misère, 
à l'ignorance, au vice, à la corruption, et dont mon devoir, mon 
devoii' sacré, est de faire d'honnêtes citoyens dévoués à la religion 
et à notre belle France, je viens, etc., » et comme cela pendant 
quatre pnges. L'apport de la charité fut sérieux, et le sieur B... 
reçut des louanges. Ai-je à dire que les enfans avaient été délaissés 
par lui; que le commissaire de police les avait envoyés au Dépôt, 
qui les transmit h l'hospice des Enfans assistés? Au bout de quatre 
mois, le père adoj)tif imagina qu'il ferait ample recette s'il pouvait 
aller quêter à domicile suivi des quatre orphelins sauvés par lui. 
Il alla les réclamer à la maison de la rue d'Enfer, et apprit, avec 
fctonnement, que l'Assistance publique les avait placés entre les 
mains d'un homme bienfaisant qui se chargeait de pourvoir à leur 
instruction et de leur donner plus tard une petite dot. L'affaire fut 
ébruitée, et la justice y regarda. Ce qu'elle aperçut lui sembla 
sans doute peu régulier, car un mandat de comparution fut lancé 
contra ce protecteur de l'enfance malheureuse. La veille du jour où 
il devait répondre aux magistrats de la police correctionnelle, il 
mourut subitement : on a dit qu'il s'était empoisonné. Son inven- 
taire fut fait, et l'on constata qu'il laissait 30,000 francs de dettes. 
Je m'arrête; aussi bien ces exemples suffisent à mettre la bien- 
faisance en éveil sur elle-même et à sauvegarder l'aumône due aux 
pauvres; mais, pour les multiplier indéfiniment, je n'aurais qu'à 
puiser dans les qudtrr-rùif// vtillr dossiers qui sont à ma disposi- 
tion et dont aucun n'appartient ni à l'Assistance publique, ni à la 
Préfecture de police, ni aux grefies des tribunaux correctionnels. 
Est-ce à dire que tous les indigens, ou prétendus tels, qui crient à 
l'aide, nous écrivent, forcent notre porte et nous racontent leur 
histoire , soient des escrocs et parfois des voleurs ? Dieu me 



l'assistance par le travail, 319 

garde d'une pareille assertion; elle serait tausse, et par cela 
même périlleuse, car elle pourrait fermer la main près de s'ou- 
vrir pour soulager une infortune réelle. Les exceptions sont rares, 
je le reconnais, mais elles existent poignantes et dignes de tout in- 
térêt. Ceux qui, dans le monde de la misère, échappent à la dépra- 
vation morale que produit l'aumône facilement obtenue ne sont pas 
nombreux. L'entraînement est naturel à l'homme; il le subit d'abord, 
puis il s'y abandonne sans savoir où il sera mené, et l'habitude 
devient un besoin qui se tourne en passion. C'est le fait de ces 
vieux porte-besace haillonneux, décrépits et sordides qui meurent sur 
des sacs d'or qu'ils ont ramassés sou à sou. On les accuse d'avarice, 
et l'on à tort: ils étaient simplement atteints de mendicité maniaque, 
ce qui est une volupté. 

Des malheureux qui ont écrit ou récité leurs lamentations n'ont 
point menti; on les a aidés, on les a sauvés. Ils ont non-seulement 
résisté à la misère, ce qui est bien, mais ils ont résisté à l'au- 
mône, ce qui est mieux. J'en connais et je pourrais citer quelques 
administrations privées, quelques grandes maisons de commerce 
où ils ont été accueillis sur recommandation et où jamais l'on n'a 
eu un reproche à leur adresser. J'en sais un qui avait été éconduit ; 
pour regagner l'escalier de service, il traversa la cuisine où les do- 
mestiques déjeunaient. Use mit à pleurer en disant: «J'ai faim. » On 
le fit asseoir, on le servit. Le valet de chambre vint trouver son 
maître et lui raconta le fait. Trois jours après, l'aflamé était placé : 
expéditionnaire comptable à 1,500 francs. Voilà de cela quatre ans; 
sa situation, méritée par sa conduite et son assiduité, équivautà peu 
près à celle d'un sous-chef de bureau. Son traitement est de 
3,500 francs; il les gagne. Il a payé ses dettes et vit heureux entre 
sa femme et son enfant. Plutôt que de repousser un tel homme, il 
vaut mieux s'exposer à donner son argent à dix coquins, je le sais; 
mais l'inconvénient est grave dans les deux cas, et cet inconvénient, 
on peut l'éviter. Comment? En faisant une enquête et en n'étant 
généreux qu'à bon escient, quitte à l'être avec prodigalité et sui- 
tout à prendre quelque peine pour procurer du travail à qui en de- 
mande et en est digne. Ce n'est ni long ni difficile, et je m'expli- 
querai. 

La plupart des gens riches, je ne l'ignore pas, croient avoir pris 
toute précaution en remettant de l'argent à un domestique qui va 
visiter « le pauvre, » recueille quelques renseignemens et lui donne 
l'aumône, — s'il la lui donne, — lorsque le quémandeur lui paraît 
intéressant. Dans plus d'une occasion, l'aubaine est partagée ou tout 
au moins récompensée par « un canon » offert chez le marchand 
de vin : politesse qui ne se refuse jamais et qui assure au mendiant 
le bon vouloir, sinon la complicité du porte-livrée. Il ne s'agit pas 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

de se débarrasser des devoirs charitables, il faut les remplir avec 
conscience et, s'il se peut, avec sagacité. Le bien est très difficile à 
faire, je le reconnais, et il est impossible d'arriver à ce que l'aumône 
ne s'égare jamais, et c'est cependant là le but que la charité, — j'en- 
tends la chanté vraie, j'entends celle qui donne pour être utile et non 
pour être louée, — doit chercher à atteindre. Le problème est ardu 
et douloureux, car avoir la bienfaisance aveugle, c'est nuire à la 
misère. Ce problème, un homme dont le bon vouloir est touchant 
a essayé de le résoudre ; il sait ce que c'est que le travail : il ga- 
gnait sa vie à l'âge de quatorze ans, il a vécu dans le monde des 
ouvriers, et s'il en est sorti à force de rectitude et d'énergie, il se 
souvient de ses origines. Par fonction et dans des circonstances 
cruelles, il a été distributeur de secours; il a vu la plèbe affamée se 
presser autour de lui ; il a regardé attentivement la misère qui dé- 
filait sous ses yeux ; il a distingué la vraie de la fausse. Dès lors, 
mû par un sentiment de compassion et de justice, il a tout tenté 
pour secourir l'une et pour arracher le masque de l'autre. Son 
procédé est simple : il offre du travail ; ceux qui le fuient, et c'est 
le plus grand nombre, il sait dans quelle catégorie il convient de 
les classer. Pour exercer une action sérieuse sur les mendians, 
pour éclairer la bienfaisance, il a fondé V Assistance par le travail 
ou la Charité efficace. Son rêve est de diminuer l'indigence en fai- 
sant travailler l'indigent. Le réalisera-t-il ? Je ne sais; mais je puis 
dire les efforts qu'il n'a pas épargnés et les résultats qu'il a déjà 
obtenus. 

J'aurais voulu prononcer son nom, car c'est celui d'un homme de 
bien; je ne le puis : des motifs devant lesquels j'ai dû m'incliner 
ne me le permettent pas. Cependant il est indispensable de le dé- 
signer, ne serait-ce que pour éviter toute confusion dans la suite 
(le cette étude ; je l'appellerai donc le directeur : si ce n'est son 
nom, c'est son titre. 

T[. — LA cnAUITÉ EFFICACE. 

Cette œuvre est née au jour des grandes infortunes, alors que 
Paris forclos du monde extérieur était investi par les armées 
allemandes qui attendaient avec impatience que la faim, la maladie, 
la misère et la mort eussent forcé la ville entêtée à baisser ses ponts- 
levis. Un bombardement d'autant plus cruel qu'il fut inutile ne 
hâta pas d'une seconde le dénoûment que la famine seule pouvait 
amener. On peut comprendre à quel degré de souffrance la popula- 
tion se résigna sans se plaindre, en compulsant les tables de la mor- 
talité parisienne dont le total mensuel ne dépasse point 5,000. Or, 
octobre 1870 donne déjà 7,5/i3; novembre, 8,238; décembre, 



l'assistance par le travail. 321 

12,885; janvier 1871, 19,233: et il faut attendre jusqu'au mois 
d'août pour que les décès rentrent dans les proportions normales, 
car la cause a beau avoir pris fin, les elTets se prolongent et sévis- 
sent sur tant de pauvres êtres dont la substance a été dévorée par 
les privations. Ces privations furent très dures, d'autant plus qu'elles 
se produisaient pendant l'hiver, que toutes les industries chômaient 
et que les transactions commerciales étaient nulles. L'homme, re- 
vêtu d'un costume de garde national, était au rempart ou au ca- 
baret : la femme, privée d'ouvrage, ne sachant où en trouver, se 
demandait chaque matin comment elle vivrait, car le surplus de 
solde accordé aux hommes mariés n'arrivait que rarement et in- 
complètement jusqu'à elle. En ces occurrences, la charité fut extraor- 
dinaire : l'état, la ville, ne ménagèrent point les sacrifices ; les par- 
ticuliers ne se refusèrent pas, et leur aumône fut la plus sérieuse 
ressource des malheureux. 

A cette époque, le directeur était chargé de la distribution des 
secours dans la mairie d'un des plus riches arrondissemens de 
Paris. Cette mairie eut la bonne fortune d'être administrée par deux 
hommes éminens qui sont sénateurs aujourd'hui; l'un, ancien 
ministre de l'instruction publique, adepte du saint-simonisme 
aux temps de sa jeunesse, membre de l'Institut, portant un nom 
illustre, l'autre, très intelligent, ayant, depuis lors, laissé à la Banque 
de France un souvenir impérissable, avaient au cœur l'amour 
de l'humanité. Ils apprécièrent le directeur, dont la nature est apte 
aux travaux du bien ; mutuellement ils se comprirent et ne 
reculèrent devant aucun effort pour soulager les misères qui les 
assaillaient. La caisse spécialement réservée aux secours était abon- 
damment fournie par les cotisations volontaires ; mais on y puisait 
avec une telle largesse que bien souvent on craignit de n'y plus rien 
trouver. Il suffisait alors de faire un appel à certaines générosités 
connues et tout de suite elle était remplie ; c'était l'inverse du ton- 
neau des Danaïdes : on avait beau la vider, elle était toujours pleine, 
car la charité s'y versait tout entière. Cependant on tournait dans 
un cercle vicieux : plus on distribuait de secours, plus on en récla- 
mait ; non-seulement les indigens de l'arrondissement se donnaient 
rendez-vous dans la cour de la mairie, mais les pauvres des autres 
quartiers de Paris y afQuaient, la main tendue et la plainte aux 
lèvres. Il n'était point douteux que, pour beaucoup de ces mal- 
heureux, cette sorte de mendicité officielle était devenue un mé- 
tier. Plusieurs, on le savait, allaient de mairie en mairie, grap- 
pillant ici et là, ne se rebutant point lorsqu'on les rabrouait, et 
finissaient par arracher à la bienfaisance plus qu'ils n'auraient ob- 
tenu de la rémunération d'un travail normal. 

TOME LXXXV. — 1888. 21 




322 REVUE DES DEUX MONDES. 

A la mairie, où le directeur surveillait la répartition des aumônes, 
on avait établi une manufacture de vêteraens destinés aux gardes 
nationaux et aux mobiles, qui recevaient des vareuses, des capotes, 
des gilets et des ceintures de flanelle, que l'hiver, devenu rigou- 
reux, rendait indispensables à des hommes exposés au froid et à 
l'humidité des factions nocturnes. Or les ouvrières étaient rares à 
l'atelier de couture, tandis que la foule des femmes s'entassait à la 
porte du bureau, où la bienfaisance donnait sans conilition. C'était là 
une anomalie dont on fut frappé, et un double inconvénient auquel 
on voulut remédier en employant l'olVrande de la charité à rému- 
nérer un travail utile. 11 fut décidé que les secours gratuits se- 
raient, en l'espace de huit jours, supprimés aux femmes valides ; 
en revanche, on offrait du travail à toutes celles qui, sachant coudre, 
voudraient participer à la confection des vêtemens militaires. Cette 
mesure eut pour résultat immédiat de diminuer de plus de moitié 
le nombre des quémandeuses et d'augmenter dans de notables pro- 
portions celui des ouvrières. Quant aux femmes im[X)tentes ou 
infirmes, on les accueillit comme par le passé. Ce fut cette expérience 
qui fit naître l'idée de créer une œuvre d'assistance par le travail, 
de façon à décourager les fainéansqui se plaisent dans la mendicité 
et à fournir un moyen d'existence honorable aux malheureux qui 
veulent lutter contre le sort contraire. Le projet ne put être réa- 
lisé sans délai. Après la guerre et les privations vinrent la com- 
mune, les orgies, le pétrole et l'assassinat. To.ite administration 
régulière s'était réfugiée à Versailles, et pendant deux mois, Paris 
fut livré aux meurtriers. Lentement, la ville sortit de ses ruines et 
répara les désastres qu'elle devait à ses propres enfans, jaloux de 
prouver qu'ils auraient pu défendre leur patrie s'ils n'avaient pré- 
féré la détruire. 

Les fonctionnaires de la mairie s'étaient dispersés et avaient été 
remplacés au gré de l'administration nouvelle, éclose sous le gou- 
vernement de M. Thiers. Le directeur était retourné à ses occupa- 
tions, songeant toujours à l'œuvre qu'il avait entrevue et s'en re- 
mettant à l'avenir pour trouver la solution du problème. Ce fut 
l'hiver de la fin de 1871 qui vint, pour ainsi dire, le relancer et le 
sommer de donner corps à son idée. Sa bonté, son activité intel- 
ligente et pratique, alors que, pendant la période d'investissement, 
il était le grand-maître de la bienfaisance, l'avaient rendu populaire 
dans son arrondissement; aussi, dès que les premiers froids de no- 
vembre s'accentuèrent, bien des ouvrières pauvres et en chômage 
vinrent le trouver, lui raconter leurs peines et lui demander du 
travail. Lorsque l'on a vu la vraie misère, que l'on a été en contact 
avec elle, il est dilTicile, pour peu que l'on ait le cœur bien placé, 



l'assistance par le travail. 323 

de n'être pas ému. Or le directeur avait l'âme compatissante et 
d'autant plus accessible à la pitié, qu'il repoussait les faux indi- 
gens; en outre, depuis longtemps, il s'était pénétré de la vérité de 
cette maxime proférée jadis par Benjamin Delessert : « L'homme 
bienfaisant n'est pas celui qui donne le plus, mais celui qui donne 
le mieux. » Les femmes qui s'adressaient à lui ne sollicitaient point 
d'aumônes : elles réclamaient un gain légitime en échange du la- 
beur qu'elles recherchaient près de lui, parce qu'elles ne le trou- 
vaient point ailleurs. Il résolut de leur venir en aide. Il retourna 
chez les personnes qui, pendant la guerre, avaient si souvent délié 
les cordons de leur bourse, il leur parla des misères intéressantes 
qui l'invoquaient, il leur exposa le projet qu'il méditait depuis déjà 
longtemps; il recueillit auprès d'elles quelques souscriptions, s'im- 
posa un sacrifice individuel, et, avec des ressoui'ces bien minimes, 
se mit en devoir de débuter dans son œuvre nouvelle. 

II ne s'agissait point de distribuer des aumônes, ce qui est tou- 
jours facile, mais ce qui crée la mendicité, l'entretient et enlève 
des bras valides au travail. Le résultat poursuivi devait être 
tout autre. On ne refusait pas des secours aux chétifs, aux ma- 
lades, aux impotens; mais à ceux-là seuls on donnait l'offrande en 
argent ; pour les autres, l'aumône devenait un salaire, le salaire 
de la besogne acceptée et accomplie. Gomme l'on avait surtout 
aifaire à des femmes, on installa un atelier de couture. Dans la 
rue Roy, on découvrit une boutique non occupée que l'on put louer 
pour 2 francs par jour; on s'y établit et l'on commença, à la grâce 
de Dieu, sans trop savoir si toute espérance ne serait pas déçue. 
Le directeur, dont le nom est connu et respecté dans le commerce 
parisien, acheta, un peu au comptant et beaucoup à crédit, du drap 
commun, du madapolam, du molleton. Il engagea deux coupeurs 
qui taillèrent les étoffes et firent exécuter des chemises, des jupes, 
des caracos, des bourgerons. L'indigente devenait ouvrière; elle 
était payée aux pièces, et trouvait ainsi l'occupation et le pain de la 
journée ; celle qui était de bon vouloir rentrait dans les rangs labo- 
rieux et abandonnait la quémanderie. Une somme de A, 000 francs 
fut employée à ce premier essai. Or ces 4,000 francs devaient re- 
présenter un fonds de roulement inépuisable, dépensé par l'achat 
et le salaire, renouvelé par la vente. On ne cherchait aucun 
bénéfice ; cependant le placement des objets fabriqués offrit de 
graves difficultés. 11 faut reconnaître qu'ils avaient été confec- 
tionnés par des mains inhabiles et qu'ils ne sortaient pas de chez 
u la bonne faiseuse. » Les brocanteurs, les marchands d'habits 
dépréciaient la marchandise qu'on leur offrait, et, sans politesse, 
traitaient de guenilles les vêtemens qu'on leur proposait. Là on fit 



324 REVDE DES DEDX MONDES. 

une école qui profita, et l'on comprit, ce que l'on eût d'abord dû 
deviner, qu'en matière de charité ce n'est point aux revendeurs qu'il 
convient de s'adresser, car pour eux tout ce qui ne garantit pas un 
gain assuré est de nul attrait. On délaissa les trafiquans de défro- 
ques et l'on alla trouver la bienfaisance, celle qui couvre la nudité 
des pauvres, habille les vieillards admis à l'hospitalité des Petites- 
Sa'urs et des asiles, envoie des layettes aux nouveau-nés et donne 
des jupons de tricot aux balayeuses des rues. Là, comme déjà je 
l'ai signalé, la bienfaisance soutint la bienfaisance et lui permit de 
poursuivre l'œuvre de salut. On put donc continuer, petitement, 
prudemment, à secourir les malheureuses et à les sauver, en 
échange d'un travail approprié à leurs forces et rétribué. 

Les femmes n'étaient point seules à se présenter à la boutique 
de la rue Roy, où le directeur se tenait pour ainsi dire en perma- 
nence, recevant, interrogeant, accueillant ou évinçant le personnel 
de l'indigence; les hommes y venaient aussi, plus difliciles à caser, 
car ils appartenaient à tous les corps de métiers. L'argent que l'on 
versait entre leurs mains, « le bon de fourneau, » promptement 
changé en gros sous, s'en allaient presque toujours au cabaret; 
afin de déjouer les ruses de ces aigrefins, dont le seul souci était 
de mendier pour échapper aux nécessités du travail, on s'entendit 
avec les personnes généreuses dans l'espoir d'obtenir des rensei- 
gnemens sur les quémandeurs et de mettre hors d'aumônes ceux 
qui étaient indignes d'intérêt. C'est ainsi que débuta le service 
qui, n'étant qu'une simple annexe de l'œuvre, en assure le fonc- 
tionnement correct et vraiment secourable. Mû par le désir d'être 
adjuvant pour les hommes, ainsi qu'on l'était pour les femmes, on 
imagina une combinaison d'où sortirent des révélations qui furent 
précieuses, car elles mirent à jour les manœuvres de toute une 
série d'individus dont l'unique industrie était de « droguer » la 
charité privée. Avec tout mendiant qui se présente comme un ouvrier 
sans travail, il est une expérience que j'ai souvent faite et que 
le directeur n'ignorait pas : je prenais la main de l'homme, et 
bien rarement j'y ai senti le calus produit par l'outil et le durillon 
du travail. A la question : « Pourquoi ne faites-vous rien? » la 
réponse est uniforme : « Mon état ne va pas, le patron a congédié 
la moitié de ses ouvriers ; pour gagner ma vie, je ne reculerais de- 
vant rien, je casserais des pierres si l'on veut, ou je serais laveur de 
vaisselle. » Tout ceci n'est qu'imposture : mendiais, mendtix. En 
résumé, on peut traduire : « Donnez-moi cent sous. » Le directeur 
savait cela et bien autre chose encore ; mais comme un ouvrier 
brave et désemparé pouvait avoir été fourvoyé, par les circon- 
stances, au milieu de ce mauvais monde, il tenta un essai d'où 



l'assistance par le travail. S25 

la vérité jaillirait nécessairement. Il se mit d'accord avec une quin- 
zaine de commerçans, et il convint avec eux que toutes les fois 
qu'un homme en détresse se présenterait de sa part, on l'emploie- 
rait pendant trois jours pleins, sous la surveillance spéciale d'un 
contremaître et avec un gain quotidien de k francs. C'était au com- 
merçant à l'utiliser, à reconnaître le parti que l'on en pouvait tirer 
et à le conserver s'il faisait preuve de bon vouloir. 

Cette association, désireuse de soulager la misère provenant 
du chômage, avait dû primitivement s'appeler : la Pierre de 
touche. La dénomination était irréprochable ; mais on craignit 
de blesser quelques amours-propres susceptibles, et elle n'a été 
connue que sous le titre de : l'OEuvre des commerçans. tlle a duré 
huit mois et a produit des résultats qui éclairent bien des profon- 
deurs ignorées et ne sont point indignes de méditations. 727 de- 
mandes adressées au directeur furent suivies d'autant de recomman- 
dations destinées à faire obtenir un emploi. Sur les 727 solliciteurs 
avisés d'avoir à venir chercher une lettre qui les faisait entrer en 
fonctions, moins de la moitié, 312, se présentèrent; beaucoup trou- 
vèrent même que ça prenait lâcheuse tournure, qu'il n'y avait 
pas moyen de « carotter le bourgeois » et qu'il fallait travailler ; 
aussi, 174 individus seulement allèrent frapper à, la porte qu'on 
leur ouvrait. Ainsi, de 727 « ouvriers » résolus à accepter 
n'importe quelle besogne, 553 désertent immédiatement, parce 
qu'ils ne sont, en réalité, que des u bohèmes » de la fausse indi- 
gence. Dans Gil Blas, le vieux mendiant dit à Scipion : « Pour peu 
que vous fussiez accoutumé à nos manières, vous préféreriez notre 
état à la servitude, qui sans contredit est inférieure à la gueuserie. » 
Ce n'est pas tout ; il faut suivre cette statistique jusqu'à la fin. La 
moralité s'en dégage d'elle-même. Les 11k qui persistèrent furent 
admis dans les maisons auxquelles on les avait adressés ; 37, leur 
demi-journée faite, réclamèrent 2 francs pour aller prendre le re- 
pas du midi et ne revinrent pas; 68 eurent bon courage jusqu'au 
soir, touchèrent k francs et ne reparurent plus ; 51 eurent de l'hé- 
roïsme et travaillèrent pendant deux jours. Un tel effort, sans doute, 
avait épuisé leur énergie : on ne les revit plus; 18 subirent victo- 
rieusement l'épreuve, ils sont restés dans les maisons où ils avaient 
été accueillis. L'un d'eux est chef de départ dans une grande bou- 
langerie et gagne 8 francs par jour. Donc, sur 727 quémandeurs, 
18 étaient de cœur droit et de ferme résolution ; ils ont été sauvés. 
L'OEuvre des commerçans n'a pas à se plaindre, elle a été utile ; 
mais qu'on le sache bien, cette proportion qui nous semble dérisoire, 
est la proportion normale. Il en résulte que, sur 750 lettres de sol- 
licitation que l'on reçoit, on peut, sans remords, en jeter 730 au 



326 REVUE DES DEUX MONDES, 

feu. Mais comment disting^uer le malheureux du mendiant? com- 
ment ne p;is se tromper, faire le bien à celui qui en est digne et 
ne pas se laisser prendre aux lamentations du filou ? En s'adressant 
au directeur, dont le service de renseignemens est singulièrement 
riche en documens. A l'aide de ceux-ci, il serait facile d'écrire une 
histoire de la mendicité à notre époque. 

L'expérience faite par « la Pierre de touche » était concluante. 
On avait acquis la preuve que la bienfaisance était trompée dans 
des proportions que les honnêtes gens ne soui>çonnaient pas. 
L;i mendicité venait de se démontrer elle-même; elle avait mis 
en lumière son invincible horreur du travail. Elle n'est qu'une 
parasite, elle vit de la substance d'autrui, et ce qu'elle dévore, 
c'est ce qu'il y a de plus sacré au monde : c'est la réserve gar- 
dée pour le malheur. Il est humain de ne repousser a priori au- 
cune sollicitation adressée à la charité, mais celle-ci serait coupable, 
non pas si elle donnait sans mesure, mais si elle donnait sans dis- 
cernement. Le principe absolu de la bienfaisance doit être : ne ja- 
mais accorder d'aumône qu'après enquête. Donner est facile; savoir 
donner est une science qu'il faut se résigner à acquérir, par res- 
pect pour soi-même et pour remplir le devoir des âmes élevées. 
Or, le directeur, par cela même qu'il est animé de l'amour du 
bien, veut arracher la pauvreté aux manœuvres de la fausse in- 
digence qui la dépouille. Il sait qu'il existe des dynasties de men- 
dians,et que les registres de l'Assistance publique reçoivent aujour- 
d'hui le nom des petits-(ils de ceux que l'on y inscrivait en 1801, 
lorsque l'on reconstitua le bureau des pauvres. Il veut empêcher 
l'aumône de faire fausse route et d'aller chez le vendeur d'absinthe 
au lieu d'aller chez le boulanger. Il a raison, car, du même coup, 
il rend service aux âmes charitables et aux malheureux. A force 
d'étudier ce monde spécial, de réunir des notes, de collectionner 
des lettres de demandes, d'interroger les mendians et môme les 
bi^^'nfaiteurs, il est arrivé à connaître, on peut dire individuellement, 
tout ce personnel qui vit de fainéantise et d'escroqueries. J'en 
etis la preuve : je venais de lui remettre une lettre dont j'av^ais 
pris soin d'enlever la signature. On y lisait : u Celui qui nous voit 
dans notre intérieur ncjiis croit heureux, tandis qn'au milieu de nos 
meubles, qui sont la garantie du loyer, nous avons faim, sans que 
personne sache à quelle extrémité nous sommes réduits; venez à 
mon secours, ou la mort sera ma seule ressource. » Il me dit en 
riant : « C'est le mendiant fastueux qui veut garder les apparences. 
Celui-ci, qni a été condamné à trois ans de prison, ne vit que de 
l'argent qu'il soutire aux naïfs de la charité. Il s'appelle X...; 
il a été autrefois employé au comptoir Z..; on l'y reprendrait volon- 



l'assistance par le travail. 327 

tiers, mais il n'y veut rentrer que coraine chef de service. H est 
habile et récolte beaucoup d'argent, ce qui lui permet de passer 
de joyeuses soirées. » Comme je savais déjà à quoi m'en tenir sur 
le personnage, j'ai pu reconnaître l'exactitude du renseignement. 

Les archives de l'Assistance par le iravail peuvent répondre à 
toute question relative à la mendicité clandestine. Lorsque l'on 
reçoit une demande de secours, appuyée sur une de ces histo- 
riettes qui sont le lieu-commun delà gueuserie, on n'a qu'à s'adres- 
ser au directeur : le renseignement arrivera bientôt, et comme 
le renseignement ne coûte que 1 franc, on peut, sans grands frais, 
se donner le plaisir, — ou le chagrin, — d'apprendre la vérité. Les 
personnes qui ont recours à lui pour ne faire le bien que correctemeat 
sont nombreuses : j'en ai vu la liste, qui m'a touché, carj'y ai retrouvé 
les noms de tant de bienfaiteurs que ces études m'ont rendus fami- 
liers. Ces noms viennent de tous les points de l'horizon social et prou- 
vent ce que j'ai dit souvent, qu'en notre bon pays de France chacun 
s'eiTorce vers la charité. A côté des noms de l'impératrice Eugé- 
nie, des princes d'Orléans, de la reine d'Espagne, de la princesse 
Mathilde, voilà ceux de M. Carnot, de M. Floquet, de M. Jules 
Ferry, de M. Goblet. Le monde de la noblesse, l'institut, le monde 
de la finance, la synagogue, le temple, l'église, s'y rencontrent; 
tous les membres de la maison qui porte d'or au sautoir ancré 
d'azur, et pour devise : « A nul autre, » y sont inscrits auprès du 
Figaro, du Temps, du ministère des affaires étrangères, de la Pré- 
fecture de la Seine, de la Banque de France, de la Société philan- 
thropique, de la Société des femmes du monde, de l'OEuvre des 
libérées de Saint-Lazare et de tant d'autres qui feraient supposer 
que l'âme de la « Babylone moderne » n'est point aussi pervertie 
qu'on se plaît à le dire, après boire, dans quelques capitales d'Eu- 
rope. 

Les demandes de renseignemens arrivent au bureau en quantité 
considérable. En hiver, on reçoit 200 ou 250 lettres par jour; ce 
chiffre s'élève à AOO aux environs du premier de l'an, et retombe à 
une soixantaine pendant les mois d'été, qui représentent à Paris la 
morte saison de la charité. Chaque demande de renseignement donne 
lieu à un rapport qui est envoyé, à bref délai, au domicile des 
bienfaiteurs. J'ai en mains plusieurs de ces rapports ; ils sont 
faits avec soin, avec impartialité, et sont généralement empreints 
d'indulgence, à moins qu'ils n'aient trait à ces mendians invétérés 
que rien ne décourage, qui harcèlent la compassion, et qui chan- 
gent de nom pour mieux dérouter la défiance. Je lis dans les 
uns : « Ce sont des gens de bonne conduite qui élèvent bien leurs 
enfans et qui sont estimés dans leur quartier. » — « Veuf depuis 



328 REVUE DES DEDX MONDES, 

trois mois, il reste avec quatre enfans de treize, onze, huit et sept 
ans. Cet honinie est dans la misère. Les enfans sont en guenilles; 
un secours en vêteniens serait ici bien utile. » — « Elle travaille 
avec un dévoùnient bien rare, soit comme femme de ménage, soit 
comme laveuse, pour donner du pain à sa vieille maîtresse. C'est 
un cas digne du prix Montyon. » En revanche, il en est d'autres qui 
débutent ainsi : « Nous sommes navré toutes les fois que nous avons 
à fournir des informations sur..., car nous constatons combien 
est grandie nomi)re des personnes qu'il a dupées;.. » et qui se ter- 
minent par ces mots : « Trois enfans sont venus dans ce ménage, 
mais les ressources, le courage et la dignité en sont partis. La 
femme s'est faite quémandeuse, l'homme s'est adonné à l'absinthe 
et les enfans ont été déplorablement élevés. » Si, lorsqu'elle est 
renseignée de la sorte, la bienfaisance se trompe, c'est qu'elle le 
veut bien. 

Trois visiteurs et quatre scribes forment le personnel du service ; 
les uns font l'enquête, les autres rédigent les ra])ports : le travail 
serait trop lourd, si la plupart des prétendus indigens, sur lesquels 
on demande quelques noies d'éclaircissement, n'étaient déjà con- 
nus. Des fiches et des numéros d'ordre, concordant aux noms des 
mendians et des bienfaiteurs, permettent de faire rapidement les 
recherches dans les dossiers méthodiquement classés. A moins d'er- 
reur involontaire, comme il s'en produit en toute chose humaine, 
le renseignement fourni est toujours exact. Ce système d'informa- 
tions, qui a déjà rendu tant de bons offices à la pauvreté sincère, 
n'est point du goût des malandrins, qui estiment avec raison que la 
vérité nuit à leur industrie. Ils ont donc peu de sympathie pour 
l'Assistance par le travail, et ils l'ont prouvé. La boutique de la 
rue Roy devint promplement trop étroite, et dès 1872 on en loua 
une autre, plus ample, au prix quotidien de 3 francs, rue Dela- 
borde. L'OEuvre se développait peu à peu, sagement, sans vouloir 
sortir du cercle déterminé qu'elle s'était tracée; elle continuait de 
faire confectionner des vètemens par les femmes heureuses de re- 
cevoir un salaire, et ne se lassait pas de repousser les escrocs qui 
quêtent pour leurs vices et non pour leurs besoins. On était parvenu 
à l'année 1878, faisant le bien avec persévérance et simplicité, 
comptant sur l'avenir et sur la bonté de la cause pour élargir le 
domaine de l'action, lorsque l'on eut à subir un assaut qui faillit 
tout perdre et anéantir l'ORuvre à jamais. Mécontens d'être démas- 
qués et de voir, j)ar conséjuent. tarir une partie de leurs res- 
sources, mécontens surtout d'être réduits à la cruelle obligation de 
travailler, quelques recrues de la gueuserie et de l'imposture se 
coucertèrent ; comra<- une bande de voleurs qui détroussent une 



l'assistance par le travatl. 329 

diligence, ils se jetèrent sur le magasin de la rue Delaborde et le 
mirent au pillage. Ils étaient en nombre, on ne put résister. On 
leur criait : « Mais ce que vous volez appartient aux pauvres I » Ils 
répondaient : « C'est pour cela que nous le prenons ; c'est à nous, 
puisque nous sommes pauvres. » La maison fut dévalisée. Les vê- 
temens destinés aux adultes, les layettes réservées aux petits en- 
fans, les draps de lits gardés pour les malheureux et les malades, 
tout fut enlevé, vendu à quelque brocanteur de bas étage, et bu. 
Ces gredins se félicitaient de leur exploit et se vantèrent d'avoir 
« rincé la cambriole ; » on eût bien voulu mettre la main sur les 
papiers; mais, sauf quelques registres relatant des entrées et des 
sorties de marchandises, on ne découvrit rien : les dossiers étaient 
ailleurs ; l'OEuvre et l'enquête se complètent et s'entr'aident, mais 
elles sont personnes prudentes et n'habitent point le même do- 
micile. 

Le coup était rude et de nature à décourager un homme d'âme 
indécise. Ce n'est heureusement point le cas du directeur, que 
l'expérience de la vie a bien trempé et auquel l'attaque même des 
aigrefins de la mendicité avait prouvé l'utilité de son système. Si 
les filous avaient tenté de briser violemment son action, c'est que 
son action était bonne. C'est ainsi qu'il raisonna; il fit bien, et ne 
se sentit que plus de vaillance pour continuer l'œuvre qu'il a entre- 
prise et qu'il poursuit avec un désintéressement et une modestie 
exemplaires, car son nom même n'y est jamais prononcé. Ce ne fut 
pas du jour au lendemain qu'il réussit à réparer le désastre maté- 
riel ; pendant six mois, « la maison » fut fermée. Il lui fallut ce 
temps, et sans prendre de loisir, pour réorganiser son personnel, 
réunir les ressources indispensables à l'achat des étoffes, au salaire 
des ouvrières, et pour trouver un local où l'on put s'installer avec 
quelque sécurité. En 1879, l'Assistance par le travail, remise de 
l'alerte récente, renforcée par de nouvelles adhésions, établit ses 
quartiers charitables rue du Colisée, n" 3/i, non plus dans une 
boutique de hasard louée à la journée, mais dans un rez-de-chaussée 
suffisant, dont les fenêtres, munies de barreaux de fer, semblent 
protégées contre toute agression. Là, du moins, on est chez soi, 
avec un bail qui assure la jouissance de l'appartement. Deux pièces 
de dimensions convenables, mais d'une clarté rendue douteuse par 
la hauteur et la proximité des maisons situées vis-à-vis, servent de 
magasin et de bureau. Deux coupeuses sont à l'œuvre, taillent le 
drap, le molleton, la flanelle, et remettent les étoffes ainsi prépa- 
rées aux femmes indigentes, qui viennent les chercher et touchent 
leur « paie » dès qu'elles les rapportent. Tous les travaux de cou- 
ture et de tricot sont faits par les femmes ; quelques chaussures 



330 RBVDE DES DEDX MONDES, 

neuves, dont la matière première est fournie par l'Assistance, sont 
conOées à des cordonniers en chômage. Le fonds de roulement 
à l'aide duquel on opère, dans les conditions dont j'ai parlé, 
est plus élevé qu'au début, mais il est encore bien faible, car 
il ne dépasse pas 20,000 francs. Tel qu'il est, il suffît cependant; 
on n'est pas riche, mais on est économe, et l'on parvient, comme 
l'on dit, à joindre les deux bouts. En ceci comme en tant d'autres 
choses, hélas! c'est la caisse qui est la grande maîtresse; on se 
dilate ou l'on se restreint, selon qu'elle est plus ou moins riche, 
et souvent l'on se voit forcé, par quelque pénurie, de renoncer aux 
projets les meilleurs. Que de fois, en étudiant les œuvres secou- 
rables j'ai été saisi de regret en constatant qu'elles n'acqué- 
raient point l'ampleur qui leur serait nécessaire, parce que les 
ressources leur faisaient défaut, et qu'elles étaient réduites à 
végéter au lieu de s'épanouir. Ce regret, je l'ai éprouvé à l'As- 
sistance par le travail ; certes l'œuvre fonctionne, elle n'a eu qu'à 
marcher pour démontrer le mouvement; mais il est des limites 
qu'elle n'a pu franchir, et bien souvent elle est obligée de tourner 
sur place au lieu de s'élancer à travers le vice et la misère pour 
toucher au but qu'elle a visé, qui est de lutter contre l'indigence 
en ramenant l'indigent dans la voie du travail. C'est encore Benja- 
min Delessert qui a dit : « La véritable manière de secourir le 
pauvre est de le mettre en état de se passer de secours. » Ce qui 
De signifie pas qu'il faut l'enrichir, mais simplement qu'il faut le 
mettre à même de gagner sa vie. C'est ce que l'on tente à l'Assis- 
tance et l'on y réussit dans une mesure déterminée par « le capital » 
dont ou dispose. 

Le princi{)e sur lequel l'œu^Te repose est celui-ci : l'auniône 
est une cause de démoralisation ; la rémunération du travail est 
honorable, élève l'àme et la maintient en ligne droite. Donc, il 
faut substituer le salaire à l'aumône. Est-ce à dire que l'aumône 
doit ètœ sup{)riniée? Non, certes, mais elle doit se produire comme 
supplément d'unt; rétribution insutïisante et comme encouragement 
au travail. Si une femme pauvre, dont la misère a été constatée, 
accepte la besogne de coulure qui lui est offerte par la maison 
cfe la rue du Cotisée, elle recevra un salaire maximum de 1 ir. 75 ; 
lorsquelle a des enfans dont elle doit s'occuper, elle pourra ne 
gagner que 1 franc par jour. C'est la rémunération du travail, c'est 
l'ouvrière que l'on paie, mais ce n'est point l'indigente que l'on 
aide. Le directeur fait alors intervenir ce qu'il nomme « la com- 
pensation. )) Au salaire, il ajoute un don de 2, de 3 francs, selon 
les besoins de la malheureuse; cet argent est pris dans la caisse 
de secours où quelques personnes bienfaisantes versent des sommes 



l'a?!.«i?tange par le travail. 331 

qui jamais ne sont distribuées sous forme d'aumône, mais gardent 
toujours l'apparence d'un gain mérité. Combinaison ingénieuse, 
très morale, qui satisfait en même temps celui qui donne et celui 
qui reçoit. Les résultats obtenus sont bons ; sauf de très rares ex- 
ceptions, — 4 pour 100 environ, — l'indigente reste fidèle à son 
travail, si celui-ci persiste, prend des habitudes laborieuses et aban- 
donne la quémanderie. 

Parfois, surtout pour les femmes, « la paie » se fait moitié en 
argent, moitié en nature. S'il lui est dû 8 francs, elle recevra, 
je suppose, deux pièces de liO sous et, pour le surplus, elle accep- 
tera, — elle demandera, car elle y a tout bénéfice, — quelque 
vêtement, ou du savon, ou des légumes secs, ou de l'huile, ou du 
vin, qu'elle obtiendra là au prix de revient, c'est-à-dire meilleur 
marché que chez l'intermédiaire. Pour aider à ce genre d'opération 
que Tonne propose jamais et qui est presque toujours réclamé, l'As- 
sistance par le travail a émis des bons variant de 5 à 30 francs : « Bon 
pour un lot de vêtemens ou chaussures de la valeur de...» 11 est facile 
de s'en procurer et de les donner au lieu d'une aumône; on n'en 
peut faire trafic chez les marchands de vin ni les échanger contre 
un verre d'eau-de-vie ; les intentions du bienfaiteur seroiTt donc rem- 
plies. Ils ne sont point à dédaigner, ces bons : derrière la carte im- 
primée, portant le cachet de l'OEuvre, le reçu est inscrit : bo)i de 
quinze francs : une paire de souliers napolitains ; une robe pour en- 
fant de trois ans ; une chemise pour garçon de huit ans ; trois mou- 
choirs ; — bon de trente fraws : une paire de souliers napolitains ; 
une paire de draps, 12 mètres ; un bourgeron de travail ; deux tabliers 
de femme; 2 mètres de flanelle grise. Pour cent sous, c'est-à-dire pour 
le minimum, je vois le récépissé d'un caraco de femme et de trois 
mouchoirs. Ce système est irréprochable; la volonté du bienfaiteur 
est exécutée, et toute tentation est épargnée à l'indigent, qui, neuf 
lois sur dix, ne peut résister aux promesses que l'argent lui fait 
de sa voix métallique. J'ajouterai ceci, qui paraîtra peut-être un pa- 
radoxe et qui est une vérité que l'observation n'a jamais démen- 
tie : tous les indigens sont des prodigues. 

On me comprend : leur prodigalité consiste à dépenser en une 
heure ou en un jour les ressources qui eussent assuré leur existence 
pendant une semaine. Voici un cas dont j'ai eu connaissance ; je îe 
cite, car il peut servir de type à bien des faits de même nature. Un 
ouvrier marié, père de deux enfans, est en chômage. C'est un hon- 
nête homme, il est de bon renom dans son quartier, il y trouve 
crédit, car on sait que ce n'est point sa faute s'il n'est pas em- 
bauché. Il rencontre un ancien patron auquel il raconte sa misère 
et qui lui donne 20 francs. C'est une somme; il va pouvoir payer 



\ 



332 RBVDE DES DEDX MONDES. 

ses dettes. Rentré au logis, il fait son compte avec sa femme : tant 
pour le charbonnier, tant pour le fruitier, tant pour le boulanger; 
et le propriétaire que l'on oubliait! total 18 fr. 90. Quoi, de cette 
belle pièce d'or, il ne resterait que 22 sous! Bast! on paiera une 
autre fois, lorsque les temps seront devenus meilleurs. On envoie 
un des enfans chez un gargotier; il en rapporte un morceau de 
bœuf bouilli, des pommes de terre frites et un litre de vin. On 
mange de bon appétit. Les portions ne sont pas copieuses; l'enfant 
retourne chercher des pommes de terre ; par la même occasion, il 
achètera encore un litre de vin, et comme on a de l'argent et que 
l'on peut ne se rien refuser, il prendra aussi un morceau de fro- 
mage. A la fin du repas, les têtes ne sont pas échaulTées, mais on 
est plus gai que de coutume. Un des gamins propose d'aller ter- 
miner la soirée au café-concert où l'on chante de si jolies chansons ; 
ça ne coûte rien. On va au « beuglant; » l'entrée est gratuite, mais 
« les consommations » ne le sont pas, et il faut les renouveler ou 
quitter la place. Lorsqu'à onze heures du soir on revient à la maison, 
les deux enfans sont ivres, la femme rit en pensant aux sornettes 
qu'elle vient d'entendre, l'ouvrier est sombre, car il ne lui reste 
plus un soiT en poche. De tout ce qu'il s'était promis de faire avec 
les 20 francs qu'il avait reçus, il ne lui reste plus rien que ses 
dettes. Blâmer cet homme est facile, mais serait injuste. Ses pri- 
vations ont été excessives ; il a eu en main, par bonne fortune, la 
somme de 20 francs sur laquelle il ne comptait pas : il n'a 
pas résisté au désir de « régaler » lui, sa femme et ses en- 
fans. Cela est naturel et ne serait point de conséquence grave, 
si le malheureux n'avait fait une expérience qui peut-être lui 
deviendra funeste. Il sait maintenant que, sans travailler, il a 
pu bien manger, bien boire et bien s'amuser : il ne s'agit que 
de rencontrer un brave homme qui donne la pièce jaune ou la pièce 
blanche. Lorsqu'on ne le rencontre pas, on peut le chercher, le 
trouver : qu'est-ce que ça leur fait de donner, à ces gens-là, ils 
sont riches! Si cette idée s'empare de lui, s'il se met en quête de 
ceux qui ont la main large, c'en est fait de lui, il désertera l'atelier 
et s'en ira quémander de j)orte en porte. Le secours qui devait 
l'aidf^r et dont il a mésusé l'a j)Oussé sur le mauvais chemin. 

En regard de ce fait, j'en citerai un autre qui, par un résultat 
contraire, provoque des réflexions et offre des enseignemens ana- 
logues. M. le comte de Ch..,au lieu de distribuer 500 francs en dix 
fois, préfère les donner d'un seul coup, en exprimant le désir que 
cette somme soit employée au soulagement et, s'il le peut, au salut 
d'un ménage. Il s'adresse à l'Assistance par le travail, qui accepte 
la mission à la condition d'en rendre compte. Un ouvrier teintu- 



l'assistance par le travail. 333 

rier en peaux a été expulsé de son atelier pour avoir participé 
à une tentative de grève. Il chôme. II a cinq enfans,par lesquels 
la mère est si étroitement occupée qu'elle ne peut se livrer à aucun 
travail rétribué; la fille ainée, âgée de quinze ans et qui déjà ga- 
gnait quelques sous, est condamnée à l'oisiveté par suite d'un 
accident: elle a eu la main écrasée dans un engrenage. Un terme 
est dû au propriétaire, qui se fâche et parle de faire vendre le mo- 
bilier. La situation est très dure : c'est la misère et le désespoir. La 
femme se lamente, la fille souffre, l'homme cherche en vain de 
l'ouvrage, n'en trouve pas et ne peut se résigner à aller en de- 
mander à son ancien patron. C'est alors que, munie des largesses du 
comte de Ch.., l'Assistance par le travail intervient, après enquête 
qui lui a fait reconnaître la moralité de ce ménage naufragé. La fille 
blessée reçoit 1 fr. 'Ib de secours quotidien tant que durera son impo- 
tence. Les quatre eufans sont pourvus de linge, de vêtemens et de 
chaussures ; le terme dû est acquitté, à la condition que l'ouvrier 
fera sa soumission à l'atelier et y rentrera ; il y rentre. Les rensei- 
gnemens recueillis sont bons, aussi un second terme est payé entre 
les mains du propriétaire. L'ouvrier a été prévenu qu'il n'avait 
qu'à s'adresser à l'Assistance par le travail, qui garde encore 120 fr. 
à sa disposition dans le cas où quelque nécessité nouvelle s'impo- 
serait. Plusieurs mois se sont écoulés, nulle demande n'est parve- 
nue au directeur. L'œuvre de bien est accomplie, le ménage et les 
cinq enfans sont sauvés parce que l'aumône n'a pas été seulement 
donnée, mais administrée, et que l'Assistance a fait acte de conseil 
judiciaire. Si la somme de 500 francs avait été simplement remise 
au malheureux qu'elle a tiré de l'infortune, il est bien probable 
qu'elle l'eût à jamais perdu. La générosité du bienfaiteur et l'intel- 
ligence du mode de sauvetage ont, en réalité, arraché sept per- 
sonnes à la faim et à l'abjection de la mendicité. 

Je n'ignore pas qu'il est impossible de surveiller l'emploi des 
aumônes; c'est ce que l'Assistance par le travail essaie de faire en 
en déterminant l'usage, en supprimant, à moins de circonstances 
exceptionnelles, le don en argent et en le remplaçant par le don 
en nature : et encore, dans ce dernier cas, est-elle très prudente. 
Ainsi elle distribue annuellement, en échange des bons acquis par 
les bienfaiteurs, environ deux cents paires de draps, draps de coton 
qui probablement ne seront point fatigués par de trop fréquens 
blanchissages; en revanche, c'est à peine si elle donne vingt-cinq 
couvertures, et ne les livre-t-elle qu'à des indigens offrant quelque 
garantie morale, car elle sait que le plus souvent la couverture 
sort de ses magasins pour être portée directement au raont-de- 
piété. La nuit on dort tout habillé, ou, si l'on se met au lit, on se 



334 RBVDE DES DEUX MONDES, 

couvre avec des loques, avec des vêtemens hors d'usage, parfois 
même avec un vieux paillasson ramassé au coin d'une borne; mais 
la couverture est un objet de luxe qui, engagée u au clou, » permet 
une longue visite chez le marchand de vhi. 

Avec le salaire du travail et ce que l'on appelle « la compensation,» 
on diminue singulièrement l'indigence qui a la volonté d'échapper à 
ses propres périls. Mais bien des gens accablés par la misère ne sont 
aptes ni aux travaux de la couture, ni au métier d'hommes de peine; 
nul corps d'état n'échappe aux étreintes de la pauvreté, je les trouve 
tous indiqués sur des tables statistiques relatant les origines de 
96,000 individus valides, devenus indigens pour des causes 
qui varient à l'iiilini. A côté des terrassiers, des maçons, des coif- 
feurs, des ouvriers en articles de Paris et de bien d'autres en- 
core, je lis : comptables, écrivains, 1,723; commerçans ruinés, 
faillis, 1,187 ; professeurs, gens de robe, nobles, 1,523. Voilà donc 
A,A30 malheureux qui n'ont reçu aucune éducation manuelle et qui 
sont incapables de faire toute grosse besogne. Plus l'homme a vécu 
confortablement, plus il a été bien élevé, plus il tombe bas dans 
les jours de détresse, car, n'ayant appris aucun métier, il en est 
réduit à se faire terrassier ou gravatier ; rude labeur qui l'épuisé, 
auquel il est im[)ropre et devant lequel il recule. L'Assistance par 
le travail s'est préoccupée avec sollicitude de cette catégorie d'in- 
dividus, que leurs habitudes précédentes et bien souvent la délica- 
tesse de leurs manières rendent plus intéressans que les autres. 
Parmi ces hommes, il en est beaucoup qui ont de l'instruction, qui 
ont une « belle main » et qui sont capables de faire des recherches 
dans les bibliothèques. Pour ceux-là, on a établi et l'on voudrait 
développer un bureau de « copies, » sans retenue sur le salaire. 
Les frais d'achat, — plumes, encre et papier, — sont minimes et le 
bénéfice serait acquis tout entier à ces ouvriers de l'écritoire. Dans 
certaines agences où vont travailler les déclassés, dans ces « fosses 
aux lions » où s'entassent les bacheliers, les professeurs sans 
élèves, les comptables sans registres, les clercs sans étude, la ré- 
munération est dérisoire et suflit mal au pain du jour. Plus d'un 
de ces cof)istes condamnés aux pages forcées, ne sachant où aller 
coucher, dort sur le carreau de la chambre où il a travaillé depuis 
le malin. A l'assistance, le salaire a plus d'ampleur et j)ermet,pour 
peu que l'on soit économe, l'achat des vêtemens et le paiement du 
loyer ou du garni. 

L'Assistance par le travail ne voudrait pas s'en tenir à ces deux 
« branches, » comme elle dit: à la branche des confections et à la 
branche des travaux d'écritures. Elle a des visées [)Ius hautes, 
qui, si elles parvenaient à réalisation, constitueraient un bien- 



l'assistance par le travail. 335 

fait social. Elle voudrait que chaque groupe d'indigens, classé par 
métier, pût trouver à s'occuper dans une branche qui serait celle 
de sa spécialité : l'industrie des tissus, des cuirs, des travaux du 
bois, de la sparterie, du fer, de la blanchisserie, de l'alimentation, 
exercés, soit dans des ateliers, soit k domicile, peuvent porter 
aide et donner salaire à un nombre considérable d'individus aux 
abois. Le système de rémunération serait simple : les corps d'état 
se fourniraient les uns les autres, selon leurs besoins, et le cordon- 
nier recevrait le prix de ses chaussures en bons de vètemens, de 
■ repas ou de meubles. Le nécessaire ne manquerait donc point aux 
indigens, qui, sans souffrir de la faim ni de privations trop pénibles, 
pourraient attendre ainsi la venue de jours propices. Ces projets 
son excellons: prendront-ils corps, et,grâce à leur mise en pratique, 
pourra-t-on livrer combat à la misère et à la mendicité? Je l'ignore, 
mais je le désire. Avec ses ressources étroites et son médiocre fonds 
de roulement, l'Assistance par le travail a déjà fait beaucoup; elle 
a surtout prouvé ce qu'elle saurait faire s'il lui était possible 
d'étendre son action, et de saisir d'une main secourable les misères 
iniques et touchantes dont elle a reçu la confidence. Elle ne par- 
viendra jamais à supprimer l'indigence, qui est d'essence sociale, 
nia détruire le vice, qui est d'essence humaine; mais, si elle était 
en situation d'acquérir l'ampleur dont elle est digne, elle rendi-ait 
d'incomparables services aux malheureux, car elle leur fournirait 
du travail et les mettrait hors des atteintes de l'improbité men- 
diante, qui vit à leur préjudice en volant les ressources que leur 
destine la charité. 

Ce n'est pas sans raison que je termine cette série d'études 
par celle que l'on vient de lire. J'ai voulu mettre la bienfaisance 
en garde contre elle-même ; c'est parce que je connais sa généro- 
sité qu'il m'a paru bon de lui montrer le péril auquel elle s'expose 
en agissant avec trop d'insouciance. Donner une aumône, ce n'est 
pas faire le bien; faire le bien, c'est secourir celui qui souffre, qui 
souffre véritablement, et non pas celui qui feint la souffrance et n'a 
d'aaire malheur, d'autre misère, que son incurable paresse. Tout 
ce qu'il extorque est enlevé au pauvre ; le sort de celui-ci en de- 
vient plus pénible, et la charité elle-même est coupable de n'avoir 
pas agi avec discernement, car, en se laissant duper, elle a manqué 
à la mission qu'elle a embrassée avec ardeur, qui est de soulager 
l'infortune. Vouloir secourir la victime des destins contraires 
et encourager les instincts mauvais, c'est commettre une regret- 
table erreur qu'un peu de prudence éviterait. On peut dire cela 
à Paris sans le blesser, car le nombre des gens pervers qui 



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I 



336 REVUE DES DEUX MONDES. 

cherchent à l'exploiter, qui vivent en l'exploitant, témoigne en sa 
faveur. 11 ne lui déplaît peut-être pas d'être trompé, et on croi- 
rait qu'il s'y prête dans la crainte de repousser une sollicitation 
justifiée. Que de fois, devinant que l'on abusait de sa bonté, le Pa- 
risien ne s'est-il pas dit : « Après tout, le pauvre diable en a peut- 
être besoin, et, s'il ment, tant pis pour lui. » A l'honneur de l'es- 
pèce humaine, on ce bas monde, il existe encore plus de bonté 
que de friponnerie; ce qui permet aux filous de réussir. Je connais 
un vieux philosophe qui fuit les hommes pour pouvoir continuer 
d'aimer l'humanité ; comme on lui demandait le mot d'ordre pour 
vivre en paix avec soi-même, il répondit : « Rien n'est important 
que d'être dupe. » 

C'est dans toutes les circonstances et par toutes ses catégories 
que la population parisienne fait acte secourable. On dirait que le 
bien en découle comme d'une source naturelle. Si l'aumône don- 
née sans discernement se perd sur des individus qui en rient et en 
font mauvais usage, elle est clairvoyante et touche à son but même 
lorsqu'elle s'adresse à ces grandes, à ces admirables institutions où 
j'ai conduit le lecteur. Ici la charité n'a point de défaillance et ne 
dévie jamais. Elle a saisi corps à corps la caducité, l'impotence, la 
débilité morale, la faiblesse physique; elle ne recule devant aucun 
effort, devant aucun sacrifice, pour les soutenir, les relever et les 
rendre à l'espérance. Il y a émulation entre les sectes ; on dirait 
qu'elles se jalousent et cherchent à se surpasser dans l'expansion 
de leurs bienfaits. Toutes, selon sa foi, ses préceptes et sa concep- 
tion de la vie future, soignent les corps dolens et parlent à l'âme 
immortelle. Je n'étonnerai personne en disant que l'élévation et la 
ferveur des croyances conduisent à d'ineffables grandeurs. On ne se 
ménage pas dans ces lieux de sélection ; la parole est convaincue, 
les largesses sont magnifiques, le don de soi-même est sans ré- 
serve. Cependant, au milieu des dévoûmens que j'ai eu la bonne 
fortune d'étudier, il en est qui, plus que d'autres, ont ému le pro- 
fond de mon être. Lorsque ma pensée se reporte vers ces créa- 
tures d'abnégation que j'ai vues à l'œuvre de la vertu divine et en 
qui semble vibrer l'âme du bon Samaritain, c'est vous, Petites- 
Sœurs des pauvres, et c'est vous. Dames du Calvaire, qu'évoque 
mon souvenir attendri. 



Maxime Du Camp. 



I 



I 



DE SALONIQUE A BELGRADE 



LA MACÉDOINE ET LA SERBIE. 



Septembre 1887. 
I. 

Trente-neuf degrés à l'ombre, et un trajet de soixante lieues dans 
un wagon chauffé à blanc! Voilà le problème qui absorbe en ce 
moment toutes mes facultés. Allez donc faire des réflexions sur la 
grandeur et la décadence des péninsules, par une chaleur pa- 
reille! Le moindre effort d'esprit vous transforme en fontaine. 
Comme on devient indulgent pour les peuples paresseux, qui se 
trouvent mieux assis que debout, et couchés qu'assis ; — pour la 
campagne aride et morne qui dort au soleil ; — pour le train lui- 
même qui marche avec une lenteur patriarcale et s'éternise à toutes 
les stations. Pourquoi restons-nous en panne? Réponse invariable : 
la locomotive prend de l'eau. Je la comprends et je l'excuse; elle 
doit avoir le gosier sec, cette pauvre machine poussive ! Elle tire 
péniblement une file interminable, une espèce d'arche de ?soé sur 
essieux, dans laquelle colis, bêtes et gens voyagent côte à côte, 
confondus dans une égale résignation. Puisqu'elle boit, faisons 
comme elle. Voici justement de très jeunes marchands d'eau : ils 

(1) Voyez la Revue du V^ janvier. 
TOME LXXXV. — 1888. 22 



338 REVIIE DES DELX MONDES. 

courent nu-tête sous ce soleil de feu, les petits misérables 1 C'est à se 
demander de quel métal est fabriqué leur crâne, et ce qui peut subsis- 
ter de matière pensante dans un cerveau cuit et recuit comme une 
brique. Cette graine de Macédoniens nous offre de l'eau fraîche dans 
tous les idiomes connus ; en même temps des cruches en terre na- 
turelle ou vernissée, d'un modèle antique : tout compris, l'un 
portant l'autre, la cruche et son contenu, le sourire aux dents 
blanches du petit moricaud, tout pour deux sous. En doublant la 
somme, on peut se plonger le visage dans une énorme pastèque, un 
carpous. comme disent les indigènes, c'est-à-dire, si mon grec 
n'est pas en défaut, le fruit par excellence. Sous nos climats, on le 
trouve justement insipide, avec son goût de concombre ; mais par 
39 degrés centigrades, c'est l'oasis dans le désert. Produit d'autant 
plus admirable, dit un proverbe napolitain, qu'il donne en même 
temps à boire, à manger et... de quoi se laver; on n'ajoute pas si 
c'est avant ou après le festin. 

Un peu réconforté par cette halte, je noue conversation avec un 
ingénieur de la ligne. Je remarque timidement que, pour une fu- 
ture grande voie internationale, les gares sont bien médiocres, 
les traverses des rails bien pourries et le sable de la voie bien 
verdoyant ; par endroits, on dirait une prairie continue. Or les che- 
mins semés de fleurs sont toujours perfides, mais particulièrement 
pour les trains de vitesse. L'ingénieur réplique que les gares sont 
trop belles, les traverses trop solides et le balast digne de sabler les 
allées d'un parc. 11 fait si chaud qu'il doit avoir raison. C'est éton- 
nant comme la température amortit la controverse. Il fallait que 
les Grecs fassent bien subtils pour discuter au cœur de l'été. J'élève 
encore faiblement la voix, du fond de la banquette où je repose, 
pour demander si réellement ces trains de famille, fonctionnant un 
jour sur deux, traînant les choses et les gens h. des prix exorbi- 
tans, ont beaucoup développé l;i prospérité du pays. Je m'étonne 
qu'après quinze ans d'exploitation, les villes et villages répandus 
sur la ligne ne se soient pas enrichis d'une seule construction 
neuve, si ce n'est par-ci par-là de quelques casernes : tout est resté 
stationnaire, et même j'aperçois là-bas, dans la poussière lumineuse, 
une file de chameaux, une vraie caravane, ce qui me paraît le con- 
traire du progrès. L'ingénieur me ferme la bouche en déclarant que 
les chameaux lui importent peu, que les habitans le laissent froid, 
mais que le chemin de fer a l'ait la fortune des actionnaires, ce 
qui répond à tout. 

A côté de moi ronfle un militaire revêtu d'une espèce d'uniforme 
râpé, sans couleur; des pieds à la tête ce n'est plus qu'une tache. 
Le propriétaire de cet accoutrement possède un masque gonflé. 



DE SALONIQUE A BELGRADE. 339 

des joues pendantes, une bouche énorme et bestiale. J'apprends 
avec stupeur que c'est un officier du génie. Pour ntiieux dormir, il 
a retiré ses bottes et posé ses pieds sur la banquette. Les zaptih 
ou gendarmes qu'on aperçoit aux stations sont encore plus mal te- 
nus. Je ne crois pas avoir rencontré une seule tunique garnie de 
tous ses boutons. Cette négligence des représentans de l'autorité 
forme un contraste pénible avec la belle prestance et la propreté 
des Albanais. On voit sur toute la ligne des aiguilleurs et des 
serre-freins magnifiques, le front rasé, la petite calotte rouge à 
long gland retombant sur l'occiput, et des armes de prix à la 
ceinture. Les gendarmes, chargés de les coffrer à l'occasion, pa- 
raissent des mendians à côté d'eux, et, ce qui est plus grave, n'en 
rougissent pas. 

Mon voisin le dormeur devenant agressif pour l'ouïe et pour 
l'odorat, je m'absorbe dans la contemplation du paysage. 11 est 
triste jusqu'à la vallée d'Lskup. Le Wardar coule sur un sol d'ap- 
parence aride, entre des montagnes complètement déboisées. Une 
traînée de verdure assez pâle indique les circuits de son cours. 
Quelquefois cette bande verte s'élargit, déborde en plantations de 
mûriers. Puis le sourire s'efface; on n'aperçoit plus que les saules 
de la rive, qui végètent péniblement ; çà et là quelques hérons mé- 
lancoliques méditant sur une patte au bord de l'eau. Pour résis- 
ter à une chaleur tropicale, troupeaux, bergers, chiens, tout entre 
dans le fleuve et reste là immobile pendant des heures. De loin, on 
dirait d'un banc de pierres rondes au milieu de l'eau. De près, 
ce sont des moutons pressés les uns contre les autres , des 
bêtes orientales et fatalistes, qui regrettent certainement de n'être 
point rochers pour entendre toujours le murmure monotone de 
l'onde. 

Cette campagne fait mal à voir : non qu'elle soit vraiment sté- 
rile ; la statistique prouve le contraire, mais le déboisement lui a 
ôté sa parure et sa grâce. Elle produit le même effet que la 
tunique des zaptiés, usée jusqu'à la corde; ou bien que ces bo- 
hémiennes, rôties du soleil, qui ramènent avec peine quelques hail- 
lons sur leur poitrine desséchée. La pauvre Macédoine n'a plus que 
la peau sur les os ; sa robe en loques laisse voir des membres 
flétris avant l'âge. Qu'est-ce qu'une trentaine de siècles pour une 
presqu'île? à peine l'aurore de la jeunesse. Mais celle-ci a été tel- 
lement fatiguée, grattée, déshonorée, que pour elle les siècles ont 
compté double. Je ne puis admettre que tous les écrivains de l'an- 
tiquité mentaient, lorsqu'ils chantaient les agrémens de l'Hémus, 
du Strymon et autres fleuves circonvoisins. Il y avait des arbres 
sur ces montagnes, comme il y en a encore un peu plus loin, sur 



340 REVUE DES DEUX MONDES. 

des hauteurs moins accessibles, comme il n'y en aura bientôt plus 
sur rOlvmpo, qu'on a, paraît-il, mi>^ en coupe déréglée, après en 
avoir expulsé les dieux. Avez-vous jamais réfléchi à la somme in- 
croyablt^ de fermeté et de prévoyance qu'une société doit dépenser 
pouV imposer à ses membres le respect des arbres? C'est si com- 
mode et si tentant de les couper à la racine pour bâtir et pour se 
chaulTer! Qu'importe à un chétif insecte, qui vit à peine quatre- 
vingts ans, l'existence d'un chêne centenaire? Il faut d'abord chauf- 
ferla marmite : les générations futures se débrouilleront comme 
elles pourront. Ainsi font les Orientaux. Quand ils souffrent de l'on- 
glée, ou de ce mal que Rabelais appelle « faulte d'argent, » ils 
prennent une hache, abattent le premier arbre venu, le chargent 
sur une charrette à bœufs, et vont le débiter à la ville voisine avec 
le sentiment du devoir accompli. On ignore ici que les lois et les 
états ont été précisément inventés pour sauvegarder le patri- 
moine des gens à naître, et pour empêcher les vivans de manger 
le fonds avec les revenus. Il ne vient à l'esprit de personne que 
la grande société, qui compte sa propre durée par siècles, doit 
avoir des égards pour les platanes et les chênes, ses contempo- 
rains. 

Les villes et les villages sont rares le long du Wardar. Ln 
levanche, les agglomérations éparses offrent toutes les variétés 
de races superposées sans mélange. Près d'un passage à niveau, 
l'inscription A-.aCaciç nous avertit que nous sommes en terre 
grecque. Un peu plus loin, le bon état des cultures, un cer- 
tain air (l'ordre et de régularité révèle la présence d'une colonie 
bulgare; à travers les maïs, nous apercevons la silhouette blanche 
des femmes courbées sur lour lâche; elles se relèvent un instant, 
et nous pouvons distinguer les vigoureux bras nus sous la large 
manche brodée, le tablier aux couleurs éclatantes, et la robe, ou 
plutôt la longue chemise relevée sur une jambe de cariatide. Quel- 
ques hommes daignent aussi travailler : enveloppés de blanc des 
pieds à la tête, ils ont l'air de Bédouins. Voici un village entiè- 
rement habité par des Toherkesses, les meilleurs cavaliers de l'em- 
pire. Plus loin, une ville aux trois quarts musulmane : les mai- 
sons prennent un aspect rébarbatif. Tandis que, tout à l'heure, 
les femmes étalaient leur beauté massive avec une parfaite insou- 
ciance, ici elles se voilent au passage du train. Trop souvent ce 
qu'on aperçoit de leur visage donne à croire qu'elles pourraient 
sans danger montrer le reste. Seules, les toutes petites filles ont le 
droit <le gambader presque nues dans leur pantalon à la turque ; et 
elles en usent, comme si elles voulaient se dédommager de la con- 
trainte qu'on doit leur imposer plus tard. 



DE SALOMQOE \ BELGR\I)E. 341 

Ce qui me surprend le plus, ce n'est pas la diversité des mœurs : 
c'est que tant de disparates puissent subsister côte à côte. Certai- 
nement, le peuple qui laisse les femmes courir demi-nues à travers 
champs, et celui qui enferme leurs charmes dans de grands sacs, ont 
une conception diamétralement opposée de la vie, de ses devoirs et 
de ses agrémens. Cependant tout cela vit pêle-mêle, se rencontre à 
tous les coins de rues et ne s'étonne pas de se trouver ensemble. 
Nous traversons une ville que le chemin de fer a coupée en deux, 
brutalement. Les diiïérens quartiers défilent devant nos yeux, comme 
dans une coupe verticale on aperçoit les diverses stratifications d'un 
terrain. Selon la rue, des yeux musulmans, bulgares ou juifs 
vous regardent passer. Nous entrevoyons des visages masqués ou 
découverts, des pieds nus ou des babouches, des vêtemens bariolés 
ou des petits catafalques ambulans, des fenêtres ornées de fleurs 
ou des moucharabys qui nous contemplent à travers leurs trous 
noirs ; des soldats déguenillés, de superbes montagnards richement 
vêtus; tout cela si vite, que le vertige nous gagne et que la Macé- 
doine tourbillonne dans la tête. 

Cependant la journée avance ; le soleil baisse à l'horizon. Les 
humains respirent et